‹ Mélanges historiques (volume 5)Chapitre 33 sur 83 · L'AVENUE LA VIOLETTE · texte numérisé non relu

L'AVENUE LA VIOLETTE

Dès les commencements des Trois-Rivières, il y eut une chapelle dans le fort et une autre chez les Pères Jésuites. On mentionne aussi deux cimetières: celui de la chapelle et celui de l'habitation ou fort.

En 1646, la lisière nord-ouest de la rue Saint- Pierre et de la rue Notre-Dame qui s'abouche avec celle-ci était concédée. Jean Godefroy s'étendait depuis la rue Saint-François*^^ (école des Frères) jusqu'à la rue des Champs; ensuite, jusqu'à la rue Bonaventure, M. de Champflour; puis, jusqu'à la rue des Forges, les Jésuites.

Les rues ne portaient point les noms Connus à présent. De la terre de Jacques Hertel, près du cap Métaberotin, un chemin traversait le bourg passant comme la rue Notre-Dame actuelle le long de la place d'Armes, et se recourbant pour contourner le Platon. Pierre Lefebvre avait un terrain près de la rue Alexandre, sur le fief des Jésuites. La concession de la commune en faveur des habitants est de 1648.

En 1650 nous trouvons aux Trois-Rivières vingt-huit familles, sans compter les célibataires, les soldats, les Pères Jésuites. Le village était en-

(1) C'est le fief Haut-Boc. Saint-François à cause du couvent des Récollets qui est tout contre cette rue.

touré de palissades lorsque les Iroquois l'assiégèrent en 1653. '^^

La rue Saint-Pierre est mentionnée sous ce nom en 1660.'^^ Quatre ans plus tard nous voyons que la palissade entourant la bourgade formait un carré long suivant les rues des Casernes, Saint- Pierre, Saint-Paul, Saint-Louis et le Boulevard (rue des Remparts), coupé en deux par la rue Notre-Dame. La place d'Armes paraît avoir été alors occupée par des maisons. Le nom de la rue des Casernes existe depuis 1760 à peine.

La porte de flanc de la rue Saint-Pierre s'ouvrait sur un chemin qui est devenu la rue des Champs et qui va prendre dans quelques jours le nom d'avenue Laviolette. De ce côté, la palissade devait être posée sur la croupe du terrain, car un peu au-delà de la rue, vers le nord-ouest, celui-ci s'abaissait sensiblement, au point de former un bas-fonds ou marécage dont la forme est encore visible.

La grande porte du bourg était placée à peu près à la rencontre des rues Saint-Pierre, Notre- Dame et Bonaventure. C'est vis-à-vis de cette porte, en dedans de la palissade, que fut élevée, en 1664, une église de l3ois, faisant face à la basseville, à peu près dans la position de la porte de la sacristie de l'église paroissiale (incendiée en 1908).

Les noms des rues Notre-Dame, le plus ancien que nous révèlent les manuscrits/*^ Saint-

(2) La clôture qui entourait la vUle date de 1651.

(3) Mélan|:es historiques, vol. 18, p. 23.

(4) Mélanges historiques, vol. 18, p. 18-21.

l'avenue LAVIOLETTE 37

Louis et Saint-Paul datent du temps des Français. Conservons-les comme aussi celui de la rue Saint- Pierre. Le nom de la rue des Champs ne rappelle rien de particulier, sauf que c'était la route des champs, de la campagne. Lui imposer le nom du premier commandant de la ville et en faire une avenue me semble choses très appropriées. C'est déjà une avenue et des plus belles qui se puissent voir.

Il paraît certain que M. de Laviolette n'a pas laissé de famille. Des rares colons qui demeuraient aux Trois-Rivières lorsqu'il en était le commandant, deux sont encore représentés par leurs descendances: les Godefroy de Tonnancour viennent de Jean Godefroy, et les familles Pépin, si répandues dans notre district, sont sorties de Guillaume Pépin. L'honorable sir Hector-L. Langevin tient par sa mère, fille du major Pepin-Laforce, à ce brave Guillaume Pépin.

