‹ Mélanges Henri Weil [microform]. Recueil de mémoires concernant l'histoire et la littérature grecques dédié à Henri Weil ... à l'occasion de son 80e anniversaire; ouvrage contenant un portrait en héliogravure, une phototypie hors texte et plusieurs illustrations dans le texteChapitre 53 sur 96 · DEUXIÈME FRONTON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME FRONTON

Je serai plus bref pour le second fronton. Car, dans la restitution qu'ilen propose, M. Brückner affirme beaucoup, mais prouve peu. Ma tâche est donc seulement de signaler ce qu'il y ἃ d’arbitraire dans certaines affirmations sans preuves.

De la moitié gauche du fronton, il n’y a rien à dire : elle est occupée en entier par le groupe d’Hercule et Triton. Pour remplir la moitié droite, M. Brückner a inventé un monstre analogue aux Tritons et aux Typhons, un être rampant à buste d'homme, dont

les jambes sont remplacées par deux corps de serpent, et cet être, il le dénomme Cécrops.

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Un coup d'œil jeté sur le dessin de M. Brückner (XV, pl. ΠΠ nous avertit combien grande est la part de l'hypothèse dans cette reconstruction : le prétendu Cécrops est quasi tout en pointillé. Les rares fragments qui, d'après M. Brückner, ont subsisté de lui sont quelques débris de serpents el un morceau de la main droite. laquelle soutenait un oiseau (aigle?). De ces débris de serpents, il y en à trois seulement — fragments &, b, e (XV, p. 105-109) — dont la position primitive peut être déterminée jusqu’à un certain point par des indices matériels : je dis jusqu'à un certain point, car si les trous dont sont percés les fragments α et ὁ indiquent qu'ils devaient être fixés à plat sur une corniche, et si la manière dont est entaillé le fragment ὁ indique peut-être qu'il était en bordure du rampant d'un fronton, rien ne prouve que ces trois fragments aient fait partie du même corps et surtout qu'ils proviennent du fronton qu'il s'agit de restituer !. Quant aux deux autres fragments c et d, la place qui leur a été donnée est tout à fait arbitraire?. Le morceau de main droite avec un morceau d'oiseau est tout ce qui reste de la partie supérieure, où humaine, dudit Cécrops. Encore faudrait-il être assuré, cependant, que cette main lui a appartenu. M.Brückner (XV. p. 110) déclare d'abord qu’en raison de ses proportions elle ne peut prove-

nir que de l’un ou de l’autre des deux grands frontons, et ensuite que

cette main, vu l'unique côté sur lequel elle ἃ été terminée, était placée dans la moitié droite d'un fronton : il faut dire simplement que cetle main, comme presque tous les fragments de tuf de l’Acropole, s'appuyait contre un fond, ou bien qu’elle était accolée à un objet quelconque aujourd'hui brisé et disparu. Puis M. Brückner examine si ladite main n'aurait pas été une des six mains de Typhon : il est fort possible, en effet, que c'ait été la main droite du deuxième torse de Typhon, et M. Brückner s'efforce en vain de nier cette

! M. Brückner se contente d'un raisonnement comme celui-ci, qui n'est concluant qu'en apparence (XV, p. 107) : « Tel morceau (un morceau de serpent qui ne porte en soi aucun caractère spécial) vient d'un fronton : il ne vient pas du fronton de Typhon, où il n'y ἃ plus de place pour lui : done il vient du fronton d'Hercule et Triton.» Mais où est la preuve qu'il ne vient pas d'ailleurs ?

* M. Brückner (XV, p. 108) se fonde, pour marquer la place du fragment c, sur une sorte d'usure qu'il observe à la surface extérieure de ce fragment ; il prétend que cette usure s'est produite quand le fronton était encore debout. exposé aux intempéries. Mais ce fronton ἃ été jeté à terre violemment: sur ses débris on a marché et piétiné pendant un ou deux ans (480-478 avant Jésus-Christ); on les a roulés à travers l'Acropole, puis on les ἃ fait dégringoler du haut en bas d'un remblai profond : comment reconnaitre, alors. à quelle date tel frottement et telle usure se sont produits.

