‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 31 sur 36 · MADEMOISELLE AISSE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE AISSE

■< des marques de son souvenir : le goût que l'on a pour la » vertu doit être la mesure du respect que l'on a pour elle. « Je la crois trop juste , et je lui crois trop de sentimens, pour << condamner l'amitir cjue vous avezpour moi. Si vouspou- « viez lui peindre rattachement que j'ai pour vous, ma « chère SUvie! Dites— lui bien qu'jl n'y a jamais eu , et « qu'il n'y aura jamais un moment de ma vie où je cesse de « vous aimer. Demeurez à Genève tout le temps que vous « pourrez ; je regrette moins votre absence. J'imagine que " votre santé y est en sûreté. Je suis en peine des fatigues du « retour. Conservez-vous , ma chère Aïssé. Aijnez-inoi : c'est « là le véritable fondement du bonheur de ma vie, »

Voilà , madame, bien des choses qui blessent ma modestie ; mais aussi je serai plus excusable à combattre si lentement. Hélas I que l'on est heureuse , quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles faiblesses; car, enfin, il enfant infiniment pour résister à quelqu'un que l'on trouve aimable , et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir résister. Couper au vif une passion violente , une amitié la plus tendre et la mieux fondée ! Joignez à tout cela de la reconnaissance ; c'est effroyable ! La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse des efforts : je les ferai ; mais je doute de m'en tirer avec honneur , ou la vie sauve. Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée. Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise? pour- (juoi n'est-elle pas innocente? .

Mandez-moi au plus tôt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse mille fois, et de tout mon cœur. Beaucoup d'amitiés à me.sdames vos filles. Je les embrasse toutes ; souvenez-vous de votre Aïssé , et soyez persuadée de tout son attachement , et de tout son respect pour vous ; il est extrême.

.l'ai reçu cet après-midi votre lettre, madame, qui m'a donné un vrai plaisir : ma santé est toujours de même ; et la saison est très-peu propre pour attendre des succès des remèdes. Vous me demandez si je suis changée : je le suis très-fort : mes yeux sont d'un gris brun jaune , le tour de ma bouche maigri et marqué , pâle et abattue. Pour le corps, je n'ai plus que la peau et les os ; si je mettais du rouge , cela me ranimerait. La physionomie est moins changée qu'elle ne devrait être ; mes lèvres ne sont pas pâles : en un mot , c'est une vilaine chose qu'un corps maigre. A l'égard de mon âme, j'espère que , dimanche prochain , elle sera délivrée de toutes ses impuretés. Je m'accuserai de toutes mes fautes. J'ai eu une scène bien touchante hier. Je vous envoie une copie d'une lettre que l'on m'a rendue en réponse d'une que j'avais écrite , remplie de sentimens d'amitié , de détachement et de ma résolution. Comme on me la rendit soi-même , je ne la lus pas sur-le-champ. Nous parlâmes sur cette matière ; vous auriez fondu en larmes aussi-bien que nous; mais celte scène ne dérange point mes projets , et on ne cherche pas à les déranger. Vous serez étonnée , quand je vous dirai que mes confidentes et les instrumens de ma conversion sont mou amant , mesdames de Parabcre et du DtJJanl , et que celle dont je me cache le plus , c'est celle que je devrais regarder comme ma mère. Enfin, madame de Parabcre l'emmène ilimanche , etuiadame du DvJJant est celle qui m'a indiqué le P. Bonrceaux , dont je ne doute pas que vous n'ayez entendu parler. Il a beaucoup d'esprit, bien de la connaissance du monde et du cœur humain ; il est sage , et ne se pique point d'être un directeur à la niodi-. \ eus êtes surprise , je le vois , du (lioix de mes confidentes; elhîs sont mes gardes, et surtout madame de Parabcre , qui ne me quitte presque point ,

MADEMOISELLE AISSÉ. 349

et a pour moi une ainitiô étonnante ; elle m'accable de soins , de bontés et de présens Elle, ses gens , tout ce qu'elle possède, j'en dispose comme elle , et plus qu'elle. Elle se lenferme chez moi toute seule , et se prive de voir ses amis. I^lle me sert sans m'approuver ni me désapprouver, c'est-à-dire elle m'a écoutée avec amitié , m'a olïertson carrosse pour envoyer chercher le P. Bourceaux , et, comme je vous l'ai dit, elle emmène madame de Fcrriol , poiir que je puisse être tranquille. Madame du DeJJanl , sans savoir ma façon de penser, m'a proposé elle-même son confesseur. Je ne doute point que ce qui se passe sous leurs yeux ne jette quelque étincelle de conversion dans leur âme. Dieu le veuille! Adieu, madame ; j'ai tant de plaisir à causer avec vous, que je ne puis vous quitter. Ilélas ! il le faudra bien.

Lettre du chevalier à jn a demoiselle AissÉ.

■1 A olre lettre, ma chère Aïssé , me touche bien plus

« qu'elle ne me fâche ; elle a un air de vérité , et une odeur

» de vertu à laquelle je ne puis résister. Je ne me plains de

» rien, puisque vous me promettez de m'aimer toujours.