Le touriste qui, de nos jours, veut traverser le pont Saint-Maurice, prend ordinairement la rue des Champs (avenue Laviolette), mais il fut un temps où le chemin du roi passait le long de la rivière jusqu'au cap Métaberotin, pour atteindre en ce dernier endroit le commencement de la rue Notre-Dame, là où demeurait B.-P. Wagner.

Quelque temps après 1664, vous voyez que je remonte loin, on ouvrit un sentier qui partait de l'intersection actuelle des rues Notre-Dame et Saint-François-Xavier et se dirigeait au nord-est, de manière à atteindre le cap Métaberotin ou Pointe-des-Chenaux. Vers 1730, le grand chemin du roi

OU route carossable partait du Fond-de-Vau, aussi appelé le Passage de mon temps, et se rendait à la rue des Forges. C'est la rue Royale aujourd'hui.

En 1799, les commissaires qui administraient la ville et la commune firent passer le grand chemin du roi, à partir du Fond-de-Vau, le long du Saint-Maurice jusqu'au cap Métaberotin, mais les éboulis continuels du terrain rendaient ce chemin fort incommode et même dangereux. ^^^ En 1817, on reprit l'ancienne route en ligne avec la rue Royale. En 1834, lorsqu'on construisit le pont du Saint-Maurice, il fut décidé qu'un nouveau chemin serait tracé, allant du pont à la rue des Champs (avenue Laviolette). L'île Saint-Christophe, sur laquelle repose une extrémité de chacun des deux ponts, appartenait alors à M. Cressé.

Cette affaire du chemin des ponts donna lieu à une singulière aventure judiciaire. La voie devait passer tout à côté de la maison du juge Vallières de Saint-Réal, et celui-ci s'y opposa. Amené devant les juges de paix, il crut pouvoir se permettre de leur faire la loi, comme on dit généralement, et de leur dicter une ligne de conduite. Sans tortiller une minute, les juges de paix le flanquèrent en prison pour une heure! Furieux, Vallières de Saint-Réal en appela jusqu'en Angleterre. Mais les petits magistrats furent soutenus contre le gros par les conseillers du roi. On a ri de cet épisode pendant bien des années, et je n'entends jamais par-

cs) L'ouverture du chemin du roi entre la ville et la traverse du Fond-de-Vau date du 4 octobre 1799. Le Pond-de-Vau, en 1799. était la propriété de Robert Brydon.

l'avenue LAVIOLETTE 39

1er du spirituel et sympathique Vallières de Saint- Réal sans me figurer combien il devait être embêté à la fin.

Le 4 juillet, j'irai saluer la terre qu'occupait il y a deux cent quarante ans mon ancêtre maternel, Pierre Lefebvre.'^^ Nombre de Trifluviens pourront en faire autant, chacun pour leur compte. Réveillons les souvenirs du passé!

(6) Pour des raisons trop longues à expliquer ici, M. Suite ne fut pas de la fête, le 4 juillet 1884, ni, non plus, à celle du dévoilement du monument Laviolette, le 13 juillet 1886. Les hommes publics s'emparèrent du programme.

Au mois d'avril 1889 j'ai été appelé devant la Cour supérieure, à Montréal, pour expliquer ce que l'on doit entendre par Platon des Trois-Rivières, surtout son rapport avec le fleuve, car une certaine compagnie de navigation se prétendit propriétaire de la grève et traitait le Platon comme terrain séparé ou propriété distincte et non riveraine. Les faits historiques devenaient nécessaires dans cette cause. Mon témoignage a montré que la Couronne était chez elle jusqu'au bord de l'eau et que les terres enlevées de la pointe du Platon allant au bord de l'eau pour former une grève ne séparaient point l'éminence du fleuve lui-même.

En 1633, Capitanal, chef des Algonquins des Trois-Rivières, sollicitant Samuel Champlain de construire un poste de traite ou fort en ce lieu, lui donna le Platon, et, l'année suivante, le fort était bâti.*^^ De cette date jusqu'à aujourd'hui le Platon est resté propriété régalienne pour des fins militaires. Il commande le fleuve et la commune.

