PUBLIÉS PAR M. BARRIÈRE
ET
AU XVIIP SIÈCLE.
M. DCCC. XXVIII
" M. Barrière n'a pas eu cette fois la main aussi heureuse que lorsqu'il a publié les Mémoires de Brieime, et dans son zèle à recueillir des mémoires et des documens sur les deux derniers siècles, il n'a pas fait une aussi bonne trouvaille. Le volume s'ouvre par le récit d'une rupture entre le régent et madame de Parahère. Ce n'est pas même une pièce contemporaine.
C'est une sorte de jeu d"es]Hit moitié roman, moitié comédie , dont le style est péniblement alambiqué. 11 paraît que c'est M. de Lauragais . depuis duc de Brancas, qui en est l'auteur. Ce marivaudage de mauvaises mœurs n'a rien de plaisant , et ne ressemble en aucune ce que nous savons du caractère du régent.
La Conversation de la duchesse de Tallard n'a rien de très-curieux. Après le système et au milieu des embarras de finance, on eut besoin de conclure un emprunt avec Samuel Bernard : « Ma foi , monsieur le « duc , dit-il au duc de Noailles , quand on a besoin «( d'une si forte somme , cela vaut bien la peine de la « demander soi-même aux gens ^ que le roi m'en parle, « et nous verrons. » Là-dessus on arrange une sorte de présentation , et Samuel Bernard se trouve sur le passage du roi qui part pour la chasse, et lui dit par grâce singulière : « Vous voyez , M. Bernard , je vais à la « chasse. » Le financier croit avoir été présenté, et voilà un emprunt conclu. Madame de Tallard ne raconte pas si M. Bernard fut aussi dupe dans le calcul tles intérêts que dans la présentation-, mais l'amusement , la joie parfaite que cette aventure donne à tous les courtisans est assez vivement racontée. La mystification se prolonge -, chacun accable M. Bernard de politesses ; les scènes de V Ecole des bourgeois n'ont rien de chargé en comparaison de ce récit. Pour finir le badinage, madame de Tallard, gouvernante des enfans de France , engage M. Bernard à souper, et y prie tout ce qu'elle rencontre de connaissances. On met M. Bernard à jouer avec madame de Flamarens, madame de Brissac cl In maîtresse de la maison. Comme on y
comptait bien, il se pique d'être beau joueur, tient à tout jeu, tire de l'argent de toutes ses poches, s'égaie de la joie générale , rit comme les autres , et se familiaise si bien , que , trouvant madame deFlamarens charmante, il en agit sans façon avec elle. Mais il faut laisser aconter madame dv. Tallard : « Il retire sa main gauc che pleine de rouleaux , les pose sur la table , et
plonge son autre main dans la gorge de madame de :< Flamarens, en lui disant : Ma belle, qu'en pensez- ( 'VOUS? va-tout. Nous voilà toutes parties de rires ( immodérés. Le fou rire gagne tout le monde. Lç ( duc d'Ayen en pense mourir. Chacun quitte sa place;
on entoure M. Bernard; on veut le voir, et profiter ( de Toccasion de lui rire au nez. C'est à qui de nous
fera son va-tout. Enivré de son succès, il n'entend ( plus rien , ne sait plus ce qu'il fait , et , dans cinq minutes, nous ne lui laissâmes pas un écu; il en faut
convenir. »
On doit avouer que la discussion du budget à la Chambre des Députés est moins divertissante que l'histoire des finances vers 1730. Les capitalistes do toute religion ne se laissent plus ainsi bafouer. Il leur faut de vraies présentations, quand telle est leur fantaisie; ils ne s'amusent plus à perdre leur argent au brelan avec de belles dames, et n'ont plus des façons aussi prenantes. C'est ainsi que tout dégénère , et que nous avons perdu l'aimable frivolité française.
Cependant la ducheese de Tallard , qui racontait cette anecdote dans sa vieillesse , s'étonnait elle-même d'avoir vu une telle chose , et , pour diminuer la surprise de ceux qui l'écoutaient, elle racontait les hisloi-
res si connues de Mazarin et de Fouquet , que lui avaient dites dans sa jeunesse des témoins oculaires. Ses remarques morales se terminent par le mot si connu de la reine Marie Leczinska : « Oh ! vous m'en y direz tant ! » Il est amené fort naturellement , et l'on conçoit à merveille que , moitié ])laisanterie , moitié distraction , cette bonne et vertueuse reine ait laissé échappé cette naïveté.
Les Lettres de Diderot pourraient s'en aller rejoindre ses œuvres complètes, sans que le livre de M. Barrière en reçût aucun dommage -, elles n'ont rien d'historique. C'est toujours cet enthousiasme quelquefois vrai , quelquefois cherché, et ce prétendu goût pour les arts, qui, dans un temps où on ne les aimait guère, donna de la réputation aux examens des salons de peinture.
La Conversation entre M. de Choiseul et madame de Giiémenée est sans doute écrite par M. de Choiseul lui-même , quoi qu'en dise une note \ c'est toute la manière de M. de Choiseul : lui seul pouvait se complaire à donner tous les détails d'une tracasserie de société , dont l'intérêt est fort personnel, et qui n'a d'autre mérite qu'une impertinence hautaine. On voit combien il s'applaudit et se sait bon gré de l'espèce de supplice qu'il fait subir à madame de Guémcnée. C'était un tour d'esprit qui lui était particulier, et qui fut sans doute pour beaucoup dans ses succès et sa puissance. A cette épocjue , le talent, qui pouvait usurper une autorité despotique sur le monde des courtisans et des salons, était précisément cebii qui devait gouverner le royauuie.
Les Lettres du chevalier de Lille au piince de Ligne sont une peinture élégante et facile de la société (le madame de Polignac , qui était devenue la société intime de la reine Marie-Antoinette et de M. le comte d'Artois. On n'y trouve pas un seul renseignement historique. C'est un ton continuel de plaisanterie, une façon de se jouer avec les paroles , un jargon et des allusions propres à une coterie de personnes qui se voient sans cesse. Il y a de l'esprit , mais il n'est que dans la forme : jamais une observation nouvelle , fine ou vraie 5 jamais un jugement franchement porté sur quoi que ce soit 5 pur commérage qui ne pourrait avoir d'intérêt que par les noms sur lesquels il porte. Toutefois , il est impossible de ne pas être saisi par une réflexion profondément triste , en songeant à cette malheureuse reine qu'on voit si jeune, si bienveillante , si frivole , si empressée à rechercher les anmseraens et la liberté de la vie privée , tandis que les orages commençaient à gronder autour de son insouciance. On se sent le cœur serré par tous ces détails d'une vie de douceur et de plaisir, qui bientôt allait devenir la proie d'un temps de rudesse et de cruauté. Les dernières lettres de M. de Lille sont de I 783 ; six ans après vint le 5 octobre , et dix ans après l'échafaud. Du reste , quoi de plus simple que cette imprévoyance d'une aimable et jeune reine , vivant dans la confiance de son sort ? Etait-ce donc à elle déjuger le présent, de craindre l'avenir, de gouverner le royaume ? Ce qui est plus surprenant, c'est de voir partout la même légèreté , le même aveuglement. Le chevalier de Lille passe cependant pour
un des prophètes de la révolution. De temps en temps , on cite sa fameuse chanson , T^ivent tous nos beaux esprits encjclopédistes , etc., etc. , où semblent prédites tant de grandes nouveautés, accomplies ou tentées par la fin du xviii^ siècle. Cette charmante chanson n'est qu'une preuve de plus d'imprévoyance et de puérilité. Elle fut faite contre le ministère de M. Turgot. C'est un acte d'opposition contre les réformes qui peut-être eussent prévenu la révolution \ c'est une attaque des opinions de courtisans contre les desseins graves et les vues patriotiques des hommes de bon sens. Il ne s'agissait nullement de défendre la religion ou la morale contre les philosophes, mais de sauver des abus que voulaient guérir un roi vertueux et de sages ministres. Il n'y a qu'à lire les lettres du chevalier de Lille pour voir quel cas il fait des choses sérieuses et saintes qu'il semblait venger ])ar des chansons. On trouvera le récit de la mort de madame de Mazarin qui rebute sur les sacremens ; puis ailleurs : « Croyez-vous qu'il faille attacher un « grand prix aux honneurs de ce monde ? Ce n'est « pas que je veuille vous porter à estimer ceux de « l'autre , car je m'en bats l'œil , comme des pre- « miers. » — « Ce n'est pas, dit-il plus loin, que je « dise rien contre la religion ; je la trouve trop ente nuyeuse pour en parler. »
Il eût sans doute convenu beaucoup à M. de Lille et à ses amis de garder en privilège l'immoralité et l'irréligion. Cela ne se pouvait pas. Tout s'accumulait pour renverser le ruineux édifice : le libertinage d'esprit (pii avait pénétré les masses, et plus encore peut-
être le besoin de retrouver de la force , du sérieux et de la morale.
Les Conversations de M. de Bouille avec Frédéric , Joseph II et Louis XVI n'apprendront rien à personne. La façon de vivre du roi de Prusse, le ton de sa conversation, sont connus de tout le monde.
Le volume se termine par une lettre de Mirabeau au roi, où il s'engage « à servir de toute son influence « les véritables intérêts du roi ; et pour que cette « assertion, ajoute-t-il , ne paraisse pas trop vague, « je déclare que je crois une contre-révolution aussi « dangereuse et criminelle , que je trouve chimérique , « en France , l'espoir ou le projet d'un gouvernement « quelconque sans un chef revêtu du pouvoir néces- « saire pour appliquer toute la force publique à l'exé- « cution de la loi. »
Cela était encore assez vague j ce qui par malheur ne l'était pas, et ce qui rendait Mirabeau indigne d'arrêter le cours d'une révolution plus forte que lui ou que tout autre , c'est l'argent qu'il recevait pour prix de ses promesses. Le roi lui avait donné deux cent vingt mille francs pour payer ses dettes , et lui faisait compter trois mille francs par mois. « Pour « mieux encourager son zèle, dit l'éditeur, et pour <i l'attacher à l'appât d'une magnifique récompense, « le roi écrivit et signa de sa main quatre bons de « deux cent cinquante mille francs chaque. M. le « comte de ... les fit voir à Mirabeau. Le roi, lui dit- « il, m'autorise à vous les remettre dès que je jugerai, « moi, qu'ils vous seront acquis par vos services. — « Dites au roi, reprit Mirabeau, qu'avant trois mois II. ir
« j'aurai mérité le million. — Six semaines après il n'é- « tait plus. »
Il est à regretter que M. Barrière n'ait pas fait une meilleure moisson. Ce sont, pour se servir du titre qu'il a choisi, plutôt des tableaux de genre que des tableaux d'histoire : et c'est précisément ceux-là qui seraient curieux. Le xviii'' siècle , tout connu qu'il est, et malgré tous les examens qu'on lui a fait subir, n'a peut-être pas été envisagé suffisamment sous son véritable aspect.
Au commencement de la Révolution , il était impossible de juger toute la grandeur de l'événement. Alors , ceux qui étaient intéressés à nier sa puissance l'attribuèrent à de petites causes , à des hasards , à des individus , à une résolution prise ou manquée dans telle ou telle occasion.
Quand la Révolution eut atteint d'immenses résultats et eut changé la face de l'Europe, il fallut bien y voir autre chose qu'une émeute non réprimée. On commença par attribuer la catastrophe aux opinions, à la littérature, à la philosophie. Elles s'en étaient tant vantées, qu'elles-mêmes s'étaient désignées àl'accusation. Alors nous eûmes un flot de mémoires et de correspondances littéraires : La Harpe, Marraontel , CoUé , Grimm , et nous n'ignorâmes pas un commérage académique.
