PAR M. GUIZOT
M. DCC. XXV
« Le moment est venu de considérer avec la plus « entière impartialité ces vieux temps de notre France ; « car nous en pouvons beaucoup ap]H endre , et n'a- « vons plus rien à démêler avec eux. Ce qui s'est passé « de nos jours ne nous a point rendus étrangers aux « souvenirs de la patrie-, leur étude demeure toujours « pleine d'intérêt , et pourtant rien n'y gène plus le « désintéressement de la pensée^ car ce n'est point là « que résident maintenant la solution des questions
« qui nous agitent , ni le fondement des droits qui nous « sont chers. »
Il peut convenir à M. Guizot de parler ainsi. Pour lui , qui a la ferme conscience de son impartialité , les vieux temps de la monarchie ne recèlent la source d'aucun de nos droits actuels ; ils ne cachent la racine d'aucune de nos institutions, et l'état présent de la société n'y trouve aucune analogie. Mais il n'en est pas ainsi pour d'autres, et M. Guizot établit comme évident aux yeux de la raison précisément ce qui est en question entre les deux opinions qui partagent la politique française. Nos adversaires maintiennent au contraire que l'état actuel des relations sociales remonte , par une chaîne légale et non interrompue , à un ordre ancien de la société -, ils nomment désordre tout ce qui s'écarte des idées et des formes qui, disent-ils, ont duré si long-temps , sont consacrées par les siècles , et ont donné à la France le bon ordre , la justice et la prospérité.
Les voyant s'armer ainsi du passé contre le présent, il est tout naturel que beaucoup de gens aient voulu examiner ce passé qu'on leur oppose , et soient allés aux enquêtes de cet âge d'or en l'honneur duquel on veut flétrir et dompter la génération présente 5 bien résolus de chercher, depuis Louis XV jusqu'à Clovis , cette constitution si bien ordonnée et si fixe, cette société si bien classée, ces droits si bien connus et respectés , cette religion si pure , cette morale si honorable qui jettent tant de honte sur nos désordres actuels.
Il y a plus : on a consenti à ne pas tenir compte des jugemens du dix-huitième siècle sur la vieille France ;
on a, pour ainsi dire, et trop légèrement peut-être, avoué qu'il avait obéi à des préventions frivoles, à une sorte de préjugé général, qu'il avait manqué d'examen et de solide érudition. Enfin on a bien voulu le regarder comme un juge partial, et l'on s'est mis à étudier sur nouveaux frais.
Sans doute parmi ceux qui écrivent en ce moment sur l'histoire, il en est qui, irrités parla contradiction, impatientés des argumens qu'on prétend tirer des temps anciens, citent avec complaisance tout ce qui peut y montrer l'ignorance , le désordre , la violence , l'iniquité. Sans doute aussi, appréciant les faits d'autrefois comme s'ils se passaient de nos jours, et les détachant de tout leur entourage , il est des écrivains qui laissent apercevoir l'esprit de parti dans leurs récits ou dans leurs jugemens.
Mais ne serait-il pas simple de leur répondre et d'opposer l'érudition à l'érudition , le résumé au résumé , l'examen à l'examen ? Les publicistes du pouvoir absolu ne sauraient-ils sortir de leurs phrases vagues et pompeuses , prendre corps à corps leurs adversaires, relever leurs erreurs, déduire des faits un exposé clair et précis des institutions, de la composition sociale , des mœurs de telle ou telle époque , et prouver enfin quelque chose de tout ce qui , jusqu'à présent , n'a été qu'un moyen de rhétoricjue ?
Tel n'est point, sans doute, le projet de ces messieurs. Dans leur façon de traiter les études historiques, ils n'admettent pas plus la libre discussion sur le passé que sur le présent.
Nous ne pensons pas cependant que ces anathémes
puissent en aucune façon s'appliquer à un livre aussi grave que les Essais de M. Guizot. Il faudrait avoir une grande irritabilité sur les origines, pour s'ofFenser d'un ouvrage si sérieusement renfermé dans son propre sujet, où l'on ne trouve nulle part le désir de tirer une conséquence applicable au temps présent, où l'on ne saurait démêler la moindre allusion.