Le fort a dû disparaître vers 1666.'^^ C'était un édifice en bois. Par la suite les petites garnisons de la ville logeaient chez les habitants.

En 1661, Jacques Le Neuf de la Poterie fit construire un moulin à vent sur la partie du Pla-

(1) Mélanges historiques, vol. 5, p. 11, 12.

(2) Ibid, vol. 18, p. 25.

ton qui regarde la rue Alexandre. Vers 1763, Haldimand, gouverneur des Trois-Rivières, accorda à Claude Poulin Cressé un terrain dans la commune en échange de cette propriété qui passa au roi d'Angleterre.

A ce compte, du temps des Français, et plus précisément le 26 février 1759, Claude Poulin Cressé était devenu propriétaire de la moitié nordouest du Platon, celle qui ne pouvait servir à la défense du fleuve. Mais en 1761 ou 1762, avant le traité de 1763 par lequel le Platon passait d'ailleurs au roi d'Angleterre, Haldimand agissait par droit de conquête pur et simple. Le traité de l'année suivante se trouva à confirmer l'échange en question. Un plan de 1784, par le major Brehm, indique que le moulin n'existait plus.'^^ Ce croquis à la plume que je mets sous la date de 1784 pour des raisons trop longues à expliquer ici, nous montre que, peu d'années auparavant, la rue Notre-Dame, venant de la Pointe-des-Chenaux, passait droite sur le Platon et allait descendre à pic dans la rue dite du Platon, à peu près vis-à-vis la rue Craig, mais celle-ci n'existait pas encore.

Le Platon allait jusqu'au fleuve, mais les eaux du printemps le faisant ébouler en partie à cette pointe, on avait enlevé la terre de manière à former une grève.

Après la construction du château de pierre, en 1721, il ne paraît pas qu'on y logeait des troupes. Mais, de 1760 à 1854, elles occupaient le château, appelé alors les Casernes. En 1854, les troues) Voir l'histoire de ce moulin, Mélanges historiques, vol. 18, p. 51 et suivantes.

pes anglaises partirent pour la guerre de Crimée. J'ai vu cela. C'était un spectacle impressionnant/'^^

Deux ans après, le gouvernement impérial passa le Platon (mais restant comme réserve militaire) au Canada, afin de permettre au nouveau collège de s'y loger. En conséquence, le 5 novembre 1856, le colonel Coffin entra en charge de la propriété comme agent du secrétaire provincial et il dit dans son rapport que le tout comprenait trois acres, deux arpents, neuf perches à peu près.

Vers 1859 Joseph-Edouard Turcotte fit couper le Platon en ligne avec la rue du fleuve et la promenade du terrain élevé qui passe au bout de la rue Saint-Louis et se rend à la rue Saint-François-Xavier. On y arrangea une montée sous laquelle furent construits des hangars, en un seul édifice. Ainsi fut créé le boulevard Turcotte. Dans cette fouille de terrain on rencontra un cimetière sauvage.

Je n'ai rien vu dans les papiers officiels autorisant cette destruction de la pointe de l'éminence.

En tout cas, permission ou non, le Platon ni aucune de ses parties regardant le fleuve ne change de maître. Ceux qui, avant et en 1889, ont voulu s'approprier la bande située entre la rive et ce qui restait de la hauteur des terres en ont été pour leurs frais.

La cause terminée, je descendis jusqu'aux Trois-Rivières. Revoyant le Platon et la statue de Laviolette, l'idée me vint de faire l'histoire du

(4) Mélanges historiques, vol. 18, p. 47, 48, 76.

morceau de terre qu'elle occupe, en m'étendant de quelques pieds autour de sa basse, bien entendu.

