ET DU
M.DCCC. XXVIH.
Le règne de Louis XIV se présente aux yeux de la postérité à peu près tel qu'il s'apparaissait à lui-même: sérieux , solennel , bien ordonné , avec un caractère d'unité et de grande harmonie entre la nation et son gouvernement. C'est une de ces rares époques où les formes extérieures n'ont rien de contraire à l'esprit qui anime intérieurement la société. Le siècle était content de lui-même, non pas en dédaignant le passé, non pas avec la présomptueuse conviction de renfermer tous les germes de perfectionnement futur, mais en n'imaginant rien d'autre que son propre état^ si bien qu'il
revêtait de cette empreinte tout ce qu'il touchait. Les arts, les lettres, le drame, l'histoire, les souvenirs de l'antiquité, les pays étrangers, prenaient, sous sa main , cette apparence régulière et composée qui semble exclure, jusqu'à un certain point, la liberté d'esprit et de jugement, mais qui laisse à l'imagination le naturel et la vérité.
Les générations suivantes ont-elles été dupes d'une vaine représentation ? Se sont-elles laissé imposer par une sorte de prestige théâtral qui doit se dissi])er par un examen sévère ? Il faut convenir que le préjugé , si c'en est un, est du moins bien tenace. Ajoutons qu'il n'a pas été transmis immédiatement par les sujets soumis de Louis XIV j car le grand roi a terminé sa longue vie et son règne dans l'adversité , après avoir ruiné la France, après avoir usé l'admiration, après avoir cessé d'imposer le respect qu'avaient inspiré le succès et la gloire. Il mourut sans exciter un regret. Ce fut comme une délivrance ;,ses funérailles n'obtinrent aucune des solennités de la tristesse; sa mémoire ne sembla d'abordni chérie ni honorée. Les années qui suivirent sa fin furent de vraies saturnales , où rien ne fut respecté , où dominait un libertinage d'esprit, assez complet pour déshabiller et secouer toute la gravité arrangée du règne précédent.
C'est après cette réaction , que la France du xviii^ siècle, cette France frondeuse et livrée à l'esprit d'examen, reprit involontairement pour la monarchie de Louis XIV un fond de respect, d'orgueil national, et même un sentiment de reconnaissance. Vainement lisons-nous des mémoires particuliers , et y trouvonsnous à chaque page des preuves ([ue l'ordre public était
loin d'être ce qu'il est devenu depuis ; que les mœurs avaient conservé encore une large ])art de rudesse et d'indocilité ; ([ue les observances de la religion et une conviction sincère étaient compatibles avec de fort mauvaises mœurs 5 vainement démêlons-nous sans cesse dans des petitesses une apparente grandeur : la vue de l'intérieur des coulisses ne peut détruire le prestige de la représentation.
Les contemporains eux-mêmes , en nous révélant ces détails dramatiques, ces circonstances anecdotiques , ne semblent pas y avoir attaché une grande importance j leur satisfaction , leur déférence , n'en étaient point troublées. Ils n'en étaient pas plus hardis à juger ou à blâmer : c'est sans en tirer aucune conséquence, presqu'àleur insu, qu'ils nous offrent cesexenqjles partiels de désordre dans la société, de tyrannie dans le pouvoir, de dissolution dans les mœurs. Toutes les autorités n'en demeurent pas moins sacrées pour eux ; ils ne demandent compte à aucune , et les croient toutes sur parole, sans prendre garde à quelques dissemblances de la réalité avec l'apparence. Les lettres de madame de Sévigné , dans leur élégante naïveté , sont pleines de cet esprit , qui raconte sans juger. On en pourrait extraire une foule de témoignages qui donneraient, du temps où elle vivait , une tout autre idée qu'elle ne l'avait elle-même.
Les Mémoires de Brienne sont précédés d'une introduction, où l'éditeur, M. Barrière, cherche avec soin et érudition à donner une idée vraie du caractère social de cette épo([ue, et à la dépouiller un peu de ses parures pompeuses et solennelles; mais il y va avec ménagement.
et la majesté de Louis XIV maintient son esprit dans le respect.
