PAR M. VITET, ET DES DRAMES HISTORIQUES
M. DCCC. XXIX
Le spirituel auteur des Barricades vient de terminer par la Mort de Henri JII les études historiques qu'il avait entreprises sur ce règne. Le troisième drame est digne des deux premiers-, il mérite et il obtiendra le même succès.
Dans la préface de son premier volume , M. Vitet rappelle que le président Hénault avait tenté un essai de ce genrcï , et composé des scènes historiques peu connues aujourd'hui. Le président Hénault était aussi allé chercher son sujet dans ce xvi' siècle, si fécond en grands et nouveaux événemens , dans cette époque de révolutions où la chrétienté prit un aspect renouvelé.
Son drame se nomme F'rançoi s II ; nous y voyons, comme clans les pièces de M. \ itet , les derniers Valois , Catherine de Mëdicis , les Guises , la Réforme , les guerres de religion. Mais l'auteur de \ Abrégé chronologique est loin d'avoir l'intelligence des caractères , des opinions , de l'esprit de faction , au même degré que notre contemporain. Il se montre historien sensé, plus clairvoyant et plus libre d'esprit que les Daniel ou les Garnier ; toutefois ses personnages, loin d'être aussi animés que l'exigerait le drame , ne sont pas même assez vivans pour un récit. Ils n'ont ni le mouvement des passions, ni la verve du dialogue; tous parlent un même langage glacé. Malgré son admiration pourShakspeare et sa bonne volonté de l'imiter, le chronologiste n'a pas su trouver la moindre flexibilité de manière et de ton. Sans être pompeuse , sa prose a quelque chose de froid et d'empesé 5 nuUe familiarité , nulle variété ; aucun personnage populaire, aucune représentation de l'état des esprits , des opinions des divers partis, des habitudes des diverses classes ; de grands personnages s'entretenant avec une dignité assez fine , mais étrangers à la vérité individuelle, comme les héros d'une tragédie médiocre, et s'appelant même seigneur les uns les autres.
Tel est le drame historique du président Hénault ^ telles ne sont pas les scènes historiques de M. Vitet. C'est bien le moins que pour avoir vécu au milieu d'un temps si bouleversé , pour avoir vu de leurs yeux crouler des trônes , dresser des échafauds , conquérir le monde , périr les libertés , s'agiter des factions , pour avoir assisté à la lutte non encore terminée du passé
contre l'avenir, les enfans de Ja Révolution comprennent mieux que Hénault , fameux par ses soupers , tout ce qui agite les peuples, tout ce qui rend la politique vivante et passionnée. En outre , le moment actuel se distingue surtout par la liberté de jugement. Le respect ne place plus de barrières devant nulle chose. Auparavant les rois conservaient même dans leurs tombeaux quelque chose de la majesté qui les avait environnés durant la vie; leur mémoire n'était touchée qu'avec ménagement , avec un reste d'étiquette. Maintenant ce n'est plus cela : les grands de la terre ont été trop vus et maniés; ils ont vécu de plain-pied avec tout le monde. Tantôt on les a aperçus naître soudainement du milieu de la foule ; tantôt il leur a fallu vivre avec elle; ils ont appris qu'ils étaient hommes , et euxmêmes ont perdu ce sentiment intime du droit divin qu'ils ont eu long-temps de si bonne foi. A plus forte raison, le public s'est départi de ce qu'il y avait de superstitieux dans l'obéissance et le respect.
Le scepticisme et l'indépendance ne s'arrêtent pas là. Ce n'est pas seulement les grandeurs oUlcielles qui sont soumises à examen et à révision. Les hautes renommées ne sont pas plus à l'abri que les hautes positions. On se plaît à chercher si , sur le théâtre de la gloire, il n'y a pas eu de même quelque usurpation , quelque injustice de la fortune-, si l'homme célèbre a mérité sa place dans l'histoire , si la postérité n'est pas un peu dupe. L'admiration n'est pas beaucoup plus de mise que le respect.
