‹ Mélanges historiques et autresChapitre 8 sur 15 · PIERRE FORTIN · texte numérisé non relu

PIERRE FORTIN

cheurs des côtes maritimes, soit dans ses relations avec les représentants des puissances étrangères. « La Canadienne » a toujours porté fièrement son drapeau sur les eaux du golfe, et son commandant savait le faire respecter et aimer ; il était aussi aimable que brave. Tous les printemps, lorsque le pavillon de la frégate flottait au grand mât au milieu des tourbillons de fumée, on se rendait en foule pour saluer son départ, et l’automne, on accueillait avec joie son arrivée, qui rendait le beau commandant à ses amis et aux dames dont il égayait les soirées d’hiver. C’était une heureuse vie, pleine de fortes et de douces émotions et de nobles occupations. Mais un jour, le commandant dit adieu à sa frégate et à ses braves marins ; les populations maritimes qu’il avait protégées l’avaient chargé de représenter leurs intérêts dans les deux chambres. Il y a de cela trois ans ; il n’est pas possible d’apprécier exactement le rôle de l’ancien commandant dans

son nouvel élément ; autre chose est de conduire une frégate à travers les flots de la mer et de conduire sa barque à travers les orages politiques ; autre chose est de commander à des matelots et de parler à. une assemblée de députés. Cependant, les premières armes politiques du représentant de Gaspé font présager de beaux succès dans sa nouvelle carrière. Il parle facilement les deux langues et prend la parole avec beaucoup d’effet et d’ à-propos, chaque fois qu’il s’agit de l’importante question des pêcheries et de la création de notre marine. Il a, sur ces sujets importants, des connaissances précieuses pour la Chambre et le gouvernement.

LE RECENSEMENT

Pour la première fois, peut-être, depuis rétablissement de ce pays, il y a un vide dans la perspective brillante que notre reproduction merveilleuse offrait à nos regards ; pour la première fois, il y a une ombre, une ombre lugubre dans le tableau de nos destinées nationales.

Au milieu des luttes ef des dangers sans nombre qui nous assaillaient, lorsque le ciel de la patrie était sombre et que la tempête hurlait autour de l’arbre national, nous nous consolions dans la pensée que si le vent faisait tomber de cet arbre quelques feuilles, de nouvelles racines venaient, à chaque instant, l’attacher plus profondément au sol. En voyant la population canadienne s’agrandir et se

multiplier par la seule force de sa reproduction naturelle à l’égal des autres nations, les pères de la patrie, plongeant leurs regards dans l’avenir, disaient avec fierté que l’immense région laissée à notre expansion n’était pas trop grande pour nous, et qu’un jour cet arbre puissant la couvrirait tout entière de ses rameaux et de ses fruits.

Confiants dans nos forces et dans la Providence qui nous avait conduits à travers tant de misères et de dangers, nous nous endormions en rêvant de nos glorieuses destinées. Depuis quarante ans surtout, nous nous bercions dans nos souvenirs et nos illusions, au souffle de la brise qui enflait nos voiles et entraînait notre barque.

Hélas! nous oubliions les conditions d’existence imposées à tout être humain, à toute nation ; nous oubl ions qu’il est dans l’ordre de la Providence que l’hommme travaille sans jamais se reposer, que l’intelligence lui a été donnée afin qu’il évite les

LE RECENSEMENT

dangers semés sur ses pas et cherche sans cesse de nouveaux moyens de progrès et de développement. Nous oubliions enfin que, à l’exemple de Sisyphe, il nous faut tourner constamment ce rocher qu’on appelle le progrès, si nous ne voulons pas en être écrasés.

Aussi, pendant que nous prêtions l’oreille aux sirènes qui nous charmaient en chantant nos gloires, nous n’apercevions pas les écueils vers lesquels nous marchions. Chose étonnante et triste à constater ! c’est depuis la fin de nos combats que date l’ère de notre décadence.

Mais à quoi servent les phrases ?

Ce sont des faits qu’il nous faut. En 1814, nous étions 100,000 ; en 1831, 380,000 ; en 1844, 524.307 ; en 1851, 669, 528 ; en 1861, 847, 615. C’est-àdire qu’ayant toujours grandi dans la proportion de trente à quarante pour cent, par dix ans, au taux de 3.60 à 4.25 par an, nous devrions être aujourd’hui au moins 1,116,566.

Or, quoique nous ne connaissions

pas encore le chiffre exact de la population d’origine française dans le recensement qui vient de se faire, nous n’hésitons pas à dire qu’elle ne s’est pas accrue depuis i86i.

En effet, le chiffre officiel de toute la population bas-canadienne est de

1.190.505 âmes. Or, de ce chiffre il faut retrancher 15,000, âmes que l’immigration nous a apportées, et au moins 329,000 d’origine anglaise, irlandaise, etc., etc., car la population anglaise, qui était de 268,951 âmes en 1861; a dû augmenter d’au moins 60,000 pendant les dix dernières années ; ce qui laisse environ

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