‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 27 sur 36 · SUR VENISE SAUVÉE · texte numérisé non relu

SUR VENISE SAUVÉE

gnols, mais d'étrangers, et pour rassembler, sans se rendre suspect , de grands préparatifs militaires. Le duc d'Ossuna feignit donc de se mettre en état d'hostilité à peu près déclarée contre les Vénitiens, et envoya chez eux un aventurier français, nommé le capitaine Jacques- Pierre , en le chargeant , sans lui dire son secret , d'embaucher un grand nombre de soldats parmi les troupes que la République tenait à sa solde contre l'Autriche. Ces troupes , selon l'habitude du gouvernement vénitien, étaient un ramas de gens de toute nation, surtout de Français et de Hollandais.

Jacques-Pierre se confia à un autre aventurier français de même espèce que lui , nommé Renault : ils commencèrent à ourdir une conspiration contre la République et à séduire les soldats. Ils s'en ouvrirent même au marquis de Bedmar, ambassadeur d'Espagne , qui les encouragea 5 mais en même temps, comme de vrais misérables qu'ils étaient , ils révélèrent aux inquisiteurs d'état le complot dont ils étaient les auteurs.

Le conseil des Dix , soit qu'il connût les véritables projets du duc d'Ossuna, soit que, par une habitude de police, il aimât mieux cultiver le crime et le suivre de l'œil , en le conduisant au point de procurer une vengeance sanglante, ne donna aucune suite aux révélations de Jacques - Pierre. L'embauchage et les trames criminelles de tous les agens du vice-roi de Naples continuèrent ainsi pendant neuf mois.

Cependant le duc d'Ossuna ne trouvant pas un apm. 19

pui suUlsant diins le cabinet de France , se vit contraint à renoncer à ses projets et à en effacer les traces. Ce fnt à ce moment que le conseil des Dix commença les mystérieuses et horribles exécutions dont personne ne put s'expliquer le motif. Plus tard, il rendit compte au sénat des révélations qu'on avait obtenues de Jaftier et de quelques autres conjurés ^ mais il cacha les premières dénonciations de Jacques-Pierre et de Renault, dont on ne peut douter, puisqu'on en possède en France l'original , envoyé par M. Bruslart , pour lors ambassadeur à Venise. Aussi cet ambassadeur n'avait point prévu et ne comjirenait pas les cruautés du gouvernement de la République , précisément parce qu'il était plus avant dans le secret, et qu'à sa connaissance, il n'y avait ni véritable complot, ni véritable danger.-

Cette version , que AI. Daru rend très-vraisemblable , excite plus de terreur et de pitié que les fictions de l'abbé de Saint-Réal et des poètes tragiques dont il a été le guide. On frémit de voir ces malheureux entraînés à la corruption par les puissans de la terre , ignorant le but où on les conduit, rendus criminels afni il'ctre punis comme victimes , encourages à suivre des complots (ju'on leur inspire , en proie à l'habileté lâche et féroce d'un pouvoir (pii leur a tendu des pièges, et (pii, en pleine sécurité, les voit se précipiter dans l'abîme , on leur aplanissant la route. Quoi de plus déplorable ([uc la destinée de ces hommes qu'on massacre par centaines, unicpiement pour ne pas laisser soupçonner un honteux secret d'état!

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L'abbé de Saint-Réal écrivait dans un temps on l'on se plaisait à donnera tout un aspect de gravité, de profondeur et de dignité. On se piquait surtout d'une certaine politique habile, mystérieuse, imposante, où la ruse était de mise aussi bien ({ue la force , où l'autorité se croyait en droit de se passer de morale, pourvu qu'elle se proposât de grands desseins. On remarque ce caractère dans les tragédies de Corneille , dans les livres de Balzac, et dans une foule d'écrivains contemporains. Le cardinal de Richelieu était devenu letvpe de la politique d'alors. La Conjuration des Espfigiiols contre f enise est assurément un des beaux modèles de ce tour particulier des esprits. Par-là même, ce récit, dont le ton est si grave et si ferme , a quelque chose de tliéâtral. Tout y a pris un aspect composé, et il n'eu résulte aucune impression vive-, l'auteur n'avait pas cherché la vérité des faits , et il n'a pas trouvé celle des sentimens. Dans Saint-Réal , le gouvernement mystérieux de Venise perd toutes ses terreurs et n'épouvante plus l'imagination : ce |)euple d'aventuriers, de marins, de soldats, de courtisanes, parmi lescpiels se passe l'action , se revêt d'une apparence légulic'-re , et le désordre même semble avoir son étiquette.