Un peu plus tard , on s'avisa cependant que la nation française du xviii* siècle n'avait pas consisté en un peuple d'auteurs, et ne s'était pas composée uniquement d'une aristocratie qui écrivait et d'une démocratie qui lisait. Il y avait dans le pays d'autres classes, d'autres intérêts, et ils avaient dû être pour
quelque chose dans ce qui se passait. La littérature n'est pas étrangère aux mœurs cVun peuple : elle en est le produit et l'expression. Les courtisans et les classes supérieures avaient tout imputé à la licence des écrivains. On se mit à rechercher s'il n'y avait pas eu aussi de licence parmi eux. L'attention se porta sur l'étude des mœurs duxviii^ siècle, sur les habitudes sociales , sur les opinions qui ne s'écrivaient pas , mais qui se pratiquaient. Vinrent les Mémoires de Besenval , de madame du Hausset , du prince de Montbarrey, d'autres encore. On se mit à raisonner, en grande austérité , sur la corruption de la cour, sur sa frivolité , sur ces tristes avant-coureurs d'une révolution, châtiment cruel, mais nécessaire, d'une légèreté si immorale. Il est simple que les esprits, de plus en plus émerveillés de la persistance et de l'immensité des conséquences , se soient de plus en plus portés à rechercher des causes générales. Aujourd'hui, on ne veut plus que rien ait été accidentel dans cette série de faits enchaînés les uns aux autres. Des générations entières y ont péri à la peine ; des hommes de caractères , d'opinions , de capacités diverses, travaillant en sens opposé, ont concouru à la même œuvre. L'Europe entière ne s'en est mêlée que pour subir l'influence qu'elle voulait combattre. Subjugués par ce déploiement manifeste d'une volonté de la Providence, nous voilà tombés dans un système de fatalité qui tente de prévaloir dans la philosophie historique et politique. On dirait, à entendre quelques personnes, que les peuples et même les individus n'ont aucun libre aibitre, qu'ils sont les symboles et les instrumens d'idées nécessaires -, que tout a
dû être ^ que le bien et le mal sont , l'un comme l'autre, des pas faits sur la route du destin-, qu'enfin, comme dit Schiller dans la ])lus sceptique de ses poésies, l'histoire du monde est le jugement du monde.
Toutefois , si la marche générale de l'esprit humain fut infailliblement tracée , si les phases de la civilisation se succèdent d'après des lois éternelles , la liberté humaine n'en reste pas moins, avec la conscience d'elle-même, chargée, à ses risques et périls, de parcourir ces distances , d'atteindre ces buts successifs établis sur la route. Dans leur intervalle, divers chemins peuvent être choisis : le point de départ, le point d'arrivée , sont donnés et nécessaires ; mais il y a un moment où tel sentier a pu être préféré à tel autre. Une révolution peut s'accomplir dans les esprits avec lenteur ou précipitation, violemment ou insensiblement; les progrès peuvent être aidés ou contrariés. La race humaine n'est pas un corps privé de volonté et de vie, roulant dans les espaces du destin, d'après les lois d'une gravitation morale. La responsabilité des individus, des peuples même, est aussi une idée nécessaire et indestructible dans notre ame. Si la Providence choisit ses instrumens , elle les choisit aveugles, ne leur confie pas ses desseins , les laisse suivre leurs propres volontés. Ils accom])lissent souvent ce qu'ils n'ont pas tenté, mais ils répondent du but qu'eux-mêmes s'étaient proposé, non de celui qu'ils ont atteint. En vain on nous les produirait comme rcprésentans d'une idée, comme portant en eux-mêmes une mission qu'ils ignorent j leur caractère moral tient à leur personne , à leurs actes volontaires. Rouages de la machine universelle,
HISTOIRE DE FRANCE AU XVIIP SIÈCLE. 26f
ils n'en restent pas moins à nos yeux pour ce qu'ils sont , avec leurs vices ou leurs vertus. L'exercice individuel de leur libre arbitre est aussi une vue de la Providence. Ce serait faire d'elle , non pas Dieu , mais une loi fatale 5 nous ne pouvons supprimer la comparaison des faits historiques avec la loi morale , avec la règle de devoir révélée en notre âme. Autrement l'histoire serait muette et sans leçons-, rien n'y serait à blâmer ou à approuver^ nulle expérience à y puiser, nul enseignement à y recueillir. Traitée comme une des sciences fondées sur l'observation physique, on n'y chercherait que les lois nécessaires des mouvemens moraux ; le sommet de la science serait atteint lorsque les convulsions des peuples, les ravages delà guerre, les crimes de l'iniquité, seraient réduits en formules, comme les éclipses ou les conjonctions des astres. C'est sans doute un spectacle magnifique que le déroidement de la destinée du genre humain : il faut un grand esprit pour apercevoir le lien de toutes les causes et de tous les effets , pour dominer au-dessus de tous les mouvemens humains , de si haut que, perdant de vue les individus, on distingue nettement les masses. L'imagination s'anime par un tel aspect 5 elle se fait, de toutes ces abstractions , un monde vivant et réel , une épopée lyrique devant laquelle semble pâlir le drame de l'histoire. Mais ces sublimes formules ne comprennent pas l'humanité entière; elles n'embrassent pas toute la question, c'en est un aspect, ce n'en est pas le total. C'est l'humanité, soit; mais l'humanité moins l'homme.
Ainsi, dans la Révolution française , beaucoup d'évé-
nemens ont un caractère si général qu'ils paraissent comme nécessaires ; en remontant de proche en proche, on ne trouve guère quel jour une détermination individuelle aurait eu assez de force pour changer le cours des choses. Néanmoins il est impossible de ne pas rechercher curieusement si de tels changemens n'auraient pu s'accomplir par une autre voie. Qu'il fût possible de les empêcher , est une supposition qui n'appartiendrait qu'à des esprits bornés ou puérils 5 car la Révolution ne les a proclamés que parce qu'ils étaient déjà consommés. Mais cette reconnaissance extérieure et visible de ce qui était moralement accompli devait-elle être nécessairement soudaine et convulsive ? La transition ne pouvait-elle être adoucie ? C'est là que se trouverait la part des individus ; c'est là que devraient être prononcés le blâme ou l'absolution, là que seraient reconnus les vices, les vertus , les fautes, les talens, les crimes. Là s'exerceraient les devoirs moraux de l'historien.
Sur qui porterait surtout cette responsabilité ? S'il y a des coupables, quels sont-ils? Accuser tout un peuple à la fois , c'est rester dans des causes générales , c'est presque retomber dans la nécessité. Encore (pie l'idée de bien et de mal puisse et doive s'attacher aux mœurs de toute une nation , imputer les événemens à une classe , aux hommes de lettres ou aux grands seigneurs, ce n'est encore qu'un jugement physiologi(pic et abstrait. Les masses ont une direction bonne ou mauvaise , mais on ne trouve pas en elles un instant précis de détermination. En fait, elles marchent à l'aveugle , et , ne conduisant rien , elles ne répondent
de rien. Dans Thistoire, comme dans les lois justes , ce qui est spécialement responsable des événemens politiques , c'est le gouvernement , ce sont les hommes chargés d'exercer la puissance publique. Assurément eux aussi peuvent être entraînés par le flot universel ; eux, plus que d'autres, peuvent recevoir l'influence des causes générales-, toujours est-il que ce sont pour eux seulement des circonstances atténuantes , et qu'ils restent vrais justiciables, puisque leurs volontés avaient im effet immédiat. Il y a donc toujours injustice et niaiserie, lorsqu'un gouvernement déchu reproche à un peuple la révolution qui l'a renversé : cela se voit pourtant. L'histoire du xvm^ siècle n'a peut-être pas été assez examinée sous ce rapport. Peut-être a-t-on pensé , sans bien s'en rendre compte , que pendant cette époque la nation avait été si peu gouvernée , que c'était elle qui était responsable. Mais, de quelque façon qu'on l'envisage , gouverner peu , c'est gouverner mal. Car l'autorité la plus juste , la plus légale , celle qui s'exerce le plus dans l'intérêt général, a besoin d'une force de tous les jours. Autre chose est de laisser à chacun l'exercice légal de ses facidtés , autre chose d'abandonner à toutes les attaques extérieures et intérieures les droits de chacun. Certes cette nullité de gouvernement est bien le trait principal et apparent de la plus grande partie du XVIII* siècle. Mais cette faiblesse a été mêlée continuellement de prétentions despotiques, d'essais maladroits de l'arbitraire , de tentatives répétées de coups d'état; alternative funeste ; marche qui , plus qu'aucune autre , pouvait conduire à la sédition contre un pouvoir à la fois débile et menaçant.
11 serait donc à souhaiter qu'on s'occupât à écrire , ou du moins à rechercher des matériaux pour l'histoire politique de cette longue avant-scène de la Révolution. 11 faudrait examiner les actes et la conduite de chacun des ministères , la manière dont se traitaient les affaires, les luttes avec les Parlemens, la gestion des finances, l'état militaire , les relations extérieures, la police intérieure j de la sorte on ferait ressortir les causes directes et prochaines de la Révolution ^ et sans nier la force des causes générales et indirectes , on donnerait à l'histoire un aspect moins vague et plus assuré. Plusieurs des mémoires que nous avons cités , Besenval , Montbarrey , etc. , renferment à cet égard des détails curieux ; mais ils se présentent plutôt comme tableaux de mœurs , et c'est surtout ainsi que le public les a pris. Nous avons en ce moment entre les mains des documens plus spécialement ministériels. 11 serait à désirer qu'on leur donnât de la publicité ; ce serait une réponse fort complète aux regrets du passé. Du moins nous est-il permis d'y puiser quelques citations.
C'est d'abord une Correspondance de Vabbé de Bernis avec le duc de Chois eul , alors ambassadeur à Vienne , pendant les quatre premières années de la guerre de Sept ans. C'était l'abbé de Bernis qui , changeant tout le système politique de lEurope et de la France , avait conclule traité d'alliance avec l'Autriche. Il était devenu ministre , et se trouvait appelé à exécuter ce (ju'il avait entrepris. C'est là qu'il faut voir la petitesse du personnage et la misère de ce gouvernement. En général on se fait une idée triste et pitoyable de la façon doni pour lors les affaires étaient conduites. La
guerre de Sept ans et le règne de madame de Pompadoiir sont, dans tous les esprits, une époque honteuse de notre histoire. Quelque loin qu'on ait pu pousser les ])réjugés à cet égard, ils sont fort au-dessous de la réalité. On demeure confondu , en lisant cette correspondance ministérielle , que le royaume de France ait pu tomber si bas -, que nos pères , ces Français du xvni* siècle , dont les opinions conquéraient l'Europe , aient subi l'ignominie d'un pareil gouvernement.
L'abbé de Bernis avait été porté aux affaires et au ministère par madame de Pompadour. C'était probablement sans aucune grande vue , sans projets , sans intérêt national, qu'il avait négocié le traité avec l'Autriche. Il est vraisemblable , comme l'ont écrit plusieurs contemporains , que ce grand acte politique fut surtout déterminé par les flatteries que l'impératrice Marie-Thérèse adressa à madame de Pompadour. C'était elle qui était devenue premier ministre. « Elle parlait de sa place « et non de sa faveur. Quand elle était arrivée à Verte sailles , elle rejetait toute idée d'affaires , et le roi « ne cessait de lui en parler. — Occupons-nous de « notre amour , disait-elle; qu'ai-je besoin de vos af- « faires ? — M. de Puisieulx la força un jour de parler « d'une affaire au roi. Dès ce moment les rôles chan- « gèrent. Louis XV ne lui parla jamais d'aucune , et « elle lui parla de toutes. Non-seulement elle lui en « parla, mais elle les conduisit avec un empire dont il « y a peu d'exemples. » Ainsi s'exprime la notice qui précède le recueil manuscrit , notice qui est vraisemblablement écrite par le cardinal de Brienne.
Ce gouvernement de madame de Pompadour paraît
avec évidence dans la série des lettres de l'abbé de Bernis. Faire ce qu'elle veut , lui plaire , soigner ses intérêts est la première, la principale affaire 5 d'autant que M. de Bernis était bon homme , reconnaissant et attaché de cœur à sa bienfaitrice. Il apportait dans sa situation ministérielle toutl'esprit des relations de société. Les procédés , les ménageniens , les tracasseries de cour et de salon , forment la politique de ce temps-là. Il semble voir une coterie de gens frivoles et indolens , menant entre eux une vie de château, sans aucun rapport avec les petites gens qui les entourent , jouissant pour leur propre compte de leur situation 5 propriétaires du sol, sans être occupés des intérêts de lapopulation. Madame dePompadour n'était même pas une femme ambitieuse , active, dominante-, c'est de la conservation de sa situation , et de rien de plus , qu'elle et ses amis sj)ccupent. « 20 janvier l'j^'j. Le roi a été assassiné, et la cour « n'a vu dans cet affreux événement qu'un moment « favorable pour chasser notre amie. Toutes les intri- « gués ont été déployées auprès du confesseur. Il y a « une tribu à la cour qui attend toujours l'extrême- (c onction pour tâcher d'augmenter son crédit. Pour- « quoi faut-il que la dévotion soit si séparée de la veru tu ? Notre amie ne peut plus scandaliser que les sots « et les fripons. Il est de notoriété publique que Vâ- (( mitié depuis cinq ans a pris la place de la galanterie. « C'est une vraie cagoterie de remonter dans le passé « pour noircir l'innocence de la liaison actuelle. Elle « est fondée sur la nécessité d'ouvrir son cœur à une (( amie sûre et éprouvée , et qui , dans la division du « ministère, est le seul point de réunion. D'ailleurs
« pourquoi vouloir diriger la conscience de personne , « et pourquoi faire servir la religion de masque à l'in- « trigue , à Tambition , à l'esprit de vengeance? Que « d'ingrats j'ai vus, et combien notre siècle est cor- « rompu ! Il n'y a peut-être jamais eu plus de vertu, « mais il y avait plus d'honneur. » Cette intrigue, qui excite l'indignation de l'abbé de Bernis , échoua , comme on sait , et ilfen advint le renvoi de M. de Machault et de M. d'Argenson , les seuls ministres qui eussent un peu de capacité. Les entreprises et les projets fondés sur l'alliance autrichienne se trouvèrent livrés à des généraux et à des ministres qui n'avaient ni ne méritaient la confiance du public , ni de l'armée. Le prince de Soubise succéda au maréchal d'Estrées. Le traité de Vienne , qui avait toujours été un marché de dupe, devint de plus en plus onéreux. La France payait des subsides, entretenait des armées pour aider l'Autriche à conquérir la Silésie, sans même prendre le soin de s'assurer les Pays-Bas , qui lui étaient promis. Il semblait qu'on fût tributaire ou sujet de Marie-Thérèse, et la France n'était plus que l'humble satellite de l'Autriche.