Autrefois comme aujourd'hui, le Platon ne s'avançait pas jusqu'à la ligne que suivent les rues des Casernes et Bonaventure. Il y avait donc là une place basse, mais située au même niveau que la rue Bonaventure et le terrain de l'église paroissiale. Cette place, laissée à l'usage du public, appartenait au roi de France. En 1768, cinq ans après la cession du pays à l'Angleterre, les marguilliers de la paroisse demandèrent au gouverneur général d'être mis en possession de ce carré oblong, compris entre le corps-de-garde et la rue Notre-Dame. La demande resta sans effet.

Plus tard, en 1793, les autorités de la colonie accordèrent aux citoyens la permission d'ériger un édifice pour deux compagnies de feu, sur la rue Notre-Dame, tout à côté du flanc du Platon. En même temps, les marguilliers de la paroisse obtinrent le droit de construire un presbytère au milieu du carré en question.

D'après le croquis de 1784 déjà cité, il y avait un corps-de-garde à l'angle de ce terrain, faisant à peu près face à cette oartie de la rue Notre-Dame qui passe devant la place d'Armes. Avant cette date il y avait eu une rue qui, je le répète, passait le long du corps-de-garde, au nord-ouest, et traversait le Platon, de manière à aboutir vers la rue Craig actuelle.

Précisément là où se dresse à présent la statue de Laviolette, il y avait, en 1812, des rangées de bois de chauffage appartenant au service des casernes.

Le corps-de-garde devint maison de pompe vers 1797 lorsque la Protection, première pompe achetée par la ville, arriva d'Angleterre/^^ Les compagnies du feu se partagèrent entre l'édifice de la rue Notre-Dame et un autre bâtiment que l'on construisit à l'endroit appelé la Fosse.

Vers 1800, il y avait un puits tout près du corps-de-garde, côté ouest. Plus tard, le puits fut comblé et l'on éleva sur son emplacement une légère construction dans laquelle on serrait une charpente de reposoir pour servir aux processions de la Fête-Dieu. Plus tard, on la transporta à l'angle nord de la place, vis-à-vis l'entrée de la sacristie. Elle a finalement été démolie vers 1840. A cette époque, sur le site qu'elle avait d'abord occupé, en face de la rue qui passe à la place d'Armes, on construisit un hangar en planches qui a servi à la Fabrique jusqu'à ces dernières années, alors qu'on l'enleva, ainsi que la maison de pompe de l'ouest de la place, pour dégager entièrement le terrain et l'embellir de plantations.

Le presbytère me paraît avoir été abandonné par le curé en 1825 ou 1826. Le pignon nord-ouest était en ligne droite avec la première fenêtre de l'église, et de la porte on voyait très bien la porte de l'église.

La Fabrique louait à bail le vieux presbytère. De 1825 à 1830, Joseph-Amable Maigret y tenait une école. Le 15 octobre 1830 Charles Fortin s'engagea à payer un loyer d'une piastre par mois durant six mois. Le 4 novembre 1832 il fut décidé, par une assemblée des notables, que le jardin situé

(5) Voir sur cette pompe, Mélanges historiques, vol. 2, p. 83.

entre le presbytère et la rue Notre-Dame serait accessible aux citoyens. Il y avait des poteaux de plantés sur ce terrain et le droit d'y attacher des chevaux fut vendu aux enchères.

Le 1 mai 1833 Antoine Pelletier prit le bail du presbytère pour un an, à raison de dix-neuf schellings et six deniers par mois. Enfin, le 29 janvier 1837, une assemblée de la Fabrique autorisa la vente de l'édifice, lequel fut acheté par David Larivière qui le transporta rue Saint-Roch, en face du marché à foin, second emplacement de la rue Saint-Philippe.

Pour retourner à la statue de Laviolette, vous voyez que le petit terrain où elle est placée a une histoire et que si le corps-de-garde, le puits, le hangar, la maison de pompe et le presbytère existaient encore, la belle prestance du personnage créé par Philippe Hébert ne se dégagerait pas facilement aux yeux des promeneurs.

