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Bacchylide! et jusque dans les dithyrambes de Pindare (474)? : la tragédie des Perses (472), malgré ses accents religieux et profondément humains, répond à un sentiment analogue. Le même esprit de gravité religieuse et de patriotique fierté dut animer la tragédie des Eleusiniens, que je considère sans hésitation comme inspirée par les événements qui, en 475, ramenèrent l'attention sur Thésée.
Après avoir fixé la date la plus haute où l'on puisse, selon moi, faire remonter la pièce d'Eschyle, peut-être ne sera-t-il pas difficile de déterminer maintenant la date la plus basse.
Aussi longtemps que n'était pas connue la didascalie des Sept contre Thèbes, c'est-à-dire, avec la date de cette pièce, la COM position de la tétralogie dont elle faisait partie, la critique s'est épuisée en combinaisons ingénieuses pour établir un lien entre les différentes tragédies thébaines du poète. Mais nous savons aujourd’hui que la pièce des Sept a été représentée en 467, sous l’archontat de Théagénidès, ΟἹ. 68,1, avec le Laïos, l'OŒdipe et le Sphinx, de sorte que les savants s'accordent pour rapprocher dans une seconde trilogie les trois autres pièces intilulées :‘As-zia, Ἐλευσίνιοι, ᾿Επίγονοιϑ. Cette découverte, intéressante à tant d’égards, nous permet de distinguer deux tendances distinctes dans la manière dont le poète avait traité cet antique sujet de la Thébaïde : d’une part, dans la trilogie des Sept, il se plaçait à Thèbes mème, et en quelque sorte au point de vue thébain, tout entier occupé à suivre, avec une religieuse sympathie, la fatalité qui s'acharne à la famille de Laïos ; de l’autre, considérant les choses du dehors, et plutôt au point de vue argien, il représentait d'abord la douleur des mères argiennes, pleurant sur leurs fils morts et privés de sépulture; puis Adraste éperdu, implorant la pitié des Eleusiniens, et obtenant de Thésée un secours qui assurait aux sept chefs les honneurs de magnifiques funérailles ; enfin, les fils de ces héros, les Exiyeva, devenus les vengeurs de leurs pères. De ces deux séries thébaines, quelle est la plus ancienne ? Une raison matérielle pourrait presque nous décider
! Cf. les poèmes XVII, XVIII et XIX de Bacchylide, dans l'édition princeps de Kenyon (1897).
2. Le fameux dithyrambe de Pindare en l'honneur d'Athènes date, selon M. U. von Wilamowitz (op. cit., t. 11, p. 300), de la première moitié de l’année 474.
5. Les diverses hypothèses émises à ce sujet sont résumées et discutées par Wecklein, dans le second volume de son édition la plus récente d'Eschyle (collection Zographos), Αἰσχύλου δράματα σῳζόμενα, t. II (1896), p. 581-589.
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à soutenir que la trilogie des Sept est postérieure à l’autre : on ἃ remarqué qu'un récit de la bataille proprement dite, de la lutte suprème livrée sous les murs de Thèbes, manque dans la pièce d'Eschyle, et on a cherché la cause de cette lacune dans des remaniements que la fin de la pièce aurait subis!. Au lieu de recourir à cet argument contestable, il y a lieu peut-être de supposer qu’Eschyle avait déjà traité ce sujet et qu'il n'a pas cru devoir le reprendre en 467? : n'était-ce pas justement la trilogie des ᾿Ελευσίνιοι qui lui avait auparavant fourni l'occasion de peindre cette bataille ? Mais une raison meilleure encore se tire, je crois. de l’idée que nous pouvons nous faire du développement du génie dramatique chez Eschyle. Si, dès le début de sa carrière, Eschyle dut s'élever fort au-dessus des inspirations mesquines d’un patriotisme étroit, et si, par exemple, sa tragédie des Suppliantes, la plus ancienne sans doute de celles que nous ayons conservées, respire déjà un esprit purement hellénique*, il n'en est pas moins vrai que le soldat de Salamine et l’auteur dramatique ne durent jamais mieux s'accorder que dans les années qui suivirent de plus près les victoires d'Athènes : la tragédie des Perses nous montre comment le poète sut concilier son patriotisme ardentavec son idéal tragique,et c'ést vers le même temps qu'il dut se plaire aussi à célébrer non pas la bravoure des chefs Thébains (Thèbes était encore, aux veux de trop de gens, la ville alliée des Perses)‘. mais la vaillance des Argiens, et surtout la magnanimité d'Athènes. Quelques années après, de plus en plus pénétré du rôle que la fatalité divine joue dans le monde, il s'attacha à en montrer les effets terribles dans la famille d'OEdipe (467),
comme 1] devait le faire plus tard dans celle d'Agamemnon (458).