Si c'est là un défaut , il faut avouer qu'Otway le corrigea bien 5 en empruntant ce sujet à l'iiistorien français , il en fit disparailH" tout ce qu'il a de grave et de politique, pour se placer exclusivement dans un monde ignoble et corrompu. Cet habile marquis de Bedmar, dont Saint-Réal fait un si beau portrait, et (ju'il se

coinplaîl à nous présenter comme le modèle du politique et l'idéal du diplomate , devient un personnage insignifiant de la tragédie anglaise. Les grands intérêts de la république de Venise , son redoutable gouvernement , son histoire sombre et sanglante , sont à peine indiqués, et, comme une décoration sans relief, ne servent qu'à marquer le lieu de la scène. Ce qu'Otway a peint, ce qu'il connaissait certes mieux que l'abbé de Saint-Réal, ce sont les mœurs de tous ces conspirateurs perdus de dettes, vivant dans le désordre et la misère , n'ayant pas un lendemain, mais gardant encore de la force , de l'action et du courage. Venise sauvée est , littéralement parlant, la tragédie au mauvais lieu j aussi cause-t-elle souvent un profond dégoût : tout y est sans élévation et sans noblesse ^ le langage n'a habituellement rien de fort : souvent il est flasque et sans couleur, d'autres fois déclamatoire. A travers ces défauts rebutans se trouvent des traits pleins de vérité et des caractères bien conçus : c'est là ce qui a valu à ce drame le succès qu'il a conservé, sans (|ue cependant il ait jamais été placé bien haut par aucun critique.

« C'est encore, dit Johnson, une des pièces les |

« plus aimées du public , malgré l'immoralité de J « l'intrigue principale et les ignobles scènes de co- (( médie dont cette action tragique est entremêlée. En « comparant le style d'Otway, dans Venise sauvée , <( h celui de Y Orpheline , on trouve qu'il avait acquis « plus de richesse dans les images et plus d'énergie

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« dans l'expression. Les beaux passages de celte tra-

« gédie sont dans la bouche de tout le monde, et le

« public l'apprécie, je crois , à sa juste valeur, en la

« regardant comme l'ouvrage d'un homme qui n'a res-

« pecté ni la morale ni la décence , mais qui a eu des

« conceptions fortes , et a su retracer d'une manière

« originale ce que lui ont inspiré la nature et son

« propre cœur. »

Ce qui est le plus touchant , c'est l'amitié de Pierre pour Jaftier, c'est ce sentiment tendre , désintéressé , irivolontaire , qui amollit le cœur de cet homme , d'ailleurs perdu de vices et féroce dans ses projets de complots , qu'Otway n'a pas même pris la peine d'ennoblir. Il y a quelque chose à la fois de vrai et d'attendrissant à avoir fait jouer à ce sentiment sympathique un si grand rôle parmi tous ces êtres dépravés et endurcis qui n'y peuvent rien comprendre. Le caractère de JafTier est aussi d'une vérité parfaite 5 on ne peut mieux peindre la faiblesse et l'hésitation d'un homme dont le cœur est encore honorable, et qui se trouve mêlé parmi des compagnons pervers : sa situation lui pèse -, il rougit sans cesse de lui-même, et sa faiblesse dans le crime le dégrade plus encore que son abandon de la vertu. Ce n'était peut-être pas une vérité à jirésenter ainsi complète et continue, car elle est plus rebutante encore que les scènes indécentes dont l'auteur a sali sa pièce; mais il en résulte des situations pleines d'intérêt. L'espèce de séduction par laquelle sa bien- Mi mée Belvich'ra , détruisant en lui toute énergie et

loute résolution , le fait mancjuer à tous les serniens , dont elle , femme, ne comprend pas la force et Tlionneur, est eu harmonie avec cette âme énervée par le nialheiir et les sentimens tendres. On voit cpie c'est là ce qui parlait le plus à l'imagination d'Otway. Jamais écrivain tragique ne lut moins destiné à relever la nature humaine, à la montrer grande et forte : ce n'est j)as un mince défaut.