M. de Brienne est lai-même un exemple frappant de cette domination complète et absolue que Louis XIV ei sa puissance exercèrent non-seulement sur les volontés, mais sur les opinions, lesjugemens, les impressioiis de ses contemporains. Né en i636 , il fut élevé comme enfant d'honneur auprès de Louis XIV, qui était de deux ans plus jeune que lui. Cette éducation, sur laquelle il donne de piquans détails, était à la fois militaire , gymnastique, mêlée des plaisirs et des pompes de la cour, et cependant n'était pas dénuée d'études classiques : elle portait tout le caractère de ce temps de licence , d'activité, d'indépendance d'esprit, qui précéda et prépara la Fronde, Les grands seigneurs venaient d'être affranchis du joug de Richelieu ; mais c'était avec une existence diminuée, avec un moindre sentiment de leurs forces , qu'ils tentaient un dernier effort, pour ne pas subir la règle que leur imposaient les progrès de l'ordre public. Ce n'était plus qu'un pâle et dernier reflet de la puissance féodale et des vigoureuses existences du xvi^ siècle. Le langage témoigna lui-même du jugement que le public portait de ces efforts frivoles : ce fut alors que les courtisans ambitieux furent appelés petits - maîtres , et que les esprits indépendans reçurent le nom de libertins.
M. de Brienne , secrétaire d'état à quinze ans , à l'âge et avec le caractère d'un page , ne put , à ce qu'il semble , se plier à aucune des convenances de sa situation 5 il resta incompatible avec la régularité naissante du règne de Louis XIV. Il avait , comme on dirait aujourd'hui , un esprit trop excentricjue pour se renfer-
IDC MÉLANCxES LITTÉRAIRES
nier dans le cercle où la {génération contemporaine cherchait le repos. Cependant rien en lui ne porte le cachet de la révolte, ni de la satire , et il ne se plaint d'aucun joiij^. Il ne sait point se ranger dans cet ensemble si bien ré^lé, mais il ne cherche aucun argument contraire. Sa conduite n'y est pas soumise , mais il n'a ni doctrine , ni système à lui opposer. Sa vie est licencieuse, mais Ton voit qu'il conservait toujours un respect profond et sincère pour la religion. Comme le lui dit le cardinal Mazarin, « il est bien le fds de sa mère , » une des personnes les plus pieuses de ce tempslà. Au milieu de ses malheurs et de ses désordres, il se retire à l'Oratoire , et veut entrer dans les ordres sacrés. La fougue de ses penchans l'emporte encore , et après de nouvelles aventures , sa famille le fait entrer à Saint- Lazare , où il reste enfermé dix-huit ans. C'est là qu'il mourut^ c'est là qu'il a écrit ses Mémoires « j^our soua lager son cœur, pour se retracer limage de sa jeu- « nesse , comme on aime à se rappeler la clarté du « jour dans les ténèbres , et les douceurs de la liberté u au fond des cachots. » H ne montre ni indignation contre les persécutions dont il était l'objet, ni amertume contre l'abus de pouvoir qui le privait de la liberté. La pensée qu'il en put être autrement semble presque ne lui être pas venue.
