‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 29 sur 36 · MADEMOISELLE AÏSSÉ · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE AÏSSÉ

M. DCCCV

M. de Ferriol , ambassadeur de Franee à CoiisLantinople, acheta d'un marchand d'esclaves , en 1698, une petite fdle âgëe d'environ quatre ans ; elle avait été enlevée, avec beaucoup d'autres enfans , dans une ville de Circassie que les Turcs avaient pillée. Ses grâces enfantines lui attirèrent la préférence de l'ambassadeur, et la lui firent choisir parmi ses compagnes d'infortune. Le marchand, peut-être pour accroître l'intérêt qu'elle inspirait et obtenir de M. de Ferriol un prix plus considérable , assura ([u'elle avait été trouvée dans un palais, et (ju'elle était fille d'un prince circassien.

L'ambassadeur, touché de coinmiséralion, acheta i,5oo livres la petite Aïssé. Il n était pas marié , et plus il prenait d'intérêt à la jeune orpheline, moins il pensait à la faire élever dans sa maison. 11 confia mademoiselle Aïssé à 5a belle-sœur, madame de Ferriol, sœur de madame de Tencin. L'éducation de la jeune fille fut trèssoignée; elle acquit des talens agréables et de l'instruction. M. d'Argental et M. de Pont-de-Veyle, fils de madame de Ferriol , ([ui tous deux eurent , dès leur jeune âge, le goût des plaisirs de l'esprit, se lièrent d'une tendre amitié avec la pupille deleurmère. L'habitude de vivre dans cet intérieur eut sans doute les plus heureux efïets sur son esprit. Elle eut le bonheur plus grand encore , au milieu de cette immoralité qui accompagna les dernières années de Louis XIV et la régence de Louis XV, de conserver un cœur honnête et une Ame délicate et sensible, qui devaient la rendre plus estimable et plus malheureuse dans la situation dépendante et presque subalterne où le sort l'avait placée.

Son dégoût pour les vices qui l'entouraient fut bientôt mis à de rudes épreuves. Au sortir de l'enfance , elle entra dans la maison de M. de Ferriol. C'était un vieux libertin (pii , après s'être livré dans sa jeunesse à tous ses goûts, avait fortifié ses habitudes de dépravation par un long séjour en Tiu(|uie, où il avait vécu lout-à-fail à la manière (hi pays. Ses désirs se ])ortèrent bientôt sur sa jeune protégée ; l'attachement qu'il avait j)Our elle ne fui pas assez fort pour les vaincre. Les

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personnes qui ont vécu avec J'un et avec l'autre ont doute long-temps qu'il eût triomphé de la vertu, et sans doute de la répugnance de mademoiselle Aïssé. L'esprit repousse cette image d'une vertueuse, belle et intéressante personne , flétrie par un vieux libertin , qui détruisait en elle le sentiment de la reconnaissance, en en exigeant un autre. Des lettres trouvées dans les papiers de M. d'Argental constatent cette circonstance pénible et humiliante de la vie de mademoiselle Aïssé.

« Quand je vous achetai, lui écrit M. de Ferriol , je « vous destinai à être ou ma fille ou ma maîtresse : « vous avez été l'une et l'autre. » Le mélange incestueux de ces deux affections , exprimées avec un pédantesque cynisme, a tout le caractère du temps.

Il est douteux que la reconnaissance de mademoiselle Aïssé pour M. de Ferriol ait survécu à la crainte et au dégoût que dut inspirer à son âme délicate un prétendu bienfaiteur qui ne lavait achetée d'un marchand d'esclaves que pour la rendre à sa première destination , après lui avoir donné une éducation qui devait lui faire regarder cet abaissement comme le plus grand des malheurs. Cependant M. de Ferriol étant tombé dangereusement malade , elle le soigna avec tout le dévouement d'une fille. II mourut , en lui laissant une rente de 4,ooo livres, et un capital assez considérable qu'il chargeait ses héritiers de lui payer.

Après sa moi L , iiuulemoiselle Aïssé rentra chez madame de Ferriol , à qui l'ambassadeur l'avait recommandée spécialement. Madame de Ferriol, quoiqu'au fond du cœur elle aimât assez son ancienne pupille, manf{ua toujours pour elle de cette délicatesse de sentiment, si nécessaire pour le bonheur de ceux qui passent leur vie ensemble , et que les supérieurs ont si peu avec leurs inférieurs. Jamais de semblables ménagemens ne sont plus nécessaires que lorsqu'ils doivent déguiser des rapports de dépendance -, cette absence d'attentions, de soins, à ne jamais blesser une âme fière et délicate, fut sentie vivement par mademoiselle Aïssé ; dans ses lettres , elle la reproche souvent à madame de Ferriol. Elle ne méconnaît point les grandes obligations qu'elle a à sa bienfaitrice, et montre pourtant comment , dans le détail de la vie , on la rendait fort malheureuse.