possibilité. Il rappelle que la main se prolonge latéralement par une sorte de tenon, et ilne voit dans Typhon aucun endroit où ce tenon correspondrait ; 1] me semble, au contraire, apercevoir cet endroit dans un trou creusé vers le milieu de la poitrine du premier torse, lequel trou devait se trouver à peu près à la hauteur de la main droite du deuxième torse; la présence, dans le bas du deuxième torse, d’un trou pareil correspondant à la main gauche de ce torse, ne laisse point de doute sur l'usage de cette espèce de mortaise!. M. Brückner dit encore : « Que ferait là, sur cette main, ce gros oiseau bien tranquille? Pourquoi serait-il tourné du côté de Typhon? » À quoi l'on pourrait répondre : « S'il est si tranquille, c'est sans doule pour se conformer à l'étonnante tranquillité de son maitre : etil n'est pas plus extraordinaire de le voir tourné vers Typhon que, dans l’autre hypothèse, tourné vers Cécrops. » M. Brückner, observant enfin que l'oiseau de Typhon se trouverait être plus gros que l'aigle de Zeus, ce qui exposerait le volatile olympien à des comparaisons fâächeuses pour son amour-propre, nous observerons à notre tour que la même disproportion existe entre Zeus lui-même et Typhon. Et M. Brückner conclut à peu près en ces termes (XV, p. 111): «Gette main n’est pas à Typhon, elle doit donc être à Cécrops:; il n'y a pas d'autre hypothèse possible. » Or, d’une part, il n’est pas sûr que cette main ne soit pas à Typhon ; et, d'autre part, il reste toujours une troisième possibilité, c'est qu'elle ne soit ni à Typhon ni à Cécrops.

C'est pourtant avec ces rares débris dépareillés, sur l'origine desquels il n'existe aucune certitude, que M. Brückner a reconstruit son Cécrops. Il lui ἃ suffi de quelques morceaux provenant de deux serpents, d’un reste de main humaine et d'une queue d’oiseau par dessus, pour que son imagination enfantât le monstre dont il nous présente l’image. S'il existait quelque part une représentation figurée, ou simplement une description d’un tel monstre, à buste d'homme, trainant derrière lui deux corps de serpent et portant l'aigle sur une main, le peu de débris subsistant ici suffirait à une restauration incontestable : mais sur quelle plaque en relief, sur quel jase peint, chez quel écrivain ce garant de la restauration actuelle

l Ce détail est peu visible sur la planche qu'a donnée M. Brückner (XV, pl. I). Voir de préférence l'héliogravure qu'a publiée la Revue archéologique, 1891, pl. XITI-XIV.

se rencontre-t-11? Si, d'un autre côté, M. Brückner avait trouvé parmi les fragments de tuf quelque reste de corps humain portant des traces d'écailles et qu’il l’eût complété par derrière avec un Corps de serpent ou de poisson et par devant avec une poitrine et une tête d'homme, la restitution eût été, dans l’ensemble. légitime ; Typhon et Triton en auraient élé, pour ainsi dire, les cautions. Mais justement ce débris de torse, qui eût dû être la pierre angulaire de toute la restauration, fait défaut. Qu'un torse pareil à celui de Triton, écailleux à partir du nombril, doive se terminer nécessairement en queue de serpent ou de poisson, cela est évident ; mais il n’est pas vrai que, réciproquement, toutes les queues de serpent doivent, en se prolongeant par devant, aboutir à un buste d'homme. Il y avait, parmi les sculptures en tuf, des serpents qui se contentaient d'être des serpents, de simples serpents, à tête de serpent: tel pourrait bien être le cas de ceux dont M. Brückner a utilisé les débris à sa guise.

Maintenant, quel nom donner à cet être si arbitrairement reconstruit, et dont le prototype n'existe nulle part? « La réponse à cette question, dit M. Brückner (XV, p. 112), n’est pas difficile à trouver. » Et voici, en effet, comment M. Brückner, en quelques lignes, trouve la réponse : « L'oiseau dont il subsiste un débris, sur le débris de main droite qui est l'unique débris humain de mon personnage, est

un aigle — /e roi des oiseaux et ἰ oiseau des rois. Iest vrai que l'aigle

des rois n’est, d'ordinaire, qu'un ornement de leur sceptre ; mais on peut bien admettre qu'ici l'artiste a supprimé le sceptre en gardant l'aigle et qu'il a changé l'oiseau de métal en un oiseau vivant. Celui qui porte cet aigle est donc un roi, le roi de l’Acropole naturellement; et sa forme d’homme-serpent achève de le désigner : c'est Cécrops. » Est-il besoin d'insister sur la fragilité d'un tel raisonnement! ?

