M. DCCC. XXIII
Jacques Thomson naquit en 1700 à Ednam, dans le comte de Roxburgh en Ecosse. Son père était le pasteur du lieu , homme fort estime dans tout le canton pour sa piété et son zèle à s'acquitter de ses devoirs. Le revenu d'un ministre de campagne, en Ecosse, n'est pas considérable , et ne sutïisait guère à élever neuf enfans. Le pasteur d'une paroisse voisine prit en amiiié le jeune Jacques Thomson, reconnut en lui des dispositions rares , veilla à sa première éducation , et lui fournil des livres.
302 MÉLANGES LITTHU A I HES.
Il f'iiL ensuite placé dans une école à Jeciburgh, lieu dont il a pris plaisir de rappeler le souvenir dans son poème (]e r y/ utom/ie (i). Il ne s'y montra pas supérieur à ses condisciples dans leurs communes études-, mais, tout enfant qu'il était, il se plaisait à faire des vers, pour les montrer à son protecteur et à sir William Bennet, homme aimable, spirituel, connu par d'agréables poésies, (jui se plaisait à encourager la verve naissante du jeune poète, et l'attirait chez lui pendant les vacances. Cependant Thomson connaissait si bien la valeur de ses puérils essais , que régulièrement , le ])remier jour de chaque année, il jetait au feu tous les vers de l'année précédente.
De cette école, il fut conduit à Edimbourg. Il y était à peine depuis deux ans , lorsque son père mourut. Sa mère , qui se nommait Ilume , engagea son petit domaine, etvintavecsa famille s'établir à P^dimbourg; elle y vécut assez long-temps pour jouir de la gloire de son fds. C'était une personne d'un esprit peu commun, d'une imagination vive et d'une piété exaltée.
Son dessein , et l'opinion de ses amis , étaient que Thomson suivit la carrière qu'avait honorablement parcourue son père. Il s'applicjua donc aux études de théologie , sous la direction d'un savant et respectable
(t) Pu) t; parent stiraiu ,
H'hoie pasl'ral banks firsl hearil iny iloric leeil Il ilfi , silfiin Jiil, ihy liihulary iiook.
professeur, le docteur Hamilton. Un jour il chargea le jeune Tliomson de développer le sens et les beautés d'un psaume. L'élève en fit une paraphrase si poétique , et d'un langage si élevé , que le professeur, après lui en avoir fait compliment , ajouta , avec un sourire, que si réellement il se destinait au ministère évangélicpie, il fallait qu'il se mît un peu plus à la portée du vulgaire, c[u'il se tînt en garde contre son imagination , et s'accoutumât à ne pas considérer les choses saintes par leur côté poétique et profane.
Cet avertissement lui donna quelques doutes sur sa vocation. Elle avait été sincère, connue on pouvait l'attendre d'un jeune honmie dont l'éducation avait été toute pieuse, et ({ui , autour de lui, dans sa famille, n'avait vu que de religieux exemples. Mais chaque jour il se sentait porté avec plus d'attrait vers la poésie. Les esprits étaient alors fort tournés vers la littérature : Pope brillait de toute sa gloire -, Addison venait d'attirer l'attention de l'Angleterre sur les beautés de Milton encore troji négligé. Ce mouvement poétique se faisait sentir jusqu'en Ecosse, où déjà tant de lumières commençaient à se répandre. Cependant Thomson n'y trouvait pas les encouragemens nécessaires à son talent. Précisément parce qu'il imprimait déjà à ses jeunes essais un caractère original , ipi'il les revêtait de couleurs nouvelles , les gens ([ui n'étaient que critiques n'en découvraient pas le mérite et le charme. Ce qui s'écartait de leurs admirations accoutumées , des formes poétiques aux([uelles ils avaient attaché l'idée de convenance,
leur semblait pécher contre le goût. 11 faut souvent que le génie se fasse à lui-même son public : parfois il révèle à ses contemporains leurs propres pencbans, qu'eux-mêmes tiennent encore enchaînés sous une autorité fiictice et de convention -, parfois on commence par blâmer ceux qui secouent un joug dont soimême on sent le poids et Tcnnui sans vouloir se l'avouer.
Sur un plus grand théâtre, où les idées circulent plus rapidement, où les opinions ont plus de hardiesse, parce qu'elles peuvent plus facilement recruter des partisans, les nouveautés du talent se trouvent plus au large. Thomson vit bien que le séjour de Londres lui convenait mieux que celui d'Edimbourg.
Il s'y rendit , en prenant pour prétexte l'invitation il'une dame, amie de sa mère , qui , sans être en position de lui être utile , avait cependant conseillé ce voyage.
Il arriva à Londres muni de quelques lettres de recommandation ; il les portait enveloppées dans son mouchoir. Dès le premier jour, comme il traversait les rues avecla curiosité gauche d'un nouveau débarqué, sa poche fut vidée par un filou , et il se trouva dans cette grande ville sans amis , sans patrons , sans argent , et même sans souliers.
Cependant il se hasarda à aller voir M. Forbes,
SDR THOMSON. 305
membre du Parlement , et depuis lord président de sessions , qu'il avait un peu connu en Ecosse , et à qui il avait montré quelques-uns de ses vers. Il en fut bien reçu , et, grâce à lui , fit connaissance avec d'autres personnes qui s'intéressèrent à lui. Le premier de ses protecteurs et de ses amis fut le poète Mallet, qui était alors instituteur des enfans du duc de Montrose.