Les questions qui se rattachent à l'établissement de la monarchie ont , il faut le remarquer , rarement été traitées avec le sang-froid philosophique. On dirait qu'une sorte de vanité généalogique s'est mêlée aux systèmes qui ont été produits et soutenus à ce sujet. M. Guizot observe judicieusement les vicissitudes de l'opinion savante à l'égard de ces vieux temps. Il fait remarquer comment elles se sont toujours rapportées à la diversité des élémens de la société ellemême 5 il nous montre M. de Boulainvilliers réclamant, contre l'autorité royale , que Louis XIV avait convertie en gouvernement ministériel , les vieilles libertés des Francs et l'indiscipline des soldats conquérans; puis l'abbé Dubos, fidèle aux vieilles traditions du Tiers- Etat, plaçant la nation sous la sauvegarde du pouvoir royal, et faisant dériver, de la civilisation du Bas -Empire, l'égalité devant le souverain: servitude qui avait souvent paru aux peuples préférable à la hiérarchie féodale 5 ensuite Montesquieu , éclairant cette discussion par son génie , mais ne se défendant point d'une certaine tendresse de cœur pour des supériorités déjà ébranlées, et s'attachant à leur conserver la sanction de l'ancienneté ; Mably lui succède. M. Guizot semble traiter cet écrivain avec un peu trop
de complaisance , eu disant qu'à tout prendre, nul n'a plus souvent démêlé ou entrevu la vérité. Souvent il y a beaucoup à apprendre dans son livre ; mais l'abbé de Mably a constamment envisagé les temps anciens du point de vue des temps modernes. Il a sans cesse blâmé ce qui était nécessaire ; il a vu des moyens d'oppression dans tout ce qui a été des moyens d'ordre; il exige que la société , telle cp'elle était jadis , ait cherché ses garanties dans ce qui pourrait les lui conférer aujourd'hui.
Ainsi , de deux opinions opposées : l'une se complaît à regarder la conquête comme principe immédiat d'un gouvernement régulier et d'une constitution hiérarchique de la société 5 dans cette idée , le régime féodal , non-seulement en serait dérivé directement , mais serait presque son contemporain. L'autre suppose une autorité royale bien établie, régissant un seul peuple par des lois égales 5 puis la décadence de cette autorité , une usurpation des pouvoirs , une dégénération du gouvernement, et la puissance publique se divisant en une foule de propriétés particulières.
M. Guizot a envisagé son sujet d'une manière qu'on pourrait dire plus historique : au lieu de concevoir un seul et même système , et d'en chercher les preuves éparses dans les cinq siècles des deux' premières races, il a pensé que , de tant de révolutions , de circonstances si diverses , d'une telle succession d'événemens , avait dii , par un long travail , par une pénible fermentation, sortir un état nouveau de la société ; mais que c'était folie d'en aller chercher l'explication unique par-delà cette période de l roubles et de convulsions. Ainsi, des
traces de radministration romaine ou des mœurs des Germains peuvent bien se retrouver dans le régime féodal ; ce sont des élémens que recelait le chaos dont la réaction féodale a été précédée -, mais il n'y a nulle continuité entre des sociétés si diverses.
Comment se sont anéantis successivement l'esprit et les formes , soit du peuple conquérant , soit de la nation conquise , au point de n'être plus que des souvenirs épars ; comment ce qui semblait déjà un si grand désordre a pu arriver à une dissolution complète, d'où la constitution féodale devait sortir? Tel est le plan de la première partie des Essais.
Renversant d'abord l'hypothèse de l'abbé Dubos, l'auteur examine, dans un premier essai, ce qu'était devenue l'administration romaine aux époques de la conquête. Nous ne croyons pas qu'on ait jamais mieux expliqué le degré de faiblesse où était tombé l'Empire romain. Pour cela, ce n'est pas à son centre qu'il fallait l'observer; là, il vivait encore d'une vie ignoble et sans action ; mais les extrémités étaient déjà frappées de mort. Le despotisme avait voulu que tout vécût par son mouvement central , et bientôt il n'avait plus eu la force de donner aucune impulsion , ni d'animer les membres qu'il avait paralysés. C'est donc le régime municipal qu'il importait d'expliquer. Son caractère était de n'établir aucun lien entre les intérêts locaux et les intérêts politiques; de sorte qu'une liberté assez grande en apparence dans les formes d'administration municipale , demeurait stérile pour la protection des citoyens , et ne s'exerçait seulement qu'à répartir des charges et des impôts , dont la république municipale