M. Brückner compare ensuite la lutte d'Hercule et de Triton à la célèbre dispute entre Poseidôn et Athéna : à l’une et à l'autre, Cécrops assisterait en qualité de juge; c'est donc que la lutte d'Hercule et de Triton était pour les Attiques une légende indigène,

! C'est le pendant de celui que M. Brückner a fait pour la tête de Zeus, dans le premier fronton : « Cette tête portait une couronne à peu près pareille à celle qu'on voit, sur un vase peint, portée par Thoas, roi de Lemnos: c'est donc une couronne royale, et donc il ne peut s'agir que du roi des dieux, de Zeus. » — Noter aussi qu'on ne peut pas être sûr de reconnaître dans cet oiseau, mutilé comme il est, un aigle.

au même titre que la dispute de Poseidôn et d’Athéna. Voilà encore une de ces affirmations sans preuve que M. Brückner prodigue. Car, s'il existe des textes et des monuments qui font intervenir Cécrops dans la dispute de Poseidôn et d’Athéna, aucun texte ne parle de lui pour la lutte d'Hercule et de Triton, et aucun monument! ne le représente assistant à cette lutte. Il y ἃ ici, au fond de la pensée de M. Brückner, sinon dans les termes qu'il emploie, un véritable cercle vicieux, que je résumerai ainsi : la présence de Cécrops prouve l’origine attique de la légende d'Hercule et Triton. et cette origine attique nous garantit la présence de Cécrops. Mais il faudrait autre chose, je crois, pour démontrer que, réellement, Cécrops était présent.

M. Brückner continue : « Le caractère indigène de cette légende explique que les peintres de vases à Athènes aient tant aimé à la reproduire. » Comment se fait-il, alors, que, sur aucun des si nombreux vases antiques (plus de 70) où est reproduite la lutte d'Hercule et Triton, on ne voie apparaître Cécrops, le seul des trois personnages par qui la scène eût été localisée ? ?

Je ferai une dernière remarque sur la forme que M. Brückner à donnée à son Cécrops. Nous avons de Cécrops quelques représenlations figurées : sur une plaque estampée en terre cuite du musée de Berlin, sur un vase peint trouvé à Corneto’', sur un rhytôn en forme de sphinx du Musée Britannique, etc. 6. Dans les unes et les autres, Cécrops apparait comme un être mi-homme, mi-serpent, c'est-à-dire que son buste humain se continue à partir du ventre par un corps nique de serpent. M. Brückner, au lieu de suivre ce modèle, suppose deux corps de serpent, un pour chaque jambe, ce

ΕΜ. Brückner (XV, p. 114) a essayé d'en découvrir un : à savoir. une plaque de bronze de la collection Carapanos (Dodone et ses ruines, pl. XVI, 4), très mutilée, où M. de Witte avait cru reconnaitre le combat d'Hercule et de l'Hydre, et où M. Studnicezka (Athen. Mittheil., ΧΙ, 1886, p. 65, n. 1) voit plutôt le combat d'Hercule et de Triton. M. Brückner veut y introduire Cécrops, pour qui il n'y ἃ manifestement pas de place : la direction différente des écailles, dans les fragments qui subsistent, indique simplement que le corps de Triton — ou de l'Hydre — se tordait plusieurs fois en sens divers. 1 est bon d'ajouter, du reste, que ce bronze ne parait pas antérieur au 1π|ὸ siècle, c'est-àdire qu'il est très éloigné de l'époque des frontons en tuf de l'Acropole.

2 M. J. Escuer (Trilon und seine Bekämpfung durch Herakles, chap. x1, p. 99) conclut en effet, à l'opposé de M. Brückner, que cette légende n'appartient pas à l'Attique.