Sa seule ressource ]K)ur vivre était son poème de l'Hiver, qu'il avait apporté d'Ecosse*, mais, jeune et inconnu , il ne pouvait trouver à vendre des vers si peu recommandés. Enfin , le libraire Millard se laissa persuader de les acheter \, il les paya à bas prix , et trouva d'abord que c'était encore trop cher -, le poème restait ignoré et sans débit dans sa boutique, jusqu'à ce que M. AVhattey, homme alors assez connu dans le monde littéraire , ayant jeté par hasard les yeux sur l'œuvre du jeune poète , en fut si enchanté, qu'il s'en alla partout célébrer ses louanges. Ainsi commença la réputation de Thomson. Il obtint aussi les suffrages et la bienveillance d'Aaron Ilill, dont le nom avait encore plus d'autorité dans les lettres. Il était si pauvre et si dénué d'appuis , qu'il recevait avec une reconnaissance bien humble les moindres marques de bonté.
Le poème de l'Hiver était dédié à sir Spencer Compton , qui , peu sensible à cet honneur , négligea complètement l'auteur. Quelques vers satiriques que Hill inséra dans un journal contre l'indifférence des grands m. 20
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pour les lioninies de talent , semblèrent un reproche à sir Spencer, et il donna vingt guinéesà Hiomson. Voici comme celui-ci rendit compte à Hill de la magnificence de son Mécène. De tels détails ont de la curiosité, comme témoignage des mœurs 5 ils montrent quelles relations avaient entre elles, il y a un siècle, les diverses classes de la société en Angleterre.
H Te vous ai écrit, l'autre jour, que j'avais vu sir « Spencer samedi matin. Quelqu'un , sans m'en préce venir, lui avait parlé de moi. Il répondit que je n'é- « tais jamais venu le voir. Alors on lui demanda s'il « lui serait agréable que je me présentasse chez lui. Il « répondit que oui -, on me donna donc une lettre d'in- « troduction. Sir Spencer me reçut avec ce qu'on ap- « pelle des manières ]K)lies, me fit (juelques questions « sur des lieux communs, et me donna vingt guinées. « Je ne manquai pas de répondre que ce présent avait « plus de valeur que mon ouvrage, et que j'en de- « vais avoir obligation à sa générosité plutôt tju'à H mon mérite. » Il semble qu'en France les inégalités sociales étaient alors moins marquées. Nous ne nous figurons pas Voltaire, qui, à la même époque , entrait dans la carrière, recevant dans la main une charité de vingt louis pour une dédicace famélique.
Ainsi, ce ne fut pas tout d'un coup ipion apprécia la poésie de Thomson : sa manière était nouvelle ; elle ('tonna d'abord le public, et il fallut que l'autorité des
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hommes de lettres vînt encourager les admirations timides. Pope ne fut pas le dernier à rendre liautement témoignage pour le talent de Thomson.
Bientôt les éditions du poème de V Hiver se succédèrent rapidement; bientôt l'auteur devint répandu et recherché dans le grand monde. Sa réputation naissante inspirait le désir de le connaître, et son caractère facile, sincère, bienveillant, le faisait aimer. Il reçut surtout un accueil empressé de la comtesse deHertford, qui se piquait de bel esprit et faisait des vers. C'est à elle qu'il dédia le chant du Printemps; mais elle cessa bientôt delui montrer les mêmes bontés. Elle avait coutume d'emmener avec elle à la campagne quelques hommes de lettres. Thomson, honoré de cette faveur, aimait beaucoup mieux rester à boire et à converser avec lord Hertford et ses amis , que d'aider la comtesse à faire des vers. Aussi sa disgrâce ne tarda guère. Il forma des liens plus durables avec le lord chancelier Talbot, homme que ses vertus plus encore que sa position avaient entouré de la publique estime. Ce fut le docteur Rundle, depuis évêque de Derry , en Irlande, qui, s'étant fort attaché à lui, l'introduisit dans la maison du chancelier.
La position de Thomson se trouva ainsi rapidement changée ; il était maintenant connu , admiré, et avait pris place presque au premier rang des poètes. L'année d'après, en 1727, il ])ul)lia le chant de VEté, et en 1728, le chant du Printemps. Mais ce fut en 17^0
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seulement que parut L^îuloniiie dans \n\c édition qui réunissait les quatre Saisons et l'hymne que Thomson leur donna pour épilogue \ hymne religieux et tout plein du souvenir des psaumes. A l'imitation du roi prophc'te, il appelle la nature entière et la variété iXc^i saisons en témoignage de la gloire et de la puissance de Dieu. Ses vers sont animés d'un sentiment sincère et élevé. La poésie descriptive se rehausse quand elle devient l'expression des sentimens qu'excite la contemplation de la nature, plutôt que la copie ingénieuse des objets. Peut-être même n'y a-t-il que cela , dans les vers descriptifs, qui soit de la poésie.
