‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 18 sur 25 · PAR M-^ GUIZOT · texte numérisé non relu

PAR M-^ GUIZOT

M. DCCC. XXVI

Si quelque chose dépend immédiatement de la marche de la société et du progrès des esprits, si quelque chose doit ressentir les prompts effets de leurs variations successives , c'est sans doute l'éducation. Quand la société n'est plus ordonnée de la même sorte, quand elle est régie par des lois différentes, quand elle est animée d'autres opinions , la destination des individus n'est plus la même , et il devient à propos de donner à leurs facultés une culture appropriée à l'état de choses où ils auront à vivre. Mais , de tous les change-

mens, celui qui doit exercer rinfluence la plus directe sur l'éducation, c'est évidemment le changement des doctrines morales. Lorsque les idées sur la nature de l'homme ont varié, il est manifeste que les principes de l'enseignement ne peuvent demeurer tels qu'auparavant. Nous avons vu un grand exemple d'une pareille révolution dans l'empire de l'intelligence. Dès que la philosophie de la sensation se fut emparée des esprits en France, tous les livres qui n'étaient point œuvre d'imagination se trouvèrent à refaire. En effet, sans parler de cette hardiesse avec laquelle un besoin insatiable d'examen cherchait à se satisfaire , famé humaine , théâtre de tous les phénomènes moraux, ayant paru aux philosophes sensualistes sous un aspect nouveau , ayant été décrite par eux autrement que par leurs devanciers , il fallait indispensablement lui parler , conformément à la nature qu'on lui supposait. La marche des idées , les moyens de convaincre , les motifs de croire , tout devait se mettre en harmonie avec l'homme , tel que le faisait cette philosophie. Long-temps l'autorité avait été un moyen de persuasion 5 citer des textes, rapporter des faits avait suiîi aux uns pour enseigner, aux autres pour croire. Quand arriva le temps des grandes rebellions de l'esprit humain , n'ayant pas bien démêlé encore le motif de son mécontentement, il ne commença point par protester contre la prétention de lui imposer ses croyances -, il voulut seulement changer de maîtres. Philosophiquement parlant, la révolution du xvi' siècle n'alla beaucoup plus loin. Descartes, le premier , proclama nettement ce cpie l'homme avait droit d'exiger

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avant d'accorder sa conviction 5 mais, après avoir déclaré que le seul principe de certitude était dans la conscience , ni lui ni ses disciples ne prirent les phénomènes de la conscience pour sujet de leurs observations: de sorte qu'ils n'élevèrent aucun édifice sur la base noble et ferme qu'ils avaient établie. Vint l'école de Locke et de Condillac : pour elle , fâme était une mécanique mise en jeu d'une façon nécessaire par l'action des objets extérieurs. Cela une fois donné , c'était dans les rapports sensuels de l'iiomme avec le monde que tout devait être cherché 5 là résidait le principe universel. L'homme dut y trouver sa règle , et Fenfant , qu'on voulut dès -lors persuader, et non plus seulement commander, devait être nourri à écouter la seule voix des sensations. Ainsi naquit la morale de l'intérêt ; cette philosophie n'en pouvait donner une autre.

Cependant , quelle que soit la méthode de philosopher qu'adopte une génération , elle ne peut s'y livrer en aveugle; elle ne peut promettre d'aller au hasard partout où la conduiraient les déductions de tel ou tel système. Tout grand que puisse être l'empire d'une école en crédit , il existe une réserve tacite et involontaire 5 la raison humaine a des points fixes qu'elle ne peut renier , sans s'abdiquer elle-même. Permis à la philosophie de nous y conduire par la route qu'elle trouvera la plus prompte et la plus certaine; mais si, en définitive , elle nous écarte de ce but nécessaire , la confiance sera bientôt retirée à ce guide infidèle. D'ordinaire, les philosophes n'ignorent pas que cette condition leur est imposée ; plutôt de ne pas y satisfaire,

ils faussent leurs déductions , et sont inconséquens pour ne pas être absurdes. De là sortirent les doctrines de l'intérêt bien entendu et delà sympathie, ajustemens puërils de l'intérêt. C'est un spectacle curieux que Rousseau , dont le sentiment intérieur protestait de toutes ses forces contre les conséquences de cette philosophie , luttant avec elle sans y pouvoir écliapper , tant elle avait une domination universelle. Toute l'éducation d'Emile est fondée sur la métaphysique des sensations 5 c'est dans l'étude et la combinaison de l'action extérieure que sont cherchés tous les moyens d'instruire et d'améliorer l'enfant ; tandis que , par une contradiction manifeste , l'amour du beau moral est toujours dépeint comme un fait intérieur.