Treize ans après la tragédie d'Otway , et vingt-t[uatre ans après la publication de la Conjuration de Saint- Kéal , Lafosse fit représenter Manlius sur la scène française. Dans une courte préface , il reconnaît les obligations qu'il avait au savant^bbé^ mais il ne parle en rien du drame anglais, dont il avait emprunté plus encore. Lafosse avait c[uelque connaissance de la littérature étrangère; il avait long-temps vécu en Italie, et faisait avec succès des vers italiens . peut-être savait-il aussi l'anglais , ce qui pourtant était fort rare en France à cette époque. Quoi fju'il en soit , c'est la tragédie d'Otway qu'il a voulu accommoder à notre théâtre , et ce genre de travail est toujours curieux comme symptôme des différences qui existent entre U;s deux peuples et leurs littératures.

Lafosse n'avait point à changer le plan général de la tragédie. Otway , qui avait étudié les auteurs français , n'était nullement de l'école de Shakspeare : c'était une seule situation avec ses développeniens qu'il avait voulu représenter, et 1 unité de sa conception n'avait

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pas la vaste étendue des conceptions de Shakspeare. Rien ne l'avait porté à s'écarter de l'unité de temps, ni à parcourir un vaste cercle ([ui embrassât tout le caractère d'une époque historique , d'une nation ou d'un grand personnage. Laf'osse pouvait donc conserver un cadre de même dimension , mais non pas y représenter les mêmes objets. On aurait trouvé ridicule , dit Voltaire , qu'un ambassadeur espagnol s'appelât le marquis de Bedmar, et que les conjurés eussent le nom de Pierre et de Jatlier. Il fallait donner à toute cette aventure la pompe requise sur notre théâtre, et déguiser en Romains tous les personnages. Mais ce ne pouvaient pas être non plus de vrais Romains , car un événement ne se transporte pas indifféremment de Venise dans la république romaine , et du xvii'' siècle à Tan 870 de la fondation de Rome 5 c'étaient des Romains de théâtre , avec leurs mœurs de convention. Ainsi des artistes d'alors ne pouvant ennoblir le costume du temps, et n'osant pas risquer la nudité du style héroïque, habillaient Louis Xl\ d'une tunique de fantaisie, sans rien changer à sa vaste perruf[ue.

Il était difficile à Lafosse de retrouver dans une tragédie toute pompeuse le genre d'intérêt qu'offrait une pièce dont le défaut est d'être vulgaire dans les personnages^ les sentimens et le langage : il fut donc obligé de retourner à la politique , dont Otway s'était écarté. Manlius devint un orgueilleux conspirateur, un ennemi hautain du sénat. Cette amitié

si tendre et si faible de Pierre pour Jallier, lorsqu'on voulut la placer entre deux augustes Romains , ne fut plus indiquée qu'en passant. Belvidéra se changea en une fière Romaine 5 on ne comprit plus comment elle pouvait entraîner le cœur de Servilius à la trahison sans lui montrer cet abandon et cette intimité douce qui rendent Jallier esclave de Belviddra.

Les scènes des conjures, au lieu de se passer sur le théâtre, au lieu de représenter Renault assignant à chacun son posle , prescrivant l'heure du carnage , et jetant de temps en temps des regards inquiets sur Jaffier qu'il soiqiçonne, sont en récit; le tribun Rutile rapporte seulement une faible partie du discours qu'il vient , dit-il , de tenir aux conspirateurs.

C'est ainsi que ce que la pièce d'Otway a de vivant disparaît dans la tragédie prétendue romaine de Lafosse ; aussi , malgré des vers pleins de force et de noblesse, malgré l'intérêt des situations, cet ouvrage a-t-il une sorte de sécheresse et de maigreur ^ il manque d'abondance et de développemens ; tout y sent l'art et la gêne. Pour lui donner de l'effet à la représentation, il importe qu'un grand acteur remette dans Maniais un peu de ce qui est dans f^enise sauvée , et qu'il fasse ressortir cette allection sympatliique de jManlius pour Servilius , dont on retrouve à peine l;i trace dans le langage glacé de Lafosse.

En 174^), Laplace fit représenter une tragédie de

SDR VENISE SAUVEE.

Venise sauvée. Rétablir les noms de Pierre , Jaflfier et Belvidéra ne suUisait pas ^ il aurait fallu les ramener sur la scène avec la vérité de leur caractère, et l'expression vraie et pleine d'abandon de leurs sentimens. Laplace abrégea tout , et fit un vrai squelette de la tragédie d'Otway, qui manque déjà elle-même de grandeur et d'étoffe. Cet essai ne fut pas absolument repoussé par les spectateurs , mais depuis longtemps la pièce ne se joue plus , et il n'en est pas resté un vers dans la mémoire de personne.

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