3 Cf. Arch. Zeilung, 1872, pl. LXIHI.

1 CE. Monumenti dell Inst., X, pl. XXXIX.

® CF. Journ. hell. stud., NI, 1887, p. 1; Atlas, pl. LXXIIT.

6 Cf. LE Bas-Reixacn, Mon. fig. pl. XLVII, 1 ; Frieoericas- WoLTERS, Gipsabgüsse, n° 1174.

qui rappelle le type adopté pour les Géants à l’époque hellénistique. Il me semble pourtant que les représentations connues de Cécrops eussent αὖ faire loi, d'autant plus que leur témoignage est corroboré par le Typhon et les Tritons en tuf de l’Acropole, êtres contemporains du Cécrops de M. Brückner : le buste humain de Triton, dans les deux frontons où il est représenté, se prolonge par un Corps unique de poisson, et non par deux; semblablement, le triple buste de Typhon se prolonge par trois corps de serpent et non par six. M. Brückner aurait bien fait d'avertir qu'il s’écartait du type traditionnel de Cécrops; le personnage reconstruit quasi tout entier par lui diffère sensiblement des Cécrops authentiques que nous ἃ transmis l'antiquité, lesquels, au contraire, eussent dû servir d'appui à sa reconstruction.

En résumé, toute la discussion relative au second fronton se concentre dans le prétendu Cécrops; or celui-ci est exposé à un grave soupçon, c'est de n’exister pas. Car :

1° Rien n'indique, ni dans les textes, ni dans les monuments anciens, que Cécrops ait été témoin de la lutte entre Hercule et Triton :

2 Rien n'autorise à donner le nom de Cécrops'au personnage restitué par M. Brückner, — ni sa forme, qui n’est pas celle des Cécrops authentiquement connus, ni l'aigle (?). qui ne paraît pas avoir jamais été un attribut de Cécrops ; ce n’est que par un jeu de mots peu probant (« roi des oiseaux et oiseau des rois ») qu'on prétend trouver dans cet aigle un signe révélateur du vieux rot mythique de l'Acropole :

3 Abstraction faite du nom du personnage restitué, cette resti-

! M. Bräckner pense pouvoir compter, tout à l'extrémité. cinq corps de serpents. Mais quand on examine ces corps à leur naissance, c'est-à-dire imraédiatement derrière le troisième torse, on n'en distingue que trois : et si, plus loin, il paraît y en avoir davantage, c'est que l'artiste les a tordus on peut dire au hasard, ne se préoccupant que de donner à l'œil du spectateur l'impression d'un entortillement. On ne saurait prétendre, en tout cas, qu'il y a là six serpents, correspondant aux six jambes du monstre à triple corps. Bref, dans tous ces types archaïques de monstres διφνεῖς, c'est le /orse qui se continue en corps de serpent ou de poisson, et non pas chacune des cuisses La fusion des deux natures humaine et animale y est plus complète et plus intime que dans le type du Géant anguipède, qui semble plutôt une création de fantaisie.

tution même ne mérite pas confiance, à cause du petit nombre et de l’insignifiance des fragments sur lesquels on la fonde. et parce qu'il n’est pas démontré que ces fragments proviennent du fronton où on les a replacés.

Les objections que je viens de développer, pour le second comme pour le premier fronton, suffiront-elles à ruiner tous les raisonnements de M. Brückner? Je ne voudrais pas leur supposer tant d'efficacité ; elles sont décisives sur certains points, mais non sur tous. En revanche, je pense avoir convaincu mes lecteurs que les hypothèses de M. Brückner ne sont que des hypothèses et non des vérités acquises. Sans doute on est libre d'y acquiescer (avec quelques restrictions graves); mais rien, absolument rien, n'y oblige : ce ne sont que des conjectures, dont plusieurs même manquent de tout fondement.

La question étant donc rouverte, j'en vais indiquer à mon tour une solution, que je ne donne pas pour certaine, mais qui est vraisemblable et simple.