Depuis beaucoup d'années , en Allemagne et en Ecosse , plus récemment en France , l'insuffisance de la philosophie sensualiste a été pleinement reconnue; et , après avoir régné d'une façon pour ainsi dire absolue, elle a aujourd'hui perdu son autorité. Maintenant , les faits internes sont admis comme fondemens de la connaissance 5 il est reconnu que , parmi les phénomènes dont la conscience est le théâtre , il en est dont les objets extérieurs ne sont ni la cause , ni l'occasion. L'existence de la loi morale , comme inhérente à l'âme humaine , soit dans son essence même , soit par une perception nécessaire , est reçue , non comme hypothèse , mais comme fait observé contre lequel il serait frivole de protester.

Qui ne voit combien il importe qu'une telle pliilosophie reçoive son plus bel et plus utile emploi, en

procédant à l'éducation? Ne faut-il pas se hâter de la placer sous cette influence salutaire ? Le caractère divin de l'âme, enseigné de tout temps par l'instinct et révélé par la religion, ayant trouvé son rang parmi les convictions raisonnées et scientifiques, ne doit-on pas aussitôt le prendre en contemplation, quand il s'agit de procéder au développement graduel de cette âme , dont les droits et les facultés ne sont plus contestés.

C'est la noble tâche que s'est proposée madame Guizot et qu'elle a su dignement remplir ; son livre est né au sein de cette école spiritualiste : tout pratique , tout maternel qu il est , si l'on peut ainsi parler, il est plein des doctrines élevées qui commencent à dominer parmi nous. Mais, comme il convenait à une femme et à une mère , elles y sont à titre de sentimens. Ils apparaissent contrôlés par la raison, soumis à l'examen, dont ils n'ont rien à craindre, et cependant faciles 5 cahnes et fermes, en même temps que doux et animés.

Le principe d'une telle éducation ne peut pas être l'obéissance purement passive , puisqu'elle est destinée à former des hommes qui demandent à leur raison compte de leurs croyances : '< Car nos vertus , dit l'auteur , doivent être à nous, le fruit de notre volonté, non de notre soumission à celle d'autrui. » On ne peut pas non plus imposer à l'instituteur l'obligation de démontrer sans cesse à l'enfant l'utilité des choses prescrites ; car cette démonstration serait souvent impossible : il faudrait presque toujours l'obtenir au moyen de circonstances factices , et en définitive , elle

aboutirait à la morale de l'intérêt. Ce n'est point la marche à suivre. Mais cette loi morale, ces immuables règles de la raison , ces éternelles décisions de la justice, ces affections désintéressées pour le bien, cet inévitable sentiment du devoir, qui se trouvent dans l'âme de l'homme , sont en germe dans l'âme de l'enfant. Ce sont ces germes précieux qui doivent être cherchés , nourris , cultivés 5 c'est à eux qu'il en faut appeler, écartant tout ce qui pourrait les flétrir ouïes corrompre ; leur donnant peu à peu autorité sur la vie ; les instituant conseillers de la libre volonté ^ lorsque l'un se tait, en invoquant un autre; appelant tantôt l'affection au secours de la raison , tantôt la confiance à l'appui de la soumission ; enfin , c'est au dedans que doivent être trouvés tous les ressorts de l'éducation , puisque ce ne sont point des apparences qu'on veut étaler , mais des réalités qu'on veut créer -, puisque ce ne sont point des pratiques , mais des vertus que l'on désire enseigner.

Ici se présentait une objection grave qu'allèguent à la fois et des hommes religieux et des philosophes. Si la nature morale de l'homme renferme essentiellement de mauvaises dispositions , si elle a subi une corruption originelle, l'éducation ne doit-elle pas avant tout être répressive ; et , avant de songer à faire germer le bien , ne faut-il pas s'occuper d'extirper les semences du mal ?