Cette disposition n'est pas aussi anti-poétique qu'on ])ourrait le supposer nu premier aperçu. Bien qu'elle
ait concouru avec une complète décadence de l'art dramatique, elle n'est pas , ce nous semble, incompatible avec lui. Seulement il faudrait que le drame remplît d'autres conditions , et le public lui demande un nouveau genre d'intérêt. On reproche souvent à plusieurs de nos historiens leur système de fatalité historique 5 ils font , dit-on , de l'homme un instrument nécessaire de la force des choses-, ils appellent chaque événement l'accomplissement d'une idée , ou la conséquence d'un principe ^ ils démontrent que ce qui a été a dû être -, ils se font prophètes infaillibles du passé. Hé bien! cette fatalité ne pourrait-elle pas être le mobile du drame, tout comme le fut, pour les Grecs, une autre fatalité ? La représentation d'un grand événement historique laisserait continuellement entrevoir son dénouement inévitable, forcé, écrit dans les lois générales de l'humanité , dans la progression historique des circonstances. Les détails se trouveraient ainsi rapprochés par le lien d'une unité complète et attachante. C'est sur l'accomplissement d'un fait nécessaire que porterait l'intérêt. Le spectateur, associé pour ainsi dire aux volontés universelles de la Providence , verrait les personnages, libres dans leurs desseins, en proie à leurs passions, responsables de leurs actions, s'agitant sur la scène du monde , et travaillant à leur insu à l'exécution du plan général. Tous y contribueraient pour leur part. Les vertus des uns comme les vices des autres, la prudence comme l'emportement, l'ardeur vers l'avenir comme la résistance appuyée sur le passé, toul tendrait vers le même but avec des motifs diflFérens. Ou démêlerait ainsi les ressorts divers de cette fatalité qui ,
sans peser sur la vie et la volonté des individus , gouverne la vie des peuples et la marclie de l'esprit humain. Cependant toutes les émotions sympathiques, qui sont proprement le caractère du drame, n'en continueraient pas moins à l'animer. Si la fatalité antique , symbole de la faiblesse humaine , des misères de la volonté et de la puissance des passions , nous a laissé tout notre intérêt pour Œdipe qui n'est point maître de son sort , et pour qui le crime et la vertu ne sont que des aventures fortuites; combien , à plus forte raison, suivrions-nous d'un regard curieux la créature humaine, semblable à nous par l'activité, par le bonheur jOU le malheur, lorsque, instrument ignorant de la force des choses , elle nous rappellerait à la fois et notre faiblesse et la vaste destinée dont nous faisons partie! Émus par ce que le drame aurait d'individuel et d'humain , notre émotion serait rendue solennelle et poétique par la grandeur de Tensenible et du but.
Voilà le drame historique et politique que semble demander un parterre blasé. Chaque jour il tâte d'une dent dédaigneuse tous les essais de nouveautés qu'on lui présente pour réveiller son goût affadi. Mais ce n'est pas la forme qui lui importe. Que lui font les trois unités.^ Qu'a-t-il à recueillir de ces agrémens romantiques déjà si usés, cousus en guise de broderie à des tragédies conçues dans un esprit de double imitation ? Ce qu'il veut, c'est une pensée dramatique en harmonie avec le moment présent , avec la disposition des esprits , avec l'aspect sous lequel nous envisageons les choses et les hommes. Si nous nous intéressons plus à la peinture des caractères qu'à la peinture des passions,
DE LA MORT DE HENRI III. m
si nous nous plaisons à revoir sur le théâtre ce que nous avons tant vu dans la réalité , la faiblesse et la vanité des desseins de l'horaine , en relation et en contraste avec la force des circonstances générales-, si nous aimons à voir dans leur familière vérité les mœurs d'un peuple ou d'une époque 5 si nous préférons le progrès vers un but marqué au développement d'une seule situation ; une telle variation dans le goût du public entraînera sans doute quelques cliangemens nécessaires dans les formes dramatiques, dans le langage poétique.
