‹ Mélanges historiques (volume 5)Chapitre 78 sur 83 · Benson-J. Lossing, Field Book of the War of 1812, p · texte numérisé non relu

Benson-J. Lossing, Field Book of the War of 1812, p

3. Ce vaisseau appartenait à Jonas Jones, de Toronto, et à David-B.-O. Ford, de Brockville. Au bureau des Archives de Québec il y a une liasse de papiers (No 3872 à 3879) sur cette affaire. Voir P.-G. Roy, Rapport de l'Archiviste, 1925-1926, p.

B. Hough^, que le complot avait été ourdi par un comité de Cleveland (Ohio) sans prendre aucune mesure définitive et que lui, Johnston, entreprit de le mettre à exécution par sa seule volonté. Il assumait les risques et la « gloire » qui en résulteraient. S'il brûla le navire, dit-il, c'était faute de pouvoir le manoeuvrer.

Un mandat d'arrestation fut lancé contre toute la bande mais on n'en pinça que huit, au mois de novembre 1838, parmi lesquels était notre homme. Il avait passé cinq mois caché dans les îles (les Mille-Iles) où sa fille Catherine lui apportait des vivres. Enfin, rencontrant son fils Joseph, il se rendit à lui dans l'espoir de lui faire obtenir la récompense promise par les autorités américaines à quiconque le livrerait à la justice. On voit que Johnston savait très bien comment faire un roman.

Ils partirent tou^ deux d'Ogdensburg, le 17 novembre, et le procès eut lieu à Syracuse (Etat de New- York) d'où il sortit avec un acquittement! Chose curieuse, on l'arrête de nouveau, mais il s'évade. Alors on promet $200.00 pour sa capture. Il est surpris aux environs de Brome, jugé à Albany et condamné à un an de prison et à $250.00 d'amende. Sa fille s'enferme avec lui. Au bout de six mois il prend la « poudre d'escampette » et disparaît, laissant derrière lui une renommée toujours grandissante — en son genre, bien entendu.

Dans la région de l'Etat de New- York, qui confine au lac Ontario, écrit M. Hough, le peuple

4. Franklin-B. Hough, A History of Jefferson Country in the State of N. Y., Albany, 1854, et The Thousand Islands on the River St. Lawrence, Syracuse, 1880, p. 87-91.

n'en faisait pas un individu aux instincts mauvais, loin de là. « Comme tant d'autres, dit-il, il s'était monté l'esprit et se crut destiné à faire naître l'indépendance du Canada. On peut dire que la nature lui avait donné la volonté, l'énergie et le courage nécessaires pour se mettre en évidence à une époque de trouble. Ceux qui l'admiraient et qui n'avaient pas ses talents, le prenaient de suite pour chef. Dans la vie privée, il était paisible, soumis à la loi, en un mot un bon citoyen. Très ferme par exemple, et indépendant dans ses opinions. Il avait bien quelques rancunes personnelles mais quant à ses amis, il leur était fortement attaché. »

Il paraîtrait qu'on lui avait offert, en septembre 1839, un commandement de la part des « patriotes » du Haut-Canada pour agir sur les lacs, et qu'il l'avait refusé en disant que les patriotes étaient en déconfiture et que, pour lui, il avait assez souffert en aidant cette cause.

On sait que dans les villes américaines les complots pour aider les « patriotes » du Haut-Canada furent nombreux. On organisa des associations connues sous le nom de Hunter's Lodges; des groupes d'hommes s'exercèrent et envahirent le territoire canadien à plusieurs reprises et à divers endroits durant les deux années 1838 et 1839. C'était une guerre de guérillas qui manquait d'organisation et d'un chef intelligent, mais qui n'en causa pas moins beaucoup de tracas et de dépenses au gouvernement, et beaucoup de souffrances et de craintes aux établissements situés le long de la frontière. Des expéditions vinrent

d'Ogdensburg, de Rochester^ de Buffalo et du Détroit, mais toutes furent mises en déroute ou repoussées par la simple nouvelle qu'un corps de milice s'avançait. A Prescott et près de Kingston, des maraudeurs américains et canadiens commandés par le réfugié polonais Von Schultz furent attaqués dans un moulin en pierre des environs où ils s'étaient réfugiés et, après une résistance vigoureuse, furent pris par un détachement canadien. La plupart furent condamnés et pendus.

Lorsque les sympathies des villes situées sur la frontière américaine, côtés est et sud du lac Ontario, eurent épuisé leur courage, le nombre d'hommes, d'armes et de matériel de guerre disponibles pour aider l'insurrection du Haut-Canada, le président des Etats-Unis lança une proclamation enjoignant aux gens de ne pas attaquer une nation amie.

Une fois la tranquillité rétablie, Johnston alla porter une pétition au président Van Buren, à Washington, pour obtenir un emploi, mais il fut éconduit. C'était vers la fin de 1840.

Le président William-Henry Harrison, qui n'occupa sa charge que durant un mois, au printemps de 1841, fut un protecteur pour Johnston qu'il nomma gardien du phare de Rock Island, non loin du lieu où brûla le Sir Robert Peel. Il devait y avoir dans cette faveur un souvenir des services de 1812-1815.

5. Victor Morin, dans Une Société secrète de Patriotes Canadiens aux Etats-Unis, (M.S.R.C., 1930), nous a raconté l'existence, le fonctionnement et les vicissitudes d'une association des nôtres à Rochester (N.Y.), 1838-1842.

Notre turbulent Trifluvien décéda à Clayton (Etat de New- York) le 17 février 1870, âgé de quatre-vingt-huit ans. Sa fille avait épousé Charles-H. Hawes, de Clayton, et mourut le 14 mars 1878, âgé de cinquante-neuf ans six mois et trois jours, ce qui la fait naître en 1818.

