PAR M. DE SALVANDY
M. DCCC. XXIX
La guerre patriotique que M. de Salvandy avait déclarée au ministère de M. de Villèle n'absorbait pas tous ses momens. Tandis qu'avec une ardeur infatigable, il suppléait au silence des journaux censurés , soutenait le courage des bons citoyens , et préparait ainsi ces élections qui nous ont arrachés de la voie de perdition , il n'en poursuivait pas moins de grands travaux historiques. L'Histoire de Sobieski n'est pas même son entreprise principale; il nous annonce une histoire de la civilisation : c'est comme qui dirait une histoire universelle de la race humaine. La tâche est noble, mais immense. Ce pourra être l'œuvre
de la vie entière. Nous devons remercier M. de Salvandy de nous avoir par avance donné cet épisode historique qui lient la première place dans l'histoire de Pologne et figure avec gloire parmi les grandes choses du xvii'' siècle. L'auteur en a senti tout l'intérêt , et sa plume brillante en a conservé l'éclat.
On aime beaucoup maintenant à diviser la littérature par écoles. Ainsi , les critiques distinguent parmi les écrivains historiques l'école philosophique, l'école descriptive, et peut-être quelques autres encore: tant on se plaît à généraliser et à tout imputer à des règles et à des principes, ])lutôt qu'à la disposition particulière de chaque écrivain. Il y a pourtant peu d'œuvres de l'esprit qui, de leur nature, soient aussi diverses que les histoires écrites. Le sujet, l'époque, le point de vue , le tour d'esprit de l'historien , le Init qu'il s'est proposé, sont autant de circonstances qui font varier à l'infini la façon de présenter et de résumer les faits. M. de Salvandy ne s'est ])roposé aucun modèle, n'a recherché aucune forme plutôt qu'une autre. Il a été lui-même ; tel le public a appris à le connaître comme écrivain polémique, tel on le retrouve dans l'histoire de Pologne. C'est un langage animé , un besoin de communiquer ses impressions dans toute leur vivacité, une volonté de persuader, une focon ardente de présenter ses idées , comme si elles avaient là un adversaire à combattre. On reconnaît aussi l'écrivain politique , dont la pensée a été habituellement dirigée sur les formes du gouvernement, les opinions des peuples, la lutte des factions, les intérêts nationaux.
C'est cet ordre de réflexions qui forme, pour ainsi
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dire, le fond de l'ouvriif^e. M. de Salvandy a mis sans cesse devant les yeux du lecteur la chute prochaine et le partage de la malheureuse Pologne. Il a compris, tout en peignant son époque la plus glorieuse, que, pour donner au sujet un intérêt sérieux, et à la composi-' tion de l'unité, il fallait faire planer cette pensée sur tout son récit. Chaque page est la sentence de mort de cette nation valeureuse et insensée. Du fait de sa composition sociale, dérivent comme conséquences nécessaires son anarchie et sa ruine. Elle a conservé sa constitution de horde barbare^ elle a continué à vivre sous le principe de libre association ; sa liberté a gardé tout le caractère de l'indépendance individuelle : de là ses désordres et ses maux. Il faudrait avoir plus d'érudition que nous n'en avons pour savoir si , comme le croit M. de Salvandy, ce fait singulier et fatal doit son origine à l'occupation constante du même sol par la même race, et s'il a manqué réellement à la Pologne ce mélange de populations diverses , conquérantes et conquises, inégales en civilisation, différentes par les mœurs, les lois et le langage, où se sont développés ailleurs des gouvernemens féodaux , portant en eux-mêmes un principe de progrès et d'amélioration. Quoi qu'il en soit, si Montesquieu , franchissant les siècles par une expression rapide , a pu dire en parlant du gouvernement anglais : « Ce beau système a été trouvé dans les bois; » toujours est-il qu'il a bien changé en route; et M. de Salvandy a voulu nous montrer ce qu'il devait produire en restant comme dans les bois. Ainsi, point de villes, point de bourgeoisie , point d'affranchissement de communes , point
de classe moyenne ^ des Juifs au lieu de marchands 5 aucune vraie délégation de pouvoirs , aucune représentation, l'élection du roi, et l'inamovibilité des grands offices. Tout cela pouvait bien subsister, et recevoir même, jusqu'à un certain point, les lumières de l'Europe, tant que la Pologne était adossée à la barbarie moscovite et que la Prusse n'existait pas. Mais du jour où la Russie a commencé, tant bien que mal , à se civiliser et à emprunter les institutions militaires de l'Occident, la Pologne, enveloppée de|pays bien ordonnés , devait succomber, puisqu'elle persistait dans le désordre.