« 10 septembre 1757. Faites ma cour , je vous prie, « à l'impératrice , et cultivez l'estime et l'amitié que « M. Kaunitz me témoigne. Au surplus , je vous re- « commande une seule chose , c'est de ne pas vous « lasser d'avoir envie de plaire. » Bientôt la guerre commença à aller de mal en pis, encore qu'on eût de superbes chances :
« i*^*" novembre 1757. L'indiscipline de nos troupes, « l'avarice^sordide de nos généraux, et leur âpreté in-
2fi8 MELANGES LITTERAIRES.
« saliable, indisposent tout Tempire contre nous. On u n'observe aucune forme avec les villes impériales ; « nous déshonorons le nom français et nous mourons « de faim par raccumulation de nos j)ropres vols. J'ai « le cœur navré de honte et de la douleur la plus « a m ère. »
Ce fut cinq jours après que la bataille de Rosbach fut perdue. Le désespoir du pauvre abbé de Bernis, la crainte des clameurs de ce public français, dont on avait pourtant grand'peur malgré tant d'insouciance , l'inquiétude pour Tiotre amie qui était surtout en butte à l'opinion, le courage avec lequel il se promet de lui parler sincèrement de la funeste protection accordée à M. deSoubise, tout cela agitant un caractère faible et léger, forme un triste sujet d'observations. A dater de ce moment , le ministre perd véritablement la tête. Il ne peut se faire obéir, ni entendre. Sa douleur est sincère, parfois même assez patriotique; mais c'est un vrai chagrin de femmelette, sans détermination, sans volonté, flottant entre le découragement qui le pousse à se retirer, et une sorte de demi -ambition qui lui suggère l'idée de se faire premier ministre.
« On craint que je ne devienne premier ministre. « Cette belle idée me cantonne dans mes limites , et « j'en suis aux jérémiades auxquelles on est accou- « tumé depuis long-tem])s, et qui ne font plus de sen- « sation. Les malheurs aflligent et ne corrigent pas. « Sensible , et si j'ose le dire, sensé comme je suis, « je meurs sur la roue et mon martyre est inutile à (' l'Ktat. On a voulu, dès le premier moment, détruire « un ouvrage ipii , m\ mois de septembre , allait tout
seul. La politique avait remué l'Europe, et le sueeès était assuré sans nos fautes et nos brigandages. Quand je dis nos fautes, j'entends aussi celles de nos alliés... Tout a été précipité, rien ne s'est fait en règle, ni de concert. »
« i3 décembre. J'ai parlé avec la plus grande force à Dieu et à ses saints. J'excite un peu d'élévation dans le pouls, et jniis la léthargie recommence. On ouvre de grands yeux tristes, et tout est dit. u Si je pouvais éviter le déshonneur qu'il y aurait à déserter le jour de la bataille , je m'enfuierais à mon abbaye. Je sens que je ne tiens pas à ma place, mais je sens aussi queje tiens à ma réputation, et qu'il est cruel de se déshonorer sans pouvoir l'éviter... Nous n'avons ni généraux ni ministres. Je trouve cette phrase si bonne et si juste que je veux bien qu'on me comprenne dans la catégorie... Si vous pouviez exciter plus que moi le principe de vie qui s'éteint chez nous! pour moi, j'ai joué tous mes grands coups, et je vais prendre le parti d être en apoplexie surlesentiment, comme lesautres, sans cesserde faire mon devoir en bon citoyen et en honnête homme. » Bientôt le désir de faire la paix s'empare de l'abbé de Bernis , parce qu'il voit l'impossibilité de bien faire la guerre avec un tel gouvernement. Mais l'Autriche ne le veut pas. Le roi, dans son apathique insouciance, n'a pas une autre volonté que de garder sa foi à l'impératrice, et d'être allié fidèle malgré les revers de ses armées 5 de sorte qu'on n'est pas même de force à faire la paix. La voix publique devient de plus en plus méprisante et menaçante : « Quoi qu'il en soit , il ne
« faut pas que M. de Soubise soit battu une seconde « fois -, notre amie serait déchirée par le peuple. » — « Le public n'a point de confiance. Tout est tourné en « fronde et en plaintes. Point de ministres, point de « conseil , point de généraux ; point de volonté dans « les uns , point d'activité dans les autres. Dieu me « préserve de jamais gouverner les affaires dont je ne « serai pas totalement le maître ! m'en voilà cor- « rigé pour la vie; j'espérais que la même confiance (( qui m'avait choisi me donnerait la supériorité dans « le conseil... On fait plus de cas de moi peut-être que « des autres -, mais mon influence n'en est pas plus « grande dans les momens décisifs. »
Tant de difficultés , et si peu de force et de génie pour en triompher, rendent de jour en jour plus malheureux le pauvre abbé. Il s'aigrit contre tout le monde, contre son pays, contre son temps, contre les généraux, les officiers, les soldats. Ses lettres sont parfois remplies des épithètes les plus flétrissantes et qu'on s'étonne de voir accolées au nom de Français. Ce ne serait pas un motif pour s'opposer à la publication de ces documens. De si belles revanches ont été prises que la gloire nationale n'en souffrirait pas 5 d'ailleurs le public saurait bien faire la part de ce qui tient à la mauvaise humeur de l'abbé ! lui-même fait souvent une honorable distinction entre la bravoure des soldats et l'insouciante malhabileté de ceux qui les commandent : (( Nos soldats sont exténués de fatigue, mais « ils ont bonne volonté. Nos otïiciers ne valent rien et « ne veulent que revenir en France. Le piil)lic est de « leur avis. » 13'autres passages sont encore plus durs
pour les ofiiciers, avec d'honorables témoignages pour les soldats.
Cette espèce d'agonie d'un ministre, on ne peut pas dire honnête homme , mais bonhomme , inspire un sentiment profond de pitié et de dégoût. L'âme est flétrie de voir une noble nation en de telles mains et livrée à de tels affronts. Les maux de nerfs et les mauvaises nuits de l'abbé de Bernis sont une faible compensation de tout le mal qu'il fait, puisqu'il ne sait pas l'empêcher ^ cependant on se surprend à le plaindre.
« Je fais tous les jours le sacrifice de ma vie et de « mon amour-propre. J'aime le roi et le plains de tout « mon cœur. Honnête homme , capable d'amitié et ne « désirant que le bien , il laisse faire le mal et ternir « l'éclat d'un règne qui aurait pu être glorieux et tran- « quille. )) Mais il ajoute : « J'en suis bien fâché : « mais au fait il faut en prendre son parti. Tout le « monde s'adresse à moi pour redresser les torts. J'en « ai la volonté. Est-ce ma faute si je n'en ai pas le « pouvoir?
« Tant qu'on n'aura pas le courage de faire rendre « gorge aux fripons, de mettre de l'harmonie dans les « dépenses , de n'en pas faire d'inutiles , de retrancher « celles qui sont superflues , on ne fera qu'affaiblir « l'Etat — Voilà ce qu'il faudrait faire : voilà ce qu'on « ne fera pas. J'ai cassé toutes les vitres ; j'ai dit les vé- « rites les plus fortes : il ne me reste plus qu'à mourir « de douleur ou à me retirer.... Encore si l'on voulait « périr en se battant avec courage 5 mais on veut périr « en laissant tout aller sous soi. . . On est mal gouverné, « on cherche partout un moyen de se tirer d'affaire. Ce
« moyen n'existe que dans un meilleur gouvernement, u On attend de l'argent, comme la rosée du ciel , sans « le chercher où il est , sans frapper les grands coups « qui le font circuler, sans émouvoir la nation qui le « jetterait parles fenêtres pour le service du roi , si l'on « savait la remuer. »
Ce qui est merveilleux au milieu de cette détresse de la France et de ce désespoir du ministre , c'est la parfaite tranquillité du roi , et cette religion monarchique , née sous Louis XIV, qui empêche l'abbé de Bernis de tirer une conclusion quelconque , de porter un jugement sur ce profond et coupable égoïsme.
« Le roi se porte à merveille et n'est nullement in- ( quiet de nos inquiétudes , ni embarrassé de nos em- ( barras ^ dans un sens , cela est fort heureux , car nous serions plus à plaindre s'il voyait trop noir et s'il pre- ( nait de l'humeur. » Et une autre fois : « En général X le roi ne voit pas en noir. Il a été accoutumé à se tirer du bourbier, sans s'y être donné beaucoup de peine. Il croit qu'il en sera toujours de même. Mais les ju'ogrès du mal ont énervé les forces intérieures de son Etat. Les reins de la monarchie sont affaiblis. < L'autorité, éparpillée partout, n'est réunie nulle ( part : l'esprit de citoyen a disparu. » — « Nous n'a- ( vons point de gouvernement. Mes représentations sont inutiles ou ne font qu'une impression passagère. Le public abhorre notre système de politique , parce (ju'il abhorre la guerre. Le militaire pense de même. ( On me menace par des lettres anonymes d'être bientôt dédiiré ]iar le peuple. Quoique je ne craigne guère de pareilles menaces, il est certain que les
« malheurs prochains qu'on peut prévoir pourraient « aisément réaliser ces menaces. Notre amie court
« pour le moins autant de risques Vous verrez par
« mon Mémoire lu au Conseil si j'ai dissimulé la vérité ^ « c'est la centième démarche de la même force. Qu'est- « ce que tout cela a produit? une légère secousse ; et « puis on s'est renfoncé dans la léthargie ordinaire. »
A travers tant de tribulations , l'abbé de Bernis suivait une négociation avec la cour dePiome pour obtenir le chapeau de cardinal. Pour lui rendrejustice , ce n'était pas sa principale affaire , et les malheurs du royaume l'intéressaient encore plus que son désir de la pourpre romaine. Mais enfui il souhaitait cette dignité , et songeait un peu à lui-même , ce qui , comme on voit, n'était pas plus rare alors qu'aujourd'hui. Le chapeau arriva tout juste au moment où le ministre était au plus fort de ses embarras et de sa désolation. 1! avait déjà conçu l'idée d'appeler au secours de sa faiblesse le duc de Choiseul , à qui il reconnaissait plus de caractère et de volonté qu'il n'eu pouvait avoir. Il se faisait un peu l'idée que le roi le conserverait au Conseil , et c[ue , sans portefeuille ou seulement avec la feuille des bénéfices, il deviendrait premier ministre. Un cardinal premier ministre , c'était presque de tradition dans la monarchie française. L'abbé de Bernis aurait ainsi reposé ses nerfs et laissé à M. de Choiseul la peine d'avoir une volonté et de la faire exécuter.
Tout cela était fort mal calculé et ne pouvait pas même convenir à madame de Pompadour. C'était prétendre justement au rôle qu'elle avait 5 c'était vouloir être premier ministre à la façon dont elle l'était, a. ' 18
Le cardinal fut pris au mol. M. de Choiseul fut appelé au département des Affaires étrangères, et son prédécesseur, d'abord un peu étonné , après avoir demandé ce qu'on voulait faire de lui, vit son sort décidé en recevant l'ordre de se rendre sur-le-cliamp en exil à son abbaye de Vic-sur-Aisne. C'était assurément pour obéir à Tusage , car le pauvre cardinal était un de ces ministres qu'il suffit de montrer au public pour explicpier pourquoi on les a renvoyés.
Toutes les lettres relatives à sa disgrâce sont d'un intérêt moindre ^ elles ont quelque dignité , et l'exilé n'est pas trop abîmé de sa déconvenue. On voit aussi que dans ce temps-là il en coûtait fort cher pour renvoyer un ministre , et que , pour les consoler et les laisser dans une position convenable, il fallait de grands revenus. Le cardinal de Bernis se retire avec plus de cent mille francs. Le prince de Montbarrey raconte dans ses Mémoires qu'il avait soixante-sept mille francs dépensions ou traitemens en quittant le ministère de la Guerre. Aujourd'hui la Chambre des Députés se fâche pour moins.
