âmes pour la population d’origine française
Où est allée la différence de 303,495 âmes entre ce que nous sommes et ce que nous devrions être ?
Qu’est devenue l’augmentation naturelle de notre population depuis dix ans ? Est-ce la guerre ou quelque terrible épidémie qui nous l’a enlevée ? Non, nous n’avons eu aucun fléau, depuis dix ans. Pourtant oui,
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nous avons eu un fléau, le fléau de l’émigration ; c’est lui qui a détaché du tronc national tant de rameaux pout en joncher le sol américain.
Mais, va-t-on dire, le recensement de i86i n’était peut-être pas exact et avait grossi le chiffre de notre population ? Non, c’est tout le contraire, nous aurions dû être plus nombreux même à cette époque.
M. Rameau, qui nous a laissé des études si profondes sur l’avenir de la race française en Amérique, avait calculé, en 1859, que l’accroissement naturel des 669,528 âmes que nous avions en 1851 aurait dû produire 980,000 âmes en 1861 au lieu de 847, 615.
Ce calcul est certainement exact, car la différence de 132,385 entre ces deux chiffres, ne dépasse pas le nombre des Canadiens-Français qui ont émigré aux États-Unis de 1851 à 1861. Or, si nous avions été 980,000 en 1861, ce n’est pas 1.116,566 que nous devrions être en 1871, mais environ 1,372,000. Or, comme nous
ne sommes à peu près que 846,505 âmes, c’est donc 525,495 âmes que nous avons perdues depuis vingt ans.
Ce n’est pas tout encore.
Les Canadiens-Français avaient commencé à émigrer avant 1851. M.
Rameau disait que depuis 1760, l’émigration avait enlevé au moins 155,000 âmes, à différentes époques, et que l’accroissement composé de tous ces émigrés, s’ils fussent restés dans le pays, aurait produit, en 1859, 5 à 600,000 habitants de plus.
Prenant pour base les chiffres les moins élevés, afin d’éviter toute contradiction, nous arrivons à la conclusion fatale, qu’au lieu de 850 à 900,000, il devrait y avoir de un million 300,000 à 1,400,00 Canadiens dans la province de Québec. Et sans faire le recensement des Canadiens qui vivent hors du Bas-Canada, nous ne craignons pas d’affirmer qu’il y en a au moins 600,000 dispersés sur le continent américain, dans le Haut- Canada et les Etats-Unis. Il peut y
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en avoir même de cent à deux cent mille de plus, car nous étions si effrayés des chiffres qui se déroulaient devant nous en faisant nos calculs, que nous les réduisions autant que possible, afin de ne pas être accusé d’exagération.
Ajoutons que la proportion de la population anglaise, qui n’avait jamais dépassé vingt-cinq par cent, sera de trente-cinq à quarante pour cent cette année, c’est-à-dire que si, dans un immense effort national, la population canadienne-francaise ne s’arrête pas sur la pente de la décadence, la moitié de la population sera anglaise et irlandaise avant 15 ans.
Ces chiffres n’ont pas besoin de commentaires ; si le patriotisme n’est pas complètement éteint dans le cœur des Canadiens-Français, ils devront produire d’un bout du pays à l’autre un immense sentiment de douleur et une puissante réaction.
Nous les soumettons sans passion, mais avec amertume à tous ceux qui s’occupent de nos destinées, et nous
les prions de ne pas chercher à en diminuer l’effet et la portée, par des subterfuges criminels. Nous les prions aussi de cesser d’insulter à la Providence, en disant que c’est elle qui a fait cela.
Que dirait-on de celui qui, voyant sa mère se débattre au milieu des flots, se contenterait de dire : « C’est la Providence qui le veut. » Pourrait-il ensuite faire un pas à travers le monde sans que, de tous côtés, des voix irritées lui crient : « Malheureux, qu’as-tu fait de ta mère ? »
Il est dans l’ordre de la Providence que l’homme, avant de se courber devant la fatalité, fasse tout pour éviter le mal qui le menace, et il n’est ni raisonnable ni chrétien de diminuer chez un peuple le sentiment de sa responsabilité et de sa valeur morale.
Toute la politique du jour doit être de réagir contre cette situation malheureuse, de chercher un remède au mal qui nous dévore ; et ce remède nous le prendrons, quelle que soit la main qui nous le donnera, malgré
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la répugnance qu’il nous inspirera.
