‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 24 sur 36 · XII · texte numérisé non relu

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(roiitrer dans le monde (jtii rempêchèrent d'achever ses études -, il paraît aussi qu'il passa quel([ue temps au colléj^e de Saint-Jean à Cambridge.

Ce fut à Londres que le jeune Otway vint essayer de trouver quelques ressources. Il se fit d'abord comédien 5 sans doute il eut |)eu de succès, et ne se sentit point appelé à montrer un grand talent sur le théâtre, car il renonça bientôt à cette carrière et se livra entièrement aux lettres.

En 16^5, il fit représenter Alcibiade , sa première tragédie. Johnson se demande si elle a été imitée de ï Alcibiade de Palaprat , et regrette de n'avoir pas eu le moyen de le vérifier. Nous ne connaissons aucune pièce de Palaprat ([ui porte ce nom , et en 16^5 il était encore trop jeune pour avoir pu donner un ouvrage au théâtre. Il y a un Alcibinric de Campistron c[ui eut (jnclque succès dans son temps ; mais il a paru plus tard c[ue la pièce d'Otvvay, et il n'y a d'ailleurs aucun rapport de l'une à l'autre. Ce n'est pas qu'on ne puisse trouver beaucoup d'analogie entre Otway et nos mauvais ])oètes de la même époque. On retrouve dans^/cibidde ce ton de galanterie romanesque et froide des tragédies de Alairet, deQiiinault ou de Pradon; c'est le même Iukc d'événemens accumulés sans vraisemblance et sans ellet -, ce sont les mêmes mœurs de ces princes et princesses du monde galant qu'avaient ci'cé Scudéiy et LaCalprenède. Nul souvenir de l'histoire ne se montre dans la conception , dans les faits, dans les carac-

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tères ni dans le langage; seulement il y a l'n peu plus d'indécence que n'en avait alors conservée notre théâtre , et vers la fin delà pièce un véritable délire d'invention dont nos auteurs n'offraient plus l'exemple. C'est une prodigalité de coups de poignards, d'empoisonnemens, dont on ne peut se faire une idée sans avoir lu cette bizarre et glaciale production. La reine de Sparte, qui est devenue amoureuse d'Alcibiade à la première vue, après avoir eu avec lui une scène qui ressemble beaucoup à celle de Joseph avec la femme de Putiphar, poignarde le roi son mari et empoisonne la femme d'Alcibiade, afin de pouvoir éj)ouser tout à son aise cet aimable et chaste mari-, mais il se tue de chagrin , et elle en fait autant. Il faut ajouter à cela des fêtes, des danses, des chants, des apparitions, des songes où figure Tenchanteur Merlin , et tout ce fracas sans un sentiment vrai ni un mouvement naturel. On s'imagine difficilement que le théâtre anglais ait pu , soixante ans après Shakspeare , tomber à un tel point de barbarie. La même année il donna doîi Carlos , dont le succès fut prodigieux et qui commença sa réputation.

En 1677, ^^ publia une traduction delà Bérénice de Racine et des Fourberies de Scapin.

En 1678, il donna au théâtre la comédie de F J initié n la mode. C'est une pièce en prose, qui a peu d'action et d'intiigue, et qui cependant est fort longue. Otway a voulu y peindre les mœurs dissolues du règne de

Charles II; mais on ne retronve pas dans ce tableau la teinte d'élégance et de facilité que les Mémoires du chevalier de Gramont ont donnée à la corruption de cette cour. La comédie anglaise est en général un peu forcée , et se présente plutôt comme la parodie que comme l'imitation des mœurs. Ce défaut est poussé loin dans Vy^mitié à la mode: il y règne une surabondance monotone de tous les lieux communs que débitent les plus vulgaires libertins ^ les hommes s'y enivrent beaucoup , et les femmes vont fort au-delà des limites de la coquetterie.

Cette comédie obtint du succès -, mais lorsqu'en 1749 on voulut la reprendre au théâtre de Drury-Lane, elle révolta le public par son indécence et son immoralité , et fut unanimement silllée.

