‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 9 sur 25 · II. c · texte numérisé non relu

II. c

L'Eglise était en union , les nobles en paix , le peuple en sûreté ; le roi obéi , craint , aimé. Quand on lui baillait des requêtes , il les faisait prendre et voir ; et quand on lui en avait fait le rapport, renvoyait les supplians où il appartetait : c'est à savoir, ce qui dépendait de justice au chancelier et à son conseil ; ce qui appartenait à la guerre > au connétable, maréchaux , capitaines, gens de finance, conseil de la guerre ; et ce qui dépendait des finances , aux généraux et trésoriers qui en délibéraient et le lui rapportaient chaque semaine , et il en ordonnait ainsi qu'il le trouvait par conseil, sans lequel il ne faisait rien Quelques lettres qu'il

écrivît, par importunité des ï-equérans ou autrement, il n'entendait point déroger aucunement à justice , ni aux ordonnances anciennes; et quand il était averti du contraire , il le faisait réparer. Les lettres qu'il écrivait étaient juridiques , et toutes les faisait voir et mettre au conseil , autrement ne les eût signées.

M. Monteil aurait pu transcrire presque en entier l'Éloge historique de Charles VII, dont est tirée cette citation 5 ce document est beaucoup plus connu que la plupart des sources où Fauteur a puisé, et donne à la fois connaissance de l'esprit général du gouvernement à cette époque, et de ses formes matérielles ^ on y voit les choses en action , ce qui est le vrai moyen de les connaître.

Il eilt été à propos aussi de donner une idée moins vague de la position qu'avait alors un conseiller, non ^^s d'État, le mot n'est pas de ce temps-là, mais du roi. M. Monleil dit : w Un grand et très-grand personnage « que le maire , son parent , a amené. » Plus loin : « Ma famille me destinait à être clerc , le sort m'a fait

« passer à la magistrature, ensuite au maniement tles « affaires publiques. » Ainsi il ne s'agit point ici de quelqu'un des grands seigneurs comme le vicomte de Foix et le comte de Dunois, qui étaient dans le conseil du roi ; non pas même d'un gentilhonnue que sa sagesse et son habileté y ont fait appeler, comme le comte de Dammartin 5 c'est un de ces bourgeois du conseil commun de Paris ou de quek[ue autre ville , ou bien un maître des comptes, un membre du Parlement , un trésorier de France ou un général des finances, qui, parmi tant de troubles et de changemens, s'est montré capable, hardi, prud'homme, et qui sera ainsimonté au premier rang. Mais il fallait montrer qu'à cette époqueles conseillers du roi n'étaient paspurement gens de plume et de cliancellerie . Les grandes affaires embrassaient tout. Chacun avait eu à se montrer homme de cœur et même homme de guerre ; les villes avaient soutenu des sièges ou avaient chassé les Anglais de leurs murailles ^ les bourgeois s'étaient armés ^ les échevins, les centeniers , les dizainiers, avaient porté le casque en tête et commandé des arbalétriers. C'était un de ces momens où les hautes positions sont au concours, accessibles au mérite et à l'ambition de tous ; où se font ces larges promotions qui recrutent de gens nouveaux la vieille aristocratie. Ce conseiller, très-grand personnage , devait être quelque homme du genre des deux frères Bureau, qui furent si célèbres et si habiles à gouverner, ou pour mieux dire à instituer l'artillerie; qui contribuèrent à réduire tant de villes pour le roi ; à qui l'on attribua une si grande part dans la conquête de la Normandie et de la Guyenne. Quand les Anglais

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furent chassés de France, on voit Jes frères Bureau employés à toutes sortes de commissions pi y en a nn qui est à la fois prévôt des marchands de Paris , maire de Bordeaux et gouverneur de l'artillerie et des mines-, ils se font faire une belle généalogie , et les voilà au niveau de tous les gens de la cour, chambellans, capitaines d'hommes d'armes. Guillaume Cousinot , fds du grellier du Parlement et maître des requêtes, suivit aussi une route pareille : on le trouve sans cesse chargé de conduire des expéditions ou d'aller en ambassade ; il fut fait chevalier au siège de Rouen. Jouvenel des Ursins, chancelier de France, avait de même été homme de guerre, capitaine, lieutenant de gens d'armes, créé chevalier devant Reims. Le conseiller d'État de M. Monteil ne nous retrace en rien tous ces personnages du xv' siècle^ il n'appartient, à vrai dire, à aucune époque.