Alors commença le ministère du duc de Choiseul. Quelque jugement que l'on puisse porter sur son administration, il est du moins assuré qu'elle releva un peu le royaume de sa dégradation. M. de Choiseul sut acquérir de l'autorité sur le roi et la cour; c'était déjà un moyen d'ordre et d'action. Si , comme ministre politique , il laissa les affaires extérieures et intérieures à peu près comme il les avait trouvées , on doit éon venir qu'après la paix de 1763 , où il avait assez habilement profilé des circonstances, il donna un grand soin à la réforme militaire, et laissa dans celle partie
de l'administration des traces honorables de son ])assage. Au reste , nous ne voulons pas raconter ni discuter ici le ministère de M. de Choiseul , mais seulement parler d'un autre document de grand intérêt que nous avons aussi entre les mains. La préface que nous pourrions y faire ne vaudrait pas celle que M. de Choiseul y a mise lui-même. Elle donne bien une idée de ce talent d'insolence , trait principal de son caractère , et d'où lui vinrent presque tous ses succès.
(c Le mémoire suivant a été remis par M, de Choiseul au roi, à la fin de lyGo. Au commencement de Tannée il y avait eu du mouvement à la cour. Le roi avait été sur le point de prendre et d'afficher madame d'Esparbès; elle devait être déclarée à Marly, où elle avait obtenu un logement. Le contrôleur-général Laverdy jeta les hauts cris. M. de Choiseul , à Bellevue, eut une conversation avec le roi, sur lequel le cri du ministre des Finances fit impression. L'appartement fut retiré 5 le roi n'osa pas prendre madame d'Esparbès. Le ministre osa la ridiculiser, l'insulter en quelque sorte sur le grand escalier, en la prenant sous le menton, et lui disant : — Petite, comment vont vos affaires ? — Le roi avait donc cédé; mais M. de Choiseul avait éprouvé du froid. M. de Praslin avait demandé au roi la permission de se retirer; il avait annoncé la même intention delà part de M, de Choiseul. Le roi écrivit à celui-ci. Le mé- <■ moire fut présenté et lu à cette occasion , et le résultat fut que M. de Choiseul resterait; le roi le comblant de bontés, et M. de Choiseul lui disant : —
« Votre Majesté l'exige : il viendra un temps où , après « ces témoignages de bonté, elle m'exilera. — Cinq « ans après la prédiction eut son effet. »
Le mémoire a plus de gravité que la circonstance qui l'avait motivé. C'est un compte rendu de toute l'administration de M. de Choiseul, depuis les six années qu'il avait été appelé aux affaires j cependant on y retrouve toute cette impertinencehautaine, ce ton dégagé, cette légèreté affectée et pourtant véritable, qui était sans doute alors la condition pour réussir. Le début du mémoire en donnera une idée.
« En entrant dans le ministère de V. M. , je lui pro- « testai , et avec vérité , que l'emploi qu'elle me foru çait d'accepter était très-étranger à mon éducation , « au genre de vie que j'avais mené , aux goûts que mon « caractère et mes passions m'inspiraient. Je représen- K tai alors que j'avais pu gêner ma liberté pour mettre « à profit quelques talens dans les ambassades , mais « que j'aurais bien de la peine à l'asservir aux sérieu- « ses et continues occupations d'un ministère. Je mé- « prisais, autant par principes que par caractère, les « intrigues de la cour, et je prévoyais que je serais le « dernier à m'en apercevoir quand elles seraient contre « moi. Enfin , je n'acceptai ce triste et pénible emploi « qu'avec l'assurance que V. M. voulut bien me don- « ner qu'elle me permettrait de le quitter à la paix; et « quoique chacjue membre de l'administration dise a communément que c'est par obéissance qu'il est dans « le ministère , il est de fait que j'ai été ministre sans « y songer, et en obéissant aux ordres de mon maître « et de mon bienfaiteur. »
Cela dit, le ministre entre dans le détail de son administration , qui avait compris les affaires étrangères , la guerre , la marine, les colonies et les postes.
Il commence par rappeler l'excessive duperie du traité conclu avec l'Autriche , les revers de la guerre de Sept ans , la pauvreté de caractère de M. de Bernis , et la façon dont il s'était mis , dans son désespoir, à mendier la paix. Ce qui avait surtout forcé sa retraite, c'est qu'il était devenu nécessaire de ne pas tenir les engagemens de subsides pris avec l'Autriche , la Suède , la Bavière et le Danemark. Dès la première année, M. de Choiseul réduisit la dépense des affaires étrangères de cinquante-deux millions à vingt-cinq. La guerre continua à être malheureuse -, mais tout en désirant la paix on y travailla avec une dignité ferme , et l'idée principale du duc de Choiseul , en arrivant au ministère, fut , dit-il, de négocier séparément avec l'Angleterre. Cette marche , suivie pendant trois ans , amena en effet le traité de Versailles. Du reste, le ministre résume ainsi sa politique et la direction qu'il conseille : resserrer de plus en plus la liaison de la France avec l'Espagne, dont on peut faire une auxiliaire soumise ; regarder l'alliance avec l'Autriche comme précaire et peu naturelle; entretenir de bonnes relations avec les petites puissances, sans leur payer de subsides, ni contracter des engagemens précis ; maintenir autant que possible équilibre et rivalité entre la Prusse et l'Autriche, et craindre de voir prévaloir l'une ou l'autre; ménager la cour de Turin alliée indispensable en Italie , où la France et l'Autriche se trouvent en présence. Quant à l'Angleterre , le ministre en parle avec crainte : « Mais ,
« dit-il , la révolution d'Amérique qui arrivera , mais « que nous ne verrons vraisemblablement pas , remette tra l'Angleterre dans un état de faiblesse où elle ne u sera plus à craindre. » Du reste, en cas de guerre, il conseille de songer surtout à éviter les grandes dépenses, et à diriger les armées sur la Hollande et le Portugal, alliés indissolubles de TAngleterre.
C'est dans le ministère de la Guerre que M. de Choiseul se complaît le plus à parler des semces qu'il a rendus, et c'est à juste titre. Il trouva l'armée dans le plus déplorable état. La guerre ne devint pas plus henreuse , et le ministre s'en tire en disant qu'il est malheureux de n'avoir que de mauvais généraux ; mais il montre qu'au moins Tordre commença à se rétablir, et qu'il parvint à ne dépenser en deux ans que deux cent quarante millions au lieu de trois cent soixante qu'avait demandés son prédécesseur. A la paix , commencèrent les réformes etla refonte presque complète de l'état militaire. C'est , à ce qu'il semble , le vrai titre de M. deChoiseul , et il a pour lui le témoignage de plusieurs contemporains , qui , pour le reste , lui sont peu favorables. Il fallut de la décision et de la force pour exécuter ces projets -, et sans pouvoir dire qu'ils fussent absolument propres à la conception du ministre lui-même, toujours est-il qu'il ne les avait pas adoptés de confiance, et qu'il avait étudié cette matière avec soin et gravité. Son mémoire l'atteste, et ce chapitre est fort supérieur aux autres.
La marine était dans une situation encore pire 5 M. de Choiseul parle beaucoup des soins qu'il prit pour la K'inblir. Cependant , il a laissé peu de souvenirs dans ce
département. Il en parle en homme de sens, mais non point avec connaissance spéciale. « Il est effrayant, « dit-il , en terminant cet article , de voir la négligence « avec laquelle V. M. et tout ce qui l'entoure considèu rent la marine. Si j'avais du crédit , je représenterais K à V. M. qu'il serait de son devoir de roi de faire au « printemps prochain un voyage à Brest. Les quatre « jours qu'elle passerait dans ce porty feraient un effet « décisif en bien , peul-être pour un siècle. )»
C'est attribuer une grande efticacité à un voyage de pure représentation 5 mais enfin M. de Choiseul n'eut point le crédit de déranger Louis XV de ses habitudes, même pour quatre jours , quand il s'agissait de son devoir de roi.
Les aveux de M. de Choiseul sur l'administration des colonies ont du moins le mérite de la franchise. (( J'ai faitbeaucoup de changemens , mais ils ont pres- « que tous mal réussi. Je me suis trompé et sur les « choses et sur les hommes. J'ai engagé Y. M. dans <( des dépenses considérables en pure perte , de sorte « que vos colonies sont peut-être en plus mauvais état « qu'elles l'étaient en 1755, quoique vous y ayez dé- « pensé plus que pendant l'autre paix. Mes fautes vien- « nent de ce que j'ai été mal instruit par les bureaux, « et que j'y ai joint des idées de moi qui portaient à ^ faux. )) Il n'en dit pas beaucoup davantage, et il ne lui est pas venu encore d'idées vraies à la place de ses idées fausses. On peut craindre qu'il n'en ait été souvent ainsi à propos de nos colonies , et peut-être les idées vraies sont-elles encore à venir.
Quant aux postes, le passage est bon à citer, mais
uniquement pour mieux donner l'idée de la manière de M. de Choiseul : « Je ne parlerai point à V. M. « des postes. Je ne fais , dans cette partie , rien du « tout que de toucher des appointemens. Vous y êtes « trompé aussi honteusement que dangereusement. « Mais j'aurais l'air de l'animosité si je vous éclairais. <c Je ne réussirais pas , et comme dans le fond cette (c partie n'est pas essentielle à l'administration, je ne « me crois pas obligé de souffrir l'humiliation de voir « préférer les avis de ceux qui vous trompent aux « miens. »
Ce mémoire ne traite que de départeraens ministériels , et nullement de l'ensemble du gouvernement : soit que M. de Choiseul se fût peu occupé de la politique intérieure, soit qu'il lui convînt d'éviter tout ce qui aurait pu sembler une prétention de premier ministre , il n'y a pas un mot qui se rapporte aux relations du gouvernement avec le pays, à l'état de l'opinion, aux parlemens , à la police générale. Il se défend au contraire avec soin de s'être mêlé en rien de tout ce qui ne se rapportait pas à ses ministères. Le renvoi des Jésuites avait déjà été prononcé, et presque tous les mémoires du temps donnent à M. de Choiseul une grande part dans cette mesure. Il s'en défend : « Quoiqu'on ait dit ([ue j'avais travaillé à renvoyer « les Jésuites , et que j'avais soutenu les demandes et « les prétentions des parlemens, de près ni de loin , « ni en public , ni en particulier, je n'ai fait aucune « démarche sur ces objets, et n'ai eu d'autres idées « que celles cpie V. M. m'a vues dans son conseil, « lorsqu'elle m'a demandé mon avis. » Néanmoins il
est probable que M. de Cboiseul avait su inspirer au roi la volonté à laquelle il paraissait seulement obéir. Dans les lettres du cardinal de Bernis , il y en a deux écrites en 1769 pendant qu'il était ambassadeur à Rome , où il entretient M. de Choiseul de l'afFaire des Jésuites , dont il était chargé de presser la conclusion auprès du Saint-Siège ; ces lettres indiquent assez que M. de Choiseul était pour beaucoup dans le renvoi de la compagnie de Jésus. Nous voudrions transcrire toute la fin de ce mémoire , non qu'elle contienne des détails de gouvernement ou d'administration -, mais on se plairait à voir le ton que M. de Choiseul prend avec le roi. Certes ce n'est pas la franchise grave et austère d'un loyal serviteur, à la fois respectueux pour la majesté du souverain et dévoué au bien de son pays 5 mais , à défaut de cette vraie noblesse, on trouve quelque chose d'aristocratique et de grand seigneur dans cette façon de parler à son maître. Il y a là quelque chose de mieux que dans une domesticité humble et servile, qui adore sans juger, qui obéit avec abnégation de soi-même, sans aucune indépendance dans la pensée, sans aucune fierté dans le cœur.
