‹ Mélanges historiques (volume 5)Chapitre 69 sur 83 · Nom intraduisible aujourd'hui · texte numérisé non relu

Nom intraduisible aujourd'hui

Saint-Maurice qui fournissait la matière des pirogues de la baie d'Hudson^

Avec les premiers colons des Trois-Rivières arrivèrent, à la grande surprise des Sauvages, les merveilleux instruments que nous appelons aiguille, fil, ficelle, couteau, briquet, cuillère, perçoir, marmite, boucle de métal, bouton, ciseau, gouge, hache, etc., tous obtenables moyennant des peaux de castor. Non seulement ces objets passaient aux tribus lointaines mais l'écorce de bouleau des Trois-Rivières allait au nord soulager la misère des tristes habitants de ces contrées.

Il ne faudrait pas s'imaginer que les Français tardèrent quelque peu à utiliser les canots d'écorce, ni qu'ils se tinrent satisfaits de les acheter des Sauvages. Ils se mirent à l'oeuvre et y apportèrent des améliorations notables qui leur étaient facilités par l'usage des outils de fer, de la toile, du filin, de la ficelle, du brai, des crampes, des clous, etc., et si, par la suite, on a vu des Sauvages aussi avancés que les blancs dans les constructions de ce genre, c'est grâce à l'emploi de fournitures que nos industries leur procuraient.

Sur l'article du transport les deux races différaient de procédé. Le Français faisait plus grand, le Sauvage se contentait d'ajouter au nombre des petits canots. En bref, le canot qui a toujours fait l'admiration des étrangers, c'est le canot canadien, quoique d'origine indigène, car on n'a jamais atta-

3. Suite, Chronique trifhivienne, p. 4; Relations des Jésuites,

ché la moindre importance à celui qui admettait six ou huit rameurs seulement.

Canot d'écorce qui vole au vent, c'est celui du Sauvage, et les Canadiens en faisaient de pareils, selon le besoin.

Le Dr Joseph Lemaître, reçu médecin en 1840, d'une famille établie aux Trois-Rivières avant 1650, érudit modeste, chronique vivante de Saint- François-du-Lac, était p<etit-fils de Michel Lemaître dont le père avait été un fameux constructeur de canots d'écorce qui portaient de douze à vingt hommes, à part le bagage et les marchandises, qu'il vendait six cents francs. On les appelait les « canots de maître », ce qui veut dire de Lemaître. Le Dr Lemaître a conservé l'étampe dont son ancêtre marquait ses produits industriels.

Je calcule que le grand-grand-père en question était Charles Lemaître dit Auger, marié en 1689 avec Madeleine Crevier, et qui vivait encore en 1712*. Le Dr Lemaître m'a dit en 1886 que ce Charles vendait ses canots à la Compagnie de la Baie d'Hudson, ce qui est impossible; ce doit être la compagnie française du Canada puisque celle de la Baie d'Hudson ne pénétra chez nous que cent ans après la mort de Charles.

Le Dr Lemaître disait de plus que Duguay- Boudor fut comme le successeur de Lemaître dans

4. Sa famille résidait aux Trois-Rivières. Les recensements le font naître en 1665. Mgr Tanguay, Dictionnaire généalogique, V,

cette industrie. Je suppose que ce dernier était Antoine Provencher dit Ducharme et dit Boudor, baptisé à Batiscan en 1716, marié à Angélique Houde, à Bécancour, en 1745, et qui y vécut par la suite. Mettons Ducharme au lieu de Duguay^.

L'ingénieur Franquet écrit, en 1752: « C'est aux Trois-Rivières que l'on fabrique le mieux les canots d'écorce. J'ai été en voir en chantier; on y en travaillait un de huit (?) places; il était de trente-trois pieds de longueur, cinq de largeur, deux et demi de hauteur et du prix de trois cents francs. A mesure qu'ils sont faits on les envoyé à Montréal. Ils sont destinés pour les voyages des pays d'en haut, tant à porter les troupes que les vivres et marchandises. L'ouvrier qui les fait ne veut pas dire son secret, c'est-à-dire la manière dont il s'y prend pour déterminer les courbures des deux extrémités. Il y en a bien un autre qui s'en mêle mais il ne réussit pas si bien. Le premier en fait une si grande quantité qu'il touche du roi, tous les ans, plus de six mille francs. Ce sont des femmes et des filles qui les travaillent. Ils sont totalement construits d'écorce de bouleau, avec des varangues arrondies que l'on employé au lieu de courbes; elles sont de bois de cèdre ou de sapin, de deux lignes d'épaisseur au plus et de trois

