Voir les Milangcs historiques, volume 2, pages
formé depuis longtemps qui se voyait enfin victorieux. Voltaire, tout insignifiant qu'il était dians la politique, savait mieux que tout autre frapper des phrases à effet et à jet continu: "Je voudrais voir le Canada au fond de la mer Glaciale*' et "en ce temps-là on se battait pour quelques arpents de neige"; ces arrangements de mots sont venus jusqu'à nous, de sorte que nous attribuons à cet homme d'esprit aveuglé l'abandon de l'empire colonial français. Les écrits restent et font leur chemin. Quant aux paroles, on les oublie vite — cependant c'est à elles que je pense en traçant ces lignes. Volltaire mettait sut le papier, avec une adresse peu ordinaire, lie résumé des propos qu'il' entendait débiter autour de lui. Il n'est nullement l'inspirateur de l'abandon du Canada. Il n'a fait que suivre les autres, les grandes, les moyennes gens, tous ennemis des "plantations" (5).
Depuis plus d'un demi-siècle, la phrase célèbre de Voltaire sert de refrain aux orateurs, elle se faufile dans les gazettes et les livres, on la cite à tout bout de champ dans les conversations; elle nous fait croire que Voltaire ayant un jour ridiculisé le Canada, la France adopta l'idée de cet homme et fit bon marché d'une possession qui déplaisait au maître de la moquerie. Non seulement l'influence de Voltaire était nulle à l'époque de la guerre de Sept Ans, mais de plus il écrivit Candide quand cette guerre finissait en Europe et alors qu'elle était terminée en Canada, Ceci n"ia pas créé cela.
Au lieu d'avoir l'attrait d'une nouveauté, la phrase en question n'était qu'une vieillerie qui traînait partout depuis trente, cinquante, et cent ans. Elle ne pouvait produire aucun effet en France dans le moment. Pour un homme instruit, cette phrase remonte au temps d'Henri IV, c'est-à-
5. Le Pat/s Imircnticn, année 1916, contient une partie de ce dernier chapitre.
LES ARPEXTS DE XEIGE 33
dire au temps de Chaanplaiii. Elle a été dite, redite, sous vingt formes diverses, deipuis 1600 jusqu^à 1760, par une fouie de personnages qui passaient pour de grands cerveaux ou des gens plus clairvoyants que les autres. Sully disait à Henri IV pis que pendre des projets de Ctamplain. Il n'était pas le seul de son opinion; c'était tout un parti et ce groupe, opposé à l'idée coloniale, s^est perpétué sous les trois rois qui ont succédé au premier Bourbon. Cette note discordante se trouve partout dans l'histoire de France. C'était un lien commun mais soutenu par un parti souvent très actif.
En Espagne, même état de chose. Le parti adverse aux colonies avait pour son dire que ces contrées lointaines amèneraient le dépeuplement du royaume, nmis il n'a jamais pu entraîner la masse du peuple, ni les grands, parce que le Mexique et le Pérou produisait en abondance l'or, l'argent et des épiées dont le commerce enrichissait la nation.
En France, les arpents de neige avaient beau jeu. On ne tirait du Canada que des fourrures dont bénéficiait un certain monopole, toujours maJ "^"u à cause de ce privilège. "Je voudrais voir la N'ouvelle-France au fond de la mer Glaciale" était un dicton courant. Voltaire ne l'a pas inventé. Durant la guerre de Sept Ans, l'influence politique de cet écrivain était à zéro (6).
6. Voltaire était brouillé avec le roi depuis 1752, et, après maintes vexations, il s'expatria aux Délices (1755), puis en Suisse où il écrivit ses principaoïs livres. Après vingt-trois années d'absence, Voltaire revint en France où il mourut presque aussitôt, et ce n'est qu'après sa mort, pour ainsi dire, qu'il rê£rna en maître. Voltaire s'occupa -peu de la politique proprement dite, mais il fut le partisan du despotisme éclairé.
Cest la faute à ToUaxrc est une phrase plaisante par laquelle on rejette sur quelqu'un les conséquences d'une affaire qui a de funestes résultats; tout le peuple français de la fin du XVIIIe siècle rappelait Voltaire par ce dicton. Il disait également l'expression: Cet affreux Voltaire.
A la distance où nous sommes de lui, on est porté à mettre sur son compte nombre de faits dont il a parlé, car nous nous figurons que ce démolisseur était de son temps en plein relief et coanme un être à part, exceptionnel, planté sur un piédestal à la façon d'une statue sur la place publique. Il n'en était pas ainsi. Ses collègues ou compères, tous imbus des mêmes sentiments, formaient légion et si leurs livres, pamphlets et gazettes sont tombés dans l'oubli, c'est que Voltaire a su mieux que personne répéter comme un perroquet habile tout ce qui se débitait autour de lui. Son talent a sauxé ses osu'vres'.
Etant du parti anti-colonial, il a ramassé, au cours de sa correspondance avec Pierre et Jacques, les expressions en 'usage contre les (possessions d'outre-mer. Il n'a été que l'écho des bavards qui déblatéraient contre les colonies. Combien d'autres en ont fait autant !
Quelque temps avant l'apparition de Candide on eut une preu\o éclatante de l'indifférence qui existait dans le royaume à l'égard du Canada. La Eochelle av'ant adressé à tous les centres industriels et commerciaux de France une demande de ralliement pour presser le conseil du roi à réserver certains avantages si, âiprèâ tout, il fallait céder la colonie, Eouen et Marseille y répondirent sur un ton peu encourageant— ^les autres tournèrent le dos. On n'avait jamais tiré de ce pays que des fourrures et on l'avait toujours regardé conmie une inutilité coûteuse.
En toute matière historique, commençons toujours par nous pénétrer de l'esprit du temps. Sans cdla, tout devient erreur. En France, aujourd'hui, des milliers de personnes attribuent à Voltaire uniquement des choses dont il a parlé en passant, en écho, en amuseur — c'est qu'on ignore jusqu'à