Il imprima par le poème des Saisons un sceau durable à sa renommée. Les critiques anglais les plus sévères placent Thomson très-haut. « Chez lui , dit John- « son , la pensée et l'expression sont originales. Le « vers non rimé de Thomson n'est pas plus celui de « Milton , (pie les vers rimes de Prior ne sont ceux de « Cowley. Le nombre , la coupe, la diction , tout vient « de lui 5 rien n'est copié , rien n'est imité. Il a sa ma- « nière de penser à lui, et c'est celle d'un homme de « génie. Le regard cpi'il jette sur la nature et sur la « vie n'appartient qu'à l'œil du poète. Ce regard dis- « tingue dans tout ce qui s'offre à lui l'aspect qui peut « charmer l'imagination , et son âme embrasse l'en- « semble de ce qui est vaste, sans négliger les détails. « Le lecteur des SaisoTis s'étonne de ne pas avoir en- K core vu ce tpie lui montre Thomson, et de n'avoir i> pas éprouvé ce qu'il éprouve. »
«< Ses descriptions des vastes scènes et des grands « effets de la nature nous la déploient dans toute sa « magnificence, soit terrible, soit riante. La gaîté « du printemps , la splendeur de l'été , la tranquillité « de l'automne , Fhorreur de l'hiver, s'emparent tour « à tour de l'esprit. Le poète nous conduit successi- « vement parmi les apparences diverses qu'offrent les « vicissitudes des saisons , nous fait si bien partager « son propre enthousiasme , que notre imagination se « remplit de ce qu'il décrit , et que notre sentiment « s'échauffe de sa chaleur. »
Johnson remarque judicieusement aussi que le vers non rimé , dont il n'était point partisan , et qu'il a presque blâmé dans Millon , convient particulièrement à la poésie descriptive, et la préserve un peu de la monotonie et de la diffusion.
A la même époque , Thomson publia aussi un poème à la mémoire de sir Isaac Newton , qui venait de mourir. Il est plus long et plus technique que l'épître de Voltaire à madame du Châtelet , qui n'a paru que longtempsaprès, mais il est rempli debeautésdumême genre. Ce ne sont point des louanges emphatiques et vagues 5 Thomson avait étudié les découvertes de Newton, et les avait comprises avant de les chanter.
Il fit paraître encore, en i7'i7, un poème intitulé: Brita/mia. Le commerce était à celte époque animé d'un vif ressentiment contre l'Espagne , dont les cor-
saires avaient couru sur les bâti mens anj^lais. Thomson se rendit l'interprète de ce patriotique sentiment. Son poème est une invective contre le ministère , qui se montrait trop peu sensible à l'honneur national outrai^é. Ce fut ainsi que Thomson annonça la vocation an ti -ministérielle à laquelle il devait être fidèle presque toute sa vie. Dans un gouvernement libre , lorsque , descendant vers une région plus positive , la poésie prend une couleur politique , l'opposition est peut-être plus en harmonie avec elle que la louange. Un esprit tourné à l'idéal , qui ne sait pas les diOicultés pratiques des affaires -, qui se sent destiné à ne jamais répondre de rien; qui, par état, doit confondre les temps et voir l'avenir dans le présent -, qui est plus touché du beau que de futile ; qui , pour lui-même, a besoin de l'indépendance , et vit dans une noble insouciance deses propres intérêts, semble en effet plus appelé à faire de beaux vers que le poète protégé et pensionné.
Ce fut en 17:49 que Thomson fit jouer sa tragédie de Sophoiiisbe. Elle avait excité une attente générale , et le beau monde était si empressé de connaître une tragédie de l'auteur des Saisons, qu'il se porta en foule aux répétitions. Le prologue était de Pope , qui avait voulu donner cette marque d'intérêt à son jeune ami ; cependant, comme il se sentait peu en verve, il ne le linil pas , et l'on raconte que les derniers vers sont de Mallet.
L'effet ne répondit pas aii\ espérances qu'on avait
conçues. Les vers semblèrent beaux, les sentiniens nobles , la marche sage -, mais on sortit du théâtre comme on aurait pu le faire d'une lecture morale.
Il régnait alors une grande analogie de goût , une conformité presque complète d'idées entre la France et l'Angleterre. Le siècle di; Louis XIV exerçait son autorité au-delà du détroit, d'autant mieux que les deux nations vivaient en paix et sans jalousie. Pour parler notre langage nouveau , le classique avait triomphé du romantique j on n'avait pas cessé d'admirer Shakspeare , mais c'était Racine qu'on imitait. Addison avait composé Caion dans le plus rigoureux système des unités. Thomson, dans sa préface, copie avec respect la préface ^Iphiii^énie^ et proteste qu'il ne pourrait mieux dire en faveur des règles. Ce qu'il y a d'assuré, c'est i\\\ Ipld^cnie se présente , comme exemple classique , avec une toute autre puissance que Sophojiisbe. Ce sujet est peu favorable ^ quand on le laisse dans sa nudité , il offre une situation intéressante , mais sans progrès dans l'action. Thomson paraît n'avoir pas eu le génie du théâtre, ni cette sorte d'imagination féconde qui crée les personnages et les fait agir; il est stérile, et n'a rien ajouté aux sujets qu'il a choisis. Le drame lui sert seulement de cadre pour des sentiniens élevés , purs, etsurtout patriotiques : c'était là son thème favori; ily revient sans cesse, etmémelorsqu'iln'yapas volonté expresse de faire des allusions , le whig perce partout.
Thomson interrompit bientôt ses travaux littéraires
pour accompagner M. Charles Talbot , fils aînë du chancelier, dans ses voyages sur le contment : ce fut le temps le plus doux de sa vie. Il parcourut la plus grande partie de l'Europe , séjourna dans les capitales, observa tout avec son heureuse et poétique disposition , fit ample provision et d'images et de pensées. Son jeune compagnon de voyage était d'un commerce agréable et d'un esprit distingué. Tliomson menait avec lui une vie commode et remplie de jouissances, sans avoir à s'inquiéter du lendemain , sans aucun souci à prendre des choses matérielles.