Mais s'occuper, par avance et spécialement , ou de la forme ou du langage, c'est puérilité ^ c'est changer le costume du drame , et l'habiller à une mode nouvelle, au lieu de le changer dans son esprit et dans sa conception. Qu'on s'en fie à l'inspiration ! Elle se fait à elle-même ses formes et son langage, sans même s'en douter. Racine s'empreint et se colore de l'esprit de Tacite, malgré les vingt-quatre heures, l'étiquette du palais, etles amours romanesques de Junie. La Bible a rendu simple et familier le langage d'Athalie 5 et cela , sans projet , sans système et sans effort. Molière s'empare-t-il d'un canevas espagnol : le voilà sans unités de temps, de lieu, ni d'action, rejetant toute vraisemblance, se laissant aller au merveilleux et au fantastique, sans cesser d'-Jtre le peintre le plus profond de la nature morale. Il y a cent cinquante ans que le public admire le Festin de pierre j et aujourd'hui l'on s'en va dissertant sur le classique et le romantique, comme si le talent avait jamais besoin qu'on lui donnât licence de s'obéir à lui-même ; comme si le succès avait jamais manqué au poète , quand il est en harmonie , à la fois avec cette vérité qui est de tous II. 12
les temps, et avec cette antre vérité locale et accidentelle ([iii distingue chaque peuple et chaque époque.
Les tragédies historiques de Shakspeare, qui inspirèrent au président Hénault son drame glacial de François II, ne lui plurent apparemment que sous le rapport de la forme. Il lui sembla que c'était un cadre commode pour raconter et expliquer des faits historiques. On voit, dans sa préface, toute spirituelle qu'elle est , que c'était là à peu près son unique idée. Il distingue dans les tragédies l'intérêt d'ensemble et l'intérêt de détail : « car , dit-il , l'intérêt général ne saurait s'y trouver , par le manque d'unité d'action , et c'est là un des défauts des tragédies de Shakspeare ; à moins qu'on ne voulût appliquer cet intérêt général sur la totalité d'un règne , et regarder le règne comme un personnage qui serait heureux ou malheureux 5 de même qu'on dit le règne malheureux de Charles VI, le règne glorieux de Louis XIV. »
C'est que précisément le langage commun nous apprend ici le secret de l'art et le mérite éminent de Shakspeare. L'imagination , tout comme la réflexion , est naturellement portée à rattachertout un règne, une époque , un grand événement , à une seule pensée , qui lui donne l'unité indispensable aux œuvres de l'esprit. A travers la diversité des événemens et les actions de chac[ue personnage , on cherche une impression unique, l'accomplissement d'un fait général. Sans cela, l'intérêt de détail serait dispersé, sans progression, et bientôt fatigant et monotone.
Il faut que la pensée de l'auteur plane au-dessus de son drame, serve à le résumer en une grave conclu-
sion , ou le revoie d'une seule couleur. C'est en cela que Sliakspeare excelle. Nul poète dramatique n'a assisté plus philosophiquement à ia composition de ses propres œuvres ^ en lui l'observateur se cachait, poinainsi dire, derrière le poète. L'humanité semble avoir toujours apparu à ses yeux comme un spectacle qu'il jugeait, en même temps qu'il le reproduisait. Il y a en lui un fond de pitié ou de dédain pour la créature humaine, qui est comme le caractère de son génie.
Mais selon l'époque où l'on est placé , l'homme se présente sous un aspect différent. Chaque époque de civilisation a un cachet particulier, dont les personnages historiques portent l'empreinte, dont le peintre et le poète impriment la marque aux créatures de leur imagination. Ainsi le xvi'= siècle fut un temps d'audacieux affranchissemens -, toutefois ce n'étaientpas l'opinion universelle, les masses populaires, qui se portaient à l'émancipation : c'étaient des esprits privilégiés, des âmes fortes , des chefs indomptables, des supériorités hautaines. Le génie féodal, qui avait si long-temps fait du faible le docile instrument du fort , semblait présider encore à la révolution qui le détrônait ; c'est le temps des grands hommes, des entreprises vastes, d'une politique à la fois ardente et calculée.