(Octobre 1898).

JULIEN DE KÉRADEC

M. Léon Ledieu écrit dans le Monde illustré, le 26 mai 1894, ce qui suit:

« Un des hommes les plus connus de la région du Saint-Maurice vient de mourir. Julien de Kéradec habitait le Canada depuis trente ans. Engagé volontaire dans l'armée française, il avait pris part aux guerres d'Algérie et de Crimée et s'était assez distingué pour être décoré et nommé sous-lieutenant quelques années après son engagement. Promu lieutenant un peu plus tard, il donna sa démission à la suite d'un différend qu'il eut alors avec le ministre de la guerre, au sujet de ses opinions politiques.

« Après être resté quelques années à Rennes, sa ville natale, il partit pour la Louisiane, puis se rendit au Mexique dans l'intention de prendre du service dans une compagnie franche de l'armée française, mais la campagne étant presque terminée à son arrivée, il renonça à ce projet et se dirigea vers le Canada, qu'il ne devait plus quitter.

« Julien de Kéradec a été longtemps l'employé des Hall et des Baptist, des Trois-Rivières, et il était connu et estimé de tout le monde. D'une énergie de fer, Julien, comme on l'appelait toujours, en imposait à ces rudes hommes de chantier qui ne se laissent pourtant pas facilement émouvoir. C'était un des meilleurs chasseurs du Saint- Maurice. Depuis quelques années il vivait seul, sur les bords du lac Kayakamak, près de Saint-

Michel-des-Saints, dans le nord du comté de Berthier.

« Benjamin Suite, qui a dû le connaître intimement, devrait bien nous écrire quelques anecdotes de la vie de cet ancien officier devenu, par suite des événements que j'ai relatés plus haut, coureur de bois, chasseur, trappeur, préférant l'air pur des montagnes à la fumée des villes et la compagnie des bûcherons travailleurs et hardis à celle des politiciens^ ennuyeux. »

Pour réponse, j'écrivis dans la même revue, le 23 juin 1894. l'article que voici:

Puisque vous me demandez ce que j'ai appris sur Julien de Kéradec, je vous dirai que, vers l'année 1860, j'eus connaissance d'un Français de ce nom qui était au service d'une compagnie forestière, et je ne tardai pas à le rencontrer souvent.

Il s'était d'abord engagé comme simple bûcheron pour travailler dans un chantier du haut Saint-Maurice, mais un jour que le surveillant ou inspecteur en charge des chantiers de la maison Baptist était à la recherche d'un homme sachant l'écriture et le calcul, Julien se présenta et, en quelques minutes, lui fit comprendre qu'il était aussi instruit qu'intelligent. Par conséquent, on lui enleva sa hache et on l'arma de la plume de secrétaire et teneur de livres.

Il eut alors occasion de descendre aux Trois- Rivières et de faire apprécier ses excellentes qualités par nombre de personnes; mais ni la vie de bureau, ni celle de la ville ne pouvaient lui con-

1. « Politicien, » mot vulgaire qui ne s'emploie qu'en mauvaise part. Il faut dire « politique. >

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venir; il était né pour l'isolement au milieu des grands bois.

A la façon de l'homme primitif, il obtenait, par la chasse et la pêche, ses trois ou quatre repas quotidiens. Le moindre abri lui suffisait. Pourvu qu'il fut libre de ses heures, entouré de montagnes, de forêts, de rivières et de lacs, son coeur était dans la jubilation. Le culte de la nature s'élevait chez lui au-dessus de la richesse, des titres et même de la compagnie des hommes.

D'année en année, on le voyait aborder les Trois-Rivières, rempli de la bonne et franche gaieté qui le faisait ressembler momentanément à un citadin répandu dans le monde. Peut-être que, en ces occasions, il se dédommageait du silence prolongé qu'il avait dû tenir au sein de la vie solitaire.

Je ne doute nullement que, par la suite des temps, la légende de Julien de Kéradec ne prenne, sous une forme quelconque, sa place au foyer des habitants qui vivront dans les lieux où cet homme étrange a promené ses rêveries.

Le peuple ne s'imagine pas qu'il existe des individus revêches aux lois et conditions de l'existence sociale et par suite il est prêt à accepter comme des êtres en dehors du genre humain ceux qui s'éloignent du commerce de leurs semblables pour se plonger dans les profondeurs des bois ou s'enfouir dans les montagnes.

Julien était de taille moyenne, trapu, la figure franche avec de beaux traits, l'oeil vif, le sourire aux lèvres, la parole claire, la diction facile et

l'abord de toute sa personne digne et cordial. Il était aimé de ceux qui le connaissaient.

Plusieurs fois j'ai eu la preuve qu'il avait fait d'abondantes lectures et qu'il possédait une mémoire exercée. Il ne m'a jamais raconté sa jeunesse, mais il affirmait venir de la Bretagne, ce qui du reste était visible à son accent.

Je suis persuadé qu'il n'y a pas eu dans sa carrière de ces faits mystérieux, qui l'auraient obligé à partir de France, sauf peut-être un amour contrarié. En ce cas, il se serait retourné vers un plus grand amour encore, mieux approprié à son tempérament, je veux dire les bois et la jouissance de la vie indépendante.

Néanmoins, je ne prétends pas dire qu'il a vécu comme un ours dans sa tanière et fuyant le monde civilisé. Tout en plaçant son quartier général au lac des Pins, il était agent des marchands de bois et voyait beaucoup de monde dans cette partie du Saint-Maurice, l'hiver surtout, lorsque les chantiers sont en pleine activité.

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