Ce fut dans ce voyage ([u'il conçut un poème dont il espéra plus de gloire que d'aucun de ses ouvrages , parce qu'il y travailla avec plus de goût et d'amour ({u'à tout autre. Le spectacle des autres pays, l'observation de leurs gouvernemens absolus et sans garanties , l'aspect de celte Italie , si grande par les souvenirs, si nulle dans le présent, lui inspirèrent l'idée de célébrer les bienfaits de la liberté , son histoire chez les différens peuples , leur déclin concourant toujours avec sa décadence 5 de dire comment elle naquit chez eux, et comment elle y a fini ^ comment elle se conserve , et comment elle se perd lorsqu'on en abuse.
Un autre sentiment l'animait encore en traitant ce sujet. On était alors sous le ministère de sir Robert W al pôle. Une domination si entière sur la Chambre des communes, dont il avait fait l'instrument docile de son pouvoir , les moyens surloni qu'il emphiyait pour se
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maintenir et pour gouverner , avaient excité les inquiétudes des amis de la liijerté et les clameurs de presque toute la nation. Thomson joignait donc au juste orgueil que faisait naître en lui la constitution de son pays , la crainte qu'elle ne fût faussée et dénaturée de manière à n'être plus qu'un vain semblant. Johnson , se moquant un peu de cette patriotique sollicitude , assure que la liberté ne courait alors aucun danger et que personne n'avait à se plaindre d'en manquer. La chose est possible; car, en Angleterre , les deux Chambres sont loin de former l'unique garantie des droits. Mais s'il ne se trouvait jamais que des gens pareils à Johnson, invariablement rassurés sur la liberté, et qui n'ont d'entrailles que pour le pouvoir , il est probable que les gouvernemens feraient de rapides progrès vers l'autorité absolue. C'est parce qu'il se rencontre des hommes inquiets, et trop inquiets sur la liberté, qu'on parvient à la conserver. Il iiiut qu'elle puisse être défendue avec jalousie, avec méfiance , par ceux que leur caractère ou leur position appelle à envisager les affaires sous cet aspect.
De telles controverses politiques , quelque élevées qu'elles puissent être , sont cependant bien positives et bien terrestres pour la poésie; Thomson se méprit sans doute en choisissant un tel sujet, tout cher qu'il était à son cœur. Johnson triomphe assez de l'oubli où tomba le poème de Thomson. '< LaLiheHé^ dit-il, (* appela en vain ses adorateurs -, elle ne put leur faire « lire ses louanges, ni obtenir une récompense à son
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« panégyriste. Son éloi^e fut condamné à être couvert « de poussière et à servir d'asile aux araignées. Au- « cune des productions de Thomson ne fut aussi peu « recherchée. »
Un homme grave, après avoir un jour parlé des défauts d'un livre qui venait de paraître, terminait en disant : « C'est au reste un jugement bien frivole, car je « ne l'ai pas lu. » Et ce dernier trait renfermait la critique la plus acérée. Johnson en agit de même avec le poème de la Libeité. Il raconte qu'il avait essayé de le lire dans sa nouveauté, sans y pouvoir réussir, et que depuis , n'ayant jamais eu le courage d'y jeter les yeux , il ne peut en parler avec connaissance. Ce dédain est sévère : le pocme de la Liberté est , il est vrai , assez monotone , mais il y a de fort beaux vers ^ les sentimens en sont nobles et naturels-, le ton, les pensées, n'ont rien de déclamatoire ni d'exagéré. Tliomson était un ami sage de la liberté. Ce sont les lois , la justice , la dignité de l'espèce humaine , qu il aime et qu'il demande. Il n'est point ennemi sombre et envieux d'un pouvoir auguste exercé dans l'intérêt des peuples. Peutêtre une traduction de ce poème, tout ennuyeux que le déclare Johnson , ne serait-elle pas aujourd'liui sans intérêt, du moins pour ceux aux yeux de qui les opinions de Thomson sont \\\\ préjugé favorable. Il y a , dans le quatrième chant, un tableau rapide de l'histoire d'Angleterre, qui nous a semblé fort beau dans ce genre peu poétique : c'est le même ton et la même marche d'idt'cs cpie dans les nioricaux liisloricpies Ae la Hcn-
SUR THOMSON. .ns
îiade. Un passage plus curieux pour nous , c'est la peinture vive et sentie du siècle de Louis XIV, présentée avec autant d'admiration et de complaisance que pourrait le faire un Français. Le grand roi même , après quel([ues paroles sévères sur son despotisme , son amour do la guerre, et son vain orgueil , obtient l'hommage de cette muse étrangère. L'ordre établi en France, les monumens de son règne, la protection accordée aux lettres et aux arts, sont vantés avec une fraternité assez rare chez nos vieux ennemis.
Pendant que Thomson travaillait à son poème , il perdit le jeune compagnon de son voyage, qui mourut peu après leur retour en Angleterre : ce fut pour lui un grand chagrin , bientôt suivi cVun coup plus rude encore. Le chancelier, son noble protecteur, survécut peu à son fds. Thomson consacra à sa mémoire un poème, où les vertus austères et la douceur de caractère de cet homme d'état sont dignement célébrées. Nonobstant l'unité ministérielle, lord Talbot était l'espoir et la consolation du parti nombreux qui trouvait lourd et honteux le joug de sir Walpole. Il avait récompensé les soins que Thomson avait donnés à son fds, en lui accordant une place modeste , mais qui convenait à sa façon de vivre, indolente et ennemie de la contrainte. Lord Hardwicke , successeur de lord Talbot , lui aurait volontiers conservé cet emploi ; il aurait eu honte d'enlever à un des poètes les plus distingués de l'Angleterre la seule ressource qu'il eût, et cela parce qu'il ne faisait pas des vers ministériels. Mais Thomson , soit
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fierté , soit abattement causé par la mort de son digne patron , soit insouciance, ne voulut pas faire une démarche pour conserver sa place. En vain ses amis l'en pressèrent, en vain lord Hardwicke attendit longtemps avant de le remplacer, rien ne put le décider, et il retomba ainsi dans le dénuement.