Ce qu'on attend de l'histoire d'un état, d'une profession , durant un siècle , ce sont surtout ses variations, son progrès, son développement; c'est de la sorte qu'on pourrait faire, par chapitres séparés, une histoire générale , où tout concourrait dans une même marche, et où l'on apprendrait en même temps le sort des individus de chaque classe , leur somme de bonheur ou de malheur, leurs idées morales , leurs connaissances, leur caractère. Ainsi l'iiistoire du conseil du roi devait surtout représenter le gouvernement de chaque roi ; ce n'est pas en effet une de ces institutions subsistant par elles-mêmes , animées d'un esprit de corps durable ou lentement progressif. Là tout change avec le souverain. Le conseiller de Louis XI n'a, en

aucune focon , la même position que le conseiller de Charles VIL Non-seulement l'esprit , mais les attributions, mais les personnes varient. Il eût fallu voir succéder aux honorables conseillers de Charles VII, les hommes ignobles que son fils aimait tant à employer. Lui, dont le petit cheval portait, comme on disait, tout le conseil , il lui fallait non pas des donneurs d'avis, mais des gens de condition et de cœur serviles , habiles à exécuter ses volontés, sans être arrêtés par leur conscience ou leur opinion 5 des gens tels que son barbier Olivier le Dain , son médecin Cottier , Jean Doyat ou Tristan l'Hermite. M. Monteil n'aurait pas dû omettre ces notables différences entre les portions successives de chaque siècle^ c'était une partie obligée de sa tâche, et il pouvait la remplir mieux que personne.

En poursuivant son œuvre , il est à désirer qu'il n'enveloppe pas ainsi en une sorte de résumé vague le cours de cent années. Le xv* siècle plus qu'un autre exigeait impérieusement la distinction des époques 5 peut-être n'en est-il pas un dans l'histoire de France où la ditFérence ait été plus grande , en toutes choses , du commencement à la fin. La France de Charles VI , comparée à la France de Louis XII, semble un autre pays , habité par un autre peuple ; c'est une tout autre composition sociale. Dans ce travail de renouvellement, omettre les événemens et les noms propres , ainsi que le comporte le plan de M. Monteil , c'est se priver de la vérité. Rien ne peut être présenté sous forme abstraite, lorsqu'il n'y a eu nulle stabilité, lorsque aucune idée dominante n'a gouverné la succession des faits.

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Le xv' siècle se prèle dilîicilcment à une analyse rapide ; il a besoin du récit pour se faire comprendre ; se connaissant mal lui-même , il a marché rapidement , mais sans savoir son but. Il a constitué la monarchie en France -, et elle ne s'est développée et réglée que plus tard. A suivre la chronologie, le xv* siècle a inventé l'imprimerie et découvert l'Amérique, et il n'a pu cependant se douter de la portée infinie de ces deux noiiveautésj il est curieux de voir ce qu'elles étaient poiu' les contemporains.

J'ai vu grand multitude De livres imprimes , Pour tirer en étude Pauvres mal argentés.

Par ces nouvelles modes Aura maint écolier, Décrets , bibles et codes , Sans grand argent bailler.

Il y a loin de ce premier résultat de l'imprimerie à réternelle émancipation de l'esprit humain. C'est là pourtant le motif pourquoi elle fut inventée j c'est pour vendre des livres bon marché aux écoliers, que Guttemberg et les premiers imprimeurs trouvèrent les caractères mobiles. Il en est toujours ainsi ; l'homme , quel que soit son génie et sa pénétration , n'est qu'un instrument aveugle , quand on le rapporte à la marche générale de l'esprit humain. Il se propose un but particulier, et il atteint à un résultat fécond et général; c'est ainsi, pour employer une belle expression de Montesquieu, que l'homme a toujours plus exécuté qu'enl repris.

LES FRANÇAIS AUX XIVo ET XV= SIÈCLES. 135

J'ai vu deux ou trois îles Qu'on trouva de mon temps En chucades (i) fertiles , Et dont les habitans Sont d'étranges manières , Sauvages et velus :

D'or et d'argent minières , Voit-on en ces palus (2).

Voilà ce qu'était pour un chanoine de Valenciennes , historiographe de la cour de Bourgogne , la découverte de l'Amérique, cet événement si solennel pour nous , ce nouveau monde ouvert à la civilisation européenne, cet autre univers , resté inconnu durant tant de siècles-, cette prise de possession du globe, incomplet et à demi ignoré jusqu'alors.

Le tableau du xv* siècle devait donc reproduire cette ignorance de lui-même et de la grandeur des choses qu'il faisait, cette activité qui accomplit tant de changemens sans les avoir explicitement voulus. C'était là le trait principal de ce moment critique de l'histoire moderne.

Dans les siècles suivans , l'activité de l'intelligence étant devenue au moins aussi grande que l'activité des passions ou des intérêts , l'histoire des idées et des opinions prend une place plus large. Tout est plus général, plus explicite. On voit mieux , dans la succession des événemens , ce qui était nécessaire , ce qui tenait à des causes universelles , aux lois qui régissent le progrès des sociétés. Au xvi*" siècle , l'historien se

(1) Sucre.

(2) Chronique rimée de Molinet.

perdrait, en suivant la marche des chroniqueurs; il serait errant à l'aventure parmi les faits , s'il ne saisissait pas leur fil conducteur, s'il ne les ramenait pas à une marche générale.

ROMAN DU QriIVZiÈME SIÈCLE, IMPRIMÉ A PARIS E>' 149^5 PAR ANTOINE VÉRARD , LIBRAIRE , DEMEURANT SUR LE PONT NOTRE-DAilE , A l'iMAGE SAINT JEAN l'ÉVANGÉLISTE , OU AU PALAIS , AU PREMIER PILIER DEVANT LA CHAPELLE oÙ l'on chante la messe DE MESSEIGNETJRS LES PRÉSIDENS.

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