LE NOM DE SAINT-ÉTIENNE-DES-GRÈS
Un peu au-dessus des Trois-Rivières, dans le Saint-Maurice, il y a un endroit appelé les Grès, où Ton voyait autrefois une chute comparable à celle de Niagara. Le tremblement de terre de 1663 ayant fait ébouler la montagne du haut de laquelle tombait la masse des eaux, il ne reste plus qu'une cascade de quinze pieds d'élévation. Les terrains d'alentour sont couverts de grands blocs de pierre, débris de l'ancien barrage de la rivière. Les Canadiens ont nommé ce lieu les Grès à cause de l'aspect qu'il présente. Depuis trois quarts de siècle on y voit des moulins à scie et quelques maisons pour loger les travaillants de ces moulins.
Le nom de la paroisse dans laquelle les Grès sont enclavés est Saint-Etienne, et l'on dit invariablement « Saint-Etienne-des-Grès ». Je me demande s'il y a coïcidence ou intention dans le choix de ce vocable.
Saint-Etienne-de-Beauharnois, Saint-Etiennede-Bolton, Saint-Etienne-du-Saguenay s'expliquent facilement et j'ai toujours pensé que Saint- Etienne-des-Grès ne souffrait pas de doute, mais je commence à me poser la question de savoir si les auteurs de cet accouplement de noms ne renouvelaient pas un jeu de mots déjà fort ancien et
dont voici le sens tels que le rapportent plusieurs historiens.
A Paris, au onzième siècle, il y avait une église appelée Saint-Etienne-des-Grès et une rue aboutissant à cet édifice nommée aussi Saint- Etienne-des-Grès. Il prit fantaisie à un bon moine de rapprocher « grès » de « degrés », parce que l'on parvenait à l'église par de larges marches de pierre, et il écrivait en latin St Stephanus gradus. Grès devenait gradin. C'est un enfantillage pardonnable. L'église a subsisté jusque vers 1794. Une maison particulière occupe son emplacement aujourd'hui.
Dans la rue Saint-Etienne-des-Grès, en 1703, fut imprimé un rituel à l'usage du diocèse de Québec, chez Simon Langlois. Mon ami Philéas Gagnon, de Québec, en possède un exemplaire.^
Quelle est l'origine du surnom imposé à Saint-Etienne? Les Bollandistes nous font connaître un saint personnage nommé Etienne, particulièrement consacré à la conversion de la race grecque, et ils le désignent comme « saint Etienne des Grecs ». Au moyen-âge et jusqu'au début de notre siècle, on prononçait grais ou grès, au lieu de grec. A présent nous disons « grecque » pour le masculin comme pour le féminin. Molière fait rimer « Grecs » avec « grès ». Ajoutons que l'orthographe était chose ignorée de nos aïeux et qu'ils prenaient les sons à l'oreille, par conséquent
1. Rituel du diocèse de Québec, publié par Tordre de Monseigneur de Saint -Valier, évêque de Québec. Voir Gagnon, Essai de bibliographie canadienne, I, 1895, p. 437, 438.