Cela le fit travailler un peu davantage. Il ne perdit ni son courage, ni la douce égalité de son caractère. Son libraire , ceux de ses amis qui étaient riches, le tiraient d'embarras, répondaient pour lui, et il ne se trouvait pas malheureux. Une fois entre autres, l'acteur Quin vint à son secours, et lui prêta la somme nécessaire pour ne pas être arrêté pour dette.
En 1738, il donna au théâtre la tragédie d'^/^g^rtmemnon. Elle eut peu de succès et fut plutôt endurée qu'applaudie. Pope était venu à la première représentation pour protéger, de sa présence, la tragédie d'un homme pour lequel il professait beaucoup d'admiration^ il reçut un grand accueil du public, mais cela ne procura point d'apj)laadissemens à la pièce. L'auteur était à la galerie , animant les acteurs du geste et de la voix, et se faisant si fort remarquer, que ses amis furent obligés de lui conseiller plus de calme. Il sortit de là harassé et tellement en désordre, qu'il fut obligé daller réparer le désordre de sa toilette avant d'aller au souper où on l'attendait.
Les tragédies mythologiques n'ont jamais été beaucoup dn goût des Anglais-, d'ailleurs le sujet d'./ijrf-
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meinnon est peut-être un de ceux qui s'aecommodent le plus dillicilement à notre scène moderne. Ce meurtre du mari parla femme, sans autre motif que J'adultère, semble avoir besoin de toute la barbarie du théâtre primitif. Il faut que ce soit le rude et simple accomplissement de la destinée , plutôt que le développement de passions qui exciteraient le dégoût plus que l'intérêt. Il y a toujours dans nos tragédies empruntées an théâtre grec une sorte de contradiction. Pour nous accommoder à nos idées , pour être nous-mêmes , il est presque indispensable de rendre à l'iiomme son libre arbitre , d'établir le combat entre ses devoirs et ses passions , de montrer la transition du bien au mal -, alors les événemens du drame , au milieu de ces nuances de sentimens, de ces agitations de la conscience, présentent un aspect plus cruel, ])lus immoral, plus indécent , que lorsque l'homme est l'instrument du destin. Ainsi Eschyle, dans sa rudesse, est assurément le poète qui a traité avec le plus de pudeur la mort d'Agamemnon. L'hypocrisie continue de Clytemnestre, que le chœur dénonce d'une manière terrible mais obscure ^ l'absence d'Égysthe , qui ne paraît qu'à la fin , écartentdu théâtre l'ignoble spectacle de leurs amours. M. Lemercier a bien senti que c'était la diliiculté du sujet, et a mis tout son esprit et son talent à masquer cette rebutante familiarité entre la reine et son séducteur. Au contraire, Thomson a été entraîné, par son penchant habituel, à faire de Clytemnestre la femme la plus repentante, la plus agitée, la plus entraînée par sa faiblesse : de sorte qu'un si horrible crime et des
sentimenssi délicats ollrent un contraste très-choquaiU : les passions sont de notre temps, (juand les actions appartiennent aux temps féroces de l'idolâtrie.
Cette tragédie n'aurait été pour Thomson qu'une faible et passagère ressource. Il trouva un meilleur secours dans les bontés du prince de Galles. Par un penchant assez naturel ou une politique assez bien entendue, cet héritier présomptif de la couronne s'était déclaré l'ami des hommes de roi)position et recherchait la popularité. Lord Littleton , dont surtout il écoutait les conseils, et qui avait fait de lui le patron des gens d'esprit, lui présenta Thomson. Le poète, dans son habituelle incurie, n'avait sollicité ni la f:iveur du prince , ni la protection de lord Littleton • il répondit gaîment , lorsqu'il fut interrogé sur sa -situation, qu'elle était en effet plus poétique (|ue par le passé. Le prince l'accueillit avec une extrême bienveillance, et lui assigna une pension de cent livres sterling par an.
La protection du prince de Galles était un motif de plus pour être dans la disgrâce du ministère, qui ne s'intimidait nullement devant cet auguste opposant , et employait même contre lui l'action de l'autorité royale. Thomson venait de faire une nouvelle tragédie^ il la présenta au théâtre. Il y avait peu de temps qu'un bill avait statué (pi'aucune pièce ne pourrait être représentée sans licence de l'autorité ; car, en Angleterre , |->our fpi'nno chose no s(^it ]ias permise,
il faut qu'une loi formelle Tait défendue. Le premier exemple d'inlerdiclion s'appliqua à la tragédie de Gustave Vasa de M. Brook , que le public dédommagea par une abondante souscription. La seconde pièce de théâtre interdite fut Edouard et Eléonore, de Thomson. Les biographes, et même Johnson, assurent qu'on ne peut trouver dans cette tragédie aucun motif d'en proscrire la représentation. On voit bien que les mœurs anglaises ne sont pas faites à la censure. En France, où nous avons eu une longue habitude de ce genre de précautions, nous ne nous étonnerions pas que la police dramatique s'offensât d'allusions aussi directes et aussi visibles. Nous étions accoutumés à laisser les ministres traiter les attaques contre leur administration comme des atteintes au bon ordre et à l'intérêt de l'État. Ainsi , dès la première scène , nous voyons tout de suite que la tragédie à' Edouard et Eléonore n'était pas jouable.