M. Brückner, au début de ses raisonnements, ἃ admis comme nécessaire l'existence de deux frontons ; et, de plus, il a considéré comme évident que le groupe de Typhon et le groupe d'Hercule et Triton ne venaient point du même fronton. Il y a là une double pétition de principe. M. Brückner (XIV, p. 73) dit à peu près: « Les deux groupes en relief, par leur forme triangulaire, font penser tout de suite à un fronton ; la pente du premier est de droite à gauche, comme la pente du second est de gauche à droite ; tous les deux ont les mêmes proportions, sont travaillés suivant le même style, dans une matière qui est essentiellement la même, enfin sont enluminés des mêmes couleurs... » On attend pour conclusion : ils doivent avoir appartenu au même fronton. Mais telle n’est pas la logique de M. Brückner, qui conclut: « Cela conduit à penser que les deux groupes proviennent de deux frontons différents, — du même édifice, il est vrai, — mais de deux frontons distincts. » Je persiste à croire que la première conclusion serait la plus naturelle.

Je l’avais proposée avant que parussent les articles de M. Brückner!, et j'estime que celui-ci eût dû commencer par l’examiner, au lieu de se borner à y faire, tout à la fin de son étude (XV, p. 119), une courte allusion dédaigneuse.

Car, premièrement, rien ne s'oppose à ce que les deux groupes proviennent d’un seul et mème fronton; et, secondement, rien ne prouve que l'édifice d'où ils proviennent ait eu ses deux frontons décorés de sculptures.

L'Acropole du vu° et du γι" siècle avait, on le sait, une superficie beaucoup moindre que celle que lui donnèrent, après 479, les travaux de Thémistocle et de Cimon; la raideur de ses versants, surtout du versant méridional, diminuait encore l'aire susceptible de porter des édifices. Ceux-ci, d'autre part, étaient nombreux? ; les temples n'étaient pas seuls à s’entasser entre les murs de la citadelle, qui ne fut que beaucoup plus tard réservée à l'usage exclusif des dieux et de leurs serviteurs. Serrés dans cet étroit espace, plusieurs d’entre eux ne devaient pouvoir montrer que leurs façades, ce qui suffisait d’ailleurs parfaitement ; et, dès lors, leur façade seule devait avoir reçu une décoration peinte ou sculptée. Aussi bien, la décoration extérieure des temples n’était point soumise à des règles fixes ; on embellissait la demeure des dieux selon les moyens dont on disposait. Nous connaissons des temples grecs qui n'ont eu une frise ou des métopes sculptées que sur les deux petits côtés, tandis que les longs côtés restaient nus. Est-il donc étonnant que, à une époque où l’on ne construisait-que de modestes édifices en tuf et où la sculpture était encore dans l’enfance, on ait réservé la décoration sculpturale pour la façade principale, et qu'on ait laissé nu le fronton opposé ou qu'on l'ait simplement orné de peintures? De fait, le vieux temple duquel provient le fronton de l’'Hydre n'en avait point d'autre que celui-là?; et il en est de mème de l’autre temple, un peu moins ancien, auquel ἃ appartenu le premier fron-

1 Cf. Bull. δον». hell., XIII (janvier-février 1889), p. 137-138.

2? Cf. Ἔφημ. 40y., 1885, p. 248 (Purgold). Noter que ces remarques de M. Purgold ont été faites en 1885, c'est-à-dire à une époque où la majeure partie des débris de tuf que nous possédons aujourd'hui n'avaient pas encore été retrouvés.

3 Je ne veux pas dire qu'il n'avait qu'un fronton, mais qu'il n'avait qu'un fronton sculpté.

“ M. srückner admet, naturellement, que ces deux frontons viennent d'un mème édifice : c'est une opinion que je crois avoir réfutée (Rev. arch., 1891, IF, p. 13 et suiv.; Ρ. 17, π. 1).

ton où est représentée la lutte d'Hercule et Triton. Lors donc que nous arrivons aux grands groupes en tuf, nous ne devons pas supposer a priori que l'édifice qu'ils ont servi à décorer avait ses deux frontons sculptés; nous devrions plutôt, en vertu des précédents, être disposés à admettre le contraire. ἃ plus forte raison, n'avons-nous aucun droit de décider a priori que les deux groupes doivent ètre séparés ; car, alors même que Île temple aurait eu ses deux frontons sculptés, rien ne prouve que les groupes subsistants ne viennent pas d’un seul des deux frontons, à l'exclusion de l'autre. IL est d’une bonne méthode d'examiner d’abord si ces deux groupes, qui sont identiques par les proportions, le style, les couleurs, et que tout, au premier coup d'œil, invite à réunir, ne doivent pas, en effet, rester réunis.