« Quand V. M. m'a choisi , je lui ai promis que « j'emploierais le peu d'esprit et de ressources que j'ai « en moi et toute ma fidélité à son service ; mais je « ne lui ai pas promis que j'abandonnerais le goût <c que j'ai pour le plaisir, ni que je serais sans défauts. « Je souhaite que V. M. trouve des ministres sans dé- « fauls et éclairés : ils vaudront mieux que ceux « que vous avez, et j'ose vous conseiller de les prendre 5
« mais je doiUe que les gens qui vous entourent vous « proposent, non-seulementdes ministres sans défauts, « mais d'honnêtes gens pour gouverner sous vos « ordres. »
« Malheureusement pour moi , je ne suis pas long « à réfléehir et suis très-prompt à exécuter , ce qui i< me donne le démérite, devant les gens pesans, d'être « léger. Je ne suis dissipé que quand je n'ai rien à « faire '• c'est l'affaire de ma santé et de ma force. Ja- « mais mes plaisirs n'ont retardé mes devoirs. Je « ne mêle point les uns avec les autres. On ne peut « pas dire sérieusement que je ne travaille pas : j'em- « ploie huit heures par jour à mes départemens... Si « je travaillais davantage, je m'appesantirais, et je trace vaillerais mal. )^
« Enfin le grand reproche tombe sur ma religion -, « il est difficile de m'attaquer positivement sur cette « matière sérieuse. Je n'en parle jamais; mais dans « la forme j'observe exactement la décence , et dans <( les affaires , j'ai pour principe le maintien de la re- « ligion. M
Après celte apologie de la religion de M. de Choiseul, adressée à la religion de T^ouis XV, viennent des ]n'otestations de reconnaissance et d'attachement personnel faites avec bonne grâce , et cette sorte d'effusion que M. de Choiseul devait employer pour d'autres séductions. Puis vient un morceau hautain et méprisant contre la petite cabale qui avait essayé de le renverser, nn maréchal de Richelieu, une d'Esparbès, un Bcrtin , un Damecourt , ([u'il appelle des espèces. Il parle an roi do leurs délations, de leurs notes se-
HISTOIRE DE FRANCE AU XVITP SIECLE. 2fiZ
crêtes, de la eonfiance occulte qu'ils obtiennent : « La « considération du ministère , qui n'est autre que la « vôtre, en est anéantie... Tout le monde se croit en « droit de dire du mal de vos ministres, parce que « tout le monde sait que vous permettez au rebut de « votre royaume de vous en écrire encore plus... Votre « autorité et votre dignité sont attaquées de toutes « parts ^ la raison en est simple, c'est qu'il n'y en a « pas par le mépris où sont tombés ceux qui les « exercent. »
Il conseille au roi , quand il aura cboisi des ministres quelconques, de leur accorder sa confiance entière, et de ne pas les laisser miner et détruire par de sourdes intrigues : « Alors uniquement occupés de « votre service , ils feront trembler à la ville, à la « cour et dans les provinces, ceux qui s'échapperaient « delà retenue que l'on doit maintenir dans les sujets. « Ils ne détourneront pas, sans doute, les plaisirs trèsce justes de V. M.; mais ils ne seront pas en garde « contre les pernicieux effets de ces plaisirs, et V. M., « heureuse dans sa vieillesse, gouvernera son royaume « avec la tranquillité et la gloire que ses vertus mé- « ritent. d
Les réflexions se présentent d'elles-mêmes en lisant de telles relations. Nous regrettons que les manuscrits qu'on nous a communiqués ne soient pas entièrement livrés au public. Ce serait une bonne œuvre. Tout ce qui peut élever dans notre estime et enraciner dans nos affections la forme de gouvernement sous laquelle nous vivons, tout ce qui peut dissiper des préjugés (|ui, comme on voit, ne sont pas même des souvenirs,
tout ce qui substitue la connaissance des faits et de froids lieux communs à de banales déclamations doit être recherché avec soin. Nous avons acheté cher la régénération de la France ^ mais il faut qu'on sache du moins jusqu'où elle était tombée , et de quelle humiliante léthargie elle est sortie pour remonter à la vie.
M. DCCC. XXXII
Jacques Bonhomme, M. Jacques Bonhomme, est d'une famille ancienne. Depuis qu'il est devenu im])ortant, des flatteurs et des savans lui ont même fait une belle généalogie -, ils lui donnent une origine celtique. A les croire, sa race s'en va se perdre dans la nuit des temps qui précèdent les histoires écrites. Ils retrouvent en lui je ne sais quelle physionomie gauloise, un peu semblable aux descriptions de César. Us disent qu'ensuite ces Jacques Bonshommes de la vieille Gaule firent assez bonne société avec les Romains leurs conquérans : ils se mêlèrent aux vainqueurs du monde par mariage ou autrement, finirent par parler la même langue et prirent ensemble des habitudes municipales -, tachant de se tirer au moins mal du gouverne-
ment du Bas-Empire , ou , ce (|ui fut pire encore , de sa décrépitude expirante.
Vinrent alors les Barbares , Goths, Visigoths , Bourguignons, enfin les Francs , plus vaillans et plus barbares que les autres. A ce point, grande discorde entre les historiographes de la familJe Bonhomme et les généalogistes des maisons qui ne veulent pas être Bonshommes. Les uns s'en vont disant : Ceux-là sont les gens du sol, de la vieille patrie, de la bonne France ; ceux-ci, arrivés le fer et la flamme à la main, se sont établis par le droit du plus fort, et depuis n'ont jamais voulu connaître un autre droit 5 conquérans et envahisseurs ils furent : tels ils ont toujours voulu rester. Les vainqueurs et leurs partisans ne se défendent pas trop de semblables griefs , qui flattent leur vanité -, ils veulent bien être la race forte , la race armée , les gensv à cheval parmi la gent à pied, et ne se désavouent rien de ce qu'on leur impute. Mais ils ajoutent que quand le droit du plus fort est bien vieux, bien vermoulu, quand il ne peut plus se soutenir, alors il devient respectable , prend le nom de légitimité et doit subsister sous ce beau titre, sans rien perdre de ses privilèges, même quand il ne peut plus les défendre : « De telles choses, le partage se fait au ciel, » comme ditComines. Ce sont questions que l'événement résout.
En ces temps-là elles furent bien complètement résolues; et quand conuiiença la monarchie française ; quand chacun, Romain, Gaulois ou Franc, selon qu'il fut fort, hardi ou habile, eut pris sa part au milieu du désordre universel; Muguos Capet, la couronne; les uns, de grandes seigneuries; les autres, de petites, il
resta aux ancêtres de Jac([ues Boiihonime la servitude dans toutes ses nuances et variétés. Voilà ce qui est sûr ^ par-delà ce sont plus on moins systèmes d'érudité, vanteries de généalogistes.
Le chose aurait paru fort dure à Jacques Bonhomme, n'était qu'il était déjà assez abruti. On lui avait pris tout son avoir ^ il se résigna à ne pas même posséder sa propre personne. D'ailleurs tous les souverains des grands et petits domaines étaient si querelleurs et si cruels , qu'il faisait bon être protégé et défendu par quelqu'un d'eux, ne fût-ce qu'à titre de bête de somme. Tout avait été saccagé et incendié ; les terres n'étaient plus cultivées. Alors ou rendit généreusement à Jacques Bonhomme le champ qu'on lui avait pris, sous la condition qu'après avoir défriché de nouveau ce terrain abandonné, replanté sa vigne arrachée, il paierait des droits de toute sorte. Jacques se contenta de ces conditions. En outre, il lui fallait trouver le temps de bâtir, à la sueur de son front, de fortes tours , avec des créneaux , des mâchicoulis , des enceintes de murailles et des fossés , pour loger son maître , de façon à le garer des attaques de ses voisins de campagne. Quand on voyait venir de loin, avec ses gens , quelque châtelain avec qui on était en mauvaise intelligence , la cloche du château sonnait 5 vite Jacques faisait rentrer dans la cour les bœufs, les moutons et tout l'attirail champêtre. Le voisin arrivait et trouvait pont levé et portes fermées. Pour lors il passait son dépit à brûler la cabane du pauvre Bonhomme , qui était de bois et de chaume, dressée au bas du château sur le revers du fossé.
288 MELANGES LITTÉUAIRES.
Ce régime était cruel. On a beau dire, il est diÛicile de se faire à ces choses-là. Jacques n'était pas content. Dans ses petites lumières , il ne trouvait pas cela conforme à l'Evangile , que les bons prêtres prêchaient à lui , tout comme aux seigneurs. De temps en temps il se révoltait et prenait d'horribles vengeances j mais il n'y gagnait rien : il n'était pas de force à lutter.
Quand par bonheur la passion de s'aller sanctifier aventureusement à la croisade et de gagner le Ciel à coups de lance eut pris les chevaliers, ce fut un bon soulagement pour la famille Bonhomme; elle respira enfin. En l'absence de ses maîtres, elle prit courage à travailler, à vendre , à gagner quelque argent. Ce fut profit pour tout le monde. Les seigneurs commençaient à avoir besoin de beaucoup de choses qu'il flillait payer pour les avoir; quand le sujet avait fait de bonnes épargnes , son maître en pouvait tirer une portion par impôt ou d'autre sorte.
Pendant ce temps-là , la famille de Hugues Capet , comme la famille de Jacques Bonhomme , avait un peu secoué le joug des seigneurs. Les voyant puissans sur leurs sujets, elle eut le dessein de les traiter, eux aussi , en sujets de la couronne. De là un commencement de bonne amitié entre les deux familles : amitié bien souveraine d'une part, bien humble de l'autre.
Il en arriva que lorsque les Bonshommes qui habitaient les villes et les bourgs, se voyant toujours taxés et maltraités , eurent battu et chassé les hommes d'armes de leurs seigneurs , le roi ne prit pas la chose en mauvaise part et l'approuva par bonnes ordonnan-
ces. Ainsi, ils se trouvèrent ou se retrouvèrent maîtres chez eux, bourgeois de leurs villes , n'ayant pour maîtres que le roi : et comme tous les Barbares germain s avaient apporté de leurs forets la belle maxime , qu'un homme libre ne se soumet qu'aux obligations consenties librement , on commença à appeler de temps en temps Jacques Bonhomme et à lui demander son avis et son consentement.
Lui et les siens étaient donc quelque chose dans l'Etat, mais encore placés bien bas, comptant pour peu, assez méprisés , et sans grands recours contre les gens puissans. Ses libertés, à lui, consistaient à ne pas être soumis à toutes leurs volontés et fantaisies ; la liberté des gens puissans était de faire leurs volontés et fantaisies. Tout cela était difficile à bien régler.
Alors commencèrent d'effi^o) ables guerres , non plus de voisin à voisin , de seigneur à seigneur, mais de roi à roi, de suzerain à grand vassal. Les grandes compagnies , formées de gens de tous pays , les armées d'Angleterre, coururent tout le royaume. Jacques Bonhomme apprit un peu le métier de la guerre; il défendait les villes , il tirait de l'arc et de l'arbalète ; il se mettait à la suite d'un chef de son choix. Les chevaliers étaient vaillans, lui aussi; de plus qu'eux, il aimait toujours le pays, il tenait au sol. Un seigneur était vassal du roi d'Angleterre et du roi de France ; il pouvait choisir, il était sûr de trouver un fief et une fortune, lorsque, mécontent, il s'alliait aux étrangers. Tous les chevaliers de la chrétienté étaient comme frères d'armes 5 ils formaient une sorte de nation. Jac- II. 19
qiies Bonhomme et sa bourgeoise famille ne ])Ouvaient porter ailleurs leur petit champ ou leur bouticpie 5 c'étaient de vrais et bons Français , détestant à mort l'Anf^lais et le Bourj^uignon , les exterminant tant qu'ils pouvaient ; grands amis du roi français , quand même il n'était cpie roi de Bourges-, combattant vaillamment sous la bannière des bons et loyaux gentilshommes , lesLahire et les Xaintrailles. Jeanne d'Arc, la pucelle d'Orléans , était cousine de Jacques Bonhomme.
Après toutes ces guerres, il commença à y avoir un peu de bon ordre en France. Les grands vassaux étaient détruits , leurs fiefs étaient rentrés au royaume; le roi gouvernait ; il avait des compagnies de gens de guerre payés sur l'argent des impôts , afin de repousser les ennemis et tenir le pays en repos. Le roi Louis XI abusa grandement de ce pouvoir royal naissant. Il fut dur et cruel pour tous 5 mais il y avait tant de haine des faibles contre les puissans, que les uns lui pardonnaient presque leurs souffrances en le voyant impitoyable pour les autres. D'ailleurs, il était familier avec Jacques Bonhomme , savait prendre son langage et ses façons, le nommait son compère : ce qui fat pardonner bien des choses.
Maintenant la France était tout autre : chacun y était sujet; pas tous égaux, tant s'en fallait, mais tous serviteiu's du roi , sauf à lui obéir avec orgueil ou avec humilité. Le gouvernement se régla d'une façon nouvelle; il n'y eut plus de seigneurs, de vassaux et de serfs, mais une cour, une armée , des gentilshommes, des gouverneurs de province, tous brillans, impor-
JACQUES HOrs'HOMME. 2!)l
tans-, c'était la Fiance militaire, riche, puissanle, glorieuse , chevaleresque ^ et en même temps une autre France plus modeste et plus laborieuse, vêtue non pas d'or et de soie , mais de laine et de bure , la France de Jacques Bonhomme.
Cette France-là avait son parlement , ses échevins , ses corps de villes : c'était son aristocratie à elle -, de là sortaient les gens d'affaires du royaume, gens de bon sens et de sage conseil dans leur humble condition , que le roi appelait même autour de lui dans les grandes occasions. Sous cette aristocratie, et apparenté avec elle, était le tiers-état, la vaste famille de Jacques Bonhomme , ces riches marchands , ces grands avocats du xvi'' siècle, ces hommes de livres et de liberté, comme ils s'appelaient eux-mêmes.
