FONDATION DES TROIS-RI VI ÈRES
Toutes sèches que ces notes puissent paraître, elles ont l'avantage de nous remettre sous les yeux, en peu de mots, des détails que la mémoire seule ne saurait conserver.
(Montréal, 24 juin 1884).
Vous me demandez un article. Où le prendraisje? je suis dans la Saint-Jean-Baptiste jusqu'à la pointe des cheveux. Avant que d'écrire, il faut penser. Le temps me manque. Cependant, vous insistez et vous employez un moyen magique: « Parlez de la célébration qui se prépare aux Trois- Rivières. » C'est cela! Ecrivons tambour battant, drapeaux au vent, mèche allumée.
Nous entrons dans l'époque des statues. Rien ne fait défaut pour réaliser nos rêves sous ce rapport. Une belle histoire, des grands hommes, des artistes, de l'enthousiasme — et même l'argent, car nous avons plus de ressources pécuniaires que nous ne le croyons généralement. Trouvez des organisateurs de souscription et tout ira bien.
Placerons-nous aux Trois-Rivières un bronze représentant Champlain ou Laviolette? A cette question, je répondrai: les deux sont bons!
Champlain était le chef. Il a eu le mérite de demander aux Cent-Associés la permission d'établir un poste fixe aux Trois-Rivières, et, selon toute apparence, il en a indiqué le site, et c'est lui qui a fait choix de Laviolette pour construire le fort. Si nous élevions une statue à Champlain à cause de ce fait, nous aurions un peu l'air d'empiéter sur Québec et aussi de chercher à mettre toute l'histoire de trente années de travaux dans les murs de notre ville. Donc, le tour de Champlain n'est pas venu pour les Trifluviens.
Laviolette est plus local, plus à nous. D'abord
parce qu'il a élevé le premier fort sur le Platon, ensuite parce qu'il en a été le commandant jusqu'à l'arrivée du successeur de Champlain. Si nous oublions Laviolette, nulle autre ville ne se mettra en peine d'honorer sa mémoire.
Quant à sa biographie, elle est courte, faute de renseignements. Je suppose que c'était un officier militaire, passé au service des Cent-Associés, comme plusieurs autres du même temps, et comme fit M. de Maisonneuve lorsqu'on l'envoya fonder Montréal. Les circonstances nous justifient entièrement d'adopter cette opinion. Laviolette commanda aux Trois-Rivières du 4 juillet 1634 au 17 avril 1636. Après cette date on ne le retrouve nulle part en Canada, soit qu'il mourut ou qu'il repassa en France durant l'été de 1636\
Je viens de voir Philippe Hébert; il pense comme moi. Nous avons réglé les détails de la statue qui sera moitié militaire, moitié civile. En composant un costume Louis XIII qui répondra à ces deux conditions, nous aurons la vérité historique reproduite d'aussi près que possible. La figure du personnage nous est inconnue. Ici, je ferai parler l'imagination. Yeux vifs, joues minces, nez aquilin accentué, moustache fine, royale légère et la tête campée sur les épaules dans l'attitude d'un
1. Suite, Histoire des Trois-Rivières, p. 109, 110; Mélanges historiques, vol. 14, p. 62-64; vol. 19, p. 37; vol. 20, p. 19, 20. Ceux qui ont écrit que M. de Laviolette avait laissé sa famille en France devraient nous en donner les preuves, car nous n'en savons rien. D'autres ont prétendu qu'il avait été assassiné; c'est aussi impossible à affirmer.
Le 6 mars 1657, aux Trois -{Rivières, un "Monsieur de la Violette" figure comme habitant du lieu. (Registres des audiences).
homme au guet. Un petit air mousquetaire, en un motl
Dans tout cela, nous ne sortons pas de la tradition artistique, car lorsque les documents font défaut pour créer une oeuvre de ce genre, il est de règle de s'en tenir aux choses du temps et de traduire notre pensée par des formes qui ne contredisent point l'ensemble des faits. Philippe Hébert est l'artiste qui entend ces sortes d'études.