Qu'ils puissent avoir occupé le mème fronton, cela est évident. L'un à droite, l’autre à gauche, ils se correspondent exactement. La calme attitude de Typhon, ses bras au repos, son air placide, tout ce qui serait le plus grossier des contre-sens si le monstre était censé combattant, devient fort naturel du moment qu'il n'est plus que le spectateur du combat entre Hercule et Triton. Quant à la différence d'épaisseur du relief entre les deux groupes, elle n'a aucune importance. M. Brückner (XV, p. 89) indique comme maximum d'épaisseur 0",60 pour le groupe d'Hercule et Triton et 0",#2 pour Typhon : soit un écart entre les deux de 0",18. Cela est 1η51gnifiant ; car, ce qu'il faut comparer, ce n'est pas des chiffres sur le papier, c'est l'impression causée à l'œil du spectateur par les deux groupes. Or le triple torse de Typhon, savamment disposé, ne parait pas moins étoffé, si je puis dire, que les deux corps accolés d'Hercule et de Triton ; il faut remarquer, en outre, que les mains de Typhon, lorsqu'elles existaient, et les serpents qui (d'après la restitution de M. Brückner) s'élançaient de ses épaules et se hérissaient autour de lui, avaient pour effet d'ajouter encore à son ampleur. Enfin la différence signalée de 0",18 est moindre que ne l’est, dans l'hypothèse de M. Brückner. celle qui existe entre Typhon et le petit Hercule adversaire d'Échidna, ou bien entre les deux corps joints d'Hercule et de Triton οἱ le torse unique de Cécrops.

On ne s’étonnera pas de voir Typhon ainsi rapproché de Triton : sur le fameux trône d'Amyclées, œuvre de Bathyclès, des figures de

Tritons faisaient pendant à celles d'Échidna et de Typhon!. C'était la grande ressemblance de leurs formes monstrueuses qui avait inspiré à Bathyclès l’idée de présenter ces êtres dans une opposition symétrique ; la même ressemblance ἃ pu frapper l'esprit du sculpteur athénien, et il en a pu tirer le même parti pour l'arrangement de son fronton. Du reste, il semble bien que la raison principale pourquoi les vieux artistes attiques ont tant aimé ces êtres rampants à corps de serpent ou de poisson n'est autre que la commodité quils y trouvaient pour remplir le triangle bas et long du tympan. k Mais les deux combattants et Typhon n'étaient points seuls face à face. En avant de Typhon, à l'extrémité de son aile droite, ressort en relief sur le fond de la plaque un fragment qui semble provenir d'une draperie?; d'où l'on doit conclure à la présence d’un personnage nouveau, lequel devait ètre vêtu. Cela donc nous oblige à écarter un peu l’un de l’autre Typhon et le groupe d'Hercule et Triton. De combien, on ne saurait le dire au juste, car nous n'avons pas les moyens de déterminer la longueur du fronton, ni sa hauteur centrale*; mais, en tout cas, l’écartement ne devait pas être tel qu'il Υ eûl place pour plus d'un personnage entre les deux groupes. — I] reste à deviner qui était ce personnage. Sur les peintures de vases. le combat d'Hercule et Triton ἃ souvent pour spectateur Poseidôn ou Néreus ; 1] est naturel de songer à eux, ici encore, et de se représenter au milieu du fronton l’un ou l’autre de ces dieux. non pas debout (car il eût été bien petit), mais plutôt assis. M. Purgold Ἢ et M. Studniczka ὃ avaient fait déjà la même hypothèse pour ἐν οὐονῖον fronton d Hercule et Trilon ; elle n'est pas moins plausible pour celui-ci. Le sujet total aurait donc compris les figures suivantes : au milieu, un dieu assis, drapé dans ses vêtements, juge du combat : à sa droite, Hercule et Triton combattant; à sa gauche. ἔνδον. introduit dans cette scène, non point parce qu'il y avait sa Dee marquée par la légende, mais parce qu'il se trouvait faire un digne

l Pausaxras, [IT, 18, 2 10.