Courageux à défendre la justice, humble, et pourtant ferme : respectueusement obstiné devant le pouvoir royal , d'une bourgeoise rudesse pour tout ce qui n'était pas le roi 5 cherchant ses libertés sous la protection du souverain-, l'aimant et voulant se fier à lui comme à la loi vivante 5 feignant de ne le plus reconnaître quand son langage n'était pas légal : tel était Jacques Bonhomme à l'époque où commençait la seconde monarchie française.
Quand vint la Réforme, Jacques resta bon catholique , mais il se prit de déplaisance contre les Jésuites ^ dès leur origine, il n'a jamais voulu d'eux. D'ailleurs il a eu de tout temps quelques préjugés contre la cour de Rome. Il ne voulait pas les persécutions , et encore moins les massacres -, la Saint-Barthélémy ne fut pas de son fait.
La guerre religieuse était nécessairement une guerre politique. Jacques Bonhomme commença par se laisser un peu enjôler par les Guises. Il était sensible à la flatterie, surtout à la flatterie des grands seigneurs. C'a été long-temps un défaut héréditaire dans la famille 5 d'ailleurs il avait en grand dégoût les mignons de Henri III. Quand le duc de Guise se mit à faire du mouvement, à pousser aux émeutes, à recruter les maîtres d'armes et les batteurs de pavés , Jacques Bonhomme , en bourgeois sensé et tranquille, se dégoûta des ambitieux 5 mais il s'en avisa trop tard. Il fallut endurer le joug des Seize , voir pendre Brisson et Larcher, et se réduire à murmurer un peu bas contre l'assemblée des Etats de la Ligue.
Aussi était-il affamé de voir un roi , et l'entrée de Henri IV fut une grande joie pour lui. C'était son homme -, jamais souverain ne lui convint mieux : vaillant , facile , familier, de bon sens , ferme sans qu'il y parût, et, pour achever, Gascon , ce qui a toujours eu un certain charme pour Jacques Bonhomme , qui aime mieux qu'on se moque un peu de lui que si l'on prenait la parole haute.
Il joua un grand rôle dans cette parodie de la Ligue qu'on appelle la Fronde; c'était tout simple : peuàpeu il était venu à tenir beaucoup plus déplace en France, et les courtisans beaucoup moins. On le rechercha , on le caressa, on se servit de lui; il eut ses jours de souveraineté. En définitive , il se trouva moins libre qu'auparavant; mais en même temps ceux qui étaient audessus delui perdirent toute liberté et passèrent à l'état de domesticité : c'était une grande consolation pour
Jacques Bonhomme, un contentement pour ses vieilles rancunes.
Sous Louis XIV, ou du moins dans la première partie de son règne , Jacques se trouva heureux et ne regretta rien. Il avait un goût invariable pour le bon ordre , qui semblait la première de toutes les libertés. Or, jamais on ne lui avait si bien procuré cet avantage. Pour la première fois le faible put avoir complète et forte justice contre le puissant. D'ailleurs Jacques Bonhomme a toujours été grand ami de la gloire française. Les batailles gagnées , les Te Deum , les drapeaux appendus aux églises, le ravissent. Une autre gloire le trour vait aussi fort sensible : encore qu'il ne fût pas alors grand connaisseur, la poésie, les arts, étaient pour lui une source de jouissances et d'orgueil national ^ puis ces illustres hommes dont on répétait le nom , que le roi honorait, et Molière, et La Fontaine, et Racine, et Boileau, tous étaient de la famille de Jacques Bonhomme; il se sentait glorifié en eux.
Le roi était hautain et absolu ; il tranchait de la divinité. Mais il avait la volonté d'être grand et de faire la France grande et puissante. Puis il était un homme grave-, si Jacques aime la familiarité , il respecte beaucoup la gravité : aussi on a beau dire; ce fut, c'est encore , pour lui , le grand règne de Louis XIV.
Ces beaux temps ne durèrent guère ; il put apprendre qu'il n'y a pas beaucoup à se fier, au bonheur et à la gloire d'un pays qui ne se mêle en aucune façon de ses affaires. Jacques Bonhomme , qui n'avait jamais eu l'habitude de se gouverner lui-même , ne songeait guère à un tel remède ; seulement il était mécontent -, les guer-
les inutiles et malheureuses , les profusions de la cour, le pouvoir des Jésuites , les persécutions religieuses , les mauvais ministres et madame de Maintenon lui inspiraient haine ou mépris. Mais il n'aurait su comment s'y prendre pour faire aller les choses plus à son gré. La régence lui donna pour consolations et pour enseignemens des scandales , cpii n'étaient plus graves et solennels comme ceux du grand roi. Le pauvre Jacques Bonhomme avait encore gardé ses mœurs bourgeoises , sa vie de famille, son train économe et modeste ; on lui fit voir toute autre chose et assister à d'étranges spectacles. Cette cour et ces grands seigneurs, devant cpii il était encore humble et respectueux, lui firent alors grand marché de leur considération. Il vit déménager la religion, la morale, la dignité. Le fond et la forme s'en allaient ensemble, et puis l'envie de s'enrichir aussi vite qu'on se ruinait^ et les changemens soudains de fortune^ et les jeux de bourse et de banque, cpiiconfondaientles joueurs, grands et petits, dans une
ignoble égalité : tel fut le règne de ce bon régent qui
gâta tout en France.
' Cela gâta beaucoup, en effet, le caractère de cet excellent Jacques Bonhomme. Il devint léger, méprisant, se vengeant de ce qui lui déplaisait ou lui faisait
tort , par des épigrammes ou des chansons ; frondant lout sans bien savoir ce qu'il aurait voulu. N'ayant rien à faire pour régler ou défendre ses propres intérêts , il s'en remit aux beaux et grands esprits du temps , qui furent ses amis , ses patrons , ses (latleurs , et firent passer à un examen public toutes les lois, coutumes, autorités, puissances, auxquelles il fallait encore obéir
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par un reste d'habitude. Si Jacques avait eu quelques bons vieux titres à faire valoir, quelque ancienne charte un peu déchirée ou oubliée à produire pour réclamer un meilleur gouvernement, il aurait chargé des avocats ou des magistrats de sa confiance. Faute de droits , il se fit enseigner les droits de l'homme par des poètes et des philosophes , qu'il honora et adora par-dessus tout ; ajuste titre, puisqu'il ne pouvait guère porter reconnaissance ni respect aux autres puissances.
Cependant il s'enrichissait, et tout lui prospérait; encore qu'on ne songeât guère à ses intérêts , encore que le roi lui fît banqueroute (juand il lui empruntait son argent. Ses mœurs, son langage, jusqu'à son habillement , devenaient plus élégans. 11 avait des parons qui se poussaient dans le beau montle , et qui y étaient assez bien venvis quand ils avaient beaucoup d'argent ou beaucoup d'esprit. H n'y avait plus moyen de le traiter du haut en bas , comme don Juan traite M. Dimanche. Les airs de dédain avaient pris quelque chose de plus délicat et de mieux ménagé. Jacques Bonhomme , pour un rien , se sentait prêt à se fâcher ; il se trouvait parfois mécontent, et même jaloux. Quand l'égalité approche, la jalousie commence.
Bientôt on voulut réparer le vieil édifice de la monarchie française ; chacun s'y trouvait mal logé , et Jacques Bonliomme plus mal que les autres. C'était à qui mettrait la main à l'œuvre pour tout démolii'. Mais le roi et les courtisans prirent peur, et, malgré leur goût pour la nouveauté , voulurent maintenir ce qu'ils avaient promis de changer. Un jour , ce fut un grand et redoutable jour, Jacques Bonhomme se leva tout à
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coup, s'en alla prendre la Bastille, et l'on vit qu'il était le plus fort. Ce fut une bien autre nouveauté que celles auxquelles on avait songé.
Le voilà vainqueur , le voilà redoutable ; ses ennemis ont pris la fuite ; tout cède devant lui -, le roi de France, le petit-fils de Louis XIV, devient sujet de Jacques Bonhomme. La monarchie est là devant lui par terre. C'est à lui à en rebâtir une autre à sa guise.
Par malheur , Jacques n'y avait pas encore beaucoup pensé. Ce grand triomphe était venu trop vite et lui avait porté à la tête. D'ailleurs il n'était pas accoutumé aux affaires 5 le temps qui venait de finir l'y avait mal préparé. Ce ne fut pas lui , à proprement parler, qui se mit à la besogne. Ce fut dommage, car il a beaucoup de bon sens, quand il se donne le temps de la réflexion, et qu'il ne se laisse pas aller à l'impression du moment , ce qui est son grand défaut.
Plein de joie et d'espérance , il se mit donc à voir arranger toutes choses par de jeunes seigneurs qui aimaient généreusement la liberté comme une mode , et courtisaient Jacques Bonhomme comme un roi ; par des hommes (jui, dans leur intempérance de rhétorique , traitaient les intérêts du pays comme le programme d'un prix académicjue , et couraient au succès et à l'effet 5 il y en avait d'autres pleins d'imagination , ([ui ne cherchaient ([u'à s'émouvoir et à éprouver de fortes sensations, comme à la représentation d'un drame farouche -, puis venaient les gens qui ne s'inquiètent pas (le l'absurde ni do l'atroce , pourvu ([u'on y arrive avec un certain arrangement de paroles qu'ils appellent la
logique -, enfin les passions bonnes ou mauvaises , dévouées ou intéressées , généreuses ou ignobles.
Parmi tout ce bruit , ce grand spectacle , ces magnifiques talens , ces caractères énergiques , cette habile activité , comment le pauvre Jacques Bonhomme n'aurait-ii pas perdu la tête ? lui surtout que depuis cinquante ans on avait tenu à un régime théorique et littéraire , lui à qui on répétait , à chaque chose qui étonnait sa raison ou blessait son bon naturel , qu'il devait accepter les conséquences du principe ^ sans lui permettre de répondre qu'il y a plus d'un principe dans ce monde , et qu'il faut tâcher de faire vivre en paix leurs conséquences.
Ainsi on lui flétrit sa victoire , on la souilla de crimes et de sang. Cette tranquillité qu'il aime tant fut perdue^ la liberté de la vie privée , qu'il préfère à toute autre , se changea en un horrible esclavage. Plus de commerce , plus de richesse , plus de bien-être : des maîtres cruels, durs, pleins de brutalité et d'orgueil 5 des échafauds , où coulait à grands flots bien plus encore le sang des braves et honnêtes parens de Jacques , que le sang de ceux qu'on appelait ses ennemis. L'envie et la peur , une certaine exaltation aveugle et stupide , l'ivresse féroce du sang répandu , se couvrirent du nom de salut public, Jacques Bonhomme avait laissé venir jour à jour cette horrible domination; il s'était laissé persuader que le lendemain était la suite nécessaire de la veille. Puis tout cela était si terriblement étrange , si contraire aux mœurs douces et amollies du siècle , que notre excellent personnage se trouva pris comme à l'improviste. Il supporta une rude époque , pliant si-
leiicieusemeiit les épaules. Ce n'est pas le plus beau de son histoire ; de])iiis il en a toujours été assez honteux.
Cependant il acquérait d'un autre côté un bien grand honneur ^ jamais il n'avait cessé d'être bon Français, d'avoir cette sainte horreur pour l'étranger, qui est un trait de son caractère. Voyant c|ue les rois de l'Europe voulaient châtier la France, il fit partir au plus vite ses enfans pour la frontière. Alors on put admirer le noble spectacle de tant de bravoure, de patience, de zèle |)atriotique , récompensés parla victoire et le salut du pays : c'est l'éternelle gloire de Jacques Bonhomme. On a voulu la lui ravir ; on a tenté de la flétrir par je ne sais quelle alliance avec de lâches crimes, de la présenter comme liée nécessairement à la sanguinaire tyrannie qu'on érige en habileté. Ils ne se doutaient pas , ces braves hommes, d'avoir de telles obligations. Ils n'avaient vu, eux, nul rapport nécessaire entre les massacres des prisons et les victoires de Valmy et de Jemmapes, entre leséchafauds où périssaient leurs parens et les champs de bataille où ils versaient leur sang-, il a fallu leur apprendre ce dont ils ne se doutaient pas : c'est que les gens qui envoyaient leurs généraux au supplice, et qui ne savaient leur donner ni vétemens ni pain , avaient organisé leurs victoires.
Enfin , las de tant d'horreurs , Jacques Bonhomme intervint unjour dans une querelle qui s'éleva parmi ses cruels dominateurs, et pour obtenir son apinii d fallut renoncer aux échafauds. De ce moment, il montra une aversion et un dégoût profond de tous ces hommes de sang. Ils furent poursuivis les uns après
les autres par la liaine publique qui s'attacha à leurs noms.