5. Mgr Tanguay, Dictionnaire généalogique, VI, 465. D'après l'article du Trifluvien, 3 octobre 1905, le Dr Lemaître aurait assuré que son ancêtre cessa de construire des canots d'écorce lorsque Duguay-Boudor se mit à vendre les siens quatre cents et même trois cents francs. Ceci est impossible car ces deux hommes n'étaient pas contemporains; mais un fils de Charles Lemaître a pu construire des canots aussi et faire concuiTence à Antoine Provencher.

pouces de largeur et les coutures (de l'écorce), recouvertes de gomme de pin, sont impénétrables à l'eau, mais il faut aussi éviter les roches. »

Le major Robert Rogers, fameux chef de bande durant la guerre de Sept Ans, disait, en 1765, dans son Concise Account of North America, page 251, comment on fabrique ces canots dont les pareils n'existaient point en Europe et il ajoutait que les Sauvages de la rivière d'Ottawa étaient les meilleurs constructeurs de ces curieuses nacelles. Je prend son témoignage pour ce qu'il vaut^ Comme Weld et d'autres étrangers il ne mentionne pas les Canadiens. Ces Sauvages de l'Ottavs^a, si peu nombreux et plutôt errants que stables, ne devaient guère être aussi habiles, ni même aussi bien outillés que les Canadiens pour construire leurs canots, mais à coup sûr ils se suffisaient à eux-mêmes et n'achetaient pas la moindre pirogue des mains de nos gens.

Sous le régime français et ensuite celui des Anglais, les compagnies de traite se procuraient ces canots par l'industrie des Canadiens, car ceux-ci travaillaient dans les villes où tout le matériel était à leur portée et, de plus, ils tiraient de l'éducation européenne des ressources que ne possédaient guère les indigènes, tant habiles et ingénieux que fussent ceux-ci. Pour la raquette, la traîne sauvage, le campement, les Canadiens ont su bien vite dépasser l'adresse des Algonquins. Le principal rendez-

6. On verra plus loin que si Rogers omet les Trois -Rivières, ou ne croit pas à la sui>ériorité des canots de ce lieu, cette fabrication continuait dly exister tout de même.

VOUS de traite étant fixé aux Trois-Rivières dès 1634, les Français y connurent les mitasses, mitaines, souliers sauvages, raquettes, etc.', qui étaient choses particulières aux Sauvages et ils ne tardèrent pas à les imiter en améliorant ces produits. Ils substituèrent des pointes de fer aux flèches armées de pierre et d'os. Il y a lieu de croire que ce poste français devint promptement un atelier aussi bien qu'un magasin où l'on rassemblait les fourrures avant que de les expédier en France. La récolte des peaux de caribou, orignal, castor, martre, etc., se faisait durant toute l'année et constituait le principal commerce d'exportation avant l'époque où l'on songea à la grande culture des grains et à l'abattage des géants de la forêt pour en faire du bois de service vendu à l'étranger. Le canot d'écorce suffisait pour transporter les paquets de pelleteries. Quand arriva le tour des grains, il fallut des goélettes sur le fleuve et les rivières puis des navires océaniques. Le bois se flottait très bien jusqu'à Québec, où l'on construisait des bâtiments pour le recevoir et le transporter audelà des mers.

Le canot d'écorce a régné parmi nous tant que le blé, l'avoine, le lin, le foin sont restés sur place

7. Trois-Rivières fut de bonne heure, en effet, l'atelier du pays à cet égard. M. Suite réclame pour sa chère ville natale l'honneur d'avoir brillé au premier rang dans l'industrie des canots d'écorce; il aurait pu réclamer le même honneur pour l'industrie des raquettes. L'établissement de M. Eugène Balcer fabriquait encore il n'y a pas beaucoup d'années 3,000 paires de raquettes annuellement. Vingt personnes trouvaient du travail chez lui en 1905. C'était alors l'établissement le plus considérable du genre en Amérique.

Sur la raquette canadienne, voir le Rapport archéologique d'Ontario, publié par M, Orr, année 1920; B.R.H., 1916, p. 95.

et tant que Texploitation forestière a été inconnue. Représentons-nous l'état de la colonie alors que toutes les communications à distances un peu éloignées se faisaient par le canot d'écorce.

