E. POTTIER
oreilles pointues, sa queue courte et retroussée, sa laisse enrouplusieurs fois autour du cou, appartient à une race particulière de l’Afrique!. On ne peut sans doute pas affirmer que le bijou homérique ait eu un caractère aussi nettement égyptien; mais il offrait certainement, dans l’ensemble, les détails essentiels de cette représentation, puisque les vers du poète cadrent merveilleusement avec cette peinture. Que l’agrafe d'Ulysse ait été un objet de fabrication purement orientale, ou qu'elle ait eu pour auteur un Grec imitant un modèle étranger, il n’en est pas moins acquis que le motif s’est transmis à peu près intact à travers les siècles. Par conséquent, je crois qu'il devient superflu de rechercher s'il était dû à quelque méprise involontaire ou à quelque transformation consciente des Grecs, et je traduirai, en gardant au texte son sens littéral : « dans ses pattes de devant un chien tenait un Jeune faon lacheté ».
᾿Ασπαίροντα Ἄζων. — Ce qui précède détermine suffisamment le sens que nous entendons prêter au mot λάων. On l'expliquait de deux facons : regardant, contemplant; ou bien: dévorant, se repaissant. Déjà Aristarque avait opté pour ce dernier sens. Mais les commentateurs nfodernes avaient préféré le premier, jusqu'au moment où Curtius eut montré que l’origine probable du mot était x4F, donnant λάθω, λάω, Ἀχύω, jouir de, se repaître*. Nous pouvons donc, d'accord avec les grammairiens anciens et modernes, d'accord avec les monuments de la peinture ancienne, adopter le sens de « dévorer ». La suite n'offre plus de difficultés, puisque les mêmes termes à
que par l'article de M. von Bissing dans le Jahrbuch des k. deut. arch. Insliluts de Berlin, 1898, p. 32, qui m'a permis de me reporter à la publication de Dümichen. Le groupe du chien mordant la gazelle renversée se trouve dans la cinquième zone du registre reproduit à la planche VIE. Le sujet qui suit représente un autre chien qui saisit par derrière une antilope et la mord au cou. Plus loin, à gauche, un Égyptien agenouillé tient en laisse deux chiens pareils accouplés. Dans la quatrième zone on remarque le groupe du chien et de la gazelle identiquement répété, mais retourné de droite à gauche, Comme rapprochement avec des œuvres grecques, M. Th. Reinach m'indique une pierre gravée, de style encore archaïque, publiée par Imhoof et Keller, Thier-und Pflanz. Bild., XVW, 23 (chalcédoine de Berlin ; cf. celle de Paris, n° 1918).
1 C'est le sand lévrier de chasse ou sloughi, encore aujourd hui connu en Afrique. Voyez sur les différentes races d'animaux peints dans cette tombe un appendice du professeur-docteur Robert Hartmann, inséré dans le texte de Dümichen, p. 29. Pour les chiens de chasse égyptiens, cf. Maspero, ist. ane. des Peuples de l'Orient, 1, p. 62 et 63; — Wikixsox, The Manners and Customs, 1816, II, p. 89,n° 355; — Sacu10, Dict. des Antiquités, fig. 1107.
2? Cf. l'édition de Ελεβι, ad. v. 999: — Ameis-IexTzr, ad. ἰ. loc.; — Piero, p. 226, ad v. 229.
peu près s'y trouvent répétés, de sorte que la traduction intégrale
du morceau serait celle-ci :
« Le divin Ulysse portait un manteau de pourpre, en étoile laineuse, pliée en deux; sur le manteau était fixée une agrafe d'or, à étui double, qui, par devant, était décorée d'un sujet : dans ses paltes de devant un chien tenait un jeune faon tacheté et dévorait sa proie palpitante. Tout le monde regardait avec admiration comme étaient faits les deux animaux en or, l'un dévorant le faon qu'il étouffait, l'autre cherchant encore à s'échapper etremuant les pieds. »
Je voudrais avoir montré, par ce petit commentaire, combien esl utile l'alliance de l'archéologie et de la philologie pour faire sentir dans toute leur exactitude la réalité des descriptions homériques, pour leur donner leur sens vrai. Sans doute ce genre d'exégèse ne touche pas au caractère moral des personnages d'Homère, que les historiens de la littérature grecque ont analysé avec lant de soin et de finesse, et qui, pour tous les humanistes, reste la partie la plus émouvante, le fond éternellement humain de l'Epopée. Mais on diminucrait singulièrement le rôle de ces grands poèmes si l'on n'y voulait voir agir que l'âme humaine, si l'on ne cherchait pas à mieux pénétrer el à mieux comprendre tout ce qu'ils renferment de visions pittoresques et concrètes, élément essentiel et éternel aussi de poésie. Il reste beaucoup à faire pour fixer, avec plus de précision qu'on ne l’a fait jusqu'ici, quel était le concept imaginatif d'un Homère, d’un Eschyle, d'un Euripide en face des objets créés par l'art ou par l’industrie des hommes. Cette « philologie archéolo-
gique », si on peut l'appeler ainsi, est comme une science nouvelle
qui s'ouvre au labeur des hellénistes : elle exige une connaissance aussi sûre des monuments que des textes. Elle a produit déjà des travaux importants comme le livre de M. Helbig sur l'Epopée, ou d'intéressants articles comme ceux de M. Paul Girard sur l'Expression des Masques dans les Drames d'Eschyle', de M. Carl Robert sur les Poèmes de Bacchylide?. Souhaitons à ces savants beaucoup
de disciples et de continuateurs.
. PoTTiER.
1 Revue des Études grecques, VIL, 1894, p. 1 et 337; ΝῊ], 1895, p. 55. 2 Hermes, XXXUIL, 1898, p. 130 et suiv.