Madame Guizot soumet cette question à un examen profond et sincère; en effet, on voit que dans un livre conçu comme le sien c'était la question Ibndamentale. Elle se demande d'abord si le mal a une*

existence positive , et ce qui le constitue. Moralement, ce ne sont point ses effets qui le caractérisent , non plus que ses apparences extérieures-, on peut faire le mal avec ignorance, avec innocence : il est le mal pour celui qui le souffre, pour celui qui le voit; il ne l'est point ])our celui c[ui le commet. Quelle est la disposition d'âme qui fait commettre le mal ? Voilà ce qui est à trouver. Existerait- il en nous une loi morale du mal, comme il y existe une loi morale du bien? avons-nous l'une à accomplir, l'autre à éviter? Remarquons d'abord que la religion nous fournit tout aussitôt une réponse. Dieu ne peut être auteur du mal; il le permet , mais il ne vient pas de lui. Ainsi, point de loi du mal inhérente à notre âme. Philosophiquement, l'absurdité est aussi palpable. S'il y avait deux lois contradictoires , elles ne mériteraient pas ce nom-, il faudrait de toute nécessité ou détruire la responsabilité morale de Ihomme, ou placer au-dessus de ces deux prétendues lois l'obligation de choisir la loi du bien : alors, c'est cette obligation qui serait la loi absolue ; les autres seraient contingentes et accidentelles.

S'il n'y a point de loi du mal , d'où vient donc l'impulsion qui nous y porte ? D'une part, l'homme n'est point une pure intelligence ; il réside dans des organes matériels : or, cette nature animée a des besoins , des penchans ; elle a même un instinct animal , susceptible de raisonnement et de calcul, bien qu'entièrement étranger à la loi morale. De là , une lutte continuelle entre les appétits de la chair et cet autre instinct du bien , du juste , de l'éternel , qui est le propre de l'âme , mais qui peut y sommeiller obscur, confus, étouffé. La

volonté parfois ne sait point Técouter, le chercher et lui obéir : d'où résulte l'emploi responsable de la liberté. Les penchans , les besoins de la nature physique, n'ont rien de coujjable en eux-mêmes ^ ils ne sont pas le mal , et ne le deviennent que lorsqu'ils s'exercent en transgression avec la loi morale. Que faire donc pour ne la point violer ? Mettre en lumière ces préceptes déposés au fond de nous-mêmes 5 d'instinctifs qu'ils sont , les rendre explicites et positifs ^ les convertir en habitudes ^ faire savourer les jouissances qu'ils donnent, les appeler à occuper et satisfaire l'activité humaine.

Mais ce n'est pas de la matière seule que nous vient le mal. Cette loi morale que nous portons en nousmêmes , se compose de prescriptions diverses , et parfois contradictoires en apparence. C'est une loi de toute liberté ; on ne peut lui obéir en aveugle. Elle nous fut donnée pour nous laisser tout le mérite du bien , tout le péché du mal. Elle n'a pas , comme les lois humaines , sa lettre qui puisse excuser de manquer à son esprit. Si je me venge de mon ennemi , je ne serai point admis à dire que Dieu avait placé en moi un sentiment de justice , et que j'ai seulement puni le mal. Il me sera demandé si, dans ma vengeance, je suis assuré de n'avoir point songé à cette colère du sang que m'a donnée la crainte, à ce soin de conservation qui m'a inspiré un acte de violence. El alors, pourquoi ai-je transgressé la loi de chanté et de pardon ? alors , où est mon excuse ?

Ainsi , la fausse interprétation de la loi morale, contournée pour servir de justification mensongère à des

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actes de l'instinct matériel , est aussi une occasion de mal. Toutefois, cela ne donne pas le droit de dire que le mal existe dans l'homme , et qu'il faut travailler à l'en extirper. Ici encore il nous faut convenir avec l'auteur, « que le mal n'est que l'absence du bien. » Dieu , tout-puissant et tout parfait , nous commande la perfection. Imparfaits ou inhabiles , nous obéissons mal, ou nous repoussons ses commandemens. Sa loi nous paraît trop difficile et trop dure j notre paresse demeure en arrière, ou notre indocilité y échappe. L'accomplir, serait le bien ; y manquer, voilà le mal : il n'existe nulle part que dans la désobéissance 5 il n'est le mal , que parce qu'il n'est pas le bien , dont l'obligation nous est imposée.