Thomas Anbury, enseigne au 24e régiment d'infanterie, écrivait de Montréal en 1776, qu'il voit avec étonnement la dextérité des Canadiens à manier le canot d'écorce, toutefois il ajoute que les Sauvages les surpassent dans l'art de les construire, en ce sens qu'ils leur donnent plus de légèreté. Le terme « léger » se rapporte-t-il aux petites dimensions? En tout cas, les canots de traite étaient nécessairement lourds vu leur taille^

Voici encore ce qu'il explique. Je traduis son texte: « Ceux des Sauvages sont faits d'écorce de bouleau, dont les pièces sont cousues ensemble au moyen de lanières découpées dans la partie intérieure de l'écorce et cette couture est gommée avec du brai ou plutôt une matière bitumineuse ressemblant au brai, pour rendre le tout étanche. Ils forment les côtes (varangues) de branches de noyer blanc. Ces canots portent de deux à trente personnes. Les canots dont se servent les Canadiens sont appelés « canots de bois » parce qu'ils sont formés d'un tronc d'arbre, d'orme rouge, creusé et il y en a qui portent vingt personne. »^

8. Lorsqu'il dit « much lighter construction », Anbury entend bien faire comprendre la légèreté des canots d'écorce comparés aux canots de bois. En un mot il attribue le canot d'écorce aux Sauvages et le canot de bois aux Canadiens, ce qui prouve qu'il n'a pas connu l'industrie des nôtres sous ce rapport.

9. Anbury dit (Travels, I, 77) que « c'est dans vu canot d'écorce que le général Carleton passa (1775) avec un aide-de-camp à travers de la flotte ennemie quand il quitta Montréal poiur aller mettre Québec dans un meilleur état de défense. » Non, c'était une embarcation à rames, un brigantin. Voir page 34.

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Il est clair que notre officier ne sait pas que les meilleurs canots d'écorce étaient l'oeuvre des Canadiens. Il n'était pas des Trois-Rivières, c'est évident.

John Long, commerçant et interprète des Sauvages, disait, en 1777, que les canots d'écorce des Trois-Rivières étaient supérieurs aux autres et qu'on les exportait pour les vendre en grand nombre à Lachine.

C'est de Lachine que partaient les « voyageurs d'en haut », passant par la rivière Ottawa, la Mattaw^an, le lac Nipissing pour arriver au lac Supérieur et souvent plus loin, jusqu'à la rivière Rouge et plus loin encore, toujours plus loin. Les équipeurs et les marchands de pelleteries brutes avaient leurs magasins à Montréal.

Vers 1783 ces « bourgeois » se réunirent presque tous pour former la Compagnie du Nord-Ouest qui dura en pleine prospérité jusqu'à 1820 et alors s'amalgama avec celle de la Baie d'Hudson.

Isaac Weld, en 1796, décrit les ouvrages en écorce brodée que les femmes des Trois-Rivières confectionnaient sous des formes artistiques, particulièrement ceux des religieuses Ursulines:

« L'écorce dont elles se servent ordinairement est celle du bouleau. Elles en font des sacs, portefeuilles, petits paniers, boîtes à toilette, etc., ornés de dessins brodés avec le poil d'orignal, qu'elles teignent des couleurs les plus vives. Elles font aussi des modèles de canot et des armes de guerre des Sauvages^".

10. De son côté, Anbury dit que « les religieuses des Trois- Rivières sont regardées comme les plus adroites de tout le Canada pour les ouvrages d'aiguilles et les petits bijoux. » Travels, I, 72.

« Les canots d'écorce de bouleau employés sur le Saint-Laurent et la rivière Ottawa, comme sur les lacs voisins, sont tous fabriqués dans la ville des Trois-Rivières par les Sauvages eux-mêmes. Le bouleau est très commun dans tous les environs et surtout dans la partie nord de la contrée où il parvient à une grosseur considérable. On tire de là presque toute l'écorce à canot. Cette écorce ressemble à celle du liège, excepté qu'elle est d'un grain plus serré et qu'elle est plus flexible, car on peut la rouler aussi facilement qu'une pièce de drap. Les Sauvages de cette région, lorsqu'ils vont à la chasse, ont toujours dans leur canot un certain nombre de rouleaux qui servent à improviser un abri sur des perches placées transversalement et supportées par des piquets fichés en terre. Les écorces sont étendues et attachées avec des cordages de fibres d'orme et le tout ne prend que dix minutes pour avoir des murs et un toit.