« J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous êtes:

« mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'esprit

'< de prosélytisme , et je trouve très-juste que chacun se

« conduise suivant les lumières de sa conscience. Soyez tran-

>< quille, soyez heureuse , ma chère Aïssé ; il ne m'importe

<i des moyens ; ils me paraîtront tous supportables , pourvu

<> qu'ils ne me chassent pas de votre cœur. Vous verrez par

« ma conduite que je mérite vos bontés. Eh ! pourquoi ne

» m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est

« la pureté de votre âme, c'est la vertu qui m'attachent à

>i vous? Je vous l'ai dit mille lois, et vous verrez que je

« ne vous trompe pas; mais est-il juste que vous attendiez

<■ que les effets vous aient prouvé ceque jedis, pour le croire?

« Ne me connaissez-vous pas assez , pour avoir en moi cette

« confiance qu'inspire toujours la vérité aux gens qui sont

<■ capables de la sentir? Soyez, dès ce moment, persuadée

« que je vous aime , ma chère A'issé , aussi tendrement qu'il

« est possible, aussi purement que vous pouvez le désirer;

« croyez surtout que je suis plus éloigné que vous-même ,

«« de prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne

« doit rien manquer à mon bonheur , tant que vous me

« ]jermettrez de vous voir , et de me flatter que vous me

«» regarderez comme l'homme du monde qui vous est le plus

« attaché. Je vous verrai demain , et ce sera moi-même qui

« vous rendrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de

« vous parler , parce que je sens que je ne pourrais traiter

« avec vous la matière sans perdre contenance. Je suis en-

« core trop sensible ; mais je ne veux être que ce que vous

« voulez que je sois ; et , dans le parti que vous avez pris ,

« il suffit de vous assurer de ma soumission et de la con-

.<< stance de mon attachement, dans tous les termes où il vous

« plaira de le réduire , sans vous laisser voir des larmes que

" je ne pourrois empêcher de couler , mais que je désavoue,

« puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi

« de l'amitié. J'ose le croire, ma chère Aïssé , non-seule-

<< ment parce que je sais que vous êtes sincère , mais encore

« parce que je suis persuadé qu'il est impossible qu'un atta-

« chement aussi tendre , aussi fidèle , aussi délicat que le

« mien , ne fasse pas l'impression qu'il doit faire sur un

■ cœur comme le vôtre ».

MADEMOISELLE AISSÉ 351

Je ne puis causer long-temps avec vous aujourd'hui ; mais je vous dirai ce qui mettra le comble à vos souhaits : j'ai, Dieu merci, exécuté ce que je vous avais mandé, je suis comblée ; ma tranquillité n'est plus que trop grande ; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes ; mais je suis dans la ferme résolution de ne plus succomber , si Dieu ne me retire pas si tôt à lui. Te ne souhaite plus la vie que pour remplir mes devoirs, et me conduire d'une façon qui puisse mériter la miséricorde de ce bon père. Il y aura demain huit jours que le P. Dourceaux a reçu ma confession. La démarche que j'ai faite a donné à mon âme un calme que je n'aurais point , si j'étais restée dans mes égaremens; j'aurais, avec l'objet d'une mort présente, les remords qui m'auraient rendue bien malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel état de faiblesse, que je ne puis sortir de mon lit ; je m'enrhume à tous les momens. Mon médecin a pour moi des attentions étonnantes , il est mon ami ; je suis bien heureuse en tout : tout ce qui est autour de moi me sert avec affection : la pauvre Sophie a des soins étonnans de mon corps et de mon âme; elle m'a donné de si bons exemples , qu'elle m'a presque forcée à devenir plus sage ; elle ne in'a point prêchée : son exemple et son silence ont eu plus d'éloquence que tous les sermons du monde ; elle est affligée jusqu'au fond du cœur ; elle ne manquera jamais de rien, quand elle m'aura perdue (1). Tous mes amis l'aiment beaucoup , et eu auront soin. J'espère qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la consolation de lui

(1) Sophie, à la mort de mademoiselle Ms.sè , s'est mise dans^ un couvent.

352 MÉLANGKS LITTÉRAIRES.

laisser du pain. Je ne vous pail<; point du thevcilier ; il est au désespoir de me voir aussi mal ; jamais on n'a vu dans une passion violente , plus de délicatesse , plus de sentimens , plus de noblesse et de générosité. Je ne suis point inquiète de la pauvre petite : elle a un ami et vui protecteur qui l'aime tendrement. Adieu , ma chère madame ; je n'ai plus la force d'écrire. C'est encore pour moi une douceur infinie de penser à vous ; mais je ne puis m'occuper de cette joie , sans m'attendrir , ma chère amie. La vie que j'ai menée a été bien misérable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? Je ne pouvais être avec «noi— même ; je craignais de penser ; mes remords ne m'abandonnaient jamais depuis le momeni où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes égaremens. Pourquoi serais-je effrayée de la séparation de mon âme , puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon , et que le moment où je jouirai du bonheur sera celui où je cjuilterai ce misérable corps (1)?

(1) Cette lettre fut écrite quelques jours avant la mort de ni;ideraoiselle Aïssé.

LA DUCHESSE DE DURAS

LA DUCHESSE DE DURAS

Page 1