De cette possibilité d'errer sur la loi et de l'interpréter faussement , quelle est l'indication qui résulte pour l'instituteur? s'agit-il « de caractère à rompre, de nature à dompter? comme s'il fallait ôter à l'enfant celle que Dieu lui a faite, pour lui en donner une de la faconde son maître. » Nidlement. Aussi madame Guizot n'hésite-t-elle point sur la direction générale de l'éducation ; elle préfère « l'encouragement, qui porte au bien, à la sévérité, qui combat le mal.» Comme, selon ce qu'elle a dit , le mal est l'absence du bien , elle s'efforce de si bien remplir la vie avec l'un , qu'il y reste le moins d'espace possible pour l'autre. « Je ferais naître dans ces jeunes cœurs le sentiment qui réprime de honteux mouvemens. A quoi s'adressent les punitions? à des défauts de vertus. C'est donc une place vide à remplir, et la crainte n'y suffit pas. Mes encouragemens au bien pénétreront en mille lieux où ne pourrait at- II. . 22

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teindre la riguenr de mon autorité. Je ferai connaître l'amour du sacrifice , quand je ne pourrai réprimer la personnalité j j'instruirai à trouver dans le plaisir des autres une joie qui ne laissera plus de chances à la jalousie, contre laquelle tout mon pouvoir serait sans action. Parla , et seulement par là , je pourrai appliquer à toutes les actions de mes enfans cette scrupuleuse exactitude de morale, préservatif delà vertu contre les faiblesses de la volonté et les complaisances de l'esprit. Toujours agissant de la main , du cœur et de la pensée, toujours en présence de Dieu, qui sans cesse nous communique et nous impose sa loi , il n'est pas une de nos actions où nous n'ayons quelque bien à faire pour éviter quelque mal. »

Cette analyse et ces citations pourraient donner à penser que l'auteur propose un système d'indulgence imperturbable, un appel continuel à une raison non encore développée. Ce serait se faire une fausse idée d'un livre d'autant plus pratique qu'il est moins absolu. C'est l'indication de l'esprit général cjue l'instituteur doit apporter dans l'éducation, bien plutôt qu'une règle tracée à sa conduite. La tâche est présentée comme douce, mais non comme facile; il y faut, en toute occasion , examen, justice, précaution. Les circonstances varient ; les individus ne sont pas les mêmes. Aucun code écrit d'avance ne peut dispenser l'instituteur de réfl(''chir sans cesse, de n'agir qu'avec un scrupule éclairé. Ce pouvoir qui lui est confié , il peut en abuser-, car le pouvoir est une grande source d'erreurs, de sorte que ce mode d'éducation est une étude morale pourle maître, comme pour l'élève. « L'expérience de

l'éducation a ])resque toujours pour résultat de nous enseigner à n'appliquer qu'avec réserve et lenteur les idées qu'elle aura fait naître, et à mesurer l'importance de chaque chose , moins par le but auquel nous voulons la faire servir que par l'effet du moyen en lui-même. Ainsi, telle punition appropriée à la faute sera trop forte ou mauvaise pour l'enfant. Notre juste sévérité, en réprimant un défaut , pourra risquer d'en faire naître un autre. Il faudra penser à tout, et nous garder de la pédanterie dans la pratique , avec plus de soin encore que de l'erreur dans le principe. L'éducation est une œuvre de toutes pièces , on pourrait dire de toutes mains. Tant de choses y concourent, sans nous, malgré nous, que ce serait une grande imprudence de ne pas leur assigner une place. Quelle que soit l'idée qui la domine , cette idée deviendra inutile ou dangereuse , si elle n'admet pas les hasards , les négligences , les méprises ou les mécomptes , le temps perdu ou mal employé , les notions fausses , reçues on ne sait d'où , les mauvaises habitudes prises on ne sait comment. Ce sont là des chances de la vie , du caractère, de l'esprit des enfans , et même des parens. Il faut avoir préparé le terrain de manière à ce que tout s'y puisse ramener à une bonne hn, mais sans prétendre tout assujétirà un système uniforme et régulier. »