Elle commença par lui faire sentir ([ue les dons de son beau-frère lui paraissaient trop considérables. Mademoiselle Aïssé , trop fière pour se laisser reprociier des bienfaits , jeta au feu , devant madame de Ferriol , le billet que lui avait laissé M. de Ferriol. Un pareil désintéressement n'inspira point à madame de Ferriol plus de délicatesse ; elle ne laissa pas de profiter du sacrifice.

CepciulanI mach-moiselle Aïssé , jeune , aimable et répan(kic , avait d'assez grands succès dans le monde. An milieu de lagalanterie et de la corruption qui signa-

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lèrentla Régence et le système, elle ne céda jamais ni à la vanité , ni à l'intérêt, qui faisaient alors oublier à tant de femmes des devoirs que mademoiselle Aïssé n'avait point à remplir. Elle eut l'honneur bien extraordinaire de donner cpielque idée de la vertu et de la pudeur au régent , qui , toute sa vie , fit gloire d'en douter ^ opinion qui, chez un prince, est presque toujours fondée, puisqu'il fait disparaître les vertus d'autour de lui, dès qu'il ne les respecte pas. Ce fut chez madame de Parabère que le duc d'Orléans vit mademoiselle Aïssé , et lui fit des propositions qu'il ne s'attendait guère à voir refuser, surtout en pareil lieu. Il ne perdit point l'espoir de réussir , et chargea madame de Ferriol de ses intérêts. Madame de Ferriol accepta sans répugnance des fonctions moins honorables encore que celles que le régent destinait à mademoiselle Aïssé ^ ses efforts furent vains. Comme elle revenait sans cesse à la charge et développait à mademoiselle Aïssé tous les avantages d'une semblable conquête, mademoiselle Aïssé se jeta à ses pieds , pour la conjurer de ne plus lui en parler , assurant qu'elle se jetterait dans un couvent , si l'on continuait à la persécuter. Madame de Ferriol , qui ne cherchait qu'à obtenir du crédit et de la faveur, craignit de perdre tout moyen d'y parvenir , en se sé])arant de mademoiselle Aïssé ■• elle cessa ses exhortations.

Mademoiselle Aïssé , qui avait résisté à l'appât de la

faveur et de la fortune , ne trouva pas les mêmes forces

quand il lui fallut défendre sa vertu contre un charme

plus désintéressé. Elle vit chez madame du Déliant le

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chevalier d'Aydic ; il eoiuiit pour elle la plus vive passion 5 il se fit présenter chez madame de Ferriol , et bientôt , abandonnant presque entièrement le monde , il ne quitta plus cette maison. Le chevalier d'Aydle joignait à la plus nobh» figure et au caractère le plus aimable une âme fort tendre. Jusqu'alors son cœur n'avait point éprouve de sentimens profonds ^ il avait eu plusieurs intrigues, mais aucun attachement durable. Rioms , son oncle, l'avait présenté chez la duchesse de Berry, qui prit du goût pour lui ; cette princesse ne différait guère d'ordinaire à satisfaire ses goûts ou même ses fantaisies.

Voir à ses pieds un homme brillant et spirituel , que les femmes de la cour s'étaient disputé , que les princesses avaient honoré de leurs faveurs , et le voir animé par tni amour tendre, délicat et timide, c'était une grande séduction pour l'amour-propre et pour le coeur de mademoiselle Aïssé! Ce qui rendait le chevalier plus dangereux pour elle, c'est qu'il n'avait que des vues honorables : il voulait épouser celle ([u'il aimait , et cherchait à se faire relever îles vœux qui l'engageaient dans l'ordre de Malte. Mademoiselle Aïssé se sentit assez de vertu pour repousser un projet qui eût abaissé son amant aux yeux du monde , et qui était si opposé à toutes les habitudes sociales d'alors ; mais elle ne se trouvait ]>as assez, de force pour résister, lorsqu'il n'y allait <[ue de son propre repos et de sa réjiutation. Dans la déliance (prelle avait d'elle-même, elle eut recours à madame de Ferriol , qui comprit encore

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moins ses scrupules que la première fois et qui travailla à les détruire. Ne pouvant trouver aucun secours extérieur, voyant tous les jours le chevalier, ([u'onne lui permettait pas de fuir comme elle l'aurait voulu, elle finit par lui avouer qu'elle partageait ses sentiniens ; en s'abandonnant à lui , elle eut le bonheur d'être aimée encore davantage. Il redoubla ses instances pour l'épouser-, elle n'y voulut jamais consentir; et même , lorsqu'elle s'aperçut qu'elle allait devenir mère , l'intérêt de son enfant et la perte de sa réputation ne la rendirent pas moins inflexible.

