DES LETTRES DE MADEMOISELLE AÏSSÉ (1) A MADAME DE CALANDRINI
(de Genève).
Ma vie est assez douce. Si je vous avais à Paris , le roi ne serait pas plus lieureux que moi. Les étrennes m'afïligent uu peu; tout le monde m'en donne , et je ne puis en donnera personne. Je prends mon parti sur les gouttières de cette maison ; il y a des temps où les choses ne font pas autant d'impression. C'est suivant l'état du cœur : quand il est satisfait, on glisse facilement sur les épines qui se rencontrent toujours dans la vie ; il n'y en a point d'exempte. On radote toujours ici ; on se plaint sans cesse : il y a quelques jours qu'elle s'adressa à Fontenay , qui lui répondit très-fortement, et l'assura qu'elle ne persuaderait jamais le public , et qu'elle le révolterait contre elle-même ; qu'il était témoin que la veille j'avais été pressée extrêmement de rester à souper chez madame de Porabère avec le chevalier ; que j'avais refusé , et étais revenue à neuf heures à pied et par la
(I) Nous avons pensé que le public nous saurait gré de reproduire ici quatre lettres de mademoiselle Aissé.
{Note de iKdilcur.)
344 MÉLAJNGES LITTÉRAIRES.
pluie. Cette justification m'a affligée ; les laibous ne font que l'aigrir. J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même tendresse et les mêmes ciaintes de me perdre. Je ne mésuse point de son attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir de la faiblesse des autres ; je ne saurais me servir de cette sorte d'art : je ne connais que celui de rendre la vie si douce à ce que j'aime , qu'il ne trouve rien de préférable ; je veux le retenir à moi par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable ; je le vois si content , que toute son ambition est de passer sa vie de même. Peut-être cela nous conduira à ce que nous désirons tant : la nature de son bien est un furieux obstacle. Dieu nous regardera peut-être en pitié : j'ai des mouvemeiis quelqtiefois bien durs à combattre. Ce qu'il y a de surprenant , c'est que je les ai eus toute ma vie : je me reproche.... Hélas! que n'étiez-vous madame de Ferriol? Vous m'auriez appris à connaître la vertu. Mais passons sur cela; cependant je suis, en fait d'amour, la plus heureuse personne du monde. Matière à réflexions pour de jeunes cceurs I Pardonner, toutes mes faiblesses à l'aveu sincère que je vous en fais, et permettez que je vous parle de la petite. Elle est charmante : tout ce qui m'en revient m'empêche de me repentir de sa naissance; et je crains que la pauvre petite n'en pleure plus que moi : sa figure embellit tous les jours ; j'ai envoyé Sophie , sous prétexte d'aller voir sa tante; elle y a été quinze jours ; elle en a été enchantée ; elle est adorée de tout le couvent ; elle a de la raison , de la bonté et de la fermeté : on lui fit arracher «juatre dents, elle ne jeta aucun cri ; on l'en loua. Elle répondit: A quoi m'aurail-il servi de crier? Ne fallait-il pas les arracher? Elle dit à Sophie qu'elle était bien fâchée que je n'allasse pas cette année la voir ; qu'elle me priait bien d'y venir l'autre ; qu'elle me remerciait de toutes mes bontés ; qu'elle savait que l'on m'impor-
MADEMOISELLE AISSE. Mb
tunait souvent pour elle , et qu'elle ferait tout ce qu'elle pourrait pour bien apprendre et être sage; qu'elle ne voulait pas que je me rebutasse : elle est très-caressante. La pauvre petite sent déjà , je crois, le besoin qu'elle a de l'être. Son bon ami est au désespoir de ne pouvoir pas la voir ; il l'aime à la folie; il lui prend des envies d'aller la voir , que j'ai bien de la peine à combattre. Nous travaillons à lui faire une dot , en cas qu'elle ne voulût pas se faire religieuse : si Dieu nous prête vie , elle pourra avoir 40,000 liv. et 400 liv. de rente. Elle serait très-bien mariée en province avec cela; mais gare au pot au lait I si elle avait le malheur de nous perdre , elle serait bien à plaindre. Je la recommanderai à (Vuérgental. Le chevalier a déjà placé 2,000 écus pour elle seule. Adieu, madame; voilà une lettre assez longue pour être écrite de suite : mais je suis seule , et j'ai voulu en profiter pour causer long-temps avec vous. Je vous envoie une petite boîte d'écaillé , couleur de feu ; je n'ai pu me refuser la satisfaction d'y prendre du tabac un jour , pour que vous disiez , quand vous en prendrez dedans , qu'elle a servi à la personne qui vous aime le plus.
Je ne puis vous dire , madame , la douleur où je suis de vous avoir quittée. J'ai le cœur si gros et si serré , que j'ai cru étouffer. La crainte de vous trop attendrir m'a fait me contraindre , en me séparant de vous ; j'ai fait ce que j'ai pu , pour que vous ne vissiez pas couler mes larmes ; mais j'en ai gagné un mal de tête aiïVeux. Si je n'avais pas la certitude de vous revoir , je ne sais pas , en vérité , de quoi je serais capable : les réflexions morales m'accablent. La vie me parait si courte . pour essuyer de si grandes peines , que je ne veux plus faire de connaissances , dans la crainte do m'ex-
■iU) MELANGES LITTÉRAIRES.
poser à la peine où je suis ; mais tout cela se detiuii à mesure «|ue je le pense. Je me dis que je ne trouverai jamais d'amie ([ui mérite d'être aimée sur tous les points , comme vous ; je ne pense plus à la retraite ; mes idées là-dessus sont évanouies. Je me priverais par-là absolument de l'espérance de vous aller voir souvent ; et d'ailleurs , madame , je sens trop les conséquences de ce parti-là. Depuis que nous en avons parlé ensendile , je puis me conduire aussi bien dans le monde , et même mieux. Plus ma tâche est dillicile, plus il y a de me?rite à la remplir ; et je dois, par reconnaissance , rester auprès de madame de Ftrriol , qui a besoin de moi. Hélas! madame , je me rappelle sans cesse notre conversation dans votre cabinet ; je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis vous promettre, c'est de ne rien épargner pour que l'une des choses arrive. Mais , madame , il m'en coûtera peut-être la vie; car, pour les espérances, elles sont si éloignées, que je mourrai peut-être de vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a chargée de cent mille jolies choses pour vous; il est juste que je vous en fasse part. \oici deux articles de ses lettres.
• « Mille respects à votre amie : assurez-la qu'il y a tant de <i sympathie dans votre façon de penser et la mienne, qu'il « ne me serait pas possible de ne pas partager les sentimens <i que vous avez pour elle. »
Dans une précédente , que je reçus à Lyon
.. Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de voir et « d'embrasser mailame Calandrini. Je connais votre coïur, <i et je ne .suis pas surpris des larmes que la joie vous a fait ■< répandre. J'en ai rt'pandu aussi , ma chère ^4issé , en lisant M votre lettre , et je n'ai pas été ]dus touché de la peinture .1 que vous faites de vos transports, que de l'empressement M avec lequel madame Calandrini vous a reçue. Dites-lui « bien . je vous prie , ([ue j'ai nuf extrême reconnaissance