PAR M. ARTAUD
M. DCCC. X
On ne se fait pas , en général , une idée précise de ce que c'est que les catacondîes de Rome. On sait en gros que ce sont des souterrains où se cachaient les chrétiens persécutés , et où l'on a trouvé beaucoup d'ossemens et de reliques. L'aventure que M. Robert racontait , dit-on , d'une manière si vive , et ([ue Delille a mise en beaux vers, peut laisser croire <[u'un voyage dans les catacombes est une chose impossible, puisqu'une promenade y est si dange-
reuse ; de tout cela , on conclurait peut-être que le voyage de M. Artaud est une espèce de voyage sentimental , bien affecté et bien commun. Les lecteurs doivent se rassurer 5 l'ouvrage que nous annonçons n'est point une série d'exaltations emphatiques sur la mort , le silence , la nuit et la mélancolie ; c'est un livre sérieux , réel et instructif. Il est nourri de recherches curieuses , animé d'un amour éclairé de l'antiquité et des arts.
Les catacombes sont , pour ainsi dire , une vaste contrée souterraine qui règne sous la ville de Rome , et particulièrement sur les bords du Tibre. A une profondeur assez considérable , on trouve une couche épaisse de sable volcanique appelé pouzzolane. Depuis l'antiquité la plus reculée , on a usé de ce sable dans la construction des édifices. Pour l'exploiter, on creusait des puits et l'on perçait des galeries. Ce sable étant fortement tassé se soutenait en voûte ] on faisait, pour le soutenir, des appuis de maçonnerie et de charpente, quand cela était nécessaire. Ainsi, par le cours des temps , il s'est formé à Rome un spacieux labyrinthe souterrain , qui a plusieurs issues , qui a des quartiers séparés, des communications parfois conservées , parfois obstruées. Les deux rives du Tibre sont également minées -, on croit même qu'une galerie passe sous le fleuve et lie entre elles les deux régions des catacombes.
Il semble que nos carrières de Paris peuvent donner
une parfaite image de la disposition des catacombes. Les unes et les autres ont été creusées pour en tirer les matériaux de la ville supérieure ; elles consistent de même en galeries qui se communiquent. On a fait aussi à Paris des travaux de maçonnerie pour soutenir le sol supérieur aux endroits où il menace de s'affaisser. On y trouve également des carrefours , des excavations en forme de salles , quelquefois deux étages de galeries ; souvent des carrières se communiquent 5 il en est dont les passages sont obstrués. Les ouvriers et les gens qui habitent près des issues se plaisent à croire et aflirment qu'une plus longue galerie, dont on a perdu la trace , passe sous la Seine et fait communiquer les carrières d'une rive avec celles de l'autre rive. Les souterrains de Paris ont aussi leurs terribles histoires de gens qui s'y sont égarés , qui y ont erré sans guide et que la faim a fait périr.
Les carrières de Mont -Rouge et de Montmartre n'offrent point d'autres ressemblances avec les catacombes. Elles n'ont rien de solennel, ni qui frappe l'imagination. Aucun souvenir ne s'y rattache 5 jamais elles n'ont servi de sépulture ni de refuge ; au lieu que la terre d'Italie conserve, jusque dans ses entrailles, le privilège d'être noble et poétique. Les tombeaux et les arts habitent jusque dans ses cavernes les plus obscures , et animent le voyageur à y pénétrer malgré les périls.
11 jKuail cpie, dès les temps les plus anciens de
Rome, les galeries des catacombes ont servi à des sépultures. L'auteur, d'accord avec le Père Mabillon , qui a fait une dissertation à ce sujet , réfute l'opinion commune et prouve que ces souterrains n'ont point été le refuge , le temple et le cimetière des premiers chrétiens. On y a enseveli les morts bien avant l'établissement du Christianisme ; des portions tout entières des catacombes sont occupées seulement par des tombeaux païens. Ce serait une erreur de croire que tous les corps fussent brûlés chez les Romains. Les esclaves et les pauvres gens , qui n'avaient pas de quoi payer le bûcher et les parfums , ensevelissaient leurs morts sans les réduire en cendres. De grandes familles de Rome avaient même cet usage ; les Cornélius inhumaient leurs parens dans un vaste tombeau sans les placer sur le bûcher. Un passage touchant de Juvénal apprend que cela se pratiquait ainsi pour les petits enfans :
Naturœ imperio gemimus , cumfunus adultce f^irginis ovcurrit, vel terra clauditur infans Et minor igné rogi.