Une des curiosités des Trois-Rivières. On l'a démolie en 1890. Dans la photographie de cette date son rez-de-chaussée est en partie masqué par un banc de neige. Il était, ce bas étage, en pierre formant des murs épais. '^' Au-dessus, construit en bois, et avec une haute couverture portant trois grandes lucarnes, était un étage renfermant salon et chambres à coucher. Une demeure vaste et commode ouvrant sur la rue des Forges, mais tellement adossée à la côte ou terrain haut de l'arrière que celui-ci se trouvait au niveau de la partie supérieure du mur de pierre.

C'était, disait-on, une antiquité. Pas tant que cela! Il est tout probable que sa construction remonte à peine à 1740.

Causant de cela avec Adolphus-Mordecai Hart, en 1870, il me promit de faire des recherches; mais, plus tard, je reçus une lettre de lui disant qu'il n'avait rien trouvé et il ajoutait: « Les murs très forts ont dû être bâtis pour résister aux Sauvages. »

Il ne fallait pas des murailles aussi solides

(1) Dans le Monde Illustré, 11 et 18 mars 1893, M. Suite a publié « la Maison Hart, » mais il y parle surtout de la famille Hart. Sur celle-ci, voir ses Pages d'histoire du Canada, p. 401-432; M. Suite se répète beaucoup.

(2) Les murs de l'étage en pierre du rez-de-chaussée avaient, en certains endroitsi, trente pouces d'épaisseur. L'étage supérieur, quoique très bien construit, n'était pas aussi lourd.

pour braver les indigènes. Ensuite, quels Sauvages? Jamais les Algonquins n'ont causé la moindre alarme à nos ancêtres. Le poste ou village des Trois-Rivières n'a eu à craindre que les Iroquois et ceux-ci habitaient l'Etat de New- York. De 1634 à 1664 ils venaient par petites bandes faire des coups aux alentours de la bourgade, mais à partir de 1665 ces courses cessèrent complètement.^^^

A cette époque, toute la future ville était concentrée entre le Boulevard, la rue Saint-Pierre, les rues Saint-Paul et Saint-Louis et la rue des Casernes ou du Château, depuis le Boulevard jusqu'à l'entrée de la rue Bonaventure. Personne ne se serait avisé d'aller se construire une maison sur la rue des Forges, qui ne commença à être en usage que vers 1740, lorsque les forges Saint-Maurice commencèrent à fonctionner.**' Je place donc dans cette dernière année la construction de l'étage en pierre de la rue des Forges; et pour ce qui est de l'étage en bois peut-être qu'il faudrait attendre jusqu'à l'année 1800.

Aaron Hart, né de parents Juifs, . en 1724, dans le voisinage des montagnes de Haardt, au Palatinat, Allemagne, s'établit aux Trois-Rivières vers 1763; il n'habita jamais la maison qui nous occupe ici. L'automne de 1800, le révérend Josaphat Mountain en était propriétaire, lorsqu'on

(3) C'est-à-dire que, après 1665, jamais les Iroquois ne se sont montrés aux Trois-Rivières; mais ils continuèrent leurs massacres sur le Richelieu et aux alentours de Montréal. Cette situation lamentable dura jusqu'à 1700. Voir Suite et Malchelosse, le Fort de Chambly, p. 14.

(4) La maison Hart était au beau milieu de la rue dite des Forges. En 1890, elle était dans un état abandonné et navrant.

l'appela à Québec pour v résider. En ce moment Aaron Hart mourrait et son fils Ezéchiel achetait la maison/^^

Sans presqu'aucune exception, la ville ne renfermait que des demeures ou lieux de résidence à un seul étage. Ezéchiel Hart, qui était riche, a dû ajouter l'étage en bois dont j'ai parlé, car il recevait le monde et donnait des fêtes. Les jardins continus à la maison s'étendaient jusqu'à la rue Bonaventure. Les arbres à fruits, les fleurs y abondaient. On y faisait de la musique et des promenades en grand gala. Les toilettes de cérémonies, les uniformes militaires y circulaient le jour, et le soir, car on éclairait ces allées, ces parterres, ces bocages diversement disposés pour le plaisir des yeux. J'ai vu cela dans mon enfance. Et voilà pourquoi la maison Hart a laissé des souvenirs dont s'entretiennent encore les vieillards d'aujourd'hui.