Si , en ce ({ui le touche de si près , on remarque celte finesse d'impressions, cette vivacité d'imagination, et en même temps une parfaite soumission à l'ordre le plus établi , le mieux compassé-, si , dans son propre intérêt, il n'éprouve pas le l)esoin de déduire une consé(juence, de prononcer un jugement sur ce «ju'il voit j à plus forte
raison en est -il ainsi de tout ce qu'il peint ou raconte, sans en être personnellement touché. Cet homme dominé par l'impatience et la curiosité de son esprit apprend et parle les lan^ies étrangères, ce qui n'était pas commun alors^ilestdoué de ce sentiment fin et vrai des arts qu'on n'acquérait alors qu'en Italie ; il voyage dans toute l'Europe et pousse jusque dans les glaces de la Laponie. Puis quand il revient , il se présente devant le cardinal Mazarin et le roi , et leur fait des harangues bien solennelles , comme un écolier de rhétorique qui n'aurait pas quitté son collège : tout y est froid, cérémonial, pédantesque. La reine a envie d'entendre les récits d'un homme qui arrive de Laponie. M. de Brienne prend jour, se présente devant le cercle de la reine , salue h plusieurs reprises , comme pour commencer un pas de menuet, fait en langage de madrigal une peinture des dames Lapones, de leur toilette, de leur façon de vivre 5 il s'excuse de son mieux d'oser parler, en si brillante compagnie et devant une cour si polie, de gens si barbares et de moeurs si rudes-, il lui faut nécessairement accommoder les Lapons au goût et aux habitudes du temps, hors desquelles on ne pouvait plus rien concevoir, et accommoder les habitans du pôle comme on faisait alors l'antiquité , l'histoire , les pays étrangers. C'est pourtant parmi cette cour oùlesmanières étaient si nobles, les sentimens si élevés, la piété si fort en crédit , que se passaient des aventures comme celle que raconte M. de Brienne de mademoiselle de Lamothe-Houdancort et du marquis de Richelieu 5 c'est pendant cette épo([ue de décence (pi' il avait avec sa femme des conversations telles qu'aucun des Mémoires
de la Régence n'eu raconterait une pareille. Des préceptes de conduite que lui donna un jour le duc de Vendôme montrent mieux encore que , sous la pompeuse écorce d'honneur et de religion dont le siècle s'était revêtu , germait dès -lors toute la corruption qui éclata bientôt après. « Garde-toi bien, me dit-il , « et il ne m'avait jamais vu que cette fois, d'être « aussi homme de bien que ton père. La dévotion « n'est bonne à rien. Il faut hurler avec les loups. La « galanterie est d'usage. Sois fourbe, scélérat même « s'il le faut pour faire fortune. Ton père ne te dira « pas cela ^ mais pour moi , je t'en avertis pour que « tu n'en prétextes cause d'ignorance. »
Les Mémoires de Brienne ne sont pas moins curieux en ce qui touche le gouvernement du roi, et cette puissance absolue qui fut établie et acceptée avec tant de soumission et presque d'empressement. Au milieu de cette indifférence universelle, lorsque le public ne savait regretter, ni même remarquer la ruine et l'abolition de tout ce qui, dans les mœurs et dans les institutions , aurait pu garantir à la France qu'elle serait gouvernée selon la justice et selon ses vrais intérêts, remarquons encore, comme exception, qu'il y avait des hommes d'un esprit ferme et indépendant, qui jugeaient le présent et prévoyaient l'avenir. Le roi, tout auguste qu'il paraissait aux yeux de tous, quelque séduction qu'il exerçât de près , quelque respect qu'il imposât de loin, n'était pourtant pas tout-à-fait , et surtout à son commencement , à l'abri du coup d'œil de (|uel([ues observateurs. Nous n'attacherons pas grande ini))()rlance à l'épigrammc de Bussy -Ralniliu , «pii
nu SIECLE Di: LOUIS XIV. 199
Il était qu'un courtisan fâché, sur le surnom de Dieudonné :
On dit que Dieu nous l'a donné :
Hélas ! s'il pouvait le reprendre!
Le sonnet d'Hesnault est plus grave :
Ce peuple, que jaeiis Dieu gouverna lui-même, Trop las de son bonheur, voulut avoir un roi. « Hé bien ! dit le Seigneur, peuple ingrat et sans foi , « Tu sentiras bientôt le poids du diadème.
« Celui que je mettrai dans le pouvoir suprême « D'un empire absolu voudra régner sur toi ; " Ses seules volontés lui serviront de loi, « Et rien n'assouvira son avarice extrême.
« il cherchera partout mille nouveaux moyens « Pour te ravir l'honneur, la liberté , les biens. <i Tu te plaindras en vain de tant de violence. »
Ce peuple en vit l'effet, il en fut étonne.
Ainsi règne aujourd'hui par les vœux de la France
Ce monarque absolu qu'on nomme Dieudonné.