« Nous gémissons sur la rigueur de la nature , quand nous voyons les funérailles d'une jeune vierge , ou quand la terre se ferme sur un enfant troj) petit pour la flamme du bûcher. »
Ainsi , du temps du paganisme , tous les corps qu'on ne réduisait pas en cendres ont dû être ensevelis dans
les catacombes , où l'on creusait facilement l'étroite demeure des morts , où ils étaient à l'abri des profanations, et où ils ne risquaient pas de rendre malsaine la terre des vivans. Lors(pie ensuite les rites de notre religion eurent interdit la combustion des corps , les chrétiens placèrent aussi les restes de leurs frères morts dans les catacombes. Alors , devenant d'un intérêt plus général, elles s'emplirent plus prompteraent 5 et cette ville de tombeaux se peupla chaque jour. Les chrétiens y célébrèrent leurs cérémonies funèbres , y placèrent parfois de saints emblèmes sur les sépultures ; mais il ne faut pas croire qu'ils y habitassent d'ordinaire , ni qu'ils y trouvassent asile pour l'exercice du culte. Les catacombes n'étaient pas un lieu secret ni caché ; les empereurs pouvaient fort bien savoir ce qui s'y passait : cependant il y a lieu de soupçonner que les funérailles chrétiennes s'y faisaient avec précaution et mystère. Les Actes des Martyrs rapportent qu'une fois un grand nombre de chrétiens étant rassemblés dans une galerie , on en fit combler les issues, et qu'ils y périrent tous.
Peu à peu , le Christianisme se répandit à Rome , puis finit par y être protégé ; mais on ne cessa pas d'ensevelir dans les catacombes, qui étaient le cimetière public ^ seulement les tombeaux purent dèslors être ornés d'épitaphes et de peintures. Lorsque , deux siècles après , les Iconoclastes interdirent et persécutèrent la vénération des images , les arts allèrent chercher un asile religieux dans les cata-
combes 5 des moines de Saint - Basile , qui avaient cultivé la peinture et qui avaient recueilli, non sans dégénération , l'héritage de l'art antique , décorèrent des mausolées , peignirent des salles tout entières dans les souterrains. Par -là on peut suivre, par un fil non interrompu , l'histoire de la peinture dans sa décadence , et rattacher à l'art grec la brillante époque du xv" et du xvi* siècle.
C'est ce genre d'indications qui nous ont semblé particulièrement curieuses dans le livre que nous annonçons-, elles rentrent dans le cours d'études auxquelles l'auteur paraît s'être livré en Italie. Déjà il a publié , il y a deux ans , un Catalogue de son cabinet qu'il a composé de tableaux antérieurs à Piaphaël , et dans lesquels on peut suivre les traces de Fart moderne jusque dans sa première origine. Il y a retrouvé les grossiers rudimens de tous les caractères qui ont distingué depuis les écoles d'Italie dans leur splendeur.
Il y a un grand charme à observer les ébauches du génie de l'homme , lorsqu'il manque encore des moyens d'exécution , lorsque les préceptes de Fart n'existant pas, la pensée de l'artiste se laisse voira nu , naïvement et maladroitement exprimée. Il semble que le talent , manquant ainsi d'aide et d'habileté, a dû avoir je ne sais quelle force native et inspirée , quand par hasard il, a réussi à donner témoignage de lui. Les chefs-d'œuvre dans tous les genres sont le produit heureux d'une pensée forte et de la connaissance des moyens de Fexpri-
lîier^ mais c'est la pensée, la conception première, qui est l'âme de ce corps; sans elle il n'est rien. Plus on va, mieux on connaît les règles de l'art 5 on en fait le principe de l'instruction, le guide du jugement et delà critique-, c'est à leur observation qu'on s'attache; peu à peu, elles deviennent l'art tout entier 5 on est entraîné à prendre les moyens pour le but ; et , à force de savoir et de pratique, il n'y a plus d'inspiration. Alors ceux qui cherchent dans les ouvrages de l'homme des impressions sympathiques et non pas des occasions de juger, éprouvent quelquefois un penchant involontaire pour les productions de l'enfance des arts. Las de voir du métier et point de talent , ils prennent du goût pour le talent qui ne sait pas le métier. L'ennui de ce qui est factice et artificiel donne un charme tout particulier à ce qui n'est que vrai et naïf; on en aime jusqu'à l'écorce grossière ; elle semble constater l'éloignement où l'on était jadis des défauts dont on s'enorgueillit aujourd'hui.