La scène est en Syrie, à la croisade. L'armée anglaise , commandée par Edouard , prince royal et héritier de la couronne, a été abandonnée par les autres armées européennes. On délibère sur le parti qu'on doit prendre. Le comte de Gloster s'exprime en ces termes :
« Vous savez, monseigneur, que je n'ai jamais été « l'ami de cette croisade. Mon opinion n'a point « changé ; elle est ]irononcée plus fortement encore « pour la paix. Je n'insisterai pas sur l'abandon où
« nous laissent les autres puissances de l'Europe , mais « je parlerai de l'clat de notre malheureuse patrie. •' Conteinple-la, Edouard, avec un regard filial, et « dis-moi si c'est le moment de la jeter dans de telles « aventures-, conlemplc-ln , ébranlée par de profondes « commotions , malgré l'apparence trompeuse et suce perficielle du repos. Contemple-la, saignante encore (i de la guerre civile, épuisée , affaissée, pressurée par « des impositions illégales, en proie aux fraudes des « prêtres , des imposteurs d'Italie et de cette insa- « tiable cour de Rome. En outre , qui sait de quels « mauvais conseillers le trône peut être entouré ? Dans « un temps désordonné tel ([ue le nôtre, où toutin- « cline vers une liberté déréglée , un pas fait vers le « pouvoir arbitraire, un nouvel et audacieux attentat, « peut-être môme la plus légère infraction à nos cliar- « tes, pourrait élever une tempête parmi cette nation « encore toute troublée. Revenez, mon prince; vous u avez une fois sauvé votre père de ses ennemis, sauce vez-le de ses ministres. »
Plus loin, Gloster engage le prince à préserver la faiblesse du roi, son vieux père, des pièges où l'entraînent de vils et funestes flatteurs. U lui prescrit la noble tâche de fonder sur de solides bases une liberté' bien réglée , et de donner ainsi à l'Angleterre le repos , le bonheur et la gloire. « Un fils n'a-t-il pas plus de « droits, dit-il , à être admis dans le cœur et dans les « conseils de son père, (jne ceux qui, étrangers à ses « intérêts, trafiejuont de S(>n lionneur? »
On voit que les allusions étaient manifestes , et que , selon nne plaisanterie niinislérielle qui tut alors répétée , Tanteur avait pris une liberté qui n'était pas de saison. Aussi les censeurs n'hésitèrent pointa défendre la pièce-, elle leur parut même si coupai)le, que, peu après, une tragédie (r^/'m////«^leur ayant été présentée, ils la refusèrent sans la lire, parce qu'ils crurent y reconnaître l'écriture de Thomson. La méprise était plaisante ; ce nouvel ouvrage était de M. Paterson , ami de Thomson, qui, en effet, avait fait pour lui la copie d'Edouard et Eléonore que les censeurs avaient eue sous les yeux.
Le public n'approuva point toutes ces interdictions, qui lui parurent faites dans l'intérêt personnel de sir Robert Walpole , et qui retardèrent peu sa chute. Une souscription fut ouverte pour réparer le tort que la censure avait fait à Thomson , en interdisant la représentation de sa tragédie.
Du reste elle n'est pas , ce nous semble , une production très-distinguée , et fut bientôt oubliée. C'est le sujet d'Alceste , accommodé aux mœurs modernes. Le prince Edouard est frappé, par un assassin, d'un poignard empoisonné. Une captive musulmane apprend à FJéonore f(ue l'unique moyen de sauver son époux, c'est de sucer la plaie. Le prix de cette action généreuse sera unemort certaine. Eléonore n'hésite point; le prince , comme on le peut croire , repousse un tel dévouement. Pendant qu'il sommeille, Eléonore accom-
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|)liL sou noble dessein, i'-llc va mourir. Elle a fait de louchans adieux à la vie et à son ëpoux , lorsqu'un derviche se présente : c'est le sultan Sclim- sous ce travestissement, il vient justifier son honneur compromis par l'assassin , qui s'est servi de son nom pour s'introduire auprès du prince; il aj)porle un puissant antidote, et rend Éléonore à Edouard, comme Hercule rend Alceste à Adniète.
La conduite de ce drame montre combien le génie de Thomson était peu dramatique, combien son imaginalion était étrangère aux combinaisons théâtrales. Aucune ne lui vient à la pensée. Chaque scène n'est qu'un prétexte pour de beaux vers et pour Tetrusion de sentimens nobles, qui même gardent toujours la teinte propre à l'auteur. Il s'est parliculièrement complu dans cette tragédie à n'exprimer que des pensées et des impressions morales et élevées. Tous les personnages rivalisent d'honneur, de vertu, d'humanité, de bonne philosophie , de tolérance religieuse. A cet égard , le sultan n'a rien à envier au prince anglais -, la captive Daraxa , dont il est aimé , est aussi pure et aussi tendre qu'Eléonore. Mais l'action traîne, rien n'est vif ni imprévu. L'effet général est monotone; c'est, en un mot, une héroïde flialoguée bien jilnlol (ju'une tragédie.
