LES FRÈRES CHARON
C'était une oeuvre bien humble en apparence que l'institut des Frères Charon. Je la trouve immense, comparée au temps oii elle surgit.
C'était une oeuvre bien mince, en apparence, que celle des Frères des Ecoles Chrétiennes, lorsqu'elle se manifesta parmi nous en 1837. Je la trouve infiniment importante, vu la situation de notre peuple, alors, et les résultats avantageux qu'elle a produits.
Jamais l'e ne rencontre un Frère sans penser qu'il ignore combien de reconnaissance je dois à son ordre. Les pauvres, les déshérités du sort, doivent à ces tranquilles et dévoués serviteurs de Dieu et de l'humanité un hommage continuel. Pour ma part, je tâche d'acquitter cette dette du coeur et de l'esprit. Autant qu'il m'a été possible de le faire je leur ai rendu justice et donné à propos à plus d'un des services que je n'ai jamais regrettés.
En 1719, le successeur de M. Charon, décédé en mer cette même année, se nommait Louis Turc dit Chrétien, deux noms qui hurlent de se voir ensemble. Celui-ci enrôla en 1722 dix maîtres d'écoles; puis, en 1724, six nouveaux maîtres d'écoles, tous en France, mais des embarras d'argent suivfrent de près et l'institution ne fit plus que péricliter.
Il y a apparence que la démarche du Frère Chrétien inspirait ici une grande confiance en
l'avenir de l'ordre. Personne ne se doutait de la catastrophe prochaine. Lors donc que l'on vit l'institut en voie de se développer, un mouvement généreux se manifesta aux Trois-Rivières et les citoyens en état d'aider les écoles se piquèrent d'honneur pour raffermir une idée aussi digne de leur sollicitude.
Le 4 mars 1724, par devant le notaire Petit, René Godefroy de Tonnancour, conseiller du roi, lieutenant général civil et criminel du gouvernement des Trois-Rivières, ce qui veut dire juge en chef de ce district, dans le langage de nos jours, et sa femme Marguerite Ameau, fille du notaire Séverin Ameau déjà cité, déclarent que, en vue de l'utilité qu'il y avait d'avoir en cette ville des personnes capables d'instruire les jeunes enfants, et désirant y contribuer de tout leur pouvoir, ils donnent, en pur don, à Antoine de la Girardière et François Simonnet de la Croix, Frères missionnaires de la Charité, présents en cette ville, un terrain situé en bas du Platon, contenant soixante pieds de front sur cent vingt de profondeur, tenant, d'un côté, au nord-est, à la rue qui est entre l'église paroissiale et le dit emplacement; d'autre côté, au sud-ouest, au terrain de Jean-Baptiste Poulin de Courval, seigneur de Nicolet, conseiller et procureur du roi en ce lieu; d'un bout, au sud-est, à la rue Notre-Dame; d'autre bout, au nord-ouest, aux terres non concédées.
Le tout est sujet aux charges et obligations imposées à René Godefroy de Tonnancour par MM. de Vaudreuil et Bégon, gouverneur général et intendant, qui lui avaient concédé ce terrain.
ÉCOLES d'autrefois 13
Les Frères Charon s'obligent par le même acte à bâtir incessamment sur la terre en question et d'y entretenir, sans discontinuer, un ou deux de leurs Frères employés à l'instruction des enfants de la ville. Au cas où ils abandonneraient l'entreprise, l'emplacement et les bâtiments dessus construits passeraient à la Fabrique de l'église paroissiale, moyennant deux messes basses de Requiem par année. Il est stipulé que, si la Fabrique n'accepte pas, ou ayant accepté, ne remplit pas cette condition, le tout retournera à la famille Godefroy de Tonnancour.*''^
Sur le plan des Trois-Rivières, année 1704, on voit la forme d'une maison ou d'un édifice quelconque à l'endroit où se trouve aujourd'hui l'encoignure ouest des rues Bonaventure et Notre- Dame. Ce lieu était en dehors de la palissade qui entourait la haute-ville et le Platon. Rien n'indique à quoi servait cette construction. C'était un hangar probablement, car, à cette époque, il me semble que l'on n'habitait pas en dehors de la palissade à moins que de demeurer à la basse-ville.
Quoiqu'il en soit, il y avait là une construction dès 1704. Peut-être appartenait-elle à René Godefroy de Tonnancour. En tous cas, l'acte que je viens de citer montre que le titre de cette propriété avait été accordé à M. de Tonnancour par MM. de Vaudreuil et Bégon, ce qui veut dire après l'année 1711.
La maison qui existe à présent^"^ à l'angle formé par la rue Bonaventure et la rue Notre-Dame,
(7) Mélanges historiques, vol 11. p. 18.
(8) Cet article date de 1888.
avec façade sur cette dernière rue, a bien l'air d.'avoir été taillée pour une école. Qu'on l'ait remodelée un peu, et qu'elle ait un air moderne, cela ne change rien à la conception. Regardez-là: elle est faite en maison d'école. Plus d'un citoyen qui brillait dans notre ville, entre 1740 et 1770, à peu près, y avait appris le B. A. ba.
Je me délecte dans l'examen de ces vieilles constructions, et plus d'un brave homme, me voyant planté devant elles, se demande quel est ce drôle de corps qui contemple d'un oeil scrutateur ces autres pyramides d'Egypte. Eh bien! c'est moi.