Ce n’est plus le temps de nous consumer en discussions stériles, lorsque nous sommes sur le bord de l’abîme ; ce sont des mesures énergiques qu’il nous faut. Nos antipathies pour tel ou tel régime politique devront même se taire devant les exigences impérieuses de notre situation.
L’homme qui a une famille à soutenir ne demande pas à celui qui lui donne du travail, s’il est Américain ou Anglais.
Nous disions, il y a quelque temps, que le Bas-Canada n’avait aucune raison de repousser le régime actuel s’il y trouvait le progrès et la prospérité, si les provinces qui le composent comprenaient qu’elles doivent travailler à leur développement mutuel et respectif dans l’intérêt du tout. Combien à la vue des tristes résultats du recensement nous sommes convaincus plus que jamais de la nécessité de l’industrie agricole et manufacturière pour le Bas-Canada !
Il faut une action prompte, immé-
diate; nous n’avons plus dix ans à perdre, il serait trop tard.
Mais le Haut-Canada est mécontent lui aussi, dit-on ; sa population n’a augmenté que de 284,525 âmes.
Triste consolation! Du moment qu un homme verrait son voisin frappé de la maladie qui l’emporte lui-même, il devrait mourir content ! Bien entendu, nous n’admettons pas que le Haut-Canada soit aussi mal que nous; seulement il peut être plus ambitieux, plus énergique et plus difficile à contenter que nous le sommes. Mais, allons donc ! de pareilles choses ne se discutent pas.
Pauvre nationalité ! c’est donc là que tu devais aboutir après tant de sacrifices et de luttes glorieuses pour t’enraciner sur cette terre rougie de ton sang ! Et pendant que tu es là souffrante, menacée de consomption, des hommes intelligents disent que c’est la fatalité qui veut que l’émigration te jette par lambeaux aux quatre vents du ciel ! Tu es condamnée à végéter sur une terre qui peut
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faire vivre des millions d’hommes !
Comme s’il n’y avait pas qu’une chose à faire pour tes enfants, une seule : se rallier comme firent autrefois leurs pères, sous son drapeau, pour te sauver du nouveau danger qui te menace !
Puissent les hommes du gouvernement et de l’opposition comprendre qu’on ne pourra faire trop de sacrifices pour opérer la réaction nécessaire ! Puissent-ils convaincre la population qu’il est des circonstances où une nation doit se saigner aux quatre membres pour se sauver !
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Il est passé ce bal comme passent les plus belles choses de ce monde ; il a duré l’espace d’une nuit. Mais quelle nuit! pleine de clarté, d’éblouissements et de vertige. Avec des nuits comme celle-là, j’en connais qui se passeraient des jours. Le fait est qu’on y voit aussi clair, plus clair même.
Je ne pensais pas vraiment qu’il y aurait autant de monde, autant de dames surtout, à ce bal donné par les célibataires. Car enfin, honorer les célibataires ! ce n’est pas précisément honorer la vertu, et il n’est pas prudent, il me semble, d’encourager une pareille institution quand on a des filles à marier. On m’assure que ces dames savent bien ce qu’elles
font : l’expérience leur a appris que le célibat ne traverse jamais ces flots de lumière, de dentelle, de soie et de diamants sans essuyer quelque naufrage. Il paraît que dans ces bals enchantés, il vient à ces vieux garçons blasés, avides de fortes émotions, des inspirations soudaines, des moments d’enthousiasme dont une mère intelligente ou une jeune fille bien instruite sait tirer parti. Un mot d’amour, c’est si vite dit, une demande en mariage c’est si vite fait.
Alors, tant mieux !
Plus que personne ces vieux célibataires doivent savoir que celui qui s’expose au danger y périt, et qu’il n’est pas si facile de passer froidement toute une nuit sous le feu de cinq ou six cents prunelles, de lutter contre ces terribles mitrailleuses. Il faut avouer que si les mitrailleuses ne faisaient jamais plus de mal que cela, on en rirait bien, même si tous les vieux garçons qui ne se rendent pas étaient mis en pièces ; car enfin ils méritent bien de mourir pour les
femmes, puisqu’ils ne veulent pas vivre pour elles.
D’ailleurs, c’est si vite remplacé un vieux garçon !
