ET DU
M. DCCC. XXX
M. Lemontey, dont on vient de recueillir et de publier les œuvres , était un homme d'esprit , comme on le verra après avoir lu ses écrits, et comme on le sait encore mieux lors(|u'on l'a connu. Épicurien par ses opinions , passablement cynique dans son langage et ses habitudes, il était d'une société douce et facile , sans nul sentiment de malveillance , d'envie , ni d'hostilité. Avant tout , il arrangeait sa vie de la façon qui lui
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était commode. Rien de ce qu'il faisait n'avait un autre objet que son propre contentement, jamais pourtant aux dépens d'autrui. L'étude, la réflexion, la conversation, les écrits qu'il livrait au public, sa conduite politique , tout était calculé pour la satilaction paisible de ses penchans. On pourrait dire qu'il avait presque fait de l'esprit une jouissance physique, tant il en ménageait convenablement l'usage pour son plus grand repos. La vérité , le savoir, la raison ne renfermaient pour lui aucune idée de devoir, n'opéraient en lui aucune impulsion involontaire^ il les aimait, parce qu'il les trouvait bons à aimer. Attaché dès sa jeunesse aux opinions qui commencèrent la Révolution, assez aigre contre l'ordre social et les abus de l'ancien régime , il avait eu horreur et dégoût des saturnales révolutionnaires; il s'était même trouvé un des courageux défenseurs de la ville de Lyon. Entre ces deux extrêmes , le champ est vaste. Il y a de la marge entre la honteuse monarchie de Louis X'V^ et la tyrannie ignoble et sanglante du régime Conventionnel. M. Lemontey savait se bien trouver de tout ce qui n'était ni Fun ni l'autre : avant tout, il aimait l'ordre, qui garantit la sécurité. Quant à la liberté , celle d'un paresseux comme lui consistait à garder un libre jugement, une pensée dégagée 5 à trouver tolérance pour* une raillerie insouciante et à demi-voix. En véritable élève du xviii'' siècle , il se plaisait surtout au laisser-aller d'un pouvoir absolu , et jugeait que le plus agréable des gouvernemens, c'est celui dont on peut se moquer tout bas , sans risquer de le renverser. Une plaisanterie lui semblait le contre-poids suffisant d'un acte d'autorité. Lorsque,
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censeur impërial des théâtres, il disait à ses amis : « N'allez-vous pas voir, ce soir, Atlialie par Racine et « Lemontey ? » sa conscience était en repos sur la façon dont il avait rempli son otlice. Les émolumens de la censure étaient pour lui comme ce prieuré de Tlîimer dont l'abbé Mdrellet parle si complaisamment dans ses Mémoires.
De cette façon, il y eut toujours une conséquence suivie , une constance réelle , quoique non apparente , dans les opinions de M. Lemontey. Qu'il célèbre à sa façon le gouvernement réparateur et réglementaire du Consulat , la stabilité présumée de l'avénemcnt impérial, ou l'ordre légal promis par la Restauration , il est toujours inspiré par le même sentiment. Il a pu sans embarras mettre côte à côte, dans une même édition de 1816, les contes, facéties, mélanges et rognures , où il consigna les louanges successives de Bonaparte premier consul, de Napoléon empereur, des Bourbons et de leurs ministères successifs , d'abord celui de 18 14, puis celui de i8i6. L'éditeur actuel a eu tort de soustraire à cette collection complète la Famille du Jura, composée pour le couronnement de 1804, et Thibaut , comte de Champagne, pour la naissance du roi de Rome. C'est toujours la même inspiration, et l'auteur n'aurait à se dédire de rien. « Je suis de la (( faction des contens , dit-il quelque part ; et si je « n'en étais pas , je me tairais. » Et ailleurs : « L'élo- <'. (pience est pour ceux qui écoutent, le lacet pour « ceux (jui parlent. »
Avec de telles dispositions , on ne se compromet point par un vif enthousiasme pour aucun pouvoir 5 on
les loue loLis de ce bien-être delà civilisation, que leur seule présence atteste et maintient. Ce dont on ne peut les remercier pour le présent, on feint de l'espérer pour l'avenir, et lorsque cette espérance offre peu de probabilité, on lui donne une tournure d'épigramme ^ de façon que parfois la louange ressemble à la raillerie d'un mystificateur. Si pourtant il paraît nécessaire d'excuser cette Révolution française, entreprise pour la liberté et se soumettant sans conditions au pouvoir absolu de l'empire, on en est quitte pour dire: « Que « voulez-vous ? nous avions cru les hommes meilleurs ^ (c mais , il faut l'avouer , ils ne valent pas grand'- « chose. »
Cette politique est de mise sous tous les régimes. Les gouverncmens aiment assez l'esprit, sous de telles conditions. 11 y a toutefois grande imprévoyance à ne pas voir que cette complaisance sans affection , cette flatterie qui ne suppose pas même l'approbation, cette méprisante incurie , sont un symptôme triste et menaçant : c'est le signe d'une maladie de langueur. Ainsi périt la monarchie de l'ancien régime. Il vient un moment où ces opinions dédaigneuses , après avoir été long -temps une jouissance des sybarites de toute classe , un privilège des aristocrates de la société et de la littérature , tombent dans des âmes neuves et vigoureuses, se saisissent de toutes les illusions, et descendent jusqu'à la brutalité populaire. Alors on frappe à grands coups les idoles , dont le culte était déjà depuis long-temps devenu dérisoire. Le polythéisme était bien malade, lorsque deux augures ne pouvaient se regarder sans sourire ^ le pouvoir absolu touche à sa
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ruine , lorsque les censeurs se raillent de leur ministère. En ce sens , de bons et fermes citoyens sont des sujets plus fidèles et plus sûrs que les hommes qui sont, tant ([ue cela est possible, de {^faction des contens.
Il n'y a pas long-temps que M. Lemontey était parmi nous, et cependant les formes de son esprit, les procédés de son style ne sont plus de notre temps. On a perdu cette habitude de faire patte de velours à la puissance , en laissant voir tout doucement la griffe. On y va aujourd'hui plus rondement , et l'opposition ne se fait plus à coups d'épingle. Il n'y a même ni mérite , ni courage à cela.
Le despotisme oriental créa , dit-on , l'apologue et les fabulistes. La monarchie française engendra , il y a long-temps , la chanson et l'épigramme. Là se trouvent les archives de l'opinion-, les premiers volumes de M. Lemontey sont une chronique amusante du cours des idées pendant quinze ou vingt ans ; c'est l'expression fine et aiguisée de ce que pensait dans ce tempslà le gros de la foule. Il n'y avait alors ni tribune , ni chambres , et les gens du centre , pour parler l'argot actuel, n'avaient d'autre organe que la littérature tolérée. Ils ne désavoueraient pas M. Lemonteyj: c'est leur spirituel représentant. Ainsi, un observateur attentif trouvera dans des écrits, futiles en apparence, l'explication d'une époque qui n'est déjà plus contemporaine 5 il y démêlera le comment et le pourquoi d'une phase brillnnlc de notre Révolution ; il y verra surtout le secret de cet établissement facile du pouvoir absolu , et aussi son principe de ruine. — ^( Que de choses dans
u un menuet! » va-t-on dire. C'est ([n'en effet ce serait faire tort à M. Lemontey et h ses lecteurs de trouver à deux ou trois volumes de facéties un intérêt intrinsèque , et d'y chercher autre chose qu'un témoignage historique. Et puis , aujourd'hui rien ne se juge plus en soi-, tout est observé comme symptôme; tout est document 5 c'est comme faits qu'on prend les idées et les écrits : tel est le goût de notre temps.
Mais M. Lemontey a laissé un titre meilleur et plus sérieux à la renommée, VEssai sur rétablissement monarchique de Louis XIV est une production fort distinguée. On y voit une longue et consciencieuse étude des faits , beaucoup de sagacité , et une grande vue d'ensemble. Ce morceau fut donné par l'auteur comme préface d'une Histoire critique du dix-huitième siècle ; il annonçait en 1818 que plusieurs volumes étaient achevés. A bien dire , ce fut le travail de sa vie-, ses amis savent qu'il en faisait sa principale occupation et en espérait quelque gloire. Cet ouvrage n'est point publié. On a répandu dans le public qu'après la mort de M. Lemontey , l'archiviste des affaires étrangères s'était opposé à la publication des travaux historiques inédits trouvés dans sa succession , disant que puisque des documens appartenant à l'État avaient été communiqués à l'auteur, il n'était plus seul maître de son ouvrage. Ce serait une prétention assez étrange et bien puérile.