« Voici comment ils construisent leurs canots: Faits d'un bois pliant mais très fort, les membres sont d'abord unis ensemble et ensuite couverts par des pièces d'écorce que l'on coud les unes aux autres, en ayant soin d'appliquer sur les coutures une forte couche de goudron. Voilà pour l'extérieur. Afin que les objets qu'ils transportent n'endommagent point l'écorce, on double l'intérieur avec deux planches de sapin très minces, placées l'une sur l'autre mais dans un sens opposé. Une pirogue construite de la sorte est si légère que deux hommes peuvent aisément la porter sur leurs épaules, alors que sur l'eau elle peut contenir six personnes. Celles des Trois-Rivières passent pour

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les meilleures, les plus élégantes et elles ont sur l'eau une très belle apparence. On en fait de toute grandeur jusqu'à contenir vingt hommes. Il est étonnant de voir avec quelle vitesse les Sauvages les manoeuvrent au moyen de simples pagaies. Le canot anglais le plus fin et le mieux construit, avec le même nombre de rames que les pagaies du vaisseau d'écorce sera, en moins de cinq ou six minutes, distancé de beaucoup. Par exemple, il n'y a que des hommes très expérimentés qui se hasardent dans ces embarcations parce que un faux mouvement de l'un d'eux les fait chavirer. »

Notons que: « les Sauvages les manoeuvrent » donne à supposer que Weld n'a pas vu les Canadiens dans leurs grands voyages.".

Les grands canots de la Compagnie du Nord- Ouest qui allaient de Montréal au lac Supérieur, même jusqu'à la Saskatchewan, en 1804, étaient connus sous le nom de « rabasca »^^. Ils portaient de vingt à vingt-huit hommes à part le bagage, les provisions de bouche, les marchandises. Je ne pense pas que ceux des Sauvages aient jamais atteint de telles proportions, d'abord à cause des exigences de la solidité qui défiaient l'industrie des aborigènes et parce que ceux-ci utilisaient de préférence plusieurs embarcations lorsque le transport devenait considérable.

11. Autrefois la traversée du fleuve se faisait en canot. Sur les canotiers du Saint -(Laurent, voir B.R.H., 1899, p. 18; Histoire de Cliamplain, I, 435-440, article de M. Suite.

12. Des anciens voyageurs du Nord-Ouest, habitants de la Gatineau, ont entretenu M. Suite des « rabasca » de vingt-quatre et vingt-huit hommes. Sur les canots dits « rabasca * et ce mot même, voir The Canadian Antiquarian, 1900, p. 35; B.R.H., 1922, p. 153, 154.

John Lambert (Travels, I, 489), décrivant la ville et les environs des Trois-Rivières, en 1808, s'exprime ainsi en abordant le sujet qui nous occupe:

« La plupart des grands canots d'écorce de la compagnie du Nord-Ouest sont faits en ce lieu. Plusieurs femmes de la ville confectionnent divers ouvrages de fantaisie, tels que des charmants joujoux et carnets de poche, des bourses, des corbeilles à ouvrage de femme, des pelottes à épingles, etc., avec des écorces curieusement découpées, cousues ensemble, ornementées de fleurs, d'arabesques brodées sur ce fond à l'aide de poil d'élan et d'orignal teint de couleurs vives et variées. Les Sauvages exécutent quelques travaux de ce genre mais inférieurs. »

Oui, il a raison. Tout ce que nous avons imité des Sauvages est devenu plus commode, plus joli, plus résistable, mieux fait, en un mot. J'ai connu ces brodeuses d'écorce qui vivaient toutes bien de ce commerce, car elles avaient en Angleterre un marché ouvert et de bons prix. La maison Hart, entr'autres, exportait aux bazars de Londres tout ce qu'elle pouvait acheter en ce genre de pièce de goût et de curiosité. On y voyait des chaussures d'enfants, des pantoufles de grandes personnes d'une forme artistique recouvertes de figures, de fleurs, de panaches d'orignal, de lisières de fruits des bois gentillement disposées autour des coutures et le long des courroies d'attache; des traînes sauvages minuscules délicieuses, des petites raquettes ravissantes, des costumes de poupée, des nattes de table, des couvertures de plats et tant de

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choses qui n'avaient ni l'air commun ni rien de la gaucherie des ouvrières novices. Tout cela sortait d'une école d'artistes et l'industrie commerciale qui s'est emparé du genre, quelques années plus tard, n'a jamais pu retrouver la touche distinguée qui avait pour elle l'admiration des connaisseurs. En mécanisant le travail, l'art s'est perdu et le tout est maintenant tourné au banal.

Revenons aux pirogues. Joseph Sansom, de New- York, qui visita les Trois-Rivières en juillet 1817 remarque des canots sauvages le long de la grève, ce lieu étant, dit-il, fréquenté par les aborigènes du nord et de l'ouest qui y apportent des pelleteries, venant de plusieurs centaines de milles et ils amènent avec eux leurs familles sur ces fragiles embarcations. Il ne dit rien de la construction sur place".