Otway voyait de près les modèles qu'il avait voulu copier. A cette époque, un homme d'esprit , un ])oèle agréable était facilement admis dans la société des grands seigneurs qui aimaient le plaisir et avaient si bien secoué le joug de la décence et de la morale. Otway passe pour avoir été le compagnon de débauche^ des jouufs gens de la cour de Charles II. Il était reçu parmi eux sur le pied d'une infériorité qui dans les habitudes du femps lui semblait sans doute loiile unturolle et ne devait pas TolVenser \ on lui payait son écot, lorsqu'on voulait rire et boire avec lui. La bonté qu'on lui nu)ntrait n'allait pas jusqu'à la bienveillance, et celle familiarité était loin de l'amitié. Ot-

way sortait de cette société joyeuse et prodii^'ue ])oiir rentrer dans quelque misérable taudis, et l'on s'enivrait avec lui sans s'enquérir s'il avait du pain. Nous voyons par des vers du comte de Rochester, tirés de sa Session des Poètes, avec quel dédain barbare et révoltant il prend ])our sujet de raillerie la misère de son convive et de son protégé. « Tom Otway, le bouffon chéri de « Sadwell , venait après, et jurait que ses vers héroï- « ques l'emportaient sur tous les autres. Doji Carlos (( avait rempli sa bourse au point qu'il s'était fait guérir « de la gale et avait exterminé la vermine qui le ronce geait^ mais Apollon, qui avait vu sa figure sur les « planches, pensa avec raison que le rebut du théâtre « ne pouvait pas être l'honneur du siècle. »

C'est ainsi qu'Otway était traité par un homme à qui il adressait des épîtrcs dédicatoires , en lui disant : f/u il 'Voulait apprendre à Cunivers combien son patron était bon et ge'néreujc ^ en dépit d'un peu de malice.

Cependant le comte de Plymouth , fils naturel de Charles I" , fut un protecteur moins inditférent pour Otway : il lui ])rocura l'emploi de cornette dans un des régimens qui furent envoyés en Flandre. Celte nouvelle tentative lui réussit mal j il revint bientôt à Londres, et y tomba dans un dénuement plus grand qu'auparavant.

En 1680, \iAïy\\. i Orpheline , qui n'a jamais cessé de

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|)laire cl d'être applaudie au théâtre -, elle est connue en France j)ar plusieurs traductions.

La même année, Otvvay donna l'histoire et la chute de (aïiis Marins. Là, on voit que l'auteur avait pris goût à Sliakspcare , car la pièce est certes le plus sinj^ulier ])Iagiat dont Ihistoire du théâtre oHVc l'exemple. Sans parler des scènes populaires , qui sont visiblement imitées des traj^édies romaines de Shakspeare, Otway a pris toute la partie amoureuse de Bornéo et Juliette, et, sans plus de façon, laissant les vers et les phrases tels qu'ils sont , les abrégeant seulement quelque peu , il a fait de Roméo le jeune Marins , et de Juliette , Lavinie, fille de Mc'lellus. On retrouve la nourrice, le frère Laurence, le breuvage soporifique , la description de la boutit[ue de l'apothicaire , la peinture de la petite fée IMab , enfui tous les morceaux connus de la tragédie de Shakspeare. Cette marqueterie est d'un bizarre oHet; il fallait qu'Olway eût une singulière idée de l'art dramatique pour transporter ainsi dans une pièce historique l'intrigue d'un drame tout romanesque. Du reste , les caractères sont à peine es([uissés ; les événemens ont perdu leur grandeur et leur sérieux ; les proscriptions romaines , ainsi présentt'es dans un cadre sans vérité, ne produisent pas plus d'effet que les cruautés de quchpie sultan dans une pièce fantastique; Sylla, rival du jeune Marins, paraît à peine; la scène du (timbre est tout au plus indiquée en passant. Pour (pi'Olwav ait pu se résouilre à offrir une telle œuvre ;ui piihlic. il faul suppo-^cr (pir. pressé

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par le besoin , il a travaillé unic|iieiiieiil j)oui- se procurer quelque ressource. Il le dit presque dans le prologue -, après avoir parlé du sort heureux des poètes que protégeaient Auguste et Mécène , il ajoute :