Pour en revenir à l'introduction que lui-même avait livrée à la publicité , eJle est la preuve d'un esprit vraiment historique. Avoir vu que le xviii" siècle ne pourrait être compris, si on l'isolait du gouvernement
de Louis XIV, c'est montrer un jugement sûr et réfléchi. M. Lemontey, en examinant le travail de décomposition , le renouvellement intérieur de la société française, qui éclatèrent à la fin du siècle dernier, a fort bien démêlé que le germe en était renfermé dans le gouvernement de Louis XIV.
Il ne s'agit point ici de l'enchaînement nécessaire de toute époque avec la précédente : nul doute qu'on ne trouve constamment liaison et progression dans les parts successives du temps 5 autant vaudrait dire qu'il n'y a pas d'effet sans cause. Ce n'est pas d'une telle trivialité qu'on pourrait savoir gré à M. Lemontey. Mais l'histoire se divise en périodes naturelles, en drames, qui ont leur commencement, leur progrès et leur dénouement. Il y a des séries de faits qui appartiennent , ou à un même ordre d'idées , ou à un même état de civilisation , ou au développement des mêmes principes. Le talent de l'historien consiste surtout à saisir le premier et le dernier anneau de ces diverses chaînes d'événemens : il marque ainsi des points de repos dans la chaîne immense et continue de l'histoire humaine 5 de la sorte , il lui donne à la fois de l'intérêt par l'unité, de Li moralité par la conclusion. Autrement la vie du genre humain s'en irait se déroulant sans donner aucune leçon , sans saisir la raison , ni même l'imagination. L'histoire universelle ne serait ainsi qu'un long calendrier, où les faits serviraient seulement à marquer des dates.
La liaison intime et la transition insensible du temps de Louis XIV et du temps de Louis XV apparaissent, même par un examen superficiel. Il s'est pourtant
établi une sorte de préjugé plus littéraire qu'historique, qui les isole Tun de l'autre , et semble reprocher à une époque d'avoir honteusement dégénéré du noble modèle que lui avait laissé l'époque précédente. C'est ce qui rendait d'autant plus nécessaire à M. Lemontey de dresser, comme il le dit , l'inventaire de la succession de Louis XIV, afin de pouvoir fixer sans méprise la responsabilité de la génération qui recueillit l'héritage. C'était d'ailleurs une œuvre de bon citoyen. Le gouvernement de Louis XIV est le type respecté de la monarchie pure , telle qu'on la peut concevoir dans nos sociétés modernes. Ceux à qui déplaisent nos récentes institutions et les opinions dont elles émanent, tournent sans cesse un œil de regret vers ce règne de gloire. Là , le pouvoir absolu leur apparaît dans tout son éclat, revêtu de moralité, sanctionné de religion , avec un cortège de mœurs graves , avec une hiérarchie sociale non contestée, avec une complète harmonie de l'opinion et de l'autorité. Pour eux , c'est la solution du problème politique. L'État, c'est moi, leur semble un axiome profond et sacré ^ ils prennent au sérieux l'identité d'une nation avec la personne de son souverain.
On ne saurait donc trop montrer combien cette opinion est frivole. Entrer dans le détail, opposer des anecdotes et des mémoires secrets à l'aspect général de la domination de Louis XIV, déshabiller un peu sa solennité , et regarder dans les coiUisses de ce théâtre , ne serait pas une controverse bien sérieuse, ni sutîisante. L'établissement de l'ordre dans l'État et dans les mœurs est un fait général si patent et payé si jus-
218 MELANGES LITTÉUAIRES.
leiiieiU par tant de gloire et de reconnaissance publitpie qu'on ne le détruit point par de petits récits, tout vrais et amusans qu'ils peuvent être. On peut, avecplus de gravité , faire remarquer que ce gouvernement a duré cinquante-cinq ans ; qu'il a eu des fortunes diverses et n'a point fini ainsi qu'il avait commencé. Par là , on relègue dans les âges d'or imaginaires les belles peintures que la poésie et la rhétorique font parfois de ce règne ; elles le prennent seulement à son apogée , dans ses belles années , et l'ofFrent ainsi comme un type de perfection. Sous le rapport de l'impression poétique , c'est fort bien fait et même naturel. Dans la réalité, Louis XIV n'a pas pour lui l'argument du succès définitif. L'humiliation, sinon de son caractère , du moins de sa gloire , et les calamités de la France, ont terminé son règne.
Alléguer l'événement sans l'expliquer ne serait pas encore une bonne manière de raisonner. M. Lemontey a pris la chose plus au fond. Il a exposé comment V établissement monarchique de Louis XIV, ainsi qu'il l'appelle, n'avait en lui-même aucun principe de durée , aucune garantie solide , ni pour le pouvoir, ni pour la nation. Il a expliqué comment il tenait à un heureux concours de circonstances , essentiellement transitoires; comment cette harmonie, cet ensemble moral, (jui caractérisent les belles années de Louis XIV, cet accord du bon plaisir d'un souverain avec le bon plaisir d'un peuple, n'avaient rien que d'accidentel et ne pouvaient durer, même la vie d'un homme. En un mot, il montre ingénieusement que c'était non nu gouvernement constitué, ayant ses ra-
cines dans le pays , mais une administration heureuse et passagère.
Prenant un à un les ëlémens divers de la nation , clergé , grands seigneurs , noblesse , armée , magistrature, tiers-état, lettrés, commerçans, M. Lemontey fait voir toutes les classes , toutes les corporations passant sous l'égal niveau de l'autorité, perdant toute existence propre, rangées à l'obéissance commune. Comme il n'y avait pas un de ces élémens qui eût contribué au bien du pays ; comme tous et chacun n'y avaient jamais produit que désordre et trouble ; comme la Fronde venait encore de donner le spectacle d'une sédition qui n'aboutissait quà des intérêts privés; comme les ordres, les corps, les institutions de l'État n'avaient ni droits reconnus, ni traditions constantes, et n'avaient fait que surgir de temps en temps pour retomber après sous le joug, rien ne fut mieux reçu que cette universelle soumission. La France lui dut de respirer ; elle commença à connaître le bon ordre , la police, une meilleure économie des finances, une action publique régulière et uniforme. Elle eut même, sinon des lois , du moins des réglemens émanés d'un pouvoir solennel et raisonnablement conseillé.
Mais toutes ces classes de la nation , heureuses de leur obéissance, gardaient encore leur activité que les années précédentes avaient même augmentée et excitée. C'était une époque de grande et rapide progression. La sécurité , \m loisir nouveau contribuaient k faire avancer les idées. Par une heureuse inconséquence, Louis XIV s'en faisait même une gloire. Plus tard, il en pensa autrement; un instinct plus sûr lui
apprit par la suite qu'un pouvoir absolu et une civilisation stationnaire sont deux conditions qui s'exii,^ent l'une l'autre. Jeune, il partageait l'ardeur nationale, et marchait vers toutes les gloires, vers tous les succès.
L'auteur démontre fort bien ce que le mouvement progressif" avait de contradictoire avec les principes du gouvernement, et quel désaccord en devait bientôt résulter. La domination absolue dans le clergé et dans les choses de la religion devait amener l'intolérance , la persécution, l'hypocrisie, et par suite l'impiété. — La domination absolue sur la noblesse contraignait à placer la grande à la cour, la petite dans les armées. De là , des palais , des pensions , un état militaire immense , la guerre continuelle , le désordre des finances. — La domination absolue sur les Parlemens les poussait « vers un système vague de censure chagrine « et d'espérances erronées. » — Le Tiers-État n'avait existé jusqu'alors que sous la forme de corps judiciaires, municipaux ou scolaires. La sécurité lui donnait chaque jour une assiette plus large, une situation plus politique ; du moment qu'il pourrait , qu'il oserait raisonner, dans quelle situation allait-il se reconnaître? était -elle supportable? — Nous allons citer le passage où M. Lemontey fait ressortir les effets que devaient produire les encouragemens accordés au commerce.
