LA SYMÉTRIE ET LES PARTIES ÉPISODIQUES DE LA TRAGÉDIE GRECQUE
compliquée des vers chantés n’a pas été inventée par les poètes pour que nous ayons le plaisir d’en retracer le dessin sur le papier de nos éditions. Si elle a été adoptée par eux, c'est que la musique et le chant accusaient assez la signification des paroles ainsi disposées pour que l'esprit des spectateurs en saisit l'harmonieux enchevétrement. Autrement tout le travail du poète aurait été inutile et même funeste à son œuvre. L'antistrophe ne reprenait pas seulement l'air de la strophe, elle en répétait aussi les idées, tantôt sous une forme opposée, pour les contredire, tantôt sous une forme similaire, pour les rectifier ou les compléter. Ainsi la parité des deux strophes était, pour ainsi dire, extérieure et intérieure. L’oreille entendait deux fois le même air, et l'esprit percevait une double suite de pensées, qui se répondaient et se faisaient écho.
Si l’on avait essayé de transporter une pareille égalité de formes dans les parties épisodiques du drame, elle aurait passé Inaperçue à la représentation. Les Grecs n'avaient pas l'oreille plus fine que la nôtre. Il est même présumable que l’ouie des Modernes est devenue plus parfaite et plus sensible que celle des Anciens. Ce qui tend du moins à le faire soupçonner, c’est le développement surprenant où est arrivé chez nous l’art musical. Or, si l’on récitait devant le public de nos théâtres deux poèmes, l'un de cent vers, Je suppose, l’autre de cent quatre, personne ne pourrait dire, à moins de compter chaque alexandrin sur ses doigts, quel est le plus long des deux. Il en aurait été de même au v° siècle, si les actes des pièces avaient été d'étendue égale, comme on veut le faire croire. J'ajoute, pour qui connaît un peu le génie grec ou le devine. que cette symétrie aurait été irrationnelle. Qui dit égalité de formes, dit aussi similitude de pensées. Or, les épisodes du drame grec, comme les actes de toute tragédie, mettent en scène une action qui progresse naturellement, c’est-à-dire que la marche de cette action est irrégulière et heurtée.
Ainsi la théorie que j'examine est insoutenable en elle-même. Le bon sens l'indique assez. On ἃ beau supposer que les poètes, voulant proportionner l'étendue des principales parties de leur œuvre à leur importance, ont choisi pour l'épisode de moindre valeur un nombre de vers en rapport exact avec la somme de ceux qui composent l'épisode plus considérable. Si je ne me trompe, on veut dire par là que l'épisode où l’action progresse d’un pas doit
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être deux fois plus court que celui où elle en fait deux. Toute cette arithmétique est bien déplacée,
On ajoute que le parallélisme des situations était exprimé par le nombre parallèle des vers. Cela serait une raison meilleure, mais ce parallélisme est chose bien peu fréquente dans une tragédie ancienne ou moderne. Enfin on suppose que les poètes, ne disposant pour la représentalion de leur pièce que d'un temps exactement limité, prirent l'habitude, en faisant leur plan, de marquer le maximum des vers qu'ils pouvaient attribuer à chaque épisode !. Mais ne sait-on pas que l'étude minutieuse des tragédies modernes montre que le nombre des vers y est quelquefois rigoureusement égal dans chaque acte? Le Cinna de Corneille, pièce de 1780 alexandrins, est divisé en cinq parties, qui sont presque aussi longues les unes que les.autres. Les deux premiers actes ont même chacun 354 vers. Qui oserait prétendre que cette égalité absolue n'est pas fortuite ?
Ainsi la théorie fait naître dans l'esprit une foule d'objections, qui semblent irréfutables. Elles sont loin de disparaitre, quand on entre dans le détail des faits. Au contraire, de tous côtés elles surgissent et se multiplient. Si la symétrie des actes était réelle, 1] faudrait bien l'admettre, dût-on renoncer à la comprendre, οἱ remettre à plus tard d'en découvrir les raisons. Mais les tragiques grecs n'ont pas voulu mettre à si rude épreuve la foi que nous avons en eux.
Prenons pourtant l'OŒEdipe à Colone. C'est de toutes les pièces de Sophocle celle qui semble, paraît-il, le mieux justifier la théorie. Le nombre des vers qui la composent serait le suivant : le prologue aurait 115 vers; le premier épisode, 254: le second, 115; le troisième, 296 ; le quatrième, 115; le cinquième, 254; et l'exodos, 91. Ainsi, en donnant à toutes ces parties les noms qu'elles ont pris chez les modernes, le premier, le troisième et le cinquième actes seraient égaux. Le second serait aussi long que le sixième. Le quatrième seul resterait isolé avec le dernier.
A première vue, ces chiffres font quelque impression, mais sont-ils justes? Les deux premiers actes du Cinna de Corneille, ai-je dit,
1 On a voulu appuyer encore la théorie sur un passage de Donat, tiré de l'argument de l'Hécyre ; mais ce passage n'a pas le sens qu'on lui prête.