Ces vers, dans le temps, furent attribués à Boileau j nous voyons qu'ils ne sont point de lui, mais il les avait remis furtivement à M. de Brienne. Quoi qu'on fasse , il existe à toutes les époques une sorte de secrète intelligence entre les gens d'esprit. C'est une franc-maçonnerie dont le signe est la liberté du jugement. Ils se reconnaissent entre eux, en ne se payant point de paroles , en n'étant point dupes des apparences. Mais il est des temps oii ils n'ont aucune action sur le vulgaire ^ ils ne sont que des spectateurs isolés : entrevoir la vérité n'est pour eux qu'un passe-temps , un exercice de l'esprit. Ils n'en l'rent pas de conclusions-, le fond de
leur conduite, l'ensemble de leurs opinions , se règlent sur le train général.
Ainsi était M. de Brienne. D'ailleurs c'était alors une idée fort répandue qu'il y avait pour les rois de grands privilèges en morale ; qu'autre chose leur était permis qu'aux autres hommes , et que les règles humaines n'étaient pas applicables à leur caractère tout divin. On avait aussi un particulier goût pour la politique ; le cardinal de Richelieu et Mazarin avaient mis en grand honneur les hardiesses et les ruses du pouvoir. L'art de gouverner portait avec lui toutes sortes d'excuses. Corneille est rempli de cette humble adoration pour l'habileté des gens puissans.
On en voit un plus singulier indice dans le passage où M. de Brienne raconte comment son père, fort honnête homme et de grande piété , lui expliquait c[ue le cardinal de Richelieu avait sciemment laissé assassiner le maréchal d'Ancre son patron. « Il ftdlait , « pour en venir à ses fins, laisser tuer son ami, puis- « que aussi bien son heure était venue -, et quoique , « selon les règles de l'amitié et de la charité chrétienne, « l'action de M. de Lucon ne puisse se justifier, selon u les maximes de Machiavel et de la politique humaine, « je la crois bonne, encore que je ne l'approuve pas. « — Ainsi me parla mon père dans un temps où j'étais « bien plus soigneux de lire le Prince de Machiavel « (|ue l'Évangile. »
Ailleurs nous voyons M. de Villeroi, archevêque de Lyon , (pii , pour justifier son père le maréchal d'avoir mal élevé le roi , donne d'étranges louanges à ce royal élève :
« Or je vous apprends qu'encore c[ue l'on fasse cou- « rir le bruit que M. le maréchal mon père a donné an « roi une très-mauvaise éducation, cela est faux. Vous « verrez si le roi ne sera pas le plus grand prince et le « plus brave héros qu'ait eu la France depuis Clovis « et Charlemagne : il a tout l'esprit de Henri le « Grand son aïeul, et toute la piété de Louis le Juste « son père. Ne vous y méprenez pas, il ne dit pas « un mot de ce qu'il pense; et la sagesse du roi, « jointe à un grand jugement, justifiera M. le ma- « réchal. "
M. de Brienne revenait de ses voyages quand l'archevêque de Lyon lui donnait ces informations. Il semble qu'il en reconnut la justesse -, car voici comme il peint le roi .
« Louis XIV, dit-il , est un prince très-dissimulé et « paresseux , quoiqu'il paraisse très-actif. Il ne parle « que très-peu, et toujours à propos. Il aime qu'on le K soulage dans les aflaires. Il est dominé par ses mi- <( nistres et par ses domestiques mêmes. U n'y a pas « jusqu'à Roze et Bontems qui ne le gouvernent aussi « absolument, et peut-être plus impunément que ne '( l'ont fait le cardinal Mazarin et le marquis de Lou- « vois. Pour moi, je lui ai obéi très-ponctuellement; « mais je me suis bien donné de garde de le maîtriser, « ni de le gourmander, moins encore de le trahir. 11 « a été un temps où je l'aurais pu faire sans qu'il eût « pu s'en apercevoir. Il a fait en politique des fautes « étonnantes et ([ui devaient le perdre ainsi que la « France, mais le ciel le soutient et le protège visi- <( blemenl. Il a di'truit en France le Hiigiienotismc et
20? ' MÉLANGEvS LITTERAIRES.
