‹ Mélanges historiques et littéraires (volume 3)Chapitre 32 sur 36 · M. DCCC. XXIX · texte numérisé non relu

M. DCCC. XXIX

Le public n'a connu madame la clucliesse de Duras que par deux ouvrages qui ont obtenu le plus grand succès. Ofirika et Edouard ont appris à beaucoup de milliers de lecteurs quelle délicatesse de sentimens, quelle élévation d'âme, quelle connaissance et quelle pitié des souffrances du cœur formaient le caractère distinclif du talent de madame de Duras. Si elle a excellé à retracer toutes les nuances sociales , et cette hiérarchie, à la fois réelle et indéfinie, qui règuc dans le grand monde , ce n'est pas qu'elle ait voulu peindre

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des ridicules, ni iiiéiiie faire un labieau de mœurs. Dans les dilTérenccs de situation ou de rang, elle n'a semblé voir ([uc leur eflbt sur les afVections tentires. Sans amertume contre la société, elle a montré comment ses lois et ses distinctions pouvaient cruellement opprimer les plus naturelles et les plus pures émotions de rânie. Elle s'est plu à re|)résenter de telles barrières, nécessaires peut-être , ou qui du moins ne peuvent disparaître au gré de ceux qu'elles oppriment, comme une sorte de fatalité contre laquelle viennent se briser les élans du cœur.

Telle est l'idée que madame Duras a donnée d'elle par deux bien petits volumes, qui désormais ont pris place pour toujours auprès des romans de madame de La Fayette et de madame Cottin ; mais elle n'a laissé entrevoir aux lecteurs de ses livres qu'une faible portion de ce (pi'elle valait. A ses amis elle a légué de bien autres souvenirs •, c'est pour eux une triste consolation de dire (|ui ils onl perdu, et de se fiiire envier par ceux dont n'a pas été connue la noble personne qu'ils regrettent.

Les ])remières années de sa vie s'étaient écoulées au milieu de circonstances tristes et agitées. Née à Brest en 1778, elle était fdle de M. deKersaint, officier de marine. Son pèie embrassa avec chaleur les opinions libérales du commencement de la Révolution ; il était député à la Convention et conqité parmi ces girondins (pii p;iyèrent si cl)er leurs illusions et leur

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imprévoyance-, mais M. ilo Rersaiitl ne ics suivit pas jusqu'au bout: il ne vola point la mort de Louis XVI. Quand il eut, ainsi que ses amis, péri sur l'échafaud , sa veuve quitta la France et passa d'abord aux États- Unis, puis à la Martinique, avec sa fille unique, alors âgée de quinze ans ; la douleur et la maladie avaient affaibli ses facultés. iMademoiselle de Kersaint reçut ainsi la rude et forte éducation du malheur ^ elle eut, si jeune encore, la responsabilité d'elle-même. Au lieu de recevoir les soins d'une mère, de vivre sous sa tendre tutelle, c'était elle qui était condamnée à avoir jugement, prévoyance, décision; elle gouvernait ce ménage pauvre et exilé: passant ainsi d'une façon triste et sévère les riantes années ([ui suivent lenfance. Un parent établi aux colonies lui laissa une succession assez considérable; elle venait de perdre sa mère: orpheline , et ricbe pour une émigrée, elle vint en Angleterre, où , en i7ç)7, elle épousa le duc de Duras.

En 1801, elle rentra en France. Les opinions de M. de Duras le tenaient éloigné du gouvernement impérial. Madame de Duras ne se sentait non plus aucun penchant aux séductions de cette cour nouvelle; elle vivait d'une façon calme et modeste , occupée de l'éducation de ses deux filles; souvent à la campagne, entourée d'une société aimable et spirituelle, mais fort intime , car alors l'opposition se faisait à petit bruit ; la sienneavait la liberté d'esprit , la franchise de langage, l'entière sincc-ritc* d'une opposition cpii se fonde sur l'amoiu" de la justice cl non sur l'intéict blessé , sur la

dignité et non surla vanité. Rien ne semblait lui coûter dans sa situation personnelle ^ ses plaintes étaient pour la France opprimée plus que pour l'ancien régime perdu j elle voulait regretter la liberté, plutôt que les honneurs aristocratiques qui lui étaient ôtés.