Vouloir , coiuine le lit Louis XIV , élever la France au rang des nations industrieuses et la soumettre à un gouvernement absolu , «'('tait tomber dans une contradiction ma-
DU SIECLE DE LOUIS XIV. 22i
lùfcste et tenter un alliage impossible. Les siècles écoulés n'en offrent aucun exemple ; et encore , dans les républiques oii l'aristocratie aurait pu effaroucher le commerce, on a toujours vu les chefs de l'Etat déguiser le pouvoir et se mêler à la condition des marchands. Qu'une population agricole attachée au sol et répandue sur une grande surface endure ou l'empire turbulent de la pospolite polonaise , ou l'avide oppression des pachas turcs , ou le despotisme paternel des princes autrichiens , on le conçoit ; l'isolement , la propriété et la routine façonnent au joug : mais transportezla , de cette existence monotone, dans des ateliers, et demandez-lui les travaux des arts et les calculs du négoce ; la métamorphose va commencer. Aux habitudes succèdent" les passions ; à l'isolement, la société ; à la torpeur, l'émulation; à l'abrutissement , des facultés nouvelles ; au cercle le plus borné, un horizon politique. Le commerce subsiste par l'invention , par les capitaux et par le crédit ; mais on n'invente et ne perfectionne rien sans liberté ; on ne crée point de capitaux sans sécurité ; et il n'existe point de crédit sans garanties. Or, la liberté, la sécurité et les garanties sont exclues de tout gouvernement qui se résout dans le caprice d'un seul. Un port et une halle ne suffisent pas au commerce , il lui faut une patrie dans toute la smcérité du mot ; et comme ses propriétés sont portatives, si vous la lui refusez , il la trouvera ailleurs. Le gouverner est assez superflu, car il aime l'ordre et les lois. Le retenir par la justice et la bonne foi , c'est le point important. La force des choses a posé cette alternative: de la servitude sans commerce, ou du commerce sans servitude; car, tôt ou tard, l'arbitraire chassera l'industrie , ou l'industrie détruira l'arbitraire. Ce dernier dénouement est le plus vraisemblable ; et pour qui observe l'Europe , la Providence en prépare une preuve nouvelle. Depuis trente ans , l'influence grecque ronge sans
bruit le sce|^tie ottoman ; possesseurs des flottes et des richesses, bientôt les vaincus seront plus maîtres de la Propontide que les conquérans. Ainsi l'ordonne la loi universelle.
Imprimer ces lignes en 1818 , trois ans avant l'insurrection grecqtte , c'était montrer une perspicacité peu commune.
Quant à l'encouragement donné atix lettres et anx sciences par Louis XIV, c'est assiu'ément un de ses titres d'honneur-, mais il est trop évident que là, pins qu'ailleurs , l'effort était contraire au but. a On croit (i récompenser des panégyristes , dit l'atiteur, et l'on « érige des juges. »
Et qu'on ne dise pas que le roi eût pu faire autrement, qu'il eiit pu éviter ces contradictions, ces fautes politiques, si l'on veut les nommer ainsi. Alors, il n'eût pas été lui-même 5 il n'eût pas été Louis XIV-, il n'eût pas sympathisé avec la nation -, il ne l'eût pas entraînée sur ses pas. Ce pouvoir absolu , il n'aïu'ait pas ett à le conserver, car jamais il ne l'eût acquis. Ce n'est pas la force qui le lui donna. On prend toujours sa force quelque part ^ la volonté seule ne serait que puérilité ou folie. Archimède promettait de remuer le monde, mais un levier ne lui sulTisait pas; il fallait un point d'appui. Louis XIV trouva le sien dans cette heureuse harmonie qui exista entre le roi et son peuple.
Mais, si elle ne pouvait durer, si, de toute nécessité, l'accord de tous les intérêts, de toutes les opinions avec le caractère du souverain devait se briser
chaque jour, quelle en devait être la suite ? — Il a saisi tous les pouvoirs -, il s'est chargé de tout vouloir et de tout faire : c'est donc lui qui répondra de tout. Il n'y aura pas un désordre dans l'État , pas un intérêt froissé, pas une vanité blessée, pas un mécontentement, pas un blâme , qui ne porte à plomb sur l'autorité royale. Rien à faire pour personne -, rien même à dire pour remédier au mal qu'on voit ou qu'on sent -, plus de citoyens; plus de droits à exercer-, plus de devoirs à remplir autres que la soumission. Donc le mal , l'abus, le désordre continueront à subsister d'une part -, de l'autre part , les murmures , l'opinion mécontente et despectueuse se répandront de proche en proche et s'aigriront de plus en plus. L'autorité ne se contrôle guère elle-même ^ ainsi tout se relâchera. Le zèle nouveau d'une administration qui se forme , d'un régime qui s'établit ; cette opinion favorable et reconnaissante qui s'empresse vers le pouvoir, ([ui le reconnaît comme un bienfaiteur, qui l'aide et le soutient ; cette opinion s'attiédira , puis s'aliénera. Alors , tout deviendra difficile et moins exact. L'obéissance languit; les rouages se ralentissent -, l'intérêt personnel prend la place du dévouement dans les agens de l'administration. Peu à peu la machine se détraque. Cependant le pouvoir absolu a gardé sa présomption ; il lui semble toujours que le vent enfle ses voiles : il s'est accoutumé à ne point connaître d'obstacles, à ne point redouter d'écueils. Ses projets, autrefois conformes aux vœux et aux besoins du pays, sont aujourd'hui indilférens, demain onéreux , enfin odieux. Néanmoins, il s'y obstine , sans se douter qu'il a perdu tout appui moral ,
sans voir que tout a changé autour de lui, que. luimême a usé et dégradé ses propres instrumens.
Trente ans plus tôt , tout était régulier et bien ordonné. La royauté était comme l'âme de la nation ; chaque mouvement concourait à l'accomplissement de sa volonté ; elle n'a pas trouvé un empêchement, pas vuie opposition -, elle a été respectée , adorée. Le pouvoir absolu a suivi son libre cours ^ il a eu pour lui toutes les chances : gloire , prospérité , conquêtes. Il a roulé sur lui-même dans sa propre orbite sans nulle perturbation. Les docteurs politiques qui le voudraient imposer aux peuples ne sauraient , certes , lui souhaiter des circonstances plus favorables. — Quelques années s'écoulent , et un contemporain a pu s'exprimer ainsi .
Tout périssait peu à peu, ou plutôt à vue d'œil :1e royaume entièrement épuisé; les troupes point payées et rebutées d'être toujours mal conduites et par conséquent si malheureuses; les finances aux abois; nulle ressource dans la capacité des généraux ni des ministres ; aucun choix que par goût et par intrigue; rien de puni, rien d'examiné , rien de pesé ; impuissance égale de soutenir la guerre ou de parvenir à la paix ; tout en silence, en souffrance ; personne qui osât porter la main à cette arche chancelante et prête à tomber (i).
Telle est donc la marche naturelle de la monarchie ])ure , lors même que, par grand hasard, elle tombe en
(i) Sailli-Simon.
des mains dignes de la guider. Cette gravité , ce goût de l'ordre ; ce caractère administratif, si l'on peut ainsi parler ; cette complète harmonie avec son peuple ^ l'opinion, d'abord enthousiaste, puis respectueuse, enfin muette et jamais factieuse; rien ne peut empêcher un déclin rapide, rien ne peut empêclier le fleuve de suivre son cours. Un peu plus tôt, un peu plus tard, tous les bienfaits du pouvoir absolu doivent disparaître et s'abîmer. Malheureux les peuples qui n'ont pas en eux un principe d'activité assez puissant pour y porter remède eux-mêmes ! Car, arrivé à ce terme, le despotisme peut subsister long- temps. Bienfaisant , il favorise une progression qui tend à le renverser. Funeste , quand une fois il a accoutumé le pays à une sorte de désordre stationnaire , il a des conditions de durée.