« a risqué le Loul pour le tout. Avec Dieu l'on ne peut. « rien perdre. •»
Quelques années auparavant, lorsque M. deBrienne, avant sa première disgrâce et ses voyages, remplissait près du roi l'oHice de secrétaire d'état, il était encore moins dans une adoration aveugle, et alors il ne craignait pas de l'avouer aux: autres et à soi-même. Il parle lies commencemens de la fortune de M. de Louvois, qui plut au roi , d'autant mieux qu'il était nouveau aux affaires : « Si j'avais eu cet avantage, dit-il, je serais « encore en place pnais je puis dire que j'avais trop u d'esprit et trop peu de complaisance pour le roi d'a- « lors, bien différent de celui d'aujourd'hui. Il se ca- « chait à moi comme à tout le monde , et je lui trouvais « quelquefois si peu d'intelligence, que j'en étais
« étonné La faute que je fis de me méprendre au
« génie de ce grand roi fut la cause de mes malheurs. »
Et cependant en preuve de ce génie qu'il avait méconnu, de cet auguste caractère qu'il avait mal jugé, ijue nous raconte M. de Brienne? des fautes grossières en politique , une duplicité honteuse envers Fouquet, la haine et la jalousie du roi contre son ministre Louvois , l'opinion généralement répandue de son peu de bravoure, et bien d'autres détails éjKus cà et là. Cela ne l'empêche pas de conclure ses Mémoires par les paroles suivantes, après avoir, à la vérité, rap])orté plusieurs exemples du grand sens de Louis XIV, d'un noble emjiire sur soi-mcnie, d'une convenance pleine de gravité : «* Qu'on me cite un prince (pii ait jamais montré plus de (i dignité, de vrai courage, de modération, degénéro- '< site, de S(;ns (ian.s les paroles . el de grandeur d'amr
« dans les actions. Si j'étais encore à sa cour, admis (( dans sa familiarité , comme antrctbis honoré de ses u bonnes grâces, mes louanges pourraient paraître sus- « pectes 5 mais on peut croire aux éloges d'un homme ic qui écrit ces lignes à Saint-Lazare. »
Que s'était-il donc passé dans les esprits pour que le même roi, sans avoir corrigé ses défauts, sans avoir acquis une autre portée d'espnt, sans avoir contraint aucune de ses passions , étouffé aucune de ses volontés, fût jugé si diversement par la même personne ? Comment se fait-il que , comblé de faveurs et dans un poste éminent, M. de Brienne observe le roi, en toute liberté d'esprit, lors du voyage de Saint- Jean-de-Luz en 1660 ; et que vingt ans après, persécuté et prisonnier, il puisse, préoccupé d'une admiration aveugle , raconter , sans presque s'en apercevoir, tout ce qui viendrait bien plutôt à l'appui de sa première vue , de ses premiers jugemens? C'est que le succès est un grand maître. Pour presque tous les hommes, il est le jugement de Dieu. Lorsqu'on voit réussir ce qu'on a blâmé, lorsqu'on voit durer ce qui avait paru fragile et ruineux-, lorsqu'on voit tout se ranger, s'établir, se discipliner sous le joug qu'on avait voulu secouer ^ on se résigne aussi , et la pensée elle-même obéit, comme la volonté.
Nous avons été témoins de quelque chose de pareil. Nous avons vu aussi un pouvoir absolu s'établir et grandir sous nos yeux. Accueilli d'abord par la faveur publique, elle n'étouffa point, en commençant, le besoin de garanties, les tentatives de contrôle. U y eut encore quelque liberté d'opinion. Peu ajirès les imaginations furent séduites, la soumission de la loulc
devint universelle et contagieuse. Chaque jour voyait faiblir ou disparaître une résistance ; le respect gagnait de toutes parts et pénétrait dans les âmes. Les victoires , le cortège éclatant de toutes les illustrations dont s'entourait la domination nouvelle, éblouissaient les regards. La régularité de l'administration, la force d'une autorité sans limites, effrayaient les uns, charmaient les autres, imposaient à tous. Les doctrines du pouvoir, appuyées par une vigoureuse réalité, avaient le verbe haut ; tandis que les pensées généreuses, sages et prévoyantes, ne pouvant produire en leur faveur aucune chance de succès , seul argument irrésistible que reconnaissent la frivolité, l'ignorance et l'égoïsme, se voyaient traiter de rêveries ou de séditions. Peu d'esprits étaient de trempe à conserver toute l'indépendance et la portée de leur jugement. Isolés les uns des autres, sans projets, sans espérance prochaine, sans action sur le public , les hommes de sens étaient