Maintenant, le cours général des choses, les idées répandues parmi les peuples, les intérêts universels, la marche de la civilisation , la situation relative des diverses classes, rapetissent les individus. Nous sommes toujours portés à expliquer leur grandeur par le concours des circonstances. La volonté humaine n'est pas assez forte pour opérer par sa propre puissance^ il faut qu'elle
soit l'instrument ou le représentant de quelque chose de collectif. Nous ne savons plus concevoir ces fortes natures des vieux temps. Tout nous semble résulter d'une loi nécessaire plutôt que de l'usage d'une liberté ; l'idée d'une cause nous vient toujours à l'esprit avant l'idée d'un être. Jadis ou vit, dans les volcans et les tremblemens de terre, les convulsions desgéans ensevelis : à présent, nous voulons faire de tous les géans historiques des phénomènes naturels.
Cette philosophie , qui est au drame historique ce que le marivaudage est à la comédie , et qui substitue sans cesse les motifs extérieurs aux déterminations instinctives , est tellement propre à notre époque , que le talent même doit en subir le joug. Cette condition lui est imposée, car il est de son temps, sinon il reste sans naturel et sans action sur les autres. Ainsi , comparez le Wallenstein ou même le Guillaume Tell de Schiller avec les personnages de Shakspeare, et vous retrouverez toute la différence des deux siècles. Les héros de Schiller ont quelque chose d'incertain , et pour ainsi dire de sceptique. Ils ne croient pas facilement à la puissance de leur action; ils en examinent la moralité et les conséquences; ils se voient petits et faibles devant les circonstances qui les environnent ; ils sont pleins de scrupule et d'hésitation. Wallenstein s'irrite d'être entraîné par la force des choses à devenir rebelle et conspirateur ; Guillaume Tell éprouve de morales angoisses avant de se résoudre au meurtre de Gessler.
Le poète qui avait trouvé l'Europe toute sanglante encore et agitée des convulsions du xv' siècle, qui avait
pu entendre raconter aux vieillards de son temps la Rose blanche et la Rose rouge , Warwick, Richard III, Marguerite, Charles le Téméraire et Louis XI 5 le poète contemporain , ou a peu près, de Luther et de Calvin, de Henri VIII , de Charles-Quint, de François I", des Guises , d'Elisabeth et de Henri IV, ne devait pas , quek[ue ]i]iilosophe qu'il pût être, affaiblir l'action de la volonté et des passions. On devait retrouver en lui toute la hardiesse du xvi'' siècle 5 ses personnages devaient « marcher dans leur force et dans leur liberté, » ou bien, comme dit l'Ecriture, ponere aiiimam siiam in inanibus suis. Ils ont en effet quelque chose de ferme, de hautain, d'en dehors ^ un courage qui va au bout de leurs idées et de leur vouloir-, un caractère finement entrevu, mais complet et entier. Shakspeare les connaît bien 5 il tient en sa main tous les fils qui les font agir -, mais c'est le destin de l'homme qui remplit son imagination ; tandis qu'aujourd'hui ce qui nous préoccupe c'est le destin de l'humanité ; nos yeux sont fixés sur le travail de la fourmilière, et le sort de chaque insecte nous touche moins.