Ce lui à la même époque, en 17 |o» MA^ '^ '''^' ^^ ^^' ci été avec Ma lie t , une de ces ]iièces à musique et à spectacle que les Anglais nomment masques ; elle avait pour sujet j^ljrcd , et fui (^onqios:('o pour une fête que !«•
SUR THOIWSON. 32n
prince de Galles donnait dans sa maison de campagne de Clifden.
Enfin, en 1745, \)^\'u\. Taiicrède et Sigisinonde , la seule de ses tragédies qui se soit conservée au thëatre. Il trouva , dans une des nouvelles de Gil Blas, un sujet dramatique dëjà, pour ainsi dire, tout arrangé pourla scène. Le Sage, accoutumé à l'effet théâtral, avait, dans son récit , indiqué la progression accélérée de l'action et les scènes successives qui conduisent au dénouement. Le cadre étant tracé, il fallait seulement le remplir -, les situations étaient données , Thomson n'avait qu'à les développer par le dialogue. C'est ce qu'il fit , sans y mettre même un tour assez vif et assez rapide. Comme la pièce ne pouvait perdre son caractère romanesque; comme les événemenss'y trouvaient plus pressés encore , par le besoin de les resserrer fictivement dans les règles des unités-, comme les scènes résultaient presque toujours d'une situation subite et imprévue, le langage aurait dû être plus riche en mouvemens qu'en pensées , et les sentimens plus véhémens que développés. Tel n'était point le caractère du lalent de Thomson. Son style contraste souvent avec la rapidité de l'action. La pièce eut même besoin de subir de grands retranchemens pour être représentée. Lorsque, peu d'années après, Saurin l'imita sous le nom de Blanche et Guiscanl et la transporta avec succès sur le théâtre français, il ne tomba point dans le même inconvénient. Sous ce rapport, les deux tragédies sont d'autant plus curieuses à comparer, ((ue la
32i MÉi.ANGES IJTTÉRAIHES.
maiclie de raction et le système dramatique y sont presque pareils ; Ton en juge d'autant mieux la différence des deux auteurs et la diversité du goût des deux nations. Dans Tliomson, les caractères sont mieux dessinés et se font mieux connaître. Les circonstances au milieu desquelles se passe le drame sont aussi plus déterminées : l'état de la Sicile , ses discordes , le spectacle de sa politique intérieure , ont pris place dans l'imagination de l'auteur, comme sans doute aussi dans riiabitude des spectateurs anglais. Dans Saurin, tout marche plus vite 5 le besoin de donner à la situation dramatique une unité resserrée et rapide manifeste le goût du public français, qui n'exige point qu'on appelle son attention sur tout ce qui n'est pas la situation elle-même et les passions qu'elle excite.
Ainsi Thomson, faisant une tragédie sur le modèle classique français, et Saurin la Iraduisajit, laissent encore démêler la différente origine des deux arts dramatiques, et témoignent que la nature humaine n'est pas envisagée sous le même aspect par les deux littératures. Chacune de ces manières de procéder entraîne avec elle ses avantages et ses inconvéniens.
La tragédie française manque d'étoffe ; tout y est rapidement entassé. C'est une pièce d'intrigue , où il n'y a que l'intrigue , et les scènes qu'elle amène. Les personnages ne sont là que pour donner corps à la situation ^ au lieu de leur imposer des noms propres , ce pourrait être le père, l'am-uit , le rival et la ))rin-
SDR THOMSON. 32/.
fesse , sans qu il y eût à songer au pays où ils sont , Mil temps où ils vivent. Mais aussi on y trouve des traits rapides de sentiment , des vers pleins d'une émotion passionnée, et une sorte d'entraînement qui disparaît sous les détails et les longs discours de la pièce anglaise. Il est vrai que Thomson, voulant à la fois ])lacer son sujet sur une scène réelle et historique, et se renfermer dans la forme étroite de nos tragédies , s'imposait une tache ditUcile : il perdait ainsi tous les avantages qu'oÊFrent les dimensions plus larges et plus libres du théâtre anglais.
On doit aussi remarcpier que le langage de Thomson a quelque chose de plus naturel et de plus familier. L'alexandrin de l'auteur français est sans cesse pompeux et tendu: les mouvemens passionnés parviennent seuls à triompher de cette contrainte emphali(jue.
Le succès de Tancrède et Si^^ismonde fut conqilet. Oarrick et mistriss Cihber contribuèrent à y attirer la foule ; comme bientôt après Le Kain et mademoiselle (Uairon firent la fortune de filanche et Guiscard.
Vers le même temps , la situation de Thomson était devenue beaucoup meilleure. Son ami lord Lillleton était alors au ministère , et lui avait donné femi^loi d'inspecteur des îles Leevvard. Thomson en avait délégué Jes fonctions à M. Paterson , se réservant un revenu (fenviron trois cents guinées. Pour la second»*
fois, l'ami sincère de la liberté se trouvait investi d'une sinécure 5 car ainsi va le monde. Du moins ne l'avait-il acceptée que de ses amis.
Le dernier ouvrage (|u'il publia lut le Château de rindolence. C'était d'abord une plaisanterie sur son propre caractère et sur la vie qu'il menait avec quelques amis aussi insoucians que lui. Peu à peu il en fit x\i\ poème en deux chants. Il est écrit en stances pareilles dans la forme et dans le ton à la stance italienne imitée par Spencer. Ce rhytlime , qui conviendrait mal à la haute poésie, prend facilement une couleur gracieuse, naïve, ou même railleuse, comme, chez nous , le mètre de dix syllabes. Le poème de Thomson a cependant une monotonie qui tient au sujet et qui est presque toujours inséparable derallégorie, Jolnison trouve que le début du jiremier chant est remarquable par une grande richesse d'imagination.