Cependant il fallait composer un gouvernement pour le pays , et lui donner d'autres magistrats que le bourreau. Il s'était formé une sorte d'aristocratie révolutionnaire , pour qui le pouvoir était une place de sûreté qu'elle ne voulait pas livrer. Plus prévoyante peut-être que Jacques , elle se cantonna dans le gouvernement nouveau, dont il aurait bien voulu la chasser. Sans trop de réflexion, par instinct d'honnéle homme, il se mêla même un peu à ceux qui se firent mitrailler pour expulser la Convention.
Il fallut encore subir cette souveraineté nouvelle , léguée par de tristes et récens souvenirs. On commença à en faire le siège et à la miner, en y employant ce qu'elle donnait de liberté. Jacques Bonhomme aime à honorer ceux qui le gouvernent , et ceux-là il les méprisait beaucoup. C'était un ensemble de toutes les médiocrités , tant avait été moissonné ou chassé ce qui était élevé par le talent, la vertu, la richesse ou la position. Le gouvernement directorial se défendit de son mieux. Sous l'abri des victoires dont nos armées effrayaient l'Europe , il détruisit les libertés publiques ; n'osant plus verser le sang , il envoya périr dans les déserts de l'Amérique les élus que Jacques Bonhomme avait honorés de sa confiance.
Il n'y en eut pas pour long-temps. Un pouvoir jaloux , mesquin, malhabile, ignoble, ne saurait subsister même par la tyrannie. Le désordre se mit partout ; la gloire militaire s'éclipsa. Alors revint de l'Orient celui qui, deux ans auparavant, avait déjà saisi toutes les
imaginations par ses victoires , qui avait laissé entrevoir en lui comme une sorte de grandeur mystérieuse , se plaçant hors de pair avec les autres gagneurs de batailles ; qui , dans la crainte de voir s'amoindrir le prestige, avait fui tout cet entourage vulgaire du Directoire, pour aller en Egypte se revêtir encore plus de l'éclat du merveilleux.
A peine avait-il mis le pied sur le rivage , que Jacques se jeta à ses pieds, le conjurant de rendre à la France la grandeur, la puissance , le bon ordre , la sécurité. Sans aucun soin de l'avenir, tout préoccupé de ce qui l'affligeait et l'offensait, il fit bon marché des libertés du pays , les sacrifiant joyeusement à celui qui renversait tout au-dehors et réglait tout au-dedans. Jamais homme ne fut plus content et plus glorieux que Jacques Bonhomme à cette époque. 11 retrouvait tout ce qu'il aurait pu regretter dans le passé , et ne craignait point de voir revenir ce qui lui déplaisait. Tout lui semblait pour le mieux : il s'était donné un maître , mais c'était le maître du monde. Il se sentait, non pas humilié, mais fier; non pas esclave , mais dominateur.
Lorsque toute cette gloire se décora des pompes de la souveraineté , lorsque le général devint un em])ereur, Jacques n'eut pas d'abord grand goût à cette représentation théâtrale : il s'en raillait, mais bien bas; car il avait peur et respect. Il eut de la peine à prendre au sérieux ceux de ses cousins qui devenaient comtes ou barons ; mais il le leur pardonnait, précisément parce qu'il s'en moquait.
A force de victoires merveilleuses, de royaumes conquis ou distribués, à force de succès et de génie, ce
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clinquant et ces oripeaux prenaient pourtant un éclat plus réel , et semblaient se changer en or véritable. Par malheur il en coûtait cher à Jacques Bonhomme. Tout séduit qu'il pouvait être par la gloire , la guerre perpétuelle lui était fort dure. Cette dévorante conscription , qui lui enlevait tous ses enfans , et semait leurs ossemens dans toute l'Europe, pour faire des rois Josepli ou Jérôme, devenait chaque jour plus odieuse. D'ailleurs il ne fallait pas moins qu'un joug de fer pour tenir en respect et en silence cet univers vaincu , et pour extorquer de la France les forces nécessaires au maintien d'un régime si extraordinaire. Donc, plus de liberté 5 des prisons d'état -, la parole et la presse esclaves; partout et pour tout l'obéissance passive. Puis le commerce n'allait pas 5 on prenait à Jacques ses percales et ses mousselines pour les brûler; on lui faisait payer le sucre cher, on augmentait les impôts , et les créanciers étaient soldés par des banqueroutes.
Delà sorte, le grand empire n'était nidlement le fait de Jacques Bonhomme. Il eût volontiers pris patience , s'il eût vu un terme à tant de gloire et de souffrance , mais c'était toujours à recommencer : une victoire de plus, c'était une guerre de plus; il avait complètement perdu son goût pour les Te Deiim. Une fois il crut pourtant que le héros et lui allaient prendre quelque repos : c'était après ce pompeux mariage avec l'archiduchesse. A la naissance de cet enfant roi, Jacques, en bon père de famille, trouvait qu'il y avait là de quoi satisfaire un homme, si grand qu'il fût. Mais c'était une idée bourgeoise ; ce n'était pas de cela quil s'agissait : la passion du jeu ne s'apaise
point, lors même que des empires et des armées sont les enjeux. Tant fut risqué que tout fut perdu. Jacques apprit un jour, par un bulletin , que pour avoir cru que les saisons aussi devaient obéir à sa volonté , le grand homme avait fait périr cinq cent mille soldats. Nouveaux efforts, nouveaux sacrifices , nouveaux désastres. Le dévouement de Jacques Bonhomme ne se ralentit pas ; il eût donné la dernière goutte de son sang pour fournir, à celui qui avait perdu la France, les moyens delà sauver. Génie du capitaine , courage des soldats , tout fut inutile. Paris vit défiler dans ses murs les armées étrangères. C'est le plus cruel moment qu'ait jamais eu Jacques Bonhomme ^ lui, si bon Français , lui , si glorieux de tant de victoires , lui, tout à l'heure maître de l'Europe, voir les Cosaques bivouaquer dans sa bonne ville de Paris ! Il a encore le cœur serré (piand il pense à cet affront et à ce chagrin.
La victoire était la condition du contrat passé avec le grand empereur -, il y manquait , le contrat était rompu. Jacques se sentait peu de penchant pour l'ancienne race de ses rois. D'abord, il l'avait un peu oubliée ; elle revenait avec les armées étrangères , et c'était un terrible grief 5 puis il avait un certain pressentiment que ces princes avaient la main malheureuse. Bourbon et Révolution étaient deux idées attachées ensemble dans son instinct ^ de plus habiles auraient expliqué pourquoi : lui, il en jugeait comme d'un mauvais sort. Pourtant, comme il est homme de bon sens , qui ne s'obstine pas aventureusement contre la nécessité, il accepta ceux que lui donnait le destin , bien résolu de s'arranger avec eux , à sa guise , non à la leur.
Les princes légitimes furent assez surpris en retrouvant leur ancien compatriote Jacques Bonhomme. Il avait fort changé durant leur longue séparation. Ce n'était plus ce bon bourgeois , parfois hargneux et difficile, mais retournant ensuite, après un moment passé , cultiver son champ ou auner son drap. Il avait pris une large assiette dans le pays et s'y était mis d'aplomb. On ne l'intimidait plus ; on ne lui imposait guère , et il était bien au-dessus d'une c[uantité de cajoleries, avec quoi on Tapaisait autrefois. Le roi n'était plus pour lui un dieu sur la terre, entouré de ses demi-dieux 5 c'était l'homme de la nation , exerçant un pouvoir utile, revêtu d'une majesté tout humaine, non plus religieuse et mystique. La jalousie de Jacques était surtout singulièrement éveillée sur le chapitre de l'égalité 5 il était là-dessus plus chatouilleux que sur nulle autre chose. Lui et les siens avaient été ennoblis de la façon qui ennoblit le mieux , à la pointe de l'épée. Autrefois , étant soldats , ils avaient gagné Laufeld ou Fontenoy \ maintenant officiers ou généraux , ou maréchaux de France , ils avaient remporté des victoires de Jemmapes, deMarengo, d'Austerlitz ; ils avaient conquis l'Europe. Quel moyen de ramener aujourd'hui Jacques Bonhomme à son ancienne place ? Il fallait compter avec lui et le bien ménager. En outre, il avait toujours son vieux levain contre les Jésuites , et son éducation philosophique le disposait trop mal pour le clergé.
Si Ton avait su , ou si l'on avait pu prendre garde à tout cela , on aurait fait très-bon ménage avec Jacques : on lui avait donné la paix , qu'il avait tant sou-
haitée; le commerce était en réelle prospérité; il y avait à la fois liberté et repos. C'était de quoi vaincre de grandes préventions ; elles seraient allées diminuant , n'était une incurable méfiance de part et d'autre. Jacques imaginait sans cesse qu'on voulait lui ôter ses libertés, lui manquer de foi, le remettre en roture et infériorité , le livrer tout garrotté au gouvernement des prêtres. D'autre part, ceux qui avaient été restaurés et qui voulaient l'être encore davantage s'épouvantaient et s'irritaient dès ([ue Jacques Bonhomme voulait user un peu librement de ses droits. Onluiimputiiit toujours de mauvais desseins ou un funeste aveuglement -, on lui reprochait les crimes et les malheurs du passé , l'accusant de vouloir les recommencer, lui qui les détestait. Puis on entreprenait de réformer ses mœurs et de refaire son éducation , ce qui l'ofFensait beaucoup. On l'appelait impie et sacrilège; on voulait qu'il fût père de famille, non pas à sa mode et selon sa situation , mais à la façon du temps passé. Enfin, au lieu d'honorer, comme il eût été juste, son bon sens, son expérience si chèrement acquise , son goût ])our le bon ordre , son respect des lois , on s'inquiétait et on l'inquiétait. Il ne savait jamais sur quoi compter, toujours menacé d'être châtié, s'il n'était sage, et mis en dure tutelle , s'il contrôlait de trop près ses affaires.
Pourtant cela dura plus long-temps qu'on aurait pu le croire. Les uns comme les autres étaient devenus plus sages, moins passionnés, plus amis du repos. Ce n'étaient plus les anciennes ardeurs, les convictions absolues, les folles espérances. Les gouvernans delà
restauration furent timides , et Jacques Bonhomme fut patient. Cette conduite honorable et prudente lui fit un extrême honneur^ il devint plus raisonnable , plus éclairé , moins livré au premier vent des impressions, plus honnête homme encore que par le passé. Ce n'était ni faiblesse, ni timidité : c'était sagesse, c'était crainte de trouver pire en cherchant mieux.
Aussi rien ne fut plus grand et plus beau que le moment où , attaqué dans ses droits , il se mit à les défendre. Jamais si merveilleuse force ne fut employée à justice plus évidente; jamais peuple n'eut tant raison. L'événement fut aussi prompt et décisif que la cause était bonne. En outre quel courage ! quel vaillant souvenir de la gloire militaire ! quelle modération dans la victoire ! quelle humanité envers les vaincus ! quelle sagesse à laisser s'accomplir le seul dénoùment raisonnable !
Maintenant Jacques Bonhomme est le maître , le seul maître : maître chez lui , qui aurait droit de le trouver mauvais.^ C'est à lui d'aviser à l'usage qu'il pourra faire de sa souveraineté. S'il en jouit sagement, il s'honorera encore plus que par ses glorieuses journées. S'arrêter après une révolution accomplie d'une telle sorte ; refaire tranquillement un gouvernement après avoir écrasé l'autre dans la rue , voilà ce qif! sera nouveau , imprévu , admirable. L'aristocratie anglaise assura le repos et la liberté de son pays en 1688 : elle congédia les Stuart, sans tumulte et sans convulsion ; les libertés, écrites dans les lois , devinrent réelles et inattaquables ; du reste , l'ordre social demeura le même. Jacques n'a cherché non plus qu'une sécurité n. 20
et des i,^^^anties (|iii lui manquaient. Il a combattu pour conserver ce qu'on lui disputait, non i^our conquérir ce qu'il a déjà ! Lui , c[ui est devenu une sorte d'aristocrate, il a voulu faire aussi son 1688. Mais ce n'est pas si facile. Sa famille est nombreuse , quelquefois désunie, souvent mal disciplinée. Au-dessus, au-dessous de lui , il a des ennemis , qui veulent aussi tenter la fortune des voies de fait 5 ils trouvent que c'est le vrai moyen de résoudre toutes les questions. Une fois la force a eu raison-, ils en concluent qu'il n'y a pas au monde d'autre raison que la force. Ils tiennent ainsi Jacques Bonhomme en alerte continuelle j il est bien loin du repos qu'il a voulu.