Si nous en sommes tous là, si telle est notre fantaisie, si Schiller, le seul poète dramatique qui ait encore répondu à cette disposition, en a reçu toute l'influence, M.Vitet, qui n'a point tenté un drame théâtral, ne s'étonnera pas si nous la retrouvons en lui. L'intérêt de son ouvrage n'est pas dans les crises et la péripétie d'une action tragique; il est dans une variété de tableaux c[ui ont toute la couleur du temps ^ dans un jugement pénétrant, qui démêle les opinions des partis et les motifs des personnages. Souvent une scène est si bien dia -
loi,mëe, si vivante, qu'elle appelle l'idée de la représentation dramatique -, il y en a plusieurs de ce genre, surtout dans les Etais de Blois; mais elles se trouvent là parce que le sujet les amène, comme elles se trouveraient dans un récit historique. Rien ne commandait à l'auteur de les lier et de les rendre progressives. Son imagination a parfois suppléé à l'histoire et en a rempli les lacunes -, mais elle ne s'est pas emparée dusujetpour en disposer à son gré. C'est le mérite de l'historien qu'a ambitionné M. Vitet, et sous ce rapport le succès est complet. On ne peut mieux connaître cette époque, en savoir plus complètement les secrets, en montrer plus nettement les ressorts. Les trois abrégés historiques qui précèdent les trois drames sont des modèles de bon jugement, de résumé et de clarté. Rien n'y sent l'effort ou le besoin d'effet. M. Vitet s'étonnera peutêtre qu'on trouve à cela du mérite ; mais comme il y a maintenant beaucoup de gens dont le travail porte sur le langage plus que sur la pensée , qui se complaisent aux combinaisons de mots et y cherchent la nouveauté, il faut bien remarquer et remercier ceux qui n'écrivent que pour dire ce qu'ils pensent.
Toutefois , même à considérer les drames des Barricades, des États de Blois et de la Mort de Henri m, comme un œuvre d'historien, nous croyons qu'elle aurait pu avoir plus d'ensemble et d'unité. C'est surtout en terminant une lecture dont on a senti tout le cliarme, (pi'on se trouve attrapé de ne pas avoir atteint un dénouement; on serait tenté de tourner encore la page pour continuer à lire ces récils animés et spirituels.
L'avènement de Henri IV eut pourtant quelque chose de décisif. Ce fut une terminaison pour cette série d'événemens qui remplissent les scènes de M. Vitet. A dater de là commença un autre ordre de circonstances, une nouvelle époque. Les Barricades présentent le triste spectacle de la destruction et de l'avilissement du pouvoir royal. On y voit clairement que les bons citoyens et les hommes sensés ne pouvaient attacher nulle espérance aux entreprises du duc de Guise. Elles avaient un caractère évident d'ambition personnelle : cette indocilité d'un grand serviteur delà couronne ressemblait tout-à-fait à une rébellion féodale; et la bonne bourgeoisie ne pouvait se départir de cet instinct qui lui faisait toujours chercher le bon ordre , au défaut de liberté, sous l'ombre du trône monarchique. Dans les Etats de Blols, ce pouvoir monarchique parait si avili par la lâcheté, si flétri par le crime, que la France n'y peut trouver nul recours. Ainsi l'on anive à la Mort de Henri III , sans savoir d'où viendra le salut , sans apercevoir le point autour duquel se rallieront les débris épars du royaume des Valois. Il ne fallait pas nous laisser sur cette impression : c'est une faute s'il s'agit de drame -, c'est une erreur s'il s'agit d'histoire.
Tel est le défaut , non pas de M. Vitet , mais de notre temps , de notre tour d'esprit , de notre manie de tout disséquer et de rechercher les plus petits ressorts des plus grands événemens. Sûrement cette alliance mal assortie du parti Huguenot et du parti Royaliste forme une peinture spirituelle et amusante ^ leurs défiances, leurs diversités, leurs antipathies,
sont représentées au vif. Le rôle de d'Aubigné est charmant, rempli des traits les plus piquans, plein de verve et de vérité. Il y a aussi beaucoup de vrai dans ce portrait de Henri IV et de ces amours un peu soldatesques avec l'abbesse de Vanvres 5 nous aimons, complices que nous sommes de M. Vitet , à voir le héros avec son humeur gasconne -, nous pardonnons volontiers à l'auteur, qui l'a descendu de son piédestal pour nous le rendre familier et vrai. Il nous plaît aussi d'entrevoir comment cette mobilité méridionale , cette camaraderie des camps , lui serviront d'habileté et le dispenseront de la dissimulation. On découvre sur ses lèvres le mot si connu : « Un royaume vaut bien une messe j » et d'Aubigné ne nous laisse pas ignorer ce qu'il en devine. La vérité historique nous choque un peu plus quand , troublé et indécis à l'instant de la mort de Henri III , ses serviteurs sont contraints à le cacher jusqu'à ce qu'ils l'aient aidé à prendre une résolution. Tout cela est exact , appuyé de pièces justificatives : il n'y a rien à dire, les preuves historiques sont là. Nous nous amusons d'assister ainsi à la répétition de la pièce, au déshabillé des acteurs. Pourtant est-ce là le vrai.^ N'est-ce point au contraire un aspect restreint et particulier de la réalité ? N'est-ce pas envisager la chose par son petit côte, en perdant l'impression grande et générale qu'elle doit faire, et même qu'elle fit ?