« Notre Shakspeare écrivit aussi à une époque heu-

« reuse; il était le poète le plus fortuné de son temps ,

« comme il en était le plus grand. La faveur d'une

« généreuse princesse encourageait sa muse, etiln'a-

« vait point à craindre de perdre une faveur si con-

u stante ; il écrivait donc en se livrant à une imagina-

« tion sans contrainte , et ses pensées étaient immor-

« telles comme son Ame; depuis, les poètes qui lui ont

« succédé ne peuvent que glaner linmblement parmi

« les richesses qu'il laissait tomber de sa plume. Notre

« poète d'aujourd'hui, bien qu'il soit de beaucoup

« le plus humble de celte foule d'imitateurs, craint

« de l'avoir offensé. Tel qu'un mendiant affamé, il lui

« a dérobé des gerbes entières, et vous allez recon-

« naître qu'il s'est emparé de la moitié d'une tragédie.

« Vous verrez briller parmi le fumier un métal écla-

« tant, magnifique , divin. C'est à de si basses ressour-

« ces que les poètes sont réduits , tandis que nous

« avons à gémir à la fois de l'absence de César et de

« l'absence du génie. »

Otway fait ici allusion à l'absence de Jacques IJ, alors duc d'York , ([ui était en Ecosse -, en sa qualité de poète royaliste, il déplore son absence, comme funeste à l'élat et aux lettres.

Eu i683 , parut la Fortime du soldat : c'est une peinture de mœurs encore plus ii^nobles et plus dépravées que celles qu'il avait présentées dans V Amitié à la mode; rien de piquant ne se mêle au dégoût que produisent les longs dialogues entre les ofliciers réformes, les chevaliers d'industrie, les entremetteurs, les femmes perdues et les filles publiques , qui sont les personnages de la pièce. L'année d'après, il en donna une suite , qui porte le double titre de l'Athée. On n'y peut découvrir ni plus de gaîté, ni plus de variété; quelques allusions aux circonstances de cette époque , aux mœurs de la Restauration, aux souvenirs des temjis qui l'avaient précédée, sont curieuses comme témoignages historicpies plutôt que comme études de l'art dramatique. Ces deux comédies sont depuis long-temps entièrement oubliées.

Enfin, en i685 , il fit jouer son chef-d'œuvre, le seul de ses ouvrages c[ui ait donné quelque gloire à son nom , Fenise sauvée , dont nous parlerons avec plus de détails.

Otv;ay survécut à peine de quelques mois à son succès ; accablé de dettes et poursuivi par ses créanciers, il avait été contraint de se retirer dans le quartier privilégié de la Tour, à l'auberge du Taureau : ce tutlà(|iril mourut, àrAgede trente-quatre ans. Les uns racontent que, n'ayant plus un denier, et pressé depuis plus d'un jour par la faim, il sorlil à demi-nu de son logis , entra dans un eafe et demanda la charité à la

première personne qu'il rencontra ; on lui donna une gainée : il courut acheter un pain , mais les longues douleurs de l'abstinence l'avaient rendu incapable d'avaler, et les premières bouchées l'étoufFèrent. Ce récit est peu vraisemblable; le succès de Venise sauvée avait dû rapporter quelque argent à Otway : nous voyons d'ailleurs , parl'épître dédicatoire adressée à la duchesse de Portsmouth , qu'elle avait contribué à améliorer sa position. Pope , qui était presque contemporain , rapporte sa mort d'une manière moins cruelle : il dit qu'ayant été de nuit poursuivi par un voleur , la frayeur dont il fut ému lui causa une fièvre qui devint mortelle.

Quelle que soit la cause immédiate de sa mort , il n'en est pas moins certain que le chagrin et l'abattement , triste compagnon de la misère , assiégèrent ses derniers momens.