Tout de même, ils étaient bien gentils, ces messieurs, le ii courant, et je me hâte de leur rendre justice ; autrement, on aurait le droit de crier à l’ingratitude. Ils ont bien fait les choses, et si individuellement ils ne valent pas grand’ chose, collectivement i’s sont magnifiques. On parlera longtemps de leur brillante manifestation du onze avril 1871 ; on se racontera leur veillance, leur galanterie et leur libéralité ; de chacun d’eux les jeunes filles ont dû dire en soupirant : « Que c’est malheureux qu’il ne se marie pas » !
Oui ! et dire que ce sont les meilleurs parmi les hommes qui ne se marient pas ! Du moins, c’est une femme qui a dit cela. De sorte que ce sont les gens mariés qui devraient être garçons, et ce sont les vieux garçons qui devraient être mariés, et ce monsieur que mademoiselle désire
pour son mari aurait dû être son père. Mais pourquoi donc cette anomalie ? Ma foi ! c’est sans doute parce qu’il faut que le mariage soit une source de mérites, un moyen de sanctification.
Mais, alors, c’est peut-être la même chose pour les femmes ? C’est très possible, c’est probable même.
C’est l’histoire de la pomme divisée dont les moitiés ne peuvent se retrouver ; si elles se retrouvaient, le mariage serait le paradis sur la terre ; OT, il ne faut pas que ce soit le paradis.
Allons, j’entends des voix courroucées qui me crient
— Mais parlez-nous donc du beau bal, malheureux ! Dites-nous donc si c’est beau un bal ?
Comment, si c’est beau ? Lorsqu’on passe devant les vitrines de la rue Notre-:Dame, on s’arrête ébahi à la vue des belles toilettes qui y sont étalées, on ne peut en détacher ses yeux. Eh bien ! croit-on que ces toilettes soient moins belles, lorsqu’elles sont portées par des êtres
raisonnables et animés, très animés même ? Qu’on s’imagine un beau lac dont chaque vague, étincelante de diamants, de rubis et d’émeraudes, couverte de fleurs, ferait miroiter sous les rayons du soleil les couleurs les plus riches, les plus variées. Ce serait beau, n’est-ce pas ? Eh bien !
donnez la vie à cette vague, donnezlui un cœur, une âme, des yeux, des oreilles, des lèvres roses, des joues vermeilles, des épaules de marbre et une chevelure ondoyante, faites-la parler, rire et danser, animez-la de ce souffle divin qui créa l’homme et on aura une idée du spectacle magnifique que la salle Saint-Patrice offrait mardi dernier.
— Y avait-il beaucoup de jolies femmes ? Toutes les femmes sont jolies dans ces circonstances-là ; et comment ne le seraient-elles pas, lorsqu’elles emploient tout leur esprit et leur cœur à l’être, ou du moins à faire croire qu’elles le sont, à force d’être aimables ?
— Quelle était la plus belle femme?
Ah ! En voilà une question épineuse. Il est difficile de dire quelle est la plus jolie fleur d’un parterre.
A part certain type extraordinaire qui réussit très rarement à réunir tous les suffrages, il est difficile de décerner la couronne de la beauté en pareille occasion.
C’est si vrai que, mardi dernier, j’ai entendu dire d’au moins quinze femmes : « C’est la reine de la soirée. »
Il y a tant de variété, tant de nuances dans la beauté ! Et les goûts sont si différents ! Il y a la beauté blanche et froide comme le marbre, aux yeux bleus, à la chevelure dorée, remarquable par la pureté et la délicatesse des lignes, la beauté sévère et monumentale qui produit l’admiration et le frisson. Il y a la beauté brune, aux yeux et aux cheveux d’ébène, vive, animée, au sang chaud, au cœur ardent, pétillante de verve et d’esprit, qui réchauffe, réjouit et charme.
Il y a la personne qu’on suit du regard, qu’on observe constamment
avec un sentiment de muette admiration, et dont on se tient éloigné. Et il y a la femme qu’on oublie de regarder et d’admirer tant elle est aimable et charmante. Maintenant, ces qualités se combinent à l’infini ; celle-ci l’emporte d’une façon et celle-là de l’autre. Comment faire un choix, porter un jugement juste et impartial ?
Les Anglaises étaient généralement mieux mises, mardi dernier, elles étaient plus grandes, plus belles, disons le inot ; les Canadiennes étaient plus jolies, plus aimables et plus gaies. Mais inutile de revenir sur la distinction que j’ai faite plus haut.
CORRESPONDAJJCE