réduits à chuchoter leur opposition inaperçue , qui souvent leur semblait à eux-mêmes vaine et puérile. L'épigramme et la raillerie avaient émoussé leurs faibles traits contre un si ferme colosse. Les préjugés de parti', les obstinations de la vanité, ne faisaient pas beaucoup meilleure défense ^ les souvenirs de la Révolution se plièrent facilement à l'Empire, comme jadis les habitudes de la Fronde et l'indépendance des grands seigneurs s'étaient courbées devant Mazarin. Les débrisdel'ancien régime se laissèrent aussi docilement employer comme matériaux du nouvel édifice. Tel qu'on avait entendu regarder en pitié ou poursuivre de quolibets les pompes du couronnenient , venait , après la victoire d'Âus-
lerlitz , revêtir l'habit de chambellan ; le Républicain qu'on avait vu s'indigner du Consulat à vie, le général que le Concordat avait mis en velléité de conspirer, trois ou quatre années après portaient le joug doré sans trop s'étonner d'eux-mêmes. Souvent quelques semaines, l'arrivée d'un bulletin, une nouvelle campagne terminée, changeaient le cours des idées , le ton de la conversation ; on s'apercevait tout à coup que l'ami avec lequel on avait librement raisonné , qui avait ri avec vous des illusions de la servitude , qui avait d'un œil ferme envisagé les fautes du présent et entrevu l'avenir, qui s'était ému de colère au spectacle de l'arbitraire et de riniquité, maintenant froid et embarrassé, adoptait une sorte de langage olîiciel , se refusait à la vérité^ et, pour mettre les choses au mieux, consentait encore à juger les détails et la surface , mais ne souflVait plus qu'on arrivât jusqu'au fond. Il a fallu les revers, il a fallu une chute complète, pour dessiller la vue de tant d'hommes qui avaient , pour ainsi dire , abdiqué les clartés de leur raison et les inspirations de leur âme.
Si tel a été le prestige et la puissance morale d'une domination dont la naissance avait été soudaine , qui prenait place parmi les aventures d'une révolution , et passait comme un brillant météore, combien on doit être moins surpris de l'influence qu'exerçait sur les esprits un règne qui avait toute la consécration dupasse ! Aucune apparence nouvelle n'inquiétait les imaginations, n'éveillait les scrupules. Il ne s'agissait pas de remplacer à la fois une antique dynastie, une répul)lique récente : chacune ayant ses partisans et ses adora-
leurs. C'était la monarchie s'afferaiissant sur ses propres bases, agissant au nom des droits qu'elle avait toujours exercés ou prétendus. On pouvait en sûreté de conscience se reposer sous son abri ; l'Eglise était son alliée naturelle , et non point son instrument emprunté ^ religion , souvenirs , gratitude , espérance , respect , tout concourait à changer et à amollir les cœurs. La personne du roi était aussi merveilleusement convenable pour accroître de telles dispositions. Certes la hauteur du génie, la sagacité de l'esprit, la promptitude du coup d'œil , la force et la vivacité du langage , la grandeur dans la conception , l'habileté dans l'exécution , le don du commandement universel , toutes ces gigantesques qualités que la Providence avait départies à celui qui remplira les siècles de sa renommée , et qui a sillonné le monde de sa trace , étaient de bien forts leviers pour remuer les imaginations, et subjuguer les volontés. Il ne fallait pas moins , durant la Révolution, pour comprimer la France et l'Europe remuées jus(|ue dans leurs fondemens -, mais il ne fallait pas tant pour séduire et dompter les dernières agitations de la Fronde. Autre chose est de calmer une sédition, autre chose de réglementer une révolution. Cette gravité de Louis XIV, cette idée de sa grandeur qui le préoccupait sans cesse , ce devoir qu'il s'imposait vis-àvis de lui-même, cet empire sur ses propres mouvemens, cette dignité, extérieure et composée sans doute , mais provenant d'un sentiment véritable, ce respect pour la mission divine et la nature royale (pi'il sentait en lui , formaient un ensemble réellement majestueux et imposant. Personne n'a échappé à cette im))ression. M. de
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Brieuiie en olïre l'exemple ; dans le témoin le plus éclaire et le plus austère de cette époque , dans Saint- Simon , nous retrouvons ce même respect à travers lui jugement éclairé et chagrin.