En effet, nous autres peintres du passé, il ne faut pas nous figurer qu'après avoir bien compulsé les témoignages contemporains , avoir pénétré de notre mieux dans le caractère et l'esprit des ]icrsonnagcs .
avoir même appelé à notre aide celte imagination sympathique qui nous révèle les secrets des êtres humains nos pareils , nous puissions pourtant atteindre à la résurrection des morts. Ce qui nous amuse, ce qui nous intéresse, ce qui nous fait sentir et penser, ce n'est , lors même que nous le prenons le plus à cœur, qu'un passe-temps , un plaisir de l'esprit. Ce sont des jeux pour nous 5 c'était pour les contemporains la vie et la mort ; et il y a dans cette réalité quelque chose que rien ne saurait remplacer. S'ils pouvaient de leur point de vue apercevoir ce que nous éprouvons à leur sujet, combien ils nous trouveraient indifférens, froids, et souvent dans le faux! Tous ces détails, ces petits motifs , cette anatomie des actions et des personnages qui nous occupent aujoiuxl'hui, nous spectateurs désintéressés , restaient sans doute inaperçus aux contemporains , entraînés qu'ils étaient par l'ensemble des choses ; c'était de leur bonheur ou de leur malheur, de leur salut et de leur perte qu'il s'agissait , et les détails ne pouvaient les en distraire comme nous. La première vérité , la vérité la plus vraie , comme parle Beaumarchais , c'est cette vérité totale qui nous est léguée par la tradition, par l'écho des générations contemporaines. Elles ont jugé que tel homme était grand. En vain éplucherez- vous des anecdotes qui nous le montrent rempli de petitesses ^ cela se peut , mais il était grand, son temps le savait mieux ([ue nous. Telle action passa pour criminelle et sanglante ; elle répandit l'horreur et l'effroi dans les esprits. Maintenant, cherchez des motifs, explicpie/- qu'elle fut nécessaire, que c'était la condition de quelque grand
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dessein; donnez-lui l'excuse d'un système de politique, d'un but général à atteindre : cela est fort bien ; ce sont des vues de l'esprit plus ou moins ingénieuses; ce n'est pas la vérité.
Ainsi , pour en revenir à Henri 111, la circonstance principale , celle qui effaça et entraîna tontes les antres , ce fut la réunion du parti Huguenot et du parti Royaliste contre la Ligue. Là était le salut de la monarchie 5 par là devait se préparer la succession de Henri IV au trône. Sûrement rien ne se convenait moins que les mignons de Henri III et les camarades du Béarnais ; aucune alliance ne semblait si mal assortie. Mais il la fallait; ou bien que serait devenue la France.^ Sans sacrifier la vérité des détails, peut-être l'auteur aurait -il dû nous montrer quelle fut l'opinion des hommes sages de tous les partis , et comment elle ne commença à avoir quelque satisfaction qu'au moment où les deux rois se réconcilièrent et marchèrent de concert. A juger des choses par le menu , il y eut besoin d'assez petites intrigues pour en arriver là ; des deux côtés on y répugnait ; tout se passa gauchement et de mauvaise grâce. C'est cela même qui prouve que c'était chose nécessaire, et non point due au hasard et à des négociations plus ou moins bien dirigées.