La dernière fois que j'ai entendu la musique des régiments anglais aux Trois-Rivières c'était le jour où l'on proclamait la guerre de Crimée. Un banquet d'adieu réunissait dans la maison de la rue des Forges les chefs militaires de la garnison, avant leur départ pour l'Orient. J'en pris ma part, en regardant par les fenêtres, car il faisait chaud et elles étaient entre-baillées. Dans le parterre, de l'autre côté de la rue, les musiciens lançaient aux échos d'alentour des Rules Britannia et des Grenadier s M arc h à faire trembler les airs.

J'ai bien souvent traversé, sans permission, le

(5) Avant cette époque la famille d'Aaron Hart avait dû demeurer dans son grand magasin de pierre de la rue du Platon dont parle M. Suite dans ses Mélanges historiques, vol. 18, p. 81.

grand jardin ou verger qui allait de la rue des Forges à la rue Bonaventure, un monde à parcourir pour mes petites jambes. Il faut vous dire que je suis né sur un terrain attenant au verger, côté des cerises. '^^

Ces jardins sont aujourd'hui absorbés par une partie du carré Champlain, la rue Alexandre, l'église presbytérienne, l'Hôtel-de- Ville, la résidence de M. Cressé et la maison de pompe ;*'^ quand je regarde et revois ces lieux, à quarante ans en arrière, je crois me souvenir d'un monde antérieur que, dans une autre existence, j'aurais connu et aimé. Il sort des ruines de ces murs des voix qui me parlent tout bas. La belle talle de cerisiers du jardin est remplacée par un édifice en briques où les pompes, les hommes de police et un corps de musique se trouvent réunis, avec les armes de la compagnie de volontaires des Trois-Rivières."^^ Autrefois, il y avait là des enfants qui jouaient sur l'herbe, des oiseaux qui se gorgeaient de cerises à en mourir et d'autres oiseaux moins gloutons qui chantaient leurs amours. Au centre des grands arbres, où la musique des régiments anglais faisait retentir ses clameurs guerrières, durant les fêtes dont les MM. Hart étaient prodigues, je vois passer une rue qui n'est pas plus faite pour entendre des sérénades que ma plume pour lui découvrir des beautés naturelles ou autres.

Il se constitue tant de vieilles choses autour de nous, que nous finissons par vieillir nous-mêmes.

(6) Sur la rue Royale, voir Mélanges historiques, vol. 18, p. 68-77.

Devant la maison de la famille Hart, il y avait une prairie et des arbres magnifiques. Regardezmoi ce lieu à présent. Des magasins, s'il vous plaît! Et, quand je m'arrête, étonné, en présence de ces constructions, il y a toujours un passant qui me regarde comme pour se demander si je cherche des trésors. Oui, certes! des trésors, j'en cherche, mais ceux-là ne valent que pour moi. Le trésor, pour ceux qui sont partis sans être disparus du monde, c'est l'emplacement de ce qui existait autrefois. Admettez si vous voulez que je ne suis plus de vos jours, mais laissez-moi jouir à ma façon.

Que nous avons donc progressé depuis quarante ans!'^^ Cette rue des Forges, si importante un siècle avant ma naissance, n'était plus qu'un cloaque. A présent, nous y passons sans mettre de grandes bottes. En 1850, par exemple, par la pluie ou le dégel, les Esquimaux seuls s'y seraient aventurés — or, puisqu'il n'y avait pas d'Esquimaux aux Trois-Rivières, la population préférait suivre les terres hautes, soit la rue Bonaventure.

La première fois que j'ai vu, dans la rue des Forges, la lumière du gaz, c'était pour éclairer des flaques d'eaux — et nas de trottoirs — dans un pays qui donne des planches de bois à l'univers entier!