La Restauration la remplit d'enthousiasme ^ nulle femme ne l'avait conçue d'une façon plus grande et plus généreuse : elle y voyait la gloire de la patrie, l'union du passé et du présent, le libre développement des esprits ^ elle parait cette révolution tant souhaitée de tous les rêves de son imagination . Aussi sa tolérance pour toutes les opinions était complète ; elle se les figurait toujours sincères et désintéressées, et leur savait gré, pour ainsi dire, de se manifester avec franchise. Elle eût volontiers pris les plus profonds dissentimens pour de simples malentendus entre gens qui , au fond , voulaient tous la même chose. Son salon, où elle se plaisait à réunir toutes les illustrations de la politique , des lettres , des sciences et des arts , où elle accueillait tous les succès , était comme une sorte de terrain neutre sur lequel elle maintenait la paix : on n'y connaissait qu'un seul parti . le parti des gens d'esprit. Ce n'était pas à ces seules jouissances de société que se bornait son caractère de concorde et de tolérance. S'aijrissait-il de rendre un bon office , de réparer une ini(juité , d'arrêter une persécution , le zèle de madame de Duras devenait actif et p;issionné. C'était un l)csoin de son cœur; c'était aussi une sorte d'amour-propre pour la Restauration : ollc n'eut pas voulu lui laisser encourir

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le reproche d'avoir méconnu un droit ou fait verser une larme. > • . ■

Quand on a peint un tel caractère , il est bien évident que ces écrits où l'on a trouvé du charme , que ce commerce du monde, ces relations aimables avec les indifférens , avec les amis d'un jour , ne furent pas la plus grande allaire de la vie. L'âme ne trouve pas un mobile si actif" dans les intérêts secondaires : les afTections seules , la faculté de sentir vivement , peuvent lui donner ce vol élevé. Les sentimens de madame de Duras avaient quelque chose de passionné , de dévoué et de durable. Son esprit tendait sans cesse vers ce qui est placé dans les hautes régions ; son caractère était généreux : jamais de malveillance contre personne; un goût vif pour tout ce qui était distingué et animé , pour tout ce qui remuait les idées ou faisait battre le cœur 5 l'émulation pour le bien ; la répugnance à croire le mal. Ce qu'elle avait d'inquiet , d'agité , d'orageux , animait et agrandissait son esprit , sans la rendre moins bienveillante et moins sympathique. Elle pouvait aimer le succès , elle aimait mieux encore l'affection : aussi en était-elle environnée.

Pendant les tristes années où l'on voyait sa santé se détruire successivement, elle fut contrainte à vivre plus solitaire , à se priver des amitiés de salon , de cette société animée dont elle était le centre : des sentimens ))lus intimes furent sa consolation au milieu des souffrances cruelles qui la dévoraient. Sa fille, madame la duchesse de Rauzan , lui a prodigué les soins les

plus touclians ; ne l'a jamais quittée ; l'a suivie dans la solitude, dans les voyages-, a adouci ses derniers moniens par la pieté fdiale la plus tendre. Au mois de janvier 1 829 , elle était à Nice -, elle avait aussi auprès d'elle sa fdle aînée , madame de La Rochejaquelein. Elle supporta la plus douloureuse agonie avec une résignation forte et pieuse , dans la plénitude de sa raison. De longues souffrances l'avaient affaiblie sans l'abattre , et elle sentit cette consolation qu'éprouvent les mourans de se voir entourés jusqu'au dernier instant des plus chers objets de leur affection.

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