Les gens de la génération actuelle se montrent surpris d'entendre parler de canots d'écorce portant vingt-cinq hommes de manoeuvre à part le chargement de la traite, mais j'ai vu cela plus d'une fois entre 1847 et 1852 alors que la Compagnie de la Baie d'Hudson avait un dépôt dans notre ville. Son agent était Philippe Burns. Ces embarcations, une fois déchargées au rivage du fleuve, étaient enlevées avec un ensemble et une souplesse surprenante, retournées dans ce mouvement le fond en l'air et amenées sur les épaules de deux rangs de voyageurs qui partaient du pied

13. Sketches of Lower Canada. Dès cette époque la Compagnie de la Baie d'Hudson traitait avec les tribus sauvages du haut Saint-Maurice qui descendaient aux Trois-Rivières; aussi, nous ne serions pas surpris qu'elle ait eu déjà un dépôt en cette ville.

gauche et portaient ce fardeau d'un pas lent et mesuré à travers la ville jusqu'à la rue Volontaire où était un champ ouvert où se trouvait le vaste hangar de la Compagnie^''. Nous, les enfants, nous faisions cortège en bande, suivant la cadence, pour ressembler aux voyageurs dont la démarche leste et conquérante nous enthousiasmait. Et que de personnes derrière nous en faisaient autant!

Ce spectacle c'était tout bonnement ce que les voyageurs nommaient un « portage », moins les arbres de la forêt et les inégalités du sol qui n'existaient point dans la ville. Par le Saint-Maurice jusqu'à la baie d'Hudson, je pense qu'il y avait quinze portages tous plus difficiles à franchir les uns que les autres, et par l'Ottawa jusqu'à la rivière Rouge on en comptait soixante-douze, selon Mgr Taché. Les canots avaient juste le temps, entre les glaces de mai et celles de novembre, d'aller et revenir du Nord-Ouest. J'ai connu des voyageurs qui avaient passé par la « baie d'Urson » pour se rendre au fort Garry. Le canot d'écorce a été, durant deux siècles, le véhicule du grand commerce comme les chemins de fer aujourd'hui.

Philippe Burns possédait les terrains des deux côtés de la rue Volontaire, partie est. Le hangar de la Compagnie de la Baie d'Hudson se trouvait sur la lisière nord de la rue. Les enfants jouaient au milieu des Sauvages et apprenaient une foule de mots indiens qui nous servaient souvent comme langage spécial pour nous comprendre les uns Les

14. Pour les réparer et les conserver en bon ordre entre deux voyages sur le Saint-Maurice et durant l'hiver.

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autres sans redouter les oreilles étrangères. Les grands canots aux flancs bariolés de couleurs vives, les marmites de gomme fondue pour parer et masquer les coutures, les longs avirons, les faces basanées des Iroquois, leurs paroles brèves, hachées, sortant de la bouche comme d'une machine qui parle sans remuer les lèvres, je vois et j'entends tout cela, il me semble.

... Et M. Burns^^, grand connétable, vieux, rond, bien mis, alerte, plaisantant avec tout le monde, même les mioches, toutefois redouté, apparaissant derrière la clôture lorsqu'il n'était pas dans la rue, en un mot se trouvant partout et surveillant les affaires d'un oeil ouvert et menaçant « comme un pistolet ». Quand il avait dit: « Mon satané gueux », un homme n'avait qu'à bien se tenir car il ne lui passait plus rien. Ah! qu'ils sont loin ces jours de mon enfance et que de gens disparus depuis lors, oubliés, remplacés par d'autres qui s'en iront bientôt à leur tour.

(1905 et 1916),

15. Dans les Mélangées historiques, vol. 3, p. 106, nous avons dit que M. Suite avait la preuve que M. Burns était Anglais pur. Cependant, vol. 18, p. 76, M. Suite assure qu'il est né à Montréal.

Le clan des Fraser avait pris une part importante dans l'insurrection de 1745 en faveur du prince Charles-Edouard Stuart qui commença dans les montagnes de l'Ecosse, poussa une pointe en Angleterre, s'arrêta court à trente lieues de Londres, rebroussa chemin, fut poursuivie par l'armée de Georges II qui la rejoignit à Culloden, dans les terres d'Aerdeen, et l'écrasa sans merci (avril 1746). La vengeance de la maison de Hanovre fut en proportion de la terreur qui s'était emparé d'elle au moment critique; les Ecossais furent mis comme hors la loi. Le chef Fraser décapité, son clan ruiné et soumis à un régime de fer\ et menant l'existence la plus misérable, telle était la situation de ces vaillants hommes et de leurs familles, de 1746 à 1757, alors que William Pitt, arrivant à la tête des affaires, exécuta un coup de maître qui renversa le système de persécution et fit entrer le costume écossais dans l'armée de ce même Georges IV.

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