Vers 1849, le régiment qui était caserne aux Trois-Rivières avait parfois maille à partir avec les « bons hommes » de la ville. C'était la façon courante de se distinguer par de savantes taloches. On se battait vite et bien dans ce temps-là! Un nommé Joseph-Marie Rouillard, du faubourg

(7), (8) et (9) Ne pas oublier que cet article date de 1893.

des Quatre-Bâtons, pied du grand coteau, avait poché les yeux de trois soldats et se sauvait devant dix autres, lorsqu'il aperçut le jardin Hart et il s'y jeta pour dépister ses poursuivants. Je le vis disparaître dans un fourré. Les habits rouges suivaient mais l'homme n'était plus visible. Ils cherchaient et se répandaient à droite et à gauche, s'interpelaient et se montraient très animés. Tout-àcoup, Joseph-Marie Rouillard tombe du haut d'un arbre, flanque deux coups de poing sur autant de visages, et, fier de son exploit, s'esquive à pleines jambes à travers les framboisiers qui bordent la rue Royale. Sauvé et glorieux.*^"'

Aaron Hart était connu du colonel Frédéric Haldimand, appartenant au contingent de troupes allemandes qui formait partie de l'armée de Wolfe, et il servait dans la comptabilité ou la trésorerie lorsque le Canada fut cédé à l'Angleterre. On le voit aussitôt après se fixer aux Trois-Rivières et y faire le commerce, tout en étant payeur des régiments de l'endroit et du haut du fleuve. Il mourut aux Trois-Rivières le 28 décembre 1800. Son épouse, Dorothée Judah, dont la famille était venue de Londres s'établir en Canada, vécut, étant veuve, rue Saint-Gabriel, Montréal, où elle recevait les personnes de la finance et du haut commerce, telles que John Jacob Astor, les McTavish, les Reid, etc. Elle mourut en cette ville vers 1830.

Leurs quatre garçons se partagèrent l'hérita-

(10) Joseph-Marie Rouillard se noya en présumant trop de sa résistance à la fatigue. La force physique a été héréditaire dans cette famille durant trois ou quatre générations. Voir Mélanges historiques, vol. 12, p. 56; aussi l'Appendice du présent volume, note 1.

ge. Alexandre, l'un d'eux, alla demeurer à Montréal et y fonda une famille favorablement connue, comme toutes celles des Hart, d'ailleurs. Ezéchiel, Moses et Benjamin restèrent aux Trois-Rivières où ils continuèrent, chacun séparément, la tradition paternelle.

Aaron Hart possédait les fiefs ou seigneuries de Sainte-Marguerite, Vieux-Pont, Bécancour, les Grondines, le petit marquisat du Sablé, l'île de la Trinité, dans l'embouchure du Saint-Maurice, et de beaux emplacements dans la ville. Les Grondines, toute pauvre que fut cette terre, rapportaient jusqu'à quatre-vingts louis par année, et parfois davantage, pour les lods et ventes seulement, ce qui représente bien la somme de mille piastres de la monnaie actuelle.

The European Magazine, XXXIX, mars 1801, Londres, renferme un obituaire disant: « M. Hart est décédé dans sa soixante-seizième année. Il a été le premier habitant anglais des Trois- Rivières où il se fixa après la reddition de la place à son ami le général Haldimand. »

Son fils, Ezéchiel Hart, fut élu trois ou quatre fois député au parlement, toujours par de fortes majorités, parce qu'il avait les Canadiens-français pour lui, tandis que ses adversaires Thomas Coffin, Mathew^ Bell, Pierre Vézina, ne comptaient que sur la bureaucratie et les gens du commerce, ces derniers naturellement rivaux des Hart.'">

(11) On trouvera de copieux détails sur ces élections et les candidats dans Pages d'histoire du Canada, p. 401-432; aussi la Paix, 6 et 10 avril 1888.