Aussi voyez, dans les Economies rojales, Rosny raconter comment , lorsqu'il en apporta la première espérance dans larmée du roi de Navarre , on se pressait autour de lui , en le surnommant le dieu Rosny. Dans le parti Royaliste, cette alliance était plus impatiemment attendue encore : ras([uier, après avoir raconté à M. de Sanzav comment le roi de Navarre est
DE LA MORT DE HEISRI III. is-
venu en toute franchise saluer le roi Henri III, et quelle joie incroyable chacun en portait dans son ame, ajoute : « Nous tous jetons les yeux sur lui , ores que « d'autre religion que la nôtre; et, le voyant, ou- « blions tout le mal-talent que nous lui portions aupa-
« ravant A la vérité notre parti était trop faible
« sans le sien.... Auparavant les Ligueurs s'assuraient a de la ruine du roi , de quelque façon qu'il voidût « ménager ses affaires ; car, ou il ne prendrait aide du ((. roi de Navarre ( et en ce cas ces forces n'étaient « bastantes ) , ou bien s'en aiderait ( quoi faisant , il « exciterait de plus en plus la haine publique contre « lui); mais ils comptaient sans leur hôte , comme « l'événement l'a montré. »
C'était vraiment un devoir de nous montrer cette joie des bons citoyens. Parmi la représentation fidèle et ingénieuse des factions, il ne fallait pas laisser ignorée l'opinion nationale , et cet instinct patriotique de conservation, qui détache tôt ou tard les masses populaires des iniquités et de la déraison de l'esprit de parti. Il s'y méprend toujours, et dans tous les temps il se jette en avant, sans s'apercevoir que la terre va manquer sous ses pas. Même parmi les Ligueurs ou plutôt sous leur tyrannie, ces hommes qu'on nommait les politiques ^ et dont M. Vitet a ironiquement représenté les timides ménagemens, accueillaient de leurs vœux cette alliance des deux rois; plus tard c'est à eux que fut due la reddition de Paris. Nous serions donc tentés de demander à l'auteur de la Mort de Henri III qu'il fermât le cadre de sa trilogie historique, ([u'il indiquai un dénouement , et ne
laissât pas ainsi nos esprits en suspens. Il ne fallait pas terminer cette suite de tableaux par la patrie sans espoir et Henri IV sans décision et sans grandeur. M. Yitet , s'il est de notre avis, saura mieux que personne, lui qui s'est fait contemporain, nous présenter son sujet sous un aspect à la fois plus politique et plus dramatique. Tant de vues justes, une connaissance si détaillée et si vivante des hommes et des affaires de ce temps-là , ne peuvent se dérouler ainsi sans conclusion. Elle est dans l'esprit de l'auteur; il l'a, pour ainsi dire , répandue dans le cours de ses trois drames. Il ne s'agit que de la résumer.
Pendant que M. Vitet écrivait l'histoire sous une forme dialoguée , le Théâtre - Français voyait la foule se porter sur ses banquettes aux représentations d'un drame de Henri 111, Il faut assurément ([ue le public ait un grand goût pour tout ce qui est ou se prétend historique ; car il ne s'agit nullement ici d'une représentation fidèle des faits et des personnages. L'auteur n'y a sans tloute pas même songé : il s'est occupé avant tout des combinaisons dramatiques , et surtout des effets de théâtre. Sous ce rapport , le succès a répondu à ses efforts. Pour quiconque voudrait aller chercher quelques impressions analogues à cette époque de notre histoire , le mécompte serait complet. Toute la portion politi(|ue a quelque chose de vague. A quelle époque de la Ligue se trouve-t-on ? quel est l'espoir qui anime ces chefs populaires , ces Crucé, ces Bussy , placés là comme figurans. Où se cache le parti Huguenot , dont l'existence est le mobile de tout ce ([ui se fait à la cour
et à Paris ? Tout cela passe sous les yeux du spectateur, comme la décoration gothique, seulement pour constater l'époque et le lieu de la scène.