n'avait nul moyen de se défendre. Elle était tributaire d un pouvoir central auquel elle ne participait pas. Ici M. Guizot fait sentir combien est intime et nécessaire la liaison de la liberté politique avec la liberté d'administration locale, et comment Tune doit périr lorsqu'elle ne s'appuie pas sur l'autre. De là arriva dans l'Empire romain que la classe municipale , la Curie, la classe moyenne, devint bientôt d'autant plus malheureuse et plus opprimée qu'elle paraissait plus indépendante. Elle servait d'intermédiaire entre le despotisme et le reste de la population ^ elle était responsable de ce qu'elle était chargée d'exiger 5 en même temps, une foule toujours croissante d'offices impériaux, de privilèges concédés par une autorité défaillante, donnaient le moyen d'échapper à l'action municipale. A mesure que le fardeau devenait plus lourd , les moyens de le porter diminuaient. Ainsi fut dissoute et détruite la Curie, cette classe qui faisait la vraie force, l'existence réelle des municipalités romaines : ainsi s'explique ce phénomène si singulier, que M. Guizot décrit en ces mots :
« Non-seulement la nation ne soutient pas le gou- « vernement dans sa lutte contre les barbares ; mais la « nation, abandonnée à elle-même, ne tente rien pour «( son propre compte , aucune résistance. Il y a plus : « rien, dans ce long débat, ne révèle qu'une nation « existe -, à peine est-il question de ce qu'elle souffre -, K elle subit tous lesiléaux de la guerre, du pillage, de « la famine, un changement complet de destinée et « d'état, sans agir, sans parler, sans paraître. »
Ee second Essai hiiitc de rOrii^iiic et ileUÊUihlis-
sèment des Francs dans les Gaules. Là , on voit comment la conquête n'est point un fait unique, non plus que la dissolution de l'Empire romain. L'invasion des barbares a été successive , et les Francs , avant Clovis, avaient plus d'une fois pénétré dans la Gaule, et v avaient pris pied. « Ce n'était plus l'Empire romain « que les bandes franques avaient à attaquer 5 elles ne « voyaient plus autour d'elles que des bandes barbares , « des districts délaissés, des gouverneurs qui, bien (( que Romains ou Gaulois, avaient oublié l'Empereur « et l'Empire, à peu près autant que pouvait les oublier « un chef franc ou bourguignon. ^) Ce qu'ont été les conquêtes de Clovis est aussi fort bien indiqué : « Des « expéditions entreprises pour sortir de l'inaction ou o en vue de butin. Clovis et ses guerriers s'enfon- « çaient dans le pays , battaient les rois et les armées « qui s'opposaient à leur marche, pillaient les campa- « gnes , les villes, et revenaient ensuite ramenant des « esclaves, des trésors, des troupeaux, mais sans avoir « en aucune façon incorporé à la monarchie franque le « territoire qu'ils venaient de parcourir. » M. Guizot fait encore remarquer que , de tous les conquérans des Gaules, les Francs furent ceux qui montrèrent d'abord dans leurs conquêtes le moins d'esprit d'établissement. L'Essai suivant est intitulé : Des causes de la cliute des deux ■premières races. L'auteur développe ici une circonstance ([ue M. de Sismondi a fort bien aperçue aussi : c'est que cette invasion des Francs, si peu complète sous Clovis, n'a pour ainsi dire été consommée que lorsque la race perdit le trône ; si bien qu'on pourrait appeler l'avènement de Pépin une seconde con- II. 6
quête de la Gaule. Dans les royaumes qui se formèrent plus (.l'une fois avec les limites variables dans les divers partages des descendans de Clovis, deux se font remarquer, la Neustrie et l'Austrasie : l'une, siège de la puissance établie par ce premier conquérant ; l'autre , touchant au berceau des Francs, en communication habituelle avec celles de leurs tribus restées sur les rives du Rhin : l'une ayant ressenti les effets du mélange avec les populations gauloise et romaine ^ l'autre plus germaine par la population et les mœurs : l'une mieux soumise au pouvoir royal, l'autre demeurée plus indépendante et plus belliqueuse : dans la Neustrie, une aristocratie barbare luttant avec moins d'avantage contre l'autorité ; en Austrasie, une aristocratie vigoureuse imposant pour maître au roi le chef qu'elle se donnait, c'est-à-dire le maire du palais. Ici, M. Guizot, au lieu d'aller chercher l'origine de la mairie dans ce passage de Tacite : Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt, n'hésite point à l'attribuer aux circonstances où l'on se trouvait; circonstances que Montesquieu a indiquées tout en proposant cette origine germanique. Les rois s'étaient d'abord servis des maires pour contenir l'aristocratie conquérante-, le maire finit par trouver plus sûr de se faire le chef et l'instrument des grands. Aussi, c'est en Austrasie qu'ils sont plus puissans-, aussi c'est le maire d'Austrasie qui devient roi.
Alors, mœurs, forme des institutions, langage, séjour du gouvernement , tout attesta que la monarchie des Gaules se retrempait à sa source germanique. Et précisément parce que le souverain régna sur les deux
bords du Rhin , les invasions des Francs furent arrêtées; ils étaient maintenant définitivement unis à la Gaule. Mais ce n'est pas un Etat si nouveau, une société encore si imparfaitement combinée, qui peuvent se constituer. C'était plutôt la destruction des