Ce ne fut point à madame de Ferriol qu'elle confia sa situation : elle lui connaissait trop peu de discrétion et de délicatesse. Elle avoua tout à lady Bolingbroke, avec qui elle était très-liée. C'était une femme sensible et estimable. Elle était nièce de madame de Maintenon , et son premier mari avait été M. de Villette. Elle pria madame de Ferriol de lui confier , pendant quelque temps, mademoiselle Aïssé, pour la mener en Angleterre; madame de Ferriol consentit à ce voyage. Lady Bolingbroke et le chevalier d'Aydie logèrent mademoiselle Aïssé dans un quartier retiré de Paris ; elle y accoucha d'une fiile, et reçut tous les soins d'une amie tendre et d'un amant passionné. Afin de cacher sa faute, et pour reparaître plus tôt chez madame de Ferriol et dans le monde , elle ne prit pas les soins et les précautions nécessaires ; depuis lors elle fut toujours faible et souffrante.

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L'enfiinl fut conduit en Angleterre par lady Rolingbroke ; après sa première éducation , elle fut ramenée en France , et placée dans un couvent à Sens , sous le nom de miss Black , nièce de lord Bolingbroke.

C'est d'une époque un peu postérieure que sont datées les lettres de mademoiselle Aïssé ([ui ont été publiées; elles se continuent ])resque jusqu'aux derniers jours de sa vie. Elles sont atlressées à madame Calandrini, ([ui, pendant qu'elle habitait Paris, où son mari était résident de la république de Genève, s'était liée d'une tendre amitié avec mademoiselle Aïssé. Il paraît que cette dame, dont les princijies étaient plus sévères que ceux des femmes (pii entouraient sa jeune amie, contribua, par ses conseils et ses exemples, à lui doimer assez de force pour ne plus s'écartei' de ses devoirs. A l'épocjue où commença cette correspondance, mademoiselle Aïssé, quoique le chevalier d'Aydie lui fut plus cher que jamais, quoique luimême l'aimât toujours davantage, avait rendu cette passion plus pure. Ce combat continuel contre un amour qui acquérait tous les jours plus de force, le manque absolu d'espérance , le repentir de sa faiblesse, le chagrin de ne pouvoir se livrer, sans rougir, à la tendresse maternelle, donnent à ses lettres un caractère de mélancolie tout-à-fait touchant. Ce triste sentiment, aïKpiel venait peut-iltre se mêler le souvenir de fautes phis anciennes et plus humiliantes, prend plus de force à mesure que la santé de mademoiselle Aïssé

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s'all'aiblit : les consolations de la relij^ùon , retaj^e des âmes tendres et malheureuses , donnent sur la fin un caractère plus résigné et moins amer à sa douleur, et la rendent plus intéressante encore. Mademoiselle Aïssé mourut en 1733. Sa mort, qui termina une vie malheureuse, le désespoir où fut d'abord plongé le chevalier d'Aydie , la tristesse profonde où il vécut encore pendant quinze ans, donnent à ceux qui lisent leur histoire la tentation de reprocher à mademoiselle Aïssé une délicatesse scrupuleuse c[ui priva son amant et elle d'un bonheur dont ils étaient dignes de jouir.

C'est cependant ce scrupule désintéressé, ces combats contre un véritable penchant, ce sacrifice de soimême, la douleur des remords prcîférée à une conduite plus régulière, mais plus utile, ({ui élèvent mademoiselle Aïssé au-dessus du vulgaire des femmes et lui donnent tout son charme.

Le chevalier d'Aydie eut toujours pour sa fille une tendresse et des soins auxquels ses regrets donnaient plus de force encore 5 il la maria à un gentilliomme de sa province, et lui laissa sa fortune. Il existe des lettres qu il écrivit à M. de Pont-de-Veyle, relativement à ce mariage. Elles sont pleines de la -douleur la plus vive, quoique répo([ue de la mort de mademoiselle Aïssé fût déjà assez éloignée.

Les lettres de mademoiselle Aïssé à madame Calandrini, uni été recueillies et publiécîs par iiiademoi^

selle Rieu, petite-fille de madame Calandrini ; elle les avait communiquées à Voltaire, qui y avait mis quelques notes de sa main. La notice que mademoiselle Rieu a mise à la tête de son édition était déjà écrite quand le manuscrit des lettres fut montré à Voltaire ^ il atteste , dans une note placée au bas de cette notice , que le chevalier d'Aydie avait plusieurs fois offert à mademoiselle Aïssé de l'épouser. Les détails que j'ai ajoutés m'ont été racontés par M. Suard , qui avait connu les amis de mademoiselle Aïssé et du chevalier d'Aydie.

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