GUERRE DE LA PÉNINSULE
pures de toutes ces conséquences déplorables et criminelles qui n'appartiennent pas plus à un fanatisme qu'à un autre , et se retrouvent chaque fois que la société est en fermentation. Sa vue ne s'était jamais portée que sur le but moral de cette grande réforme -, son imagination la purgeait de ce que les intérêts, l'envie, la peur, la vengeance et toutes les passions basses avaient pu y mêler de cruel et d'ignoble. Pourtant ce n'était chez lui ni l'effet de cet aveuglement volontaire et factice qui se passionne à froid et s'exprime parla déclamation-, c'était encore moins cette niaiserie d'illusion qui se perpétue sans rien apprécier à sa juste valeur, sans tirer profit du temps qui s'est écoulé , des événemens qui se sont succédé -, il jugeait, à distance , avec tout le désintéressement de la postérité ; il se complaisait à être impartial, exact, pratique : il s'enquérait soigneusement des circonstances réelles, et ne voulait duper ni les autres, ni lui-même, lien était de même pour l'autre passion qui l'inspirait si vivement, pour cette religion des souvenirs militaires qui anime le livre que nous annonçons plus que ses discours de la tribune , où elle trouvait moins bien sa place. En lui, l'enthousiasme pour le métier de la guerre se mêlait à l'amour de la patrie 5 en telle sorte , qu'à une certaine époque, il avait pu même y suppléer, et que le but étant changé, mais le mouvement étant demeuré le même, le général Foy avait à peine senti se refroidir son âme. Là encore, un esprit élevé, un jugement ferme et la puieté des souvenirs de sa vie passée le préservaient des vagues déclamations , de l'irritabilité chatouilleuse, des préventions étroites que nous voyons parfois rapetisser
raffection qu'on témoigne à nos récentes époques héroïques. Il avait su conserver le blâme pour les motifs de la guerre, l'estime pour les vaincus , la sympathie pour les souffrances , l'admiration pour une résistance noble et obstinée. Jugeant lui-même l'espèce d'attrait qui l'avait si souvent enivré , et qui échauffait encore son cœur, il ne prétendait pas en faire un sentiment moral 5 mais par cela même que c'était une impulsion désintéressée et involontaire , il la peignait grande, noble, puissante sur l'imagination.
« Les hommes étrangers au métier des armes , dit-il , « ne sauraient concevoir cette inquiétude turbulente « qui conduisit Alexandre aux bords du Gange et « Charles XII à Pultawa. La guerre est une passion « jusque dans les derniers rangs de la milice -, pour « ceux qui commandent , elle est la plus impérieuse et « la plus enivrante des passions, Oii trouverez-vous un « champ plus vaste à l'énergie du caractère , aux calculs « de l'esprit, aux éclairs du génie ? A celui que la M gloire enflamme , la faim, la soif, les blessures, la « mort sans cesse menaçante , produisent une sorte « d'enivrement. La combinaison soudaine des chances « indéterminées avec les chances prévues jette dans ce '< jeu d'exaltation un intérêt de tous les momens , égal « à l'émotion que font naître , à longs intervalles , les « situations les plus terribles delà vie. Quelle puissance « dans le présent que cette volonté du chef, qui ente chaîne et déchaîne à son gré la colère de tant de mil- « licrs d'hommes! Quelle suprématie sur l'avenir, que (( ce talent dont les inspirations ont réglé le sort de a plusieurs générations ! »
GUERRE DE LA PÉNFNSULE. 3t7
Dans cette histoire de la guerre d'Espagne , l'intérêl du lecteur, comme le nôtre , se portera moins sans doute sur les faits, qui sont tous ou à peu près de notoriété publique et dont le récit non achevé embrasse seulement une partie , que sur le talent et la manière de l'auteur. Aussi est-ce du général Foy que nous avons été entraînés à parler 5 le mérite du livre, c'est qu'on l'y retrouve tel que nous l'avons connu , tel qu'il s'est fait entendre à la tribune ; ce sont les mêmes sentimens, le même ordre d'opinions. Ce même besoin de rendre justice à tout ce qui est noble et de se montrer bienveillant à tous, cette même sympathie pour tout ce qui touche à l'honneur du pays , cette même fierté de la France actuelle qui ne veut jamais se laisser dédaigner au nom du passé 5 c'est tout le mouvement d'une conversation animée , d'une improvisation brillante. De même encore, à ce penchant à s'émouvoir pour émouvoir les autres, s'ajoute le désir d'être exact, positif, utile, de faire reposer les conchisions sur des faits bien constatés. On retrouve dans cette histoire l'orateur qui se montrait scrupuleux dans ses assertions , et , pour ainsi dire , minutieux dans la statistique, autant qu'inspiré par un sentiment ardent et sincère.
Sous ce rapport, plusieurs parties du livre sont trèsinstructives. Le récit est précédé d'une introduction qui expose l'état politique et militaire de la France, de l'Angleterre , du Portugal et de l'Espagne. Ce discours préliminaire est brillant de chaleur et d'imagination-, les considérations politiques , dont nous venons d'indiquer le mérite et l'esprit général, sont surtout développées dans cette partie de l'ouvrage; mais
elle renferme en outre des détails curieux et peu connus sur l'armée anglaise, sa formation, sa discipline, sa législation. Les moyens de défense du Portugal , son organisation intérieure , sa composition sociale, ont plus encore l'intérêt du moment.
Dans le chapitre de la France , l'attention se jiorte plus sur les jugemens de l'auteur que sur les notions cpi'il a rapidement résumées; l'opinion du général Foy sur notre organisation militaire et les lois qui régissent l'armée forme elle-même un document à méditer.
Le chapitre de l'Espagne est d'une rare impartialité: la misère et la détresse de ce gouvernement, la décadence de ce beau royaiuue , sont exposées , non avec amertume , mais avec la juste douleur qu'excite un tel spectacle ; les causes en sont recherchées au loin , ainsi qu'il le faut faire lorsqu'on veut s'expliquer un état de choses fondamental et ([ui n'a rien d'accidentel. De cette façon d'étudier l'histoire résulte une appréciation simple et impartiale des hommes-, les influences générales prennent une action plus grande ; et les personnages historiques diminuent; si bien que le général Foy, tout en flétrissant Godoy , a pu le présenter comme un instrument de la force des choses, jilutôt que connue nn ministre dont la conduite et les desseins ont perdu la monarchie espagnole. Il y a des momens où il sufllt d'être médiocre d'âme et d'esprit, et d'exercer le pouvoir sans souci du présent ni de l'avenir, pour conduire les royaumes à leur ruine.
Le récit embrasse les événemens d'une année, de septembre 1807 à septembre 180B : ce n'est, pour. ainsi