Il était à propos de citer ce passage pour donner une idée du ton de bonne foi , de réserve et de juste mesure qui règne dans le livre de madame Guizot. Aux yeux de beaucoup de gens , un ouvrage philosophique est d'avance jugé inapplicable, et, pour se servir de l'anathême reçu , bon pour la théorie , inutile pour la pra-

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(ii[iie. Mais la théorie n'est impraticable que quand elle n'est pas complète-, cherclier la raison des choses, n'est un moyen de s'éloigner du réel que lorsqu'on n'a pas assez bien cherché, lorsqu'on a mis ses suppositions àla place des faits , et la fantaisie à la place de l'observation.

Nul des moyens employés dans l'éducation n'est donc systématiquement proscrit ; tous sont bons, selon la circonstance , selon l'exigence du moment. Seulement, en se servant de chacun d'eux, il faut savoir ce (jLi'on fait et en calculer toujours l'effet moral.

C'est de la sorte que madame Guizot examine successivement les divers ressorts que l'on fait agir sur l'enfant : les pimitions , Y autorité ^ ï émulatioîi , Yhahituile , V imitation.

Ainsi , quant aux punitions , il faut bien se garder de chercher en elles une influence pareille à l'influence des lois pénales dans la société. « Le but de la justice sociale est de n'gler la conduite extérieure -, l'éducation a surtout pour but de régler la raison. Il suffit à la société que l'homme menacé de sa rigueur sache quelle action il doit éviter-, il faut que l'enfant sache pourquoi il doit l'éviter. « L'essentiel , dans la punition , c'est donc qu'elle s'accorde toujours dans l'âme de l'enfant avec l'idée de justice; autrement, vous l'instruisez à la crainte et ne lui enseignez r{ue le droit du plus fort. Veillez aussi à sa disposition intérieure , et n'allez pas substituer au chagrin qu'il éprouve d'avoir mal fait, le chagrin bien moins moral d'avoir été puni. Mais l'enfant ne peut comprendre le motif de tout ce (|ui lui est ordonné ou défendu 5 faudra-t-il donc renoncer à exiger l'obéissance sur tant de points oîi sa

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raison n'est pas suffisamment éclairée? Il est facile de montrer que l'autorité n'est pas réduite à prendre son titre ou son action, soit dans la crainte, soit dans la conviction raisonnée. Elle s'établit bien plus sur cette conviction générale de l'enfant, qui ne doute jamais que ses parens ou son instituteur n'aient plus de lumières que lui et ne soient moins sujets à se tromper; il a, à la fois, conscience de sa faiblesse et confiance dans leur affection. Lorsque l'autorité ne peut procéder par voie de raisonnement, elle a donc d'autres ressources. Madame Guizot retrace, avec toute la tendresse d'âme d'une mère, le plus sûr comme le plus doux auxiliaire de cette suprême autorité.

« Lorsque , pour le faire obéir, à l'expression de la volonté il a fallu joindre celle du mécontentement, il cède avec une petite mine émue , qui n'est point de la colère , qui n'est point de la frayeur, mais le trouble d'une faute. Ses traits enfantins se contractent sans violence ; il vous regarde ; il ne pleure point encore 5 toute son existence est suspendue entre les larmes près d'éclater et l'attente du sourire maternel qui s'empressera de reparaître et de ramener la joie sur ce pauvre petit visage à peine formé , et déjà suffisant pour révéler une âme. L'enfant sait donc obéir 5 il le sait , dès qu'il se sent exister autrement que par des besoins et des sensations physiques. \j homme ne vit pas seulement de pain, l'enfant vit aussi de sympathie. Son âme, dès qu'elle a pu se faire passage, a communiqué avec des êtres semblables à lui ^ il pleure , s'il est seul, non qu'il se sache abandonné , mais parce qu'il est seul ; ses pleurs appellent un visage ami. — Il sera soumis