Voilà ce que l'auteur a eu le plus à cœur de montrer 5 il a voulu faire sortir de là une grande leçon historique. Son style semble passionné, ses paroles sont retentissantes 5 mais sous cette forme se trouvent beaucoup de raison , un sens politique plein de sagesse et d'impartialité. Ainsi que dans ses écrits de controverse, la chaleur n'exclut pas le calme. D'ailleurs , ce style animé ne messied pas au sujet ^ il est , pour ainsi dire, en accord parfait avec ces Polonais amis de l'éclat et du bruit , qui s'animent de leurs paroles , qu'on entraîne par la passion sans les persuader par la raison. Aussi assure-t-on que leur nouvel historien obtient parmi eux autant de succès que parmi nous. C'est justice, car tout en les blâmant il les aime 5 il a du goût pour leurs nobles qualités ; il'se souvient sans cesse de leur sympathie avec la France , de leur fraternité d'armes avec nos soldats, de l'espérance qu'ils avaient mise en nous. Ce sentiment contribue à animer les récits i)ar une tristesse compatissante.
C'est surtout en racontant les triomjDhes de Sobieski , de ce Lrave guerrier, modeste, loyal, pieux, de ce bon et grand homme , dédaigné par le vain orgueil de Louis XIV, qui le trompe , et par l'ingratitude de l'empereur Léopold, dont il est le sauveur, traité par eux comme un officier de fortune et un roi parvenu; c'est en peignant tous ses efforts pour rendre la Pologne puissante et heureuse, que l'auteur nous pénètre de regrets. On voit que rien ne peut fructifier sur ce sol inculte et barbare. La victoire n'y crée point d'armée; la gloire n'y donne point d'influence ; le patriotisme y est sans raison et quelquefois sans fidélité ; tout est soudain et ne dure qu'un jour ; le courage , le dévouement, les vertus guerrières ou civiques , semblent un feu de paille , qui n'a que la lueur du moment. M. de Salvandy excelle à retracer les scènes où se manifeste tout le caractère polonais , le tumulte des diètes , les orages de ces assemblées où l'on siégeait à cheval le sabre à la main ; il se complaît dans ce fracas , et en donne une vivante image. Il y a surtout un récit de la diète où fut élu Sobieski, qui retentit d'une sorte d'harmonie imitative. Quant au héros du livre, il n'avait rien, ce semble , de cette exaltation frivole et passagère : c'était un homme réel et solide , d'une simplicité aimable , étonné de sa gloire comme de sa royauté. Quoi de plus touchant que les premières paroles qu'il écrit à sa bien-aimée Mariette , le lendemain d'une grande victoire : « Ah ! que Dieu est bon ! ma chère Mariette. » M. de Salvandy a senti combien devait être conservée cette couleur de modestie et de bonhomie. Éditein- des Lettres de Sobieski , qu'il a publiées il y a trois ans.
il en a compris tout le charme , et il laisse d'ordinaire Sobieski être lui-même l'historien de la glorieuse campagne où il accourut au secours de Vienne , et délivra l'Europe de l'invasion des Turcs.
En somme, cette production nouvelle d'un écrivain déjà illustré par de nombreux succès doit ajouter à sa renommée j il y a marqué l'empreinte de son talent et de ses opinions généreuses et indépendantes.
DE