Le duc de Guise , le Balafré , cette grande figure historique, qui impose encore aux respects de la postérité, n'est là que pour recevoir des boulettes au nez, et pour jouer le rôle d'un mari jaloux. Le nœud de la pièce est un guet-apens , qui n'a pas même l'audace brutale des rencontres et des assassinats en pleine rue si fréquens dans ce temps-là. Vêtu de fer, afin de pouvoir porter ce gantelet qui meurtrira le bras de sa femme, le duc de Guise semble quelque personnage du vieux temps , aux mœurs rudes et grossières, arrivé récemment d'une gentilhommière de province , pour être la risée d'une cour parée de velours et de satin. On se croirait au xiv'' siècle, quand le connétable de Clisson était surnommé le boucher, et précipitait sa fdle du haut des marches d'un escalier. 11 y a là anachronisme.
Mais il y a de l'habileté à avoir choisi ces grands noms et cette époque solennelle pour y établir l'action du drame. Si , comme on le dit dans les mémoires du temps , il se passa une aventure semblable au château de Montsoreau 5 si Bussy d'Amboise fut assassiné dans un rendez-vous par le mari de sa maîti'esse , on doit convenir que l'auteur a fait preuve de tact en transportant ailleurs ce fait tragique. Entre personnages obscurs , la représentation en eût été insupportable, et ignoble comme une séance de la cour d'assises. Si on eût voulu la relever ])ar quelque appareil féodal, c'était un mélodrame tel qu'il y en a
tant. Mais ce mari, on Vu appelé le duc de (iuise ; on entend parler à chaque scène de la maison de Lorraine ^ voici la Ligue ; la Saint-Bartbélemy est dans ravant-scène : nous voyons là Henri III , et la pièce commence par Catherine de Médicis. Tous ces grands noms, tous ces souvenirs s'emparent du spectateur, remuent son imagination , jettent une sorte de vernis poétique sur une action qui en elle-même n'a rien d'attachant ; par-là elle est tirée du vulgaire ; et , au premier coup d'œil , un air de drame héroïque masque tant de grossièreté. Ainsi, ces espèces d'intermèdes historiques , qui semblent distraire de la duchesse et de ses amours , et s'y rattachent assez peu , sont pourtant essentiels au succès de la pièce: l'auleur ne les a sûrement pas mis sans motif. Ils partagent l'attention du spectateur, amusent ses regards, et satisfont à son goût pour les détails historiques.
D'ailleurs , le rôle de Henri est bien conçu , et peut-être n'a-t-on pas rendu justice sulHsante à cette création. Henri III est diflicile à peindre, même pour l'histoire. Nous ne pouvons guère arranger d'une façon vraisemblable dans notre imagination , ce prince , vainqueur de Jarnac et de Moncontour , promoteur de la Saint-Bartbélemy, appelé, pour sa haute renommée, au trône de Pologne, et en même temps faible , efféminé , lâche, débauché et dévot. Comment tant de contrastes se combinent -ils dans un seul et même caractère ? comment lier la succession d'idées si disparates ? L'auteur s'en est fort bien tiré. Son Henri IH est le personnage de la pièce qui a le plus de consistance et d'originalité. C'est un roi dégradé ,
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mais spirituel , qui juge de tout et de lui-même avec finesse ; qui met de ramour-propre et presque de la dignité à ne pas prendre la responsabilité de son propre gouvernement. Il n'a point de volonté , cela lui donnerait trop de peine ; mais il voit juste , et ne veut pas qu'on le croie dupe. C'est le Louis XV de madame Dubarry , c'est l'égoïsme royal s'enveloppant, en toute conscience, dans la conviction de son droit divin, sans se soucier du reste. Le public s'est plu à cette peinture, comme à tout ce qui est dédain du passé. Ces anciens temps , dont on a tant voulu s'armer contre lui , il aime qu'on les lui présente sous une coideur de barbarie , de désordre, d'immoralité. On le flatte par son endroit sensible , en lui faisant croire que notre pays et notre génération ont plus de bonheur et de dignité que ces siècles , où les déclamateurs s'en vont vainement chercher un âge d'or pour la religion et la monarchie. Cette disposition du public a opéré un renversement dans l'art dramatique. Autrefois , la tragédie représentait les infortunes des princes , et la comédie, les ridicules des citoyens 5 aujourd'hui, il nous faut le drame pour les infortunes des citoyens, et les pièces historiques pour les ridicules des princes.