parce qu'il est sociable. Pauvre petit! Quand il se trouble d'un regard sévère, est-ce donc qu'il ait éprouvé ce que peut contre lui le ressentiment d'un être jilus fort ? Où est le mal qu'il ressent? 11 est dans ce regard, dans cette interruption momentanée des communications affectueuses, déjà nécessaires à sa jeune existence. C'est ainsi qu'un jour, devenu homme, entré en relation avec la Divinité , comme l'enfant avec sa mère, il en recevra la punition de ses fautes. D'où vient cette angoisse qui va nous saisir, au sortir d'un moment d'égarement ou de faiblesse ? Pourquoi cette mquiétude douloureuse, ce profond découragement qui se sont emparés de nous ? Voyons-nous là des châtimenstout prêts ? L'arrêt de la colère céleste est-il suspendu sur notre tête ? Dieu a-t-il tonné ? Non , mais il s'est retiré. Nous sommes seuls, et nous pleurons comme l'enfant , délaissés que nous sommes, privés de la présence paternelle , qu'avait besoin de chercher à chaque instant cette portion de nous-mêmes qui n'a pas sa société en ce monde.

u Ainsi, Dieu nous instruit de sa loi^ ainsi , la mère l'apprend à l'enfant. Ainsi, dans l'homme, la conscience vit de la société immédiate de Dieu 5 dans l'enfant , de la société immédiate de ses parens, représentans de la loi. D'abord , la sympathie , l'instinct social agira seul sur ce cœur qui s'ignore : le sourire maternel brillera pour lui , comme un rayon du soleil \ un coup d'œil mécontent l'attristera , comme l'obscurité. Bientôt , l'expérience y joindra le souvenir de l'acte répréhensible qui le lui a attiré. »

Nous nous sonnnes laissé charmer à cette longue

citation , et nous pourrions en faire beaucoup d'autres. Le cadre que madame Guizot a donné à son ouvrage prête à ce genre de peintures , où la morale et l'observation preiHient une teinte de tendresse et de douceur. Tout y est écrit avec amour ; on voit que l'auteur s'est complu dans son œuvre , qu'il lui a confié ses croyances , ses affections, ce qui occupe son esprit, ce qui remplit son cœur , sa jouissance du présent , son espoir de l'avenir. Il eût été difficile peut-être de donner un caractère aussi personnel à un livre dont la forme n'eût été que dogmatique. Ainsi , bien qu'on ne doive en aucune façon chercher un intérêt progressif et romanesque dans cette correspondance entre un mari et une femme que les circonstances tiennent séparés , l'observation et les préceptes s'y présentent sous une forme vivante et animée. L'ouvrage y perd peut-être de la méthode 5 il y gagne de la clarté. En effet , la marche des idées et des sentimens chez les enfans n'a pas été assez généralement étudiée ^ on n'est pas assez d'accord sur les faits , pour les prendre comme point de départ convenu. Une sorte de représentation dramatique , une création de personnages est donc commode pour mieux faire comprendre les nuances délicates de la vie enfantine.

De même donc que les principales questions de l'éducation sont traitées et envisagées sous un aspect que nous avons essayé de montrer -, de même, les circonstances qui d'ordinaire entourent l'enfance, les scènes qui remplissent et varient les journées passées au sein de la famille , les incidens qui viennent nuire ou aider à l'éducation , sont retracés avec vérité , et c'est à leur

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occasion qu'arrivent les préceptes et les conseils. Autour du groupe principal sont placés d'autres enfans et d'autres parens , de caractères et de situations , d'opinions diverses , afin que l'examen puisse embrasser non-seulement les directions différentes qu'on peut donner à l'éducation, mais aussi les modifications que doivent recevoir les principes en telle ou telle hypothèse.

La complète analyse d'un livre si plein eût été longue -, nous avons voulu indiquer seulement la marche de l'auteur et surtout le caractère moral de son ouvrage. C'est par là qu'il est frappant et qu'il mérite , nous ne dirons pas le suffrage , mais la reconnaissance du lecteur. On se sent porté dans une atmosphère pure , élevée , salutaire , où les sentimens désintéressés semblent naturels et nécessaires comme l'air qu'on respire. Tout y est animé par le sentiment du devoir ; il n'y a pas une pensée qu'il n'ait inspirée , pas une ligne qu'il n'ait dictée , et pourtant , rien ne sent l'effort , rien ne paraît commandé; tout est libre, volontaire-, si bien que , tout en repoussant au loin les frivoles doctrines de l'intérêt et de l'utilité , madame Guizot semble , sans y songer, avoir écrit un livre sur le bonheur.

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