Un jour, il sera question d'ériger un monument à La Vérendrye, le plus illustre des enfants des Trois-Rivières. Nous appliquerons le même raisonnement et les mêmes procédés.
Il est honteux d'ajourner la reconnaissance. Le temps d'honorer les grands hommes est toujours le moment d'aujourd'hui. Il y a dix ans que je plaide trois causes qui n'en sont qu'une. Ce qui est bon à Montréal l'est aux Trois-Rivières, l'est à Québec.
Ah! si nous commencions par mettre debout, sur des socles de marbre, les fondateurs de ces trois villes^, comme nous demanderions à nos successeurs dans la vie de ramener également en vue d'autres personnages dont s'honore la race canadienne-française! Peuplons nos places publiques de ces héros d'un autre âge, car ils étaient nom-
2. On sait que M. Suite posa pour Philippe Hébert. Ce n'est donc pas par simple "hasard" que la statue "ressemblait à s'y méprendre à Benjamin Suite."
3. M. Suite écrivait ces lignes en 1884. En 1886, Trois-Rivières érigea un monument modeste mais convenable à Laviolette; en 1892, Montréal suivit cet exemple en élevant le magnifique mamonument de Maisonneuve, sur la place d'Armes; puis, ce fut au tour de Champlain, en 1908, lors des fêtes mémorables du tricentenaire de Québec.
breux, et l'espace que nous pouvons leur consacrer s'étend tout autour de nous.
Que notre génération fasse quelque chose de durable. Réveillons nos sens assoupis. Les grands hommes ont attendu assez longtemps. Leurs travaux sont notre héritage national, et quoi! nous ne tenons pas compte de leur personne! Sommes-nous logiques? Non, assurément.
Il ne faut plus que cinquante Français viennent, comme l'été dernier (1883), nous dire: « Vous n'avez donc pas produit de grands hommes puisque vos places publiques sont vides. »
Plantons partout des souvenirs et que le peuple, en passant au pied de ces monuments, salue ses ancêtres. Que le passé nous montre ses physionomies.
Oui! c'est l'heure des statues. Les livres ont parlé. Que le ciseau travaille! Il est beau et fortifiant de saluer chaque jour les patriotes d'un autre âge. Puisque nous avons une histoire et qu'elle est noble et grande, ne nous écartons pas d'elle! Le culte du passé nous honore.
(Montréal, 24 juin 1884)
Le 30 janvier 1871, j'écrivais dans le Constitutionnel des Trois-Rivières: « L'industrie des canots d'écorce destinés aux expéditions lointaines florissait aux Trois-Rivières durant tout le dix-huitième siècle et même au commencement du dix-neuvième. Les derniers bons constructeurs ont été les Provencher, de Nicolet, voyageurs renommés de pères en fils. »
Je puis vous en dire plys long aujourd'hui.
On raconte que les Algonquins des Trois-Rivières, dès le début de la colonie française (vers 1640), allaient en traite chez une nation du nord nommée Vtakd'amivek^, et qu'ils trafiquaient aussi avec les Attikamègues, lesquels à leur tour échangeaient des articles de fabrique européenne avec des peuples situés encore plus loin et dont le pays était si froid que les arbres y étaient rabougris et ne fournissaient pas même l'écorce nécessaire à la confection des canots, ce qui les obligeait d'acheter ce produit des peuplades plus favorisées des bords du Saint-Laurent et qui se rendaient jusqu'à eux pour faire le commerce. C'était le bouleau du
1. Canot, mot d'origine sauvage passé en français par l'intermédiaire de l'espagnol canoa, à la fin du seizième siècle. B.R.H., 1900, p. 296; 1922, p. 149; Le Jeune, Dictionnaire général du Canada, I, 297.