En 174^ , il travaillait à une tragédie de Corio/an, et allait bientôt la donner au théâtre, lorsqu'il fut enlevé tout-à-coup à sa gloire et à ses amis.
Il avait riiabitude de faire de longues promenades à pied dans les environs de Londres ; souvent il passait ainsi la journée avec (piehjue ami , tout en causant; s'arrétanl en chemin pour (h'ner et se reposer. Un jour d'été, après avoir beaucoup marché, il prit vers le soir un petil bahMu poiii se faire conduire à Kevv ; il avait chaud ; le fioid le saisit , et bienlôl après une
iièvre violente se déclara ^ de prompts secours Je tirèrent de dani,'er; mais il demeuia faible et souffrant. Une nouvelle im|)rudence amena une rechute; il s'exposa à l'air frais du soir 5 la fièvre se manifesta avec de plus graves sym]itômes ; ses amis eurent à peine le temps d'arriver ]nès de lui le lendemain , pour être témoins des derniers momens de son agonie. 11 mourut le ?^7 août 1748-
Lord Littieton fut son exécuteur testamentaire , et s'occupa, par-delà la mort, de la renommée et de la fortune de son ami. Par ses soins, la tragédie de Coriolan fut mise au théâtre ; lui-même en écrivit le prologue, et ce sont peut-être les plus beaux vers qu'il ait faits : ils sont remplis du sentiment le plus vrai et le plus touchant. Ce qui rendit plus attendrissant encore cet hommage rendu à Thomson , c'est que le prologue fut récité par Quin, son ami. Il ne put résister à son émotion , et , cessant d'être acteur, il s'interrompit en fondant en larmes. Son impression se répandit dans toute la salle , et jamais la mémoire dun poète ne fut honorée de regrets si tendres et si véritables.
Le produit des représentations de Coriolaii et le prix du manuscrit furent envoyés par lord Littieton aux sœurs de Thomson , qu'il avait toujours aimées , et que son insouciance et sa détresse l'avaient souvent empêché de secourir comme il l'aurait voulu.
'J'homson fut enseveli sous une simple pierre, et sans aucune ins(ri|Hion, dans l'église de Richmond. Depuis, un monument a ëté élevë à sa mémoire dans l'abbaye de Westminster.
Il était de moyenne taille , et d'un embonpoint peu poétique 5 sa physionomie, habituellement inanimée, était assez commune, et ne devenait expressive que dans la conversation familière. Une société nombreuse et réti(piette des salons le gênaient, l'ennuyaient et le rendaient silencieux. Il aimait à être à son aise avec ses nmis, en bon vivant et en toute liberté de conversation. Ceux qui vivaient avec lui dans cette intimité l'aimaient tendrement. Bienveillant pour les autres , indulgent à lui-même , plein de sentimens nobles et désintéressés, mais se laissant aller à sespenchans, sa conduite , bien (ju'elle eût une apparence assez vulgaire, n'avait cependant rien de conlradictoire avec l'inspiration de son talent. Son imagination liabitait une sphère élevée, et sa vie s'écoulait dans un abandon épicurien. Il ne savait contraindre en rien sa bonne nature, pas même pour se préserver ou se retirer de la misère. Il parlait souvent du i)rojet qu'il avait de se peindre dans un conte oriental , qu'il aurait intitulé : t Homme qui aime la pauvreté.
Aussi les gens cpii ne connaissaient Tliomsoii quepar ses poésies se faisaient île lui une idée toute difiérente de la réalité. Savage , ipii avait été son ami .
rapportait qu'un jour une femme, voulant jui^er l'auteur des Saisons d'après ses ouvrages, disait qu'il devait être assurément un amant tendre, un homme austère, et un grand nageur. C'était un beau morceau du chaut de /'ÏÙé (jui lui donnait sans doute cette dernière idée. Elle fut bien surprise, lorsqu'on lui raconta que Thomson ne s'était jamais refusé une des jouissances qui avaient pu se trouver sur sa route-, qu'il n'avait connu que le physique de l'amour, et que peut-être ne s'était-il jamais baigné dans l'eau courante.
Cette différence de l'auteur avec ses ouvrages n'accuse point un manque de sincérité. C'était du fond de l'âme qu'il aimait la vertu , lalilicrté , la patrie ; c'était du fond de l'ame qu'il adorait Dieu dans ses œuvres et dans le sentiment moral. Sa bienveillance était vraie et complète. Jamais il n'avait offensé personne ni dans ses vers , ni dans ses paroles. Rien d'hostile ni d'amer n'était jamais sorti de sa plume. Sans doute il eût mieux valu qu'il vécût d'une vie plus grave , et qu'il s'imj)osi'it des devoirs plus sévères. S'il eût été ainsi fait , il aurait probablement suivi sa première vocation ; sa vie et ses discours auraient édifié , pendant beaucoup d'années, des paroissiens de campagne. Mais le poète vit dans la rêverie, le vrai est pour lui dans l'imagination plus que dans la réalité ; et c'est encore nu bel éloge que celui (pii fut donné à Thomson par lord Littleton dans le prologue de Coriolan.
« Vous ne l'avez jamais entendu enseij^ncr (|ue les « nobles lois de la vertu la plus pure. Sa chaste muse u n'employa jamais la céleste lyre qu'à inspirer les « plus sublimes passions. En mourant , il n'a point à « effacer une seule ligne immorale , une seule pensée « impure. »
MADEMOISELLE AISSÉ.
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