A travers tant de tracas et de périls , son grand bon sens se manifeste pourtant en presque toute occasion. Il a choisi un roi , et il y tient beaucoup 5 c'est son roi à lui; ce n'est plus le seigneur du pays, le premier gentilliommc du royaume , comme disait François T' 5 son pouvoir ne vient plus de lui-même; son lustre ne tient plus à quelques-uns. Il est tout à tous ; il ne dit plus : « L'État, c'est moi. » Au contraire, l'État dit : « Le roi , c'est nous. »
Mais , précisément pour cela , Jacques lèvent grand, noble , respecté ; il veut ([ue son roi ait autant de majesté f et une majesté plus solide (pie les autres rois. Il lui plaît (pi'il soit d'aussi grande maison qu'aucun souverain d'Europe. Jac([ues n'est pas assez abstrait pour croire qu'il a choisi Louis -Philippe à part sa situation de prince , et comme le propriétaire le mieux méritant de la banlieue.
Ce n'est pas lui ([ui se prendrait de haine et d'envie
contre une grandeur dont il s'honore ; qui outragerait celui qu'il a élevé , qui lui marchanderait l'éclat àe la royauté , qui lui refuserait la faculté de secourir le malheur et d'encourager les arts. Sa logique à lui, c'est de bien savoir ce qu'il veut -, il n'ignorait pas que les rois ont une couronne , des palais , un nombreux cortège, un luxe obligé, lia cru un roi nécessaire, et n'ira point le découronner et le flétrir. 11 a fait une révolution d'homme libre, et non pas une saturnale d'esclave.
Sa foi en la royauté est ferme , sans être superstitieuse. Il croit l'institution bonne, indispensable même; elle est conforme à ses habitudes, à ses penchans. I! aime à crier : « Vive le roi ! » Dans les anciens temps, il a dû souvent du bonheur et de la gloire à la puissance royale , qui lui servit de refuge contre ses oppresseurs .
Mais surtout il a en répugnance et mépris les souvenirs de république -, il est prêt à se prendre de belle colère contre ceux dont l'imagination dépravée et les passions ignobles mettent à l'étude un mélodrame révolutionnaire, pour y essayer le rôle de Robespierre et de Danton. Quant aux rêveries américaines, il ne les comprend pas , et pense en gros que des peuples si difFérens ne peuvent pas avoir le même gouvernement.
Il est chatouilleux sur tout ce qui touche l'honneur national, et aurait bien vite repris sa vieille épée si le pays était attaqué ou offensé; mais il ne se soucie nullement de verser son sang et de ruiner la France pour arrondir les périodes ronflantes de tel ou tel orateur, ou jiour vérifier les prédictions des politiques de café. Quand on promet de prendre son dernier écu et
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son dernier cnfanl, on n'exerce surlui aucuneséduction.
11 commence à faire moins de compte des conseils et des commandemens des publicistes quotidiens. La liberté de la presse et des journaux n'a plus pour lui les charmes du fruit défendu , delà jouissance menacée. Il trouve ces messieurs trop présomptueux et hautains ; ils le régentent d'une façon trop absolue. Ils se sont trompés si souvent que Jacques apprend peu à peu à estimer son bon sens plus que leur bel esprit. Il a envie de se tirer de la politique littéraire qui , deux ou trois fois, lui a gâté ses affaires. Quand il entend dire que la presse est un quatrième pouvoir, une magistrature suprême , il se prend à rire et réfléchit qu'au fait nn article de journal n'est que la façon de penser de quelqu'un ^ comme il n'écoute pas la conversation de toutes sortes de personnes et la laisse là quand elle est ennuyeuse, bruyante ou absurde, il peut bien en faire autant, lorsque cette conversation lui arrive en caractères moulés , rangés par colonnes , sur un papier humide.
Mais ce qu'il est avant tout, c'est grand ami de l'ordre public: les émeutes excitent son courroux 5 on l'a toujours trouvé prêt à obéir au rappel , et à son grand dépit, ce qu'il a été avant tout, c'est garde national zélé. De tous ses devoirs de citoyen , c'est par malheur celui qu'il a eu le plus à remplir. Il a pourchassé devant sa baïonnette ceux qui troublaient son repos et son commerce; mais soit légèreté, soit faiblesse , il ne sait pas montrer assez d'indignation ni de répugnance aux sophistes ou aux rhéteurs de l'émeute 5 il les a réprimés, mais pas suffisamment découragés: de sorte
qu'il a t'allii souvent recommencer. Son opinion a plus d'instinct que de raisonnement , plus de vivacité que de constance. A un jour donné , il est vaillant et animé ; le reste du temps il a trop d'indifférence et de laisseraller ; il aime le bien et ne se garde pas assez du mal. Peu à peu l'expérience lui apprendra que ses devoirs ont augmenté avec ses droits, et qu'il lui faut être plus grave, plus ferme , plus prévoyant que par le passé. Plus tard, s'il reste ce qu'il fut autrefois, s'il aime mieux jouir de la liberté de fait , sans se donner de la peine , que d'en prendre beaucoup pour avoir la liberté de droit, il pourra retomber dans sa douce insouciance. En ce moment elle le perdrait ; il faut qu'il prête secours aux défenseurs du bon ordre et de la raison -, il ne doit pas être médiocrement de leur avis , qui est le sien. Qu'il les sache reconnaître , les choisisse , les encourage , se mette avec eux de tout cœur.
Ses ennemis comptent beaucoup sur un vieux défaut qu'ils lui connaissent et c[u'ils flattent de leur mieux : ils espèrent égarer sa passion d'égalité , le rendre envieux, méfiant, l'exciter contre tout ce qui s'élève, l'empêcher d'accorder pleine confiance à qui que "ce soit, de peur de le grandir. Jacques aurait tort de les écouter. Quelque grand que fût son préjugé contre l'aristocratie , il a touché le but et peut se tenir pour satisfait. Sa volonté est faite; ceux dont la vanité blessait sa vanité ne sont plus en scène. Dès longtemps condamnée à ne pas enfoncer ses racines dans le sol, à ne pas siéger sur elle-même, l'aristocratie française était devenue un appendice de la personne royale. Elle croissait et florissait selon la fortune de la
dynastie. Leur sort semblait élre encliaînc. Charles X abdique la couronne ^ l'aristocratie abdique la cité. L'amour de la patrie a été remplacé par la fidélité domestique ; au coup qui a renversé l'ancienne royauté, l'aristocratie se disperse, comme des serviteurs effarés qui n'ont plus leur maître. Leurs intérêts semblent tellement à part du pays , qu'encore une fois c'est en ses ennemis qu'ils mettent leur recours. Il y a quarante ans , ils allèrent se mêler aux armées qui voulurent envahir la France ; aujourd'hui, que l'Europe reste froide à dételles plaintes, Timpuissante aristocratie émigré vers l'anarchie. Ce n'est plus l'étranger qui nous menace, c'est l'esprit de désordre 5 elle lui arrive en auxiliaire -, elle lui apporte ses passions et ses sophismes. La France est en péril! qu'elle s'en tire comme elle pourra 5 ces Francais-là ne viendront pas à son aide. Ils lui souhaiteront malheur , contribueront de leur mieux à ses embarras , mettront leur espoir dans ses misères ^ sauf, quand elle aura triomphé , à venir réclamer leur part de la prospérité ou de la gloire nationale.
Jacques Bonhomme a peut-être encore trop de préventions pour voir que c'est un des inconvéniens de la situation, et qu'il vaudrait mieux pour tous voir finir cette scission dénaturée. Quoi qu'il en soit, aucune supériorité ne peut lui être imposée ; mais il n'en faut pas conclure ([ue toute supériorité doit être à jamais menacée d'ostracisme ; seulement une aristocratie large, mobile, ouverte à tous , née des entrailles du pays, recevra , jour à jour, par habitude , par confiance, par progrès de tem])s , une investiture nationale , non de la loi , ([ui serait insullisanlc , cho([iiantc ou ridicule,
JACQUES BONHOMME. 3if
mais des mœurs et du cours naturel des choses. Ce n'est pas d'une institution qu'il s'agit , mais d'un esprit général , qui préférera le repos à l'agitation , l'ordre aux perturbations , la durée au changement : conditions qui ne peuvent guère s'accomplir, dans une vieille société toute pleine de souvenirs, lorsque rien n'est lionoré , qu'aucune existence n'est entourée d'égards ; lorsqu'il n'y a nulle solidité dans la précieuse possession de la confiance et de l'estime publiques.
Ainsi Jacques Bonhomme se rassurera peu à peu ^ cette aristocratie, plus personnelle que sociale, ne peut être que son œuvre. Il n'y en aura pas d'autre que celle qu'il reconnaîtra de son plein gré et pour son plus grand avantage. Services rendus , capacité , talent, richesses, souvenirs ^ c'est à lui de choisir les titres qui lui agréeront le plus, de les peser, de les balancer, de les combiner, afin d'accorder sa confiance et ses égards comme il l'entendra. Mais s'il ne voulait rien élever et rien honorer; s'il trouvait plaisir à ne rien reconnaître au-dessus de l'universel niveau ; s'il se préoccupait d'une perpétuelle jalousie 5 si , sans écouter sa droite raison , il ne voulait point voit* que toute la puissance de l'État ne pouvant être concentrée dans la personne royale, il faut aussi entourer de considération ceux qui se trouvent dotés d'avantages naturels ou sociaux, et ne les point traiter en ennemis du pays ; si son ambition était de tout rabaisser et non point de s'élever à tout ^ alors la liberté et Tordre public seraient en grand péril. Jacques Bonhomme peut déjà entendre comment , lui aussi , est appelé privilégié et aiistocrate ; déjà sa boutique est traitée de fief et
son héritage d'usurpation 5 déjà on lui impute la misère du pauvre : on ameute contre lui ceux qui manquent de revenus ou de travail.
Il y a aussi une égalité au-dessous de lui, et c'est là qu'on voudrait le faire descendre. Qu'aura -t-il à répondre, si de son côté il ne veut aucune inégalité, s'il veut nier ou détruire celles qui existent réellement ? Donc , plus de société et guerre civile, jusqu'à ce qu'arrive le despotisme , ce grand niveleur qui confond , dans la condition commune d'obéissance , les grands et les petits , comprimant les supériorités dont il s'inquiète ou se chagrine.
Est-ce l'avenir de Jacques Bonhomme ? Beaucoup le disent ainsi. Il peut avoir de meilleures espérances. C'est toujours un grand danger que d'avoir son sort uniquement dans ses propres mains 5 mais il a beaucoup souffert, passé par bien des épreuves 5 il a gagné une coûteuse sagesse 5 il a le sentiment de sa situation et de sa force. Nous verrons.
DE
LA CxUERRE DE LA PÉNINSULE
sous NAPOLÉON; PAR LE GÉNÉRAL FOY.
M. DCCC. XXVIL
On répète souvent que le caractère éminent de notre siècle , c'est l'intelligence 5 que nous vivons dans la tête plus que dans l'âme ou le cœur ^ que rien ne nous passionne réellement , ni ne nous échauffe lieaucoup 5 qu'il nous suffit de regarder et d'expliquer chaque chose: enfin que nous sommes tombés dans l'indifïérence pour toutes les opinions. Or, voici un écrivain qui est bien de notre temps , qui fut bien en harmonie avec son pays
et son temps, et à qui , certes , nous ne pouvons imputer de ne pas avoir d'ame et de flotter dans Findlffërence. C'est que les hommes distingués, outre le caractère de leur époque, qui les met en communauté avec le public, savent, pour lui plaire et le remuer, réveiller et exciter en lui d'autres impressions que celles de tout le monde. 11 faut être de sa génération pour être compris , pour parler la langue vulgaire , la langue vivante 5 mais ce langage de tous doit exprimer des pensées et des sentimens qui éveillent la société et la poussent en avant , ou font revivre k ses yeux les scènes du temps passé.
C'est ainsi qu'au milieu de notre génération inerte et méfiante , qui se plaît à voir et à j uger, et ne sait plus guère croire ni aimer, le général Foy conquit non pas seulement la renommée , mais aussi l'affection et la reconnaissance de son pays. Il nous reporta vers ce temps, déjà si éloigné, où tout un peuple se mit en mouvement pour ennoblir et améliorer son sort, pour obtenir des lois plus justes et plus égales, pour avoir un gouvernement conforme à lui-même. Le général Foy était parmi nous comme pour attester que cette impulsionde 17B9, tant calomniée, tant imputée à l'orgueil et à l'intérêt, était noble, généreuse, désintéressée-, il faisait concevoir à notre froide et raisonnable jeunesse cette sorte d'entraînement qui jeta les hommes les plus éclairés dans de nombreuses illusions ; ceux môme qui avaient assisté aux commencemens et aux phases successives de la Révolution rendaient , en écoulant le général Foy, plus de justice ([u'autrefois aux opinions qu'ils avaient si long-temps combattues; elles apparaissaient en lui