Il avait traduit du français V Histoire du Triumvirat. Il a laissé aussi quelques poésies 5 la plus longue est intitulée : Plaintes d'un poète contre sa muse; Johnson déclare qu'il la trouve en grande partie inintelligible. Elle otfre en effet peu de suites dans les idées , et fait allusion à beaucoup de circonstances du temps, que nous devons démêler encore moins bien que Johnson. On y voit qu'Otway était un zélé royaliste ; il dirige tous les traits de la satire contre les o)>inions religieuses et politiques qui avaient concouru aux malheurs de l'Angleterre et amené la tyrannie

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de Croniwell ^ de proche en proche , il en vient à traiter de la même sorte et à confontUe avec de criminolles erreurs la défense légitime des droits du pays contre le pouvoir absolu. Il s'indigne beaucoup contre le Libelle, personnage allégorique qui nous a paru être ce qu'on a|){)ellerait la liberté de la presse : il lui reproche surtout d'avoir contraint le roi à éloigner son noble frère. L'on voit par les vers d'Otway, comme par toutes les autres notions historiques, que Jacques II était tout l'espoir de ce parti , et qu'on attendent de Ini le bonheur des générations Jutures. Au reste , Johnson dit que, dans cette poésie, » ce qui n'est « pas obscur ne lui parait mériter aucun éloge -, le « style est sans délicatesse et les vers sans liarmonie. « Otway n'apporte jamais de soin à la versification , et « en général cultiva peu son esprit : son principal mé- « rite est de savoir peindre les passions. »

D'autres vers sont encore adressés au duc d'York , soit pour célébrer son retour d'Ecosse , soit pour demander au Ciel la naissance d'un royal rejeton, à qui la Providence accorderait un règne plein de force.

Mais c'est dans le prologue et l'éjiilogue de } enise sauvée qu'Otway a exprimé le plus vivement ses sentimens politiques. Jacques II venait de monter sur le trône; la tentative du duc de Monmouth avait été réprimée; les conspirations successives étaient punies avec rigueur par les tribunaux et par les exécutions militaires. Otway, oIVranI sur la scène une conjuration.

prend texte de là pour se reporter aux circonstances du moment. Ces deux morceaux servent à faire connaître et l'auteur et Tépoque contemporaine 5 ils rappellent les détails les plus minutieux des affaires du temps, les bruits populaires, les dictons de parti, de sorte qu'il est à peii près impossible d'en avoir l'intelligenoe complète.

Otway, après avoir raillé les mauvais succès des conspirateurs et parlé deleur impuissance, s'applaudit d'être lui-même en butte à la haine de cette faction j il brave ses menaces , ses ])oignards, ses poisons, ses assassins. Rien ne l'empêchera, dit-il, de consacrer sa plume à la cause de la vérité. H s'unit à Findii^nation de tous les nobles cœurs contre cette faction rebelle qui , après avoir répandu le sanj^ de l'illustre martyr, voudrait dans sa haine séditieuse le faire périr encore dans la personne de son fils , et insulte lâchement à son nom et à ses images. H demande au Ciel de rétablir enfin la paix et de venger l'honneur royal , tellement , ([uc des misérables n'osent plus jamais l'attaquer. C'était trois ans avant la révolution de 1688 qu'Otway se livrait àces espérances.

Un attachement si grand et si absolu pour la cause royale eût mérité ({uelque récompense -, mais la cour et le gouvernement de Charles 11 furent si frivoles et si ingrats dans le succès , qu'ils négligèrent tous les honiiiies (le condition inférieure qui se montrèrent loyaux et dévoués au parti du pouvoir absolu. Otway fait sans

amerlume de fréquentes allusions à cet abandon , soit dans ses poésies , soit dans la Fortune du Soldat.

« Nous avons laissé le service de l'étranger pour re- « venir dans notre patrie faire profession de loyauté , « et nous y mourons loyalement de faim. Je te l'ai dit , « loyauté et misère , c'est tout un 5 les anciens cavaliers « avaient lait une telle provision de misère pendant « l'exil du roi , qu'il en reste encore pour leurs héri- « tiers. »

Telle est la dilîlculté des situations politiques de cette nature , oii , de quelque façon qu'on s'y prenne , on mécontente les uns sans satisfaire les autres.

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