MON PREMIER ARTICLE
Il y a trente ans ( 1859) juste aux fêtes de Noël, que mon premier article a paru dans un journal. Qui m'eut dit alors que j'en écrirais d'autres, et même plusieurs autres!
Si vous observez que « il n'y a que le premier article qui coûte » vous vous trompez dans mon cas, parce que je n'ai pas hésité un instant à l'écrire. Voici pourquoi.
Un conseiller municipal avait fait reléguer le Lion Rouge dans un hangar. Scandale parmi la jeunesse! Nous avions été élevés dans l'admiration du Lion Rouge, et je dirais presque: l'adoration. Les Israélites dans le désert n'étaient pas plus émus en présence du veau d'or que nous, en voyant passer le Lion Rouge. Dès l'âge de cinq ans nous lui battions des mains quand il traversait la ville (1846) traînée par sa compagnie de vaillants ouvriers et de joyeux compagnons. Car c'était une idole que le Lion Rouge et de là venait notre idolâtrie. Sa tête, surmontée du diadème royal, rappelait ou le roi des animaux ou une force monarchique quelconque. Rien de plus beau, ma foi. L'un de mes amis, qui parlait du nez, disait souvent: « le Lion Rouge, rien de mieux. » Prononcez cette petite phrase en parlant du nez et vous verrez si c'est charmant! « A^^ nion nouge nien de mieux. »
Il nous avait empoigné, le lion, il nous tenait. Nous l'appelions le Lion Rouge, et pourtant, il
était doré. Doré partout aux pattes, à la queue, aux flancs, sur le dos, sur la tête, partout. Mais la pompe à incendie qui le portait était rou^e, et de là le nom du Lion Rouge.
Cette pompe avait l'air d'un meuble de femme tant elle était coquette de forme et tant sa parure attirait l'admiration. Le capitaine Auguste Larue, aujourd'hui âgé de près de quatre-vingts ans, lui consacrait de beaux deniers, chaque printemps, à seule fin de lui donner une toilette nouvelle. C'est à ses propres frais qu'il mettait le peintre et le doreur à l'oeuvre pour décorer la pompe et le lion. La belle petite pompe! Car elle était petite, trop petite même, puisque le conseil municipal décida, en 1859, de la mettre aux rebuts, et c'est pourquoi je pris la plume de teneur de livres que je portais avec orgueil, pour lancer un foudroyant anathême au conseiller (mon meilleur ami plus tard) qui avait fait descendre aux limbes le Lion Rouge et ses pompes.
L'article fit sensation. Il y eut assemblée du conseil de ville dans la boutique d'un cordonnier, où se délibéraient les choses publiques mais délicates. On m'y appela, pour savoir de moi si nous voulions la guerre, ou tout simplement un tapage de vingt-quatre heures. J'étais pour la guerre à outrance. Il y avait du Napoléon dans ma manière de poser les réponses aux puissances étrangères. Le conseil avait surtout été interbolisé de cette apostrophe que j'adressais aux pompiers: « Soyez braves comme César et pompez! »
Mon premier article avait donc eu de l'effet. La gloire du Lion Rouge ne devait pas s'éclipser