Mais, lorsqu'une influence est si universelle , si eflicace , pouvons-nous raisonnablement l'attribuer à un homme ? N'est-ce pas bien jDlutôt lui qui est le résumé, le produit, le symbole du temps où il s'est élevé? C'est sans doute parce qu'il lui est conforme qu'il le domine ou le représente. Or, quelles étaient les dispositions générales au milieu du xvii" siècle ? Les grandes luttes du xvi' étaient finies ; l'esprit humain , après tant de vastes conquêtes qu'il avait eu tant de peine à s'assurer, tendait au repos. C'était un de ces momens de halte dans la civilisation où elle jouit du succès de ses efforts. La Réforme avait attaqué les dogmes de l'Église universelle , mais point au nom de la raison humaine j elle s'était tenue dans l'enceinte religieuse et présentait aux esprits des dogmes aussi , non pas la liberté de croyance. La philosophie s'était affranchie des liens de la théologie scolastique ^ mais, ne procédant point par voie d'observation et d'expérience , elle aussi s'efforçait à dogmatiser, et voulait prendre d'assaut les hautes questions de notre nature. En un mot, l'esprit de révolte était apaisé, et le véritable esprit d'examen ne commençait pas encore. Ainsi, les principes de l'autorité n'étaient pas encore en problème et reposaient dans une auréole respectée.
Dans Tordre pohiique, la France se trouvait en une situation dont son histoire offix? d'autres exem-
pies; parmi ses continuelles oscillations, elle s'était déjà reposée ainsi plus d'une fois. Froissée et fatiguée de l'anarcliie aristocratique, comme jadis elle l'avait été de l'anarchie féodale , ne trouvant d'appui solide dans aucune institution , dans aucune des supériorités sociales, elle se livrait au pouvoir royal, lui demandait le bon ordre et tendait à l'égalité par la soumission. Ces biens, elle les reçut du gouvernement de Louis XIV. Le règne de François T', premier règne de la monarchie administrative , de la monarchie réglée pour le plus grand pouvoir du souverain , mais en même temps pour le plus grand repos du peuple, avait été appelé le temps des grandes polices. Le règne de Louis XIV fit descendre les polices jusqu'au moindre sujet de son royaume. Tous se trouvèrent protégés , tous eurent droit à la justice , furent préservés de la violence, vengés de leurs injures. A l'ombre de l'autorité du roi, au milieu de ce loisir si doux et si nouveau , les esprits employèrent aux arts , aux lettres , à la science , l'activité que leur avaient imprimée les secousses du temps passé ; l'industrie naquit; le commerce devint un intérêt, déjà même un honneur national ; la gloire militaire anima et ennoblit toute cette prospérité , ce bien-être universel.
De tels bienfaits ne sont jamais oubliés des peuples. L'ordre est pour eux un grand bonheur dont la jouissance est évidente, quotidienne, domestique; il est, à le bien prendre, la plus grande liberté, et en même tem|)s la base nécessaire delà liberté légale, qui ne peut croître et pousser de racines que sur un
sol affermi. On ne doit pas s'étonner si toutes les époques qui l'ont vu s'établir sont demeurées chères et respectées dans la mémoire des nations. Même lorsque Tordre fut imposé pour l'intérêt du pouvoir; même lorsqu'il ne légua aucune institution à l'avenir -, même lorsqu'il prépara les voies à la tyrannie , ainsi que cela s'est vu souvent, son influence se fait sentir comme heureuse , et recommande à jamais le nom d'un prince à la postérité. Ainsi s'étaient montrés le règne d'Elisabeth en Angleterre , l'époque de Charles VII en France. Ainsi s'explique la place que tiendra toujours dans notre histoire le règne de Louis XIV. Nous ne serons donc pas surpris que , tout en prenant plaisir aux anecdotes ou épigrammes contemporaines, tout en y reconnaissant le charme de la vie réelle et de la vérité , l'impression totale et définitive qui demeure en notre esprit soit grande et solennelle, comme l'ensemble et la marche générale de cette brillante époque.