Dans un temps où le principe des arts se dessèche dans sa racine , la critique doit quitter sa férule , ses prescriptions minutieuses et sévères-, elle n'a plus à guider les élans démesurés du génie, à noter ses erreurs involontaires ; il n'y a plus rien à réprimer que l'affectation et l'exagération factice. C'est alors de la pensée des ouvrages d'art qu'il faut s'occuper; c'est par-là qu'ils pèchent , non plus par la forme. A défaut d'inspiration , l'artiste et le poète calculent et combinent des effets , et ils n'en savent que trop dans cette
industrie. La critique devrait s'occuper à tracer la marche des arts , les circonstances qui les ont fait naître , qui leur ont imprimé tel ou tel caractère -, enfin , il lui faudrait chercher toujours à démêler le principe essentiel des belles productions, et ce qui a pu agir sur l'âme de leurs auteurs ^ c'est ainsi qu'ils doivent être imités -, les ressemblances extérieures , l'observation des règles , suivront d'elles-mêmes. La critique n'a plus d'intérêt que quand elle est l'histoire de l'art, et qu'elle reportera notre imagination vers les temps où régnait le talent dans sa force et sa simplicité.
L'auteur du Fojage dans les Catacombes a envisagé, sous ce point de vue, les monumens de peinture qu'il a rencontrés dans ces souterrains ^ il y voit la transition qui a pu lier les fresques des bains de Titus aux fresques de Raphaël. On sait que la conformité des ornemens des Thermes et du Vatican est un sujet de surprise , puisque Raphaël n'avait pu voir les Thermes , qui n'ont été découverts que depuis lui. La chose devient explicable par les Catacombes. Ce style d'ornemens s'était toujours perpétué ^ les moines de Saint- Basile l'avaient employé , et leurs grossiers ouvrages ont été imités et embellis par Raphaël. L'auteur a de même retrouvé, dans le cimetière de Saint -Calixte, une fresque qui est , à ses yeux , le germe d'un des ouvrages les plus gracieux du Corrége , les Enjans de la chambre de saint Paul à Panne.
On voit quel genre d'intérêt doit animer le voyage
dans les Catacombes. D'antiques tombeaux , de touchantes dpitaphes, des souvenirs religieux , des monumens curieux pour les arts , des recherches faites , non sans dani^er, au milieu des ténèbres, à la lueur des flambeaux , voilà assurément de quoi émouvoir et attacher 5 il ne s'agit, pour cela, que d'être simple, de ne point faire de phrases et de n'avoir aucune envie de viser à l'effet. L'auteur est loin de mériter aucun de ces reproches; il a été guidé dans ce voyage par une curiosité d'artiste et d'érudit ; il s'y occupe de son sujet : toutes les émotions que lui font ressentir le lieu où il se trouve et les objets de ses recherches, sont retracées avec d'autant plus de vérité qu'elles sont involontaires. Nous pourrions citer beaucoup de passages simples et touchans qui le sont davantage, précisément parce qu'ils sont mêlés à d'érudites dissertations -, nous avons été frappés , entre autres , de la manière dont l'auteur explique une particularité qu'il a remarquée auprès du sépulcre d'un enfant.
« Au-dessous il y avait un petit tertre de pouzzolane, maçonné à sa partie supérieure, courte lequel nous nous étions même heurtés en passant , et dont on avait dû se servir pour s'agenouiller à la hauteur du tombeau. J'en avais déjà rencontré de pareils sans y faire attention. Était-ce le tombeau d'un enfant chrétien? C'était peut-être celui d'un enfant mort trèsjeune, devant lec[uel sa mère était venue adresser des prières. La religion chrétienne ne se montre-t-elle pas ici dans toute la sublimité de ses conceptions ? Un être
fragile, dépendant, dont la faiblesse et les larmes avaient dû implorer la protection d'une mère, était devenu pour elle un protecteur qu'elle implorait à son tour. »
SUR LES NATCHEZ
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