54 TROIS-RIVIÊRES D'AUTREFOIS

Un jeune officier de l'armée anglaise, du nom de James Henry Craig, appartenant à la garnison des Trois-Rivières, en 1776, était bien reçu chez Aaron Hart; lorsque, trente ans plus tard, il revint dans le pays, à titre de gouverneur général, il n'oublia pas cette famille hospitalière et lettrée, car Aaron et ses fils, et les fils de ceux-ci, ont toujours aimé l'étude. Sir James Craig se plaisait à visiter Ezéchiel Hart dans la maison de la rue des Forges; il y trouvait une compagnie conforme a ses goûts/^^' C'était un homme de talent et d'un commerce agréable à ses heures que Sir James Craig. La société qu'il voyait aux Trois-Rivières ne « l'étrangeait » pas. Un jour naquit un fils à Ezéchiel. Le gouverneur, se trouvant là, fut le parrain de l'enfant — un robuste gaillard, James-Henry- Craig Hart, que j'ai bien connu.

Ezéchiel Hart fut donc membre du parlement. C'était un esprit éclairé, dans le genre américain, poussant les affaires. Il tenait table ouverte. Ses fils ont continué la tradition. A mesure que les régiments passaient, durant la guerre de 1812-1815, pour remonter le fleuve, Ezéchiel Hart se constituait l'hôte des officiers en leur ouvrant sa maison, et il mettait en perce des barils de bière pour les soldats.

En 1837, lorsque Louis-Joseph Papineau visita les Trois-Rivières au milieu de l'effervescence populaire, il dîna en compagnie de Jacques Viger, Roy de Portelance et autres, chez Ezéchiel

(12) Henry Blackstone, fils du fameux légiste anglais, demeurait alors aux Trois-Rivières. C'était un habitué de la maison dont parle M. Suite et il cabalait vigoureusement en faveur d'Ezéchiel Hart au moment des élections.

Hart, dans la maison de la rue des Forges, laquelle était littéralement entourée par les citoyens et les gens venus de la campagne pour entendre le grand tribun. « Tous les citoyens anglais respectables, m'écrivait Adolphus-Mordecai Hart, refusèrent l'invitation de mon père, ne voulant pas se commettre avec M. Papineau, excepté l'un d'eux, M. Benedict-Paul Wagner, oncle du célèbre poète Mme Hemans, un homme d'une rare intelligence et valant pour le moins les Trifluviens anglais de ce temps. » M. Wagner demeurait sur le cap Métaberotin, dans une maison faisant face au fleuve et placée du côté ouest de la rue Notre-Dame, un peu écartée de la ligne de cette rue.^^^*

Ezéchiel Hart conservait dans un caveau spécial toute bouteille cassée, toute faïence brisée, toute vitre ou miroir morcelé.

Son père et lui, et toute leur famille, entretenaient une synagogue, sur la place qui se trouve aujourd'hui en alignement avec la rue Saint-Antoine, en arrivant à la rue Badeau, et un cimetière juif, rue des Prisons, côté sud. La synagogue a brûlé vers 1860.

Le jour de la procession du Saint-Sacrement, les MM. Hart nettoyaient la rue, en face de leurs propriétés, et plantaient des balises comme le plus cossus des bourgeois catholiques.

On dit que Moses et Ezéchiel Hart n'ont jamais refusé de l'ouvrage à un homme ou un jeune garçon qui s'adressait à eux.

(13) Sur ce personnage voir dans ce présent volume l'article intitulé « B.-P. Wagner. »

Ezéchiel Hart mourut le 16 septembre 1843. Durant les funérailles les magasins furent presque tous fermés et la ville entière suivit le cortège, qui se composait de la famille, des parents, des proches amis, des juges de la cour du banc du roi, alors en session, du barreau, des membres du clergé et des officiers du 81e régiment, garnison de la ville.

Il laissait quatre enfants: Samuel, James- Henry-Craig, Àdolphus-Mordecai et Caroline, tous défunts maintenant. Adolphus-Mordecai a été un écrivain instruit et chaleureux. Son fils Gerald- E. Hart, a fait sa marque dans les études historiques. Tous deux ont vécu dans la maison de la rue des Forges, — demeure historique après tout.

Page 1