Comme on ne peut guère supposer d’ailleurs que ces deux conceptions, si profondément différentes, des légendes relatives au siège de Thèbes se soient présentées à son esprit à moins de plusieurs
! BERG, Griech. Lileralurgesch., t. ΠῚ, p. 302 suiv.
* WinamowiTz-MOoELLENDORFF (U. von), die sieben Thore Thebens, dans Hermes, t. XXVI (1891), p. 227, n. 1.
3 C'est une observation excellente de M. Weil, dans sa thèse latine De tragædiarum græcarum cum rebus publicis conjunctione, Paris, 1844, p. 12-13.
εἰς L'animosité contre Thèbes se traduisait parfois à cette époque, dans les œuvres d'art, sous la forme mythique qu'aimaient les Grecs. Dans le temple d'Athéna Aréia à Platées, le peintre Onasias avait représenté l'expédition des Sept Chefs (Pausan., IX, 4, 1), et M. K. Robert, après Welcker et d'autres savants, reconnait là une allusion au siège que les Grecs confédérés avaient mis devant Thèbes après la bataille de Platées (die Marathonschlacht, τ. 65).
LES « ÉLEUSINIENS » D ESCHYLE 175
années d'intervalle, c’est avant l’année 470 (et plus près sans doute de 475 que de 470) que j'inclinerais à placer la pièce des Eleusiniens. Ainsi se trouvent singulièrement rapprochées les limites que nous avions à déterminer.
Reste à savoir comment la tragédie d'Eschyle ἃ pu justifier cette assertion de Denys d’Halicarnasse, que les funérailles des Argiens avaient donné lieu, sur la scène attique. à une sorte de représentation héroïque du λέγος ἐπιτάφιος. Pour la pièce d’'Euripide, que nous possédons, cette idée s'explique sans peine : nous y voyons en effet les dépouilles des Argiens rapportées de Thèbes par les soldats de Thésée et accueillies par les lamentations funèbres du chœur; nous entendons leurs vertus célébrées par Adraste, à la prière du roi d'Athènes, dans un discours qui, par plus d'un trait, rappelle les produits ordinaires de l’éloquence d'apparat : l'éloge des morts y sert d'instruction aux vivants; c’est un enseignement pour la Jeunesse que Thésée demande à Adraste!, et l’orateur, répondant à ce vœu, termine son oraison funèbre par des pensées générales et des conseils sur l'influence d’une bonne éducation ἡ. Certes nous n’ima-
ginons pas qu'Eschyle ait composé une œuvre aussi pénétrée d'idées
modernes, aussi pleine d’allusions aux événements et aux soucis contemporains ?. Mais enfin Denys d'Halicarnasse ne parle pas d'un seul poète tragique ; ilen connaît plusieurs qui ont fait prononcer sur la scène l'éloge funèbre des Argiens ;*or Eschyle avait traité ce sujet : n'est-ce pas lui aussi que vise Denys d'Halicarnasse ?
Cette hypothèse me semble pleinement confirmée par le discours même d’Adraste dans Euripide : le ton général de ce morceau, οἱ certains détails particuliers, donnent à penser que le poète, suivant son habitude, imite une scène d’un de ses prédecesseurs, en la dénalurant et en la parodiaut. Tous les éloges qu'il décerne aux chefs argiens se rapportent à des vertus qu'on ne s'attendait guère à entendre louer dans cette affaire : Capanée est modeste, frugal et sincère ; Etéocle, inaccessible aux séductions de l'or; Hippomédon, dur à la fatigue, ardent à la chasse, ennemi des plaisirs qui amollissent
l EuriP., Suppl., v. 843.