C'est dans cet esprit que M. Lemontcy a exposé, avec impartialité et philosophie, le tableau du gouvernement de Louis XIV, et montré l'avenir qu'il prépara à la France. Partout on aperçoit, à travers un résumé ingénieux et rapide, les faits et les anecdotes de ce règne si bien connu. Les maximes d'Etat, le droit public de la monarchie absolue, tel qu'il fut hautement professé , sont produits en preuve et ramenés à notre souvenir. Rien n'est supposé 5 aucune induction n'est forcée , ni tirée de loin. C'est un travail fait avec conscience. Parfois cependant on y retrouve une habitude d'épigramme qui rapetisse le langage , ou un brillant factice , emprunté au style des éloges académiques en vogue il y a cinquante ans.
On ne sait si c'est à ce faux goût qu'il faut attribuer II. * i5
une consiilératioii lout-à-faii étrani^u'ie et même contraire à la conception et h l'ensemble du livre.
Au niilieu de son règne, le monarque fut frappé d'une r«h'olution humorale qui cliangea la force de son tempérament et le cours de ses idi'es. Sa carrière fut coupée en deux moitiés, dont la première forma sa vie héroïque, et la seconde sa vie subjuguée. Enfin, puisqu'il faut dire cette vérité abjecte , le sort de la monarchie dépendit d'une fistule.
Voilà qui est sans doute fort joli et fort piquant. Rien de mieux si l'on voulait montrer les affaires humaines livrées au hasard , et les événemens se succédant sans règle et sans enchaînement. Faire dépendre d'une fistule le sort d'une grande monarchie , mettre à la merci du moindre accident de santé , le gouvernement , les institutions, l'avenir d'une nation, c'est une raillerie dirigée contre la Providence , ou bien la condamnatiou de toute sagesse humaine. Voltaire est plein de ces choses-là ; Pascal , dans an sentiment tout opposé , a parlé du grain de sable dans la vessie de Cromwell.
Quand on cherche , au contraire , à expliquer la liaison des causes aux effets , à renouer la chaîne des temps , à démêler les lois morales et nécessaires qui président au dévelo])pement des peuples ; quand on veut rabaisser les faits accidentels à n'être que des occasions, et non pas des causes, alors il faudrait renoncer à la plaisanterie un peu usée des grands événemens dus aux petites causes. Ce qui est vaste , durable , essentiel, dans le progrès et les révolutions des peuples , est sans doute hâté ou retardé par telle ou telle circonstance; un terme nécessaire et fatal peut être atteint par une
voie ou par une autre , selon quelque hasard , selon quelque détermination individuelle. Mais ce n'est pas ce détail secondaire que M. Lcmontey a prétendu examiner -, il s'est appliqué à extraire de la foule des événemens secondaires , de ces événemens qui pouvaient être ou n'être pas, la marche générale , le cours forcé des choses. A la vérité , il tire , de cette immense influence attribuée à une maladie fortuite, cette conclusion très-raisonnable : « L'Etat, réduit à un homme , « courait les chances de sa fragile organisation. » Il suivrait de cette seule considération que le pouvoir absolu livre les États à d'étranges hasards.
Cela est vrai, et suftlrait à dégoûter les hommes d'honneur et de raison des chances de la monarchie pure ; mais il y a une leçon morale plus grande et plus complète à déduire de l'histoire de Louis XIV. Pour arriver à ce trait épigrammatique, M. Lemontey s'est même écarté de la vérité. Aucun des contemporains, pas un des témoins oculaires , qui nous ont laissé des mémoires et des récits , pour ainsi dire domestiques , n'a donné une telle importance à cette maladie du roi. Personne ne s'est aperçu de ce grand changement , de cette révolution humorale. A prendre ses actes et ses paroles , on ne voit pas de transition brusque , ni un jour contraire au jour précédent. La vie de l'individu , comme le gouvernement du monarque, a eu un cours continu, qui ne présenta aucun accident notable. Le sort l'avait doué d'une santé robuste et presque imperturbable. Si donc on trouve quelque déclin dans sa constitution morale ; s'il eut dans la dernière partie de sa vie des idées moins grandes et moins généreuses; si
sa raison eut moins de clairvoyance , son esprit moins de justesse ; si son caractère devint à la fois plus absolu et plus subjugué, n'en cherchons pas une cause physiologique.
Nous avons vu que le pouvoir absolu le plus salutaire , le plus bienfaisant , renfermait des germes de décadence pour l'État qui le subit; cherchons ce qu'il porte en lui-même de nuisible à l'homme moral, ce qu'il doit lui ôter de vertu et d'intelligence. Essayons de suivre seselîets sur l'âme du monarque, comme nous les avons étudiés sur l'administration du royaume ; si nous trouvons qu'il a perverti et amoindri le prince, alors nous pourrons conclure qu'un tel niode de gouvernement ne comporte pas même les garanties transitoires et accidentelles qu'on espère quelquefois de la moralité des souverains.
Louis XIV était né avec une élévation naturelle dans les sentimens -, elle avait triomphé de la détestable éducation qu'il avait reçue. A la mort de Mazarin, il se saisit du gouvernement avec un noble empressement de tout ce qui était grand. Il aimait la France ; il la voulait glorieuse, éclatante de succès et de prospérité. Cette ardeur de jeunesse, cet orgueil qui, rapporté à luimême, embrassait pourtant son peuple, respire dans les lettres, les ordres, les instructions des premiers temps de son règne.
Il aimait la yloire, dit M. de Saint-Simon ; il voulait l'ordre et la rè{;le ; il était né sap,e , modéré , secret, maître de ses moMvemens et de sa langue. Le croira-t-on ? il était né bon et juste , et Dieu lui avait donné assez pour être un bon
loi , et peut-être même un assez grand roi. Tout le mal vint d'ailleurs.
Il vint de ce respect de sa propre volonté, de cette conscience de son droit divin, conscience intime, incorporée à tout lui-même. Personne, roi ou publiciste, n'a raisonné si juste , n'est allé plus droit au fait que Louis XIV sur le chapitre du droit divin. Il l'a proclamé au seul titre qu'on puisse alléguer en sa faveur sans tomber dans l'absurde. Pour lui, le droit divin a été une mission divine , une délégation directe de Dieu , une nature autre que l'humanité. Pour dire aux autres hommes : « Obéissez sans examen, » il faut être infaillible. C'est ce que Louis XIV pensa de la meilleure foi du monde ; c'est ce qu'il a répété en toute naïveté durant le cours de sa puissance.
Décidez : Dieu vous a fait roi; il vous donnera les lumières nécessaiies. ( Instructions au duc d'Anjou. )
Il est sans doute de certaines fonctions où , tenant pour ainsi dire la place de Dieu , nous semblons être participans de sa connaissance aussi-bien que de son autorité. ( Instructions pour le Dauphin. )
Dans la place qui vous attend après moi , vous ne pouvez sans honte être conduit par d'autres lumières. ( Ibid. )
On multiplierait beaucoup, si on le voulait, de pareilles citations.
Voilà donc une créature humaine persuadée de son infaillibilité -, la voilà qui se croit participant à la divinité. Sans dotite une conviction si bizarre peut d'abord élever les sentimens, peut donner un respect de
soi-même, une gravité intérieure, un besoin de se sentir juste et honnête, qui contribuent quelque temps au perfectionnement moral.
On ne peut pourtant échapper à la condition humaine : un tel orgueil est évidemment le levain le plus actif de corruption. Pour celui qui est infaillible, sa volonté c'est la justice-, sa pensée c'est la vérité ; sa propre satisfaction est un devoir ^ son désir une loi. 11 n'y a rien à combattre en lui , puisqu'il pense, veut et agit selon l'impulsion divine ,
Mon Dieu . ijuclle guerre cruelle'.
Je trouve deux hommes en moi.
On assure que Louis XIV, entendant ces vers de Racine, s'écria : « Je les connais bien ces deux hommes-là. » Sans doute il les connaissait ; la conscience ne se laisse pas dompter et avilir aussi facilement que les courtisans -, mais il traitait ses reproches et ses avis comme des remontrances du Parlement. Des deux hommes qui étaient en lui, c'était l'homme de la passion , l'homme du premier mouvement, l'iionnue de l'orgueil cpii était le roi. L'homme de la réflexion, delà raison, du scrupule, de la justice , était un conseiller disgracié et repoussé. En effet, ce conseiller intérieur se jnésente aussi au nom d'une loi que le souverain n'a pas faite , qui lui est imposée, et à laquelle il doit obéissance comme tout autre. Or, quand on a contracté l'habitude de s'oflenser des conseils du tlehors, on en vient bientôt à repousser les conseils du dedans ^ (juand on n'a pas voulu vivre soiisle droit comuuni politique, on ne se croit pas fait non plus |)our plier sous le droit commun
DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. 2il
moral. Ainsi l'on voit sans cesse Louis XIV craindre, pour ainsi dire, de se manquer de respect à lui-même en se contraignant en quoi que ce soit. Hésiter, délibérer, se repentir, lui semblait au-dessous de sa grandeur.
