LES JEUX PYTHIQUES D'APRÈS L' « ÉLECTRE » DE SOPHOCLE
aux gages d'un grand seigneur!. Il est intéressant de voir que la poésie, à l'exception de l'ode triomphale, n’a voulu rien savoir de cet usage qui s’introduisit en Grèce après l’époque héroïque ; elle ne connait pas de victoire décernée au seul privilège de la richesse. Ce n'est pas qu'elle soit hostile à la richesse ou qu’elle reste indifférente au spectacle du luxe magnifique qu'étalaient ces citoyens opulents, ces potentats qui voulaient montrer leur grandeur en disputant les prix aux jeux équestres. La poésie a le sentiment que la richesse seule ne suffit pas pour gagner des couronnes ; il faut aussi payer de sa personne ; même aux jeux équestres, le mérite personnel doit ètre un élément essentiel du succès. Sur ce point, l'exemple d'Homère ἃ été suivi par tous les poètes anciens qui ont décrit des courses : Sophocle, Nonnius, Quintus de Smyrne, Stace, Virgile ?. Aucun de ces poètes n’a fait descendre dans l'arène un subalterne aux gages d’aulrui ; c'est toujours le maître du char qui dispute lui-même la victoire. Sans doute, tous ces poètes ont placé à l’époque héroïque les jeux qu'ils ont racontés; mais, à l'exemple de Sophocle, c'est en réalité une course de leur temps qu'ils ont décrite.
En somme, sur ce point, l’imitation d'Homère par Sophocle élait dictée par la nature même des choses: elle était, en quelque sorte, imposée par le sujet. Il n’en est pas de même pour un autre passage. Dans Homère, la course se fait avec le char à deux chevaux : c'est une simple course de vitesse: nulle part, sauf dans un unique passage, 11 n’est fait mention d'un obstacle, d'une difficulté. Ce passage se trouve dans les longues recommandations que Nestor adresse à son fils Antilochos avant la course ; le vieillard décrit en détail la manœuvre difficile et dangereuse qui consiste à faire tourner rapidement un char autour d'une borne : « Quand tu auras atteint la borne*, pousse lout auprès les chevaux et le char: toimême, sur ton char bien construit, penche-toi à gauche de tes chevaux ; excite le cheval de droite du fouet et de la voix, lâchelui les rênes. Que le cheval de gauche effleure la borne, de facon
! Cependant il ἃ pu arriver aussi que des concurrents aient voulu courir eux-mêmes (Pixo., Isthm., 1, 15 ; nsc. gr. antig. de Rorue, n° 79); parfois aussi ces cochers, qui couraient pour le compte d'autrui, étaient des personnages de marque : ainsi Carrotos, cocher d'Arcésilas, était le frère de la reine (Pixo., Pyth., V, 26). Mais c'étaient toujours là des cas exceptionnels.
? Noxxius, Dionys., XXX VIT, 347, 432 ; Quixrus de Smyrne, Posthomerica, IV, 500 sui. ;
SracE, Theb., VI, 460 suiv. ; VirG., Æn., V, 545 suiv. 3 Jliade, XXUI, 334-343
que le moyeu de la roue semble monter sur le sommet de la borne : mais garde-toi de la toucher, de peur que tu ne blesses les chevaux et ne brises le char, ce qui ferait la joie des autres et ta propre honte. »
Disons d’abord que tout le discours de Nestor, dans lequel se trouve le passage que nous venons de citer, a soulevé de vives objections de la part des critiques ; plusieurs savants, pour des raisons que nous n'avons pas à développer ici!, ont pensé que le discours tout entier était l’œuvre d’un interpolateur. Nous nous sommes rangé à cet avis pour des raisons tirées de l’histoire des concours *. À l’époque homérique, la course ne comprend qu’un aller et retour, un diaulos, comme disaient les anciens ?: ce fait seul rend fort douteuse, pour cette époque, la manœuvre de conversion autour de la borne, au moins telle qu'elle fut en usage plus tard. Mais, au moment où vivail l’interpolateur, cette manœuvre était devenue le moment le plus important, le plus dramatique de la course ; l'interpolateur l'a donc décrite; c'est même pour la décrire qu'il a composé son interpolation. À la façon si vive et si précise dont il décrit cette course, on voit qu'il peint d'après nature, qu'il raconte ce qu'il ἃ vu lui-même. Mais ce qu'il ἃ vu, ce n’est pas des courses de biges, car elles ne furent inaugurées dans les grands Jeux de la Grèce qu’au 1v° siècle ; il n'a pu voir que des courses de quadriges. [l ἃ d’ailleurs une connaissance trop exacte des mœurs homériques pour donner des quadriges aux héros achéens: il fait donc exécuter la conversion autour de la borne par des biges ; naturellement il ne peut parler que des deux chevaux de la bige, le cheval de droite, auquel il faut lâcher la bride, le cheval de gauche, qui doit effleurer la borne :
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Sophocle, lui aussi, ne connait que les courses de quadriges ; c’est une course de quadriges qu'il veut raconter ; mais il a sous les yeux
! Toutes ces raisons se trouvent très bien indiquées dans l'édition de l'Iliade d'Amets- HENTZE ch. xxim1, Anhang.
? Cf. notre art. Hippodrome (p. 194).
3 Cf. a scholie d’Aristarque au vers 361.