à τα Re me fragment n’est cependant pas établie d'une facon certaine * Les chitfres indiqués par M. Brückner ont été déterminés par chitf ite ar sa propre res tion, mais n'ont pas une valeur absolue. é dt at 4 Cf. Ἔφημ. ἀρχ., 1885, p. 246.

δ Cf. Athen. Mitlheil., XI, 1886, p. 72.

pendant à Triton, comme dans l’œuvre de Bathyclès à Amyclées, et qu'il suffisait à remplir tout le reste du tympan.

J'ai été tenté un moment de croire qu'il avait subsisté du personnage central un fragment plus considérable que le petit morceau de draperie signalé tout à l'heure. Je pensais à un torse humain qui provient d'un personnage vêtu, assis sur un siège à dossier !. Entre tous les débris où l'on cherche à reconnaître les #embra disjecta du fronton, celui-là est le premier qui, à cause de ses proportions, très voisines de celles de Typhon et de Triton, doive attirer le regard. Mais c’est une sculpture en ronde bosse, qui n'était sûrement pas destinée à s'appliquer contre un fond de muraille. Du moins est-ce sur ce modèle que je me représenterais volontiers le dieu assis au centre du fronton. — Enfin c'est à ce dieu peut-être qu'il faudrait rendre le débris de main que M. Brückner a attribué à son Crécrops, si toutefois il était démontré que cette main n’est pas celle de Typhon *.

L'idée d’un personnage assis occupant le centre de la scène entre les deux grands groupes est fort acceptable. Rien de plus aisé que de reconstituer en esprit cet ensemble, et l'on conviendra que l'arrangement en est meilleur que celui des dessins de M. Brückner : dans le second de ceux-ci, la composition manque de centre ; et le

premier, outre qu'il comprend deux sujets distincts, de très inégale importance, est un mélange de formes hétérogènes, mal propor-

1 Cf. φημ. ἀρχ-. 1891, pl. XIII, à gauche.

2 Si cette main, qui supportait un oiseau, était celle du dieu assis, celui-ci serait, non pas Poseidôn, mais Zeus. Le côté de la main qui n'est pas terminé aurait été accolé à un pan de draperie, aujourd'hui disparu.

3 Que deviennent alors, pourra t-on demander, la prétendue tête de Zeus, le petit buste d'Hercule et la fausse Échidna, et les serpents du prétendu Cécrops ? Cela ne peut pas être une objection. Les débris dont il s'agit ne sont pas les seuls débris en tuf de l'Acropole, dont l'emploi primitif serait inconnu. Avec eux, il y ἃ aussi plusieurs têtes sans corps et des torses d'homme et des figures de femme et des restes dépareillés très divers, dont l'origine exacte est une énigme qui ne sera sans doute jamais devinée. Ils ont été employés à une décoration murale, voilà tout ce qu'on peut en dire, sans qu'on sache seulement si quelques-unes de ces figures n'étaient pas isolées, et si celles qui étaient groupées formaient frise ou fronton. Cependant il n’est pas interdit d'être plus affirmatif pour les fragments de serpents ; certains indices constatés par M. Brückner (XV, p. 85 et 107) permettent de croire qu'ils ornaient un fronton, et je me figure aisément — sur cette Acropole consacrée à Athéna, la déesse au serpent, près de cet Érechthéion, où l’on nourrissait un serpent sacré — un petit édifice dont le fronton aurait été orné de deux serpents affrontés : c'était un genre de décoration facile à réaliser, dont il y a des exemples (cf. Dict. des Antiq., 1, p. 649, fig. 145), et qui devait agréer singulièrement à des artistes dont nous avons dit les préférences très marquées pour les êtres à corps de poisson ou de serpent.

tionnées, très dissemblables, dont l'auteur lui-même n'a pas su, malgré de subtils eorts (XIV, p. 87), expliquer tous les contrastes.

Certes, je ne considère pas l'hypothèse que je viens de présenter

comme une restauration sûrement établie. Les données du problème sont à ce point incomplètes qu'il ne saurait y avoir de certitude dans la solution. Je suis le premier à le dire, pour qu'on ne me reproche pas de l'avoir oublié.

Henri LEcHarT.

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