Exerçant ici-bas, disait-il, une fonction toute divine , nous devons tâcher de paraître incapables des agitations qui pourraient la ravaler (1).
Nul ne devait donc s'abandonner plus entièrement à ses passions. Sa religion, toute sincère qu'elle était , ne pouvait rien sur lui. Loin d'aider et de sanctifier le sentiment moral, elle l'étoufïait et le corrompait. Cette religion ne consistait qu'en formalités extérieures, sans jamais pénétrer au fond de l'âme, pour y porter la grâce et la lumière. C'était un tarif d'observances appliqué à un tarif de péchés. Il trouva toute sa vie des prêtres qui, comme tant d'autres prêtres, pensèrent que la soumission suffit et tient lieu de tout mérite. Comme ils voient dans la soumission un moyen de parvenir à la foi et aux œuvres , ils en font un devoir unique et confondent le moyen avec le but. De la sorte, ils arrangèrent à leur royal pénitent une religion sans morale , dont le seul résultat était d'imposer silence au remords.
C'est ce qu'on voit pleinement dans l'affaire de la dîme royale. Louis XIV avait toujours dit que les biens de ses sujets lui appartenaient (2). Toutefois , quand il fallut mettre à exécution cette terrible doc-
(1 ) Ins/i uclinns pour le Daup/d/i .
(2) « Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos Etats , de quelque nature qu'il soit , nous appartient. Les deniers qui sont dans notre cassette , ceux qui demeurent entre les mains de
232 MÉLANGES LITTÉPIAIRES.
trine , et accabler d'impôts nouveaux ce royaume épuisé par tant de i^uerres et de profusions , le cœur manqua au roi. Le bon sens et la justice se firent jour, et il tomba dans une cruelle et scrupuleuse perplexité. Que fit-il pour en triompher ? Il assembla je ne sais quel conseil de conscience, dont il appela la bassesse au secours contre ses bons sentimens -, puis désormais , calme et sans inquiétude, il taxa de plus belle ses malheureux sujets.
D'ailleurs, dans son idée de la nature divine du souverain, il croyait que la religion lui imposait d'autres devoirs qu'au commun des hommes, et que la piété royale devait s'appliquer bien plus au peuple qu'au roi, bien plus au gouvernement de l'Etat qu'à la conscience du monarque. De là ce penchant à faire son salut sur le dos des autres ^ comme dit le duc de Saint-Simon. Il lui fallut avoir toujours une persécution tenante afin de se constater à lui-même son zèle pour la religion ; si bien qu'après la révocation de l'édit de Nantes et la ruine de Port-Royal , on lui inventa la bulle Unigenitus uniquement pour avoir encore à persécuter (i).
Et puis, au lit de la mort, quand il se vit , lui , qui croyait n'avoir à répondre de rien devant les hommes,
nos trésoriers , ceux que nous laissons dans le commerce de nos peuples
« Vous devez donc être persuadé que les l'ois sont seigneurs absolus, et ont naturellement la pleine et libre disposition de tous les biens qui sont possédés aussi-bien par les gens d'Église que par les séculiers. {Instructions pour le Dauphin.)
« Nos sujets nous doivent leur vie. {Réflexions sur le métier de roi. )
(1) Saint-Simon.
sur le point d'aller rendre compte devant Dieu, il faut regarder quelles craintes le saisissent , quelle figure fait en ce moment , à ses propres yeux , sa prétendue infaillibilité et cette révélation naturelle aux rois où il avait mis une confiance si absolue. — Il se rejette sur son ignorance; ce n'est pas lui qui a décidé; ce n'est pas lui qui a voulu. A cette heure, il lui faut des ministres responsables, pour les abandonner à la Justice divine. — Le voilà rentré dans la nature humaine, enseignant malgré lui, aux peuples , les infirmités royales, et les précautions qu'ils ont à prendre pour rendre conforme à la justice et à la raison cette volonté souveraine , plus aveugle que toute autre , quand on la laisse livrée à elle-même.
Il appela les deux cardinaux , protesta qu'il mourait dans la foi et la soumission de l'Eglise ; puis ajouta , en les regardant , qu'il était fâché de laisser les affiiires de l'Eglise en l'état où elles étaient ; qu'il y était parfaitement ignorant ; qu'ils savaient , et qu'il les en attestait , qu'il n'y avait rien fait que ce qu'ils avaient voulu ; que c'était donc à eux à répondre devant Dieu pour lui de tout ce qui s'y était fait de trop ou de trop peu ; qu'il protestait de nouveau qu'il les en chargeait devant Dieu , qu'il en avait la conscience nette comme un ignorant (1).
Puis fiez-vous aux rois qui veulent qu'on respecte leurs conseillers , comme une émanation de leur propre pensée , de leur vraie volonté , de leurs opinions personnelles. Viennent les jours de péril devant Dieu ou
(1) Saint-Simon.
devanl les hommes ; ils diront à leur tour c[u'uii roi ne peut mal faire, puisque , de vrai, il ne voit rien et ne sait rien par lui-même.
Les doctrines du droit divin et du pouvoir absolu ayant ainsi perverti la morale et la religion de Louis XIV , on s'étonnera moins de le voir passer sa longue vie à ne jamais rien se refuser. Tout ce qu'il a désiré, nonseulement i)our la gloire du souverain, mais pour la volupté de l'individu, il eût été humilié de ne pas en jouir. De là tant de pompeux scandales , cette merveilleuse gravité dans les moindres fantaisies amoureuses , l'adultère élevé à une dignité solennelle, ces mœurs que l'on pourrait appeler mythologiques au milieu d'une dévotion d'étiquette.
Dans cette chronique galante, qui tient une si grande place en son règne, trouve -t -on même la trace d'une ame expansive , portée à la tendresse, susce])tible d'affection :' En aucune façon : l'orgueil avait aussi tout desséché , tout flétri dans son cœur. La superstitieuse occupation de lui-même avait tari une honte naturelle , une sympathie susceptible d'émotion, dont il était loin d'être dépourvu. Il craignait d'aimer autrement que pour lui-même. La fantaisie une fois passée , l'habitude romjnie , il ne connaissait plus ni bonté, ni égards^ il foulait aux pieds l'objet de sa tendresse éteinte, s'indignait de pouvoir être ému, et repoussait la souffrance, comme attentant à sa dignité. « N'ayez jamais d'attachement pour personne, » conseillait-il à son petit-fils. Il perdit avant sa mort frère , fils, petit-fils, sa famille entière, hormis un faible enfant j sa vie n'en fut pas même dérangée: sauf un prc-
mieï' instant d'émotion, il ne permit pas à la douleur de le troubler dans sa majesté , et le deuil l'importuna même dans les autres.
La vivacité d'un récit de M. de Saint-Simon en dira l)lus que nos réflexions. On verra mieux encore , dans un tableau animé , cette passion d'égoïsme , cette religion de soi-même, qui va jusqu'il la cruauté; cette colère produite par le sentiment secret d'un tort qu'on lit dans les reproches muets d'autrui -, cette aigre révolte contre sa propre conscience -, ce reste de sensibilité qui tourne en violence et en dureté. Une telle anecdote montre tout l'homme.
La duchesse de Bourgogne faisait le charme de sa sombre vieillesse; elle déridait ce front chargé d'ennuis. C'était toute la joie de cette triste cour. Écoutons maintenant Saint-Simon :
Madame la duchesse de Bourgogne était grosse ; elle était fort incommodée. Le roi voulait aller à Fontainebleau , contre sa coutume , dès le commencement de la belle saison, et l'avait déclaré. 11 voulait l'aire ses voyages de Maily en attendant. Sa petite-fille l'amusait fort; il ne pouvait se passer d'elle , et tant de mouvement ne s'accommodait pas avec son état. Madame de Maiutenou en était inquiète ; Fagon en glissait doucement son avis. Cela importunait le roi , accoutumé à ne se contraindre ]iour rien , et gâté pour avoir vu voyager ses maîtresses grosses ou à peine relevées de couches, et toujours en grand habit. Les représentations sur les voyages de Marly le chicanèrent sans pouvoir les rompre. Il diftéra seulejnent à deux reprises celui du lendemain de la Quasimodo , et n'y alla que le mardi de la semaine suivante, malgré tout ce qu'on put dire ou faire pour l'en em-
pêcher ou pour obtenir que la princesse demeurât à Versailles.
Le sauïedi suivant , le roi se promenant après sa niasse , et s'amusant au bassin des carpes , entre le château et la perspective, nous vîmes venir à pied la duchesse de Lude toute seule , sans qu'il y eût aucune dame avec le roi ; ce qui arrivait rarement le matin. Il comprit qu'elle avait quelque chose de pressé à lui dire ; il fut au-devant d'elle , et , quand il en fut à peu de distance , on s'arrêta , et on le laissa seul la joindre. Le tête-à-tête ne fut pas lonjj. Elle s'en retourna, et le roi revint vers nous, et jusque près des carpes, sans mot dire. Chacun vit bien de quoi il était question , et personne ne se pressait de parler. A la fin, le roi , arrivant tout aupi-ès du bassin , regarda ce qui était là de plus principal , et , sans adresser la parole à personne, dit , d'un air de dépit , ces paroles : — « La duchesse de Bourgogne est blessée. » Voilà M. de La Rochefoucauld à s'exclam,er, M. de Bouillon, le duc de Tresmes , le maréchal de Boufflers à répéter à basse note; puis M. de La Rochefoucauld à se récrier plus fort que c'était le plus grand malheur du monde, et que, s'étant déjà blessée plusieurs fois, elle n'en aurait peut-être plus. — « Eh I quand cela «« serait , interrompit le roi tout d'un coup avec colère , qui « jusque-là n'avait dit mot, qu'est-ce que cela me ferait? « est-ce qu'elle n'a pas déjà un fils? et quand il mourrait , « est-ce que le duc de Berri n'est pas en âge de se marier et « d'en avoir ? et que m'importe qui me succède des uns ou « des autres ? ne sont-ce pas également mes petits-fils? » Et tout de suite avec impétuosité : — << Dieu merci , elle est « blessée puisqu'elle avait à l'être , et je ne serai plus con- « trarié dans mes voyages et dans tout ce que j'ai envie de « faire par les représentations des médecins et les raisonne- " mens des matrones. J'irai et je viendrai à ma fantaisie, et
DU SIECLE DE LOUIS XlV. 237
« on me laissera en repos. » Un silence, à entendre une fourmi marcher , succéda à cette espèce de sortie. On baissait les yeux; à peine osait-on respirer. Chacun demeura stupéfait. Jusqu'aux gens des bâtimens et aux jardiniers demeurèrent immobiles. Ce silence dura plus d'un quart d'heure.
Le roi le rompit , appuyé sur la balustrade , pour parler d'une carpe ; personne ne répondit : il adressa après la parole sur ces carpes à des gens de bâtimens , qui ne soutinrent pas la conversation à l'ordinaire ; il ne fut question que de carpes avec eux , tout fut languissant , et le roi s'en alla quelque temps après. Dès que nous osâmes nous regarder hors de sa vue , nos yeux se rencontrant se dirent tout. Tout ce qui se trouva là de gens furent pour ce moment les confidens des uns et des autres. On admira , on s'étonna , on s'affligea , on haussa les épaules. Quelque éloignée que soit maintenant cette scène, elle m'est toujours présente. M. de La Rochefoucauld était en furie , et pour cette fois n'avait pas tort; le premier écuyer en pâmait d'eff'roi : j'examinais, moi, tous les personnages des yeux et des oreilles, et je me sus gré d'avoir jugé depuis long-temps que le roi n'aimait et ne comptait que lui et était à soi-même sa fin dernière.
Si l'adoration de soi-même détruit ainsi la morale , la religion et la sympathie, l'effet sur la raison et laportion intelligente de l'humanité n'est pas moins évident. La décadence doit même être plus rapide. Les passions y doivent porter encore de plus prompts ravages. La bonne politique n'a pas une voix si forte que la conscience , et il est plus aisé encore de se méprendre dans les calculs que dans le sentiment moral. Les déterminations de Louis XIV siu' les affaires du royaume ,
n'eurent pas non plus, tlans la seconde partie de son règne, d'autre mobile ([ue son prodigieux orgueil.
Il serait peu juste de lui imputer le désir d'agrandissement ; le goût des conquêtes était l'esprit du temps. Les nations s'y laissaient prendre au moins autant que les souverains. Le commerce et les prospérités qu'il amène ne pesaient pas beaucoup alors dans l'opinion. D'ailleurs l'opinion publique se concentrait encore parmi une noblesse et une cour impatientes de tout repos ( I ), qui cbercbaient l'avancement , la renommée , le mouvement.
La première guerre de Louis XIV, celle qui se termina en 16(38 parla paix d'Aix-la-Chapelle, et qui valut à la France la possession de la Flandre, eut un assentiment général. Elle avait été entreprise contre la foi des traités. Néanmoins il faut reconnaître encore dans cette politique, non point un manque de parole, un oubli de l'honneur de la part du roi , mais la constante habitude de tous les gouvernemens européens depuis Louis XL Pas une voix ne s'éleva pour lui faire un reproche; la France, au contraire, retentit de louanges et d'unanimes acclamations. « En se dispenn sant d'observer les traités à la rigueur, on n'y con- « t revient pas , parce (ju'on ne prend pas à la lettre les « paroles d'un traité. » Ce passage des Instructions ])oiir le Dauphin , et plusieurs autres qu'on pourrait
(1) « Tant lie braves gens que je croyais animés pour mon service semblaient me solliciter à toute lieure de fournir quelque matière à leur valeur . . Au premier bruit de la {juene de Flandre, ma cour se grossit en un instant d'une inlinité de çi,entilsbonimcs qui me demandaient de l'emploi. » {In.siriuiions pour le Dauphin.)
citer, entraient pour lors dans le droit jniblic de TEiirope, et n'ont rien de particnlièrement imputable à Louis XIV.
Ce fut là le beau moment de son règne ;
Tout était florissant dans l'Etat , tout y était riche ; Colbert avait mis les finances , la marine , le commerce, les 'manufactures, les lettres au plus haut point, et ce siècle, semblable à celui d'Auguste, produisait à l'envi des hommes illustres en tout genre (1).
La seconde guerre commença en 1(372, et se termina , six ans après , par la paix de Nimègue 5 elle interrompit les prospérités de la France -, elle était de même sans prétexte de justice. Toutefois la faveur ptiblique n'abandonna pas encore le monarque. Le mouvement, l'entliousiasme furent pareils. Peu à peti, et long-temps avant la fin de cette guerre, commença le divorce entre les passions du roi et les intérêts de la France. Déjà , parmi les hommes sages , plusieurs avaient vu avec peine cette nouvelle prise d'armes. Colbert , sans nul doute, déplorait le trouble apporté aux finances et à l'administration intérieure. Les premiers succès furent rapides et éclatans. Ati bout de trois mois , on aurait pu faire une meilletue paix que celle qti'on signa six ans après ; mais les transports de l'orgtieil avaient pris le dessus et la prolongèrent. La haine contre les Hollandais, l'horreur pour un peuple libre et républicain, l'irritation produite parleurs gazettes , plus tard , cette aversion fatale pour le prince
(I) Saint-Simon.
d'Orange, qui avait refusé d'épouser la fille de madame de La Vallière ; tous ces motifs purement personnels apparurent pleinement aux yeux des gens raisonnables. Ce fut alors aussi que se montra , dans toute son impudence , le scandale des maîtresses -, on les vit successivement , ou même ensemble , produites aux yeux de la France et de l'armée. Il fut même possible d'imputer de grandes fautes à une telle cause. De belles occasions de victoire furent manquées par le désir d'abréger l'absence et par d'amoiu'euses impatiences. D'ailleurs le sort des armes ne fut pas constamment heureux. La mort d'un héros, deTurenne, plongea la France dans le deuil et fit réfléchir sur l'inutilité de la guerre.
Puis vint la longue guerre qui dura de i683 à 1697 , et qui finit par la paix de Riswich :
Ici , dit Saint-Simon , finit l'apogée de ce règne et ce comble de gloire et de prospérité. Les grands capitaines, les grands ministres au dedans et au dehors n'étaient plus , mais il en restait des élèves. Nous allons voir le second âge qui ne répondra guère au premier , mais qui en tout fut encore plus différent du dernier.
On ne doit pas attacher trop d'importance à l'anecdote de la fenêtre de Trianon , et à Louvois précipitant le roi dans la guerre pour le détourner de ses bâtimens. Ce serait retomber dans les grands événemens attribués aux petites causes ; il n'en est pas moins vrai qu'on chercherait vainement un motif raisonnable à cette guerre , hormis la volonté royale. Elle ruina la France au dedans , ne lui donna pas un pouce de territoire , fut aussi féconde en revers qu'en succès-, elle
DU SIÈCLE DE LOUIS XIV. '-iU
abonda en fautes grossières , en illusions yjitoyables ; elle détruisit l'influence delà France en Europe. C'est la guerre où fut incendié le Palatinat ; c'est la guerre où commença la faveur accordée aux mauvais généraux ; c'est la guerre où , après tant d'insultes au prince d'Orange , on fut obligé de le reconnaître pour roi d'Angleterre , en dépit de la légitimité et de la religion catholique.
La paix, après laquelle soupiraient depuis long-temps le voietl'Elat aux abois, fut honteuse (1).
Vient enfin la guerre de la succession d'Espagne. Celle-là montre un oubli bien plus complet et plus évident des intérêts de la France. Par le projet de partage consenti avant la mort de Charles II , on nous cédait le Guipuscoa , la Sicile, Naples et les ports de Toscane. Au lieu de cela, le testament appelait un fils du roi au trône d'Espagne , sans nul avantage pour la France et avec la probabilité d'une guerre générale, lorsqu'à peine le royaume se remettait de son épuisement. Jamais démenti plus formel ne fut donné au mot , « l'Etat , c'est moi. »
Mais ce n'est pas tout : l'Europe , fatiguée , ne s'était pas émue autant qu'on devait le craindre. La faute d'avoir accepté ce fatal testament semblait ne point porter ses conséquences probables , lorsque Jacques II meurt à Saint-Germain. Le roi s'empresse à aller consoler les derniers momens du prince déchu , auquel
(1) Saint-Simon.
il avait accordé une noble hospitalité. Emu de la triste et pieuse fin de son hôte royal , dans un mouvement généreux , il lai dit de mourir en paix , et qu'il va reconnaître le prince de Galles, son fils , ])our roi d'Angleterre. C'était immoler la France sur le tombeau de Jacques II. Dans de telles circonstances , après avoir , par le traité de Riswick , reconnu Guillaume III . au moment oàl'Europe hésitait encore à se déclarer contre la succession d'Espagne , il y avait là quelque chose d'insensé. Sans doute cette parole , dite à un mourant , partait d'un cœur attendri 5 mais où était le devoir du roi ? où était la pitié pour son peuple ? Une fois cette promesse faite, sans réflexion, de premier mouvement , sans conseil , sans contrôle , la vanité s'y trouva engagée. Quatorze ans des plus effroyables calamités accablèrent le royaume , et mirent les Bourbons à deux doigts de leur perte , sans rétablir les Stuarts.
En suivant le cours du gouvernement de Louis XIV dans la haute politique , dans les déterminations qui lui furent plus particulièrement personnelles , ainsi qu'il arrive de la guerre et de la paix dans les États despotiques , on voit donc qu'il y eut une progression constante dans l'enivrement de lui-même , et q^ue la raison , la vérité, le devoir envers son peuple , se firent chaque jour moins écouter. Il n'est nul besoin de fistule et de révolution humorale pour expliquer ce phénomène : c'est l'ordre naturel des choses.
La vanité et l'orgueil, qui vont toujours croissant, furent iiouriis et au{i;inent('s sans cesse en lui , sans nicnie qu'il s'en aperçût, et jusque clans les chaires, par les prédica-
leurs, en sa présence (1). Le poison abominable de la flatterie le déifia dans le sein même du christianisme. Ce poison ne fit que s'étendre; il parvint jusqu'à un comble incroyable dans un prince qui n'était pas dépourvu d'esprit et qui avait de l'expérience. Lui-même , sans avoir ni voix , ni musique , chantait , dans son particulier , les endroits les plus à sa louange des prologues des opéras. On l'y voyait baigné; et jusqu'à ces soupers publics au grand couvert , où il y avait quelquefois des violons, il chantonnait entre ses dents les mêmes louanges, quand on jouait les airs qui étaient faits dessus.
La même cause qui avait obscurci les lumières naturelles de Louis XIV, la droiture de son sens, et l'amour qu'il avait eu pour la France, dut se faire sentir encore davantage dans les détails du gouvernement et dans l'administration intérieure. Là aussi, il y eut non pas révolution , comme dit M. Lemontey, mais dégradation successive, désordre toujours croissant. Il y eut des époques diverses : nous les avons indiquées , avec M. Lemontey , mais d'une manière générale , comme dégénération nécessaire d'un gouvernement absolu. Maintenant recherchons non plus ce qui arriva à l'Etat , mais ce qui advint du roi lui-même , de son mérite administratif.
L'action du souverain absolu sur l'administration de son royaume consiste surtout dans le choix des hommes qu'il emploie :
Sa première entrée dans le monde fut heureuse en es- (1) Saint Simon.
prits distingués de toute espèce. Ses ministres au-dedans et au-dehors étaient alors les plus forts de l'Europe ; ses généraux les plus grands , leurs seconds les meilleurs Les mou-
vemens dont l'Etat avait été si furieusement agité au-dedans et au-dehors , depuis la mort de Louis XIII , avaient formé une quantité d'hommes , qui composaient une cour d'habiles et d'illustres personnages et de courtisans raiïinés (1).
Tant qu'il ne voulut que ce qui était raisoimable , réellement grand et avantageux au pays , il aima ces hommes forts et habiles. Il ne redouta pas leiu'S conseils ; ils étaient conformes à ses propres pensées. Il se complaisait môme à l'importance et au pouvoir qu'il avait donnés à ceux dont il s'entourait : c'étaient les auxiliaires de sa volonté. Mais à mesure qu'il se livra à ses impulsions irréfléchies , à mesure qu'il s'enfonça dans l'idolâtrie de lui-même , ses conseillers lui devinrent importuns. Quand sa passion avait dérangé toutes leurs mesures , quand il lui avait fallu parfois écouter leurs réflexions , entrevoir leur opposition , alors il s'irritait. Son orgueil s'offensait aussi de ce qu'on pouvait leur attribuer une part dans ce qu'il entreprenait. Ainsi les hommes d'élite ne tardèrent pas à lui être à charge. Il se félicita lorsque la mort l'en délivra , et prévint ainsi leur disgrâce. Après eux , il lui fallut des hommes médiocres.
La souplesse, la bassesse, l'air admirant, dépendant, rampant plus que tout l'air de néant , sinon par lui, étaient les uniques voies de lui plaire. A considérer ceux qui ont
(l) Saint-Simon.
joui de sa faveur , depuis qu'il se fut rendu suspects l'esprit et le mérite , on ne trouvera qu'un petit nombre de courtisans en qui l'esprit n'ait pas été un obstacle. Il avait été fatigué de la supériorité d'espi'it et de mérite de ses anciens ministres, de ses anciens généraux, de ce peu d'espèce de favoris , qui en avaient beaucoup. Il voulait primer par l'esprit, par la conduite dans le cabinet et dans la guerre , comme il dominait partout ailleurs. Il sentait qu'il ne l'avait pu avec ceux dont nous venons de parler ; c'en fut assez pour sentir le soulagement de ne les avoir plus , et se bien garder d'en choisir à leur place qui pussent lui donner la même jalousie. Ces nouveaux venus lui plaisaient à titre d'ignorance , et s'insinuaient d'autant plus qu'ils la lui avouaient plus souvent... Tels étaient la plupart des ministres et tous les généraux à l'ouverture de la succession d'Espagne (1).
Sur cela, quel témoignage plus sûr que le sien propre ?
Il me semble qu'on m'ôte ma gloire , quand sans moi on en peut avoir.
Ce ne sont pas les bons conseils, ni les bons conseillers qui donnent la prudence au prince ; c'est la prudence du prince qui seule forme les bons ministres et produit tous les bons conseils qui lui sont donnés (2).
Les fautes que j'ai faites ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres (3),
Après ces grands hommes dont Louis XIV parle avec un si singulier dédain,
(1) Saint-Simon.
(2) Instruclioiis pour la Dauphin.
(3) Réflexions sur le métier de Roi.
La machine roula quelque temps encore d'impulsion , et sur leur compte. Mais tôt après le tuf se montra ; les fautes , les erreurs, se multiplièrent; la décadence arriva à grands pas , sans toutefois ouvrir les yeux à ce maître despotique , si jaloux de tout faire et tout diriger par lui-même, et qui semblait se dédommager des mépris du dehors par le tremblement que sa terreur redoublait au-dedans (1).
En effet, rien ne rend rorj^ueil plus tyranniqtte que l'inefFaçable sentiment de ses fatites. Il en est poursuivi malgré lui ; il en conçoit une sorte de colère puérile ^ sa haine s'allume contre les hommes qui petivent le juger 5 il ne pardonne pas à ceux qui ont osé lui donner un bon conseil qu'il n'a pas suivi 5 c'est à eux qu'il s'en veut prendre du mauvais succès; et s'ils l'ont annoncé, cela devient un véritable crime. Il ne lui,; faut autour de lui que cette béatitude des courtisans qui ont abdiqué toute intelligence et toute liberté d'esprit, afin de pouvoir toujours admirer, espérer et croire.
C'est sur de tels hommes que tombèrent de plus en plus l'estime et la faveur de ce roi, qui avait vécu avec la forte et spirituelle génération de sa minorité , qui avait aimé les lettres, les arts, qui avait voulu donner cet ornement à sa couronne. Plus il s'absorba dans sa vanité, plus il ])rit horreur de l'esprit; plus il devint jaloux deson atitorité, plus la raison lui devint suspecte. Penser, parler, furent deux torts impardonnables à ses yeux ; c'était un commencement de sédition.
(I) Saint-Simon.
Le duc de SainL-Simoii , suspect de ce délit, passa sa vie dans une sorte de demi-disgrâce, croyant à chacpie instant qu'elle allait devenir complète. En 1709, sachant comment étaient conduites les affaires , il avait parié que , malgré les espérances dont on se flattait , Lille ne serait point secourue et capitulerait. C'est ce qui arriva. Le roi le traita plus froidement encore que de coutume. Il se crut perdu, et songeait à se retirer de la cour. Il obtint une audience. — « Mais aussi , « monsieur, lui dit le roi , c'est que vous parlez, vous « blâmez. •» M. de Saint-Simon répond : « Qu'encore « qu'il se mesurât beaucoup , il était difficile que les « occasions ne donnassent pas lieu à parler quelque - « fois naturellement. — « Mais , reprit le roi , vous « parlez sur tout, sur les affaires... »
On peut rappeler aussi Racine, mourant humblement de la disgrâce du roi pour un mémoire sur l'état du royaume que lui avait demandé madame de Maintenon, et Fénelon , exilé vingt ans bien plus encore pour Téléniaqiie que pour le quiétisme.
Le maréchal de Vauban, illustre par une longue carrière de science et de valeur, honoré de la France entière , modeste et sans ambition , écrit sur l'impôt un livre , fruit de longues recherches , conçu dans le seul intérêt de l'administration, sans une pensée politique. Il présente ce livre au roi:
De ce inomeDt, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, l'affection que le roi y avait mise, jusqu'à croire se couronner de lauriers en l'élevant, tout disparut à l'instant à ses yeux ; il ne vit plus en lui qu'un insensé pour l'amour du bien public, et qu'un crinîinel qui attentait à
l'autoiité de ses ministres, par conséquent à la sienne. Il s'en expliqua sans ménagement. Le malheureux maréchal , porté clans tous les cœurs français , ne put survivre aux bonnes gi-âces de son maître , pour qui il avait tout fait. Il mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consumé de douleur, et d'une affliction c^ue rien ne put adoucir , et il laquelle le roi fut insensible , jusqu'à ne pas faire semblant de s'apercevoir cju'il eût perdu un serviteur si utile et si illustre (i).
Il est plaisant de voir comment , long-temps même avant cette époque , prenant la vérité pour un de ses sujets , il lui imposait une sorte d'étiquette : « La vérité <v est toujours ])ien reçue quand on me l'apporte avec « respect (2). » Dirait-on pas que voilà la vérité bien punie d'être ainsi renvoyée pour n'avoir pas été assez respectueuse ?
Cette hydrophobie de la vérité ne profita guère à sa puissance réelle; son orgueil fut dupe, et voilà tout. Il n'avait nulle instruction, etsans dire, avec Saint-Simon, (jue son esprit était au-dessous du médiocre , on peut affirmer qu'il n'était pas homme de méditation, ni d'étude. Une certaine rectitude de jugement au premier aperçu , telle était sa principale qualité , la seule qui pilt s'accommoder avec son caractère et son genre de vie. Lors même ([u'il aurait eu un génie supérieur, né pour le trône, roi dès l'enfance, toujours enveloppé de grandeur, il devait ignorer tout le détail des choses
(1) Saint-Simon.
(2) Réjlcxinns sur le rnètwr de Roi.
humaines. Plus il eût voulu gouverner par lui-même , plus il lui aurait fiillu s'entourer d'hommes supérieurs, afni de pouvoir se résoudre en connaissance de cause. Ainsi fit-il dans son bon temps. Lorsqu'il fut fatigué de recevoir de bons co'nseils, il fut plus subjugué qu'auparavant. C'est ce qui devait être. Les gens d'esprit persuadent, les gens médiocres trompent. Les uns empruntent leur influence à l'autorité de la raison , de la vérité , du talent ^ les autres étudient les faiblesses du maître , et mettent leur habileté dans ce genre de ruse-, ([ui est à la portée des âmes les plus épaisses. Or la vanité se sent humiliée quand on la persuade , et ne s'aperçoit pas quand on la trompe. De là son goût invariable ])Our la médiocrité.
C'est ce que peignait fort bien mademoiselle de La Chausseraye,une des maîtresses obscures de Louis XIV, qui conserva avec lui de secrètes intelligences juscp'à sa mort. Elle racontait long-temps après à l'abbé d'Andigne comment elle avait été toujours en correspondance avec le roi, et l'allait même voir quelquefois en cachette :
Elle lui disait que toute sou application et tout son savoirfaire auprès du roi , et qui la mettait avec lui dans une gêne continuelle , était de faire l'idiote, l'ignorante , l'indifférente à tout, et de lui procurer le bien-aise d'entière supériorité d'esprit sur elle ; que c'était uniquement par lu qu'elle entretenait sa faveui- et sa confiance , et qu'elle avait moyen de le conduire souvent où elle voulait; mais que pour y parvenir sans qu'il s'en aperçût, il fallait uu temps, des tours, une délicatesse et un art (jui lui réussit souvent à
MELANCxES LITTÉRAIRES.
bien des choses, quoiqu'elle en abandonnât aussi d'autres, mais qui toutes lui faisaient suer sang et eau (1).
On suit ainsi à la trace et sans avoir recours à des influences physiques raffaiblissement de Tesprit , marchant du même pas que la perversion du sentiment moral , et l'éclipsé de toute vraie religion. M. Lemontey a voulu peindre le déclin nécessaire d'un établissement monarchique reposant sur le pouvoir absolu. Il eût été bon d'y ajouter l'efFet graduel de ce pouvoir sur la constitution morale de celui qui l'exerce. Etudiés sous ce rapport, les innombrables documens contemporains offrent une grande expérience politique et morale. C'est une belle leçon que de voir cette vie royale commencée dans une auréole de gloii-e , au milieu de l'idolâtrie nationale , avec Turenne et Colbert , pour finir avec Voisin et Yilleroy, sans autre pompe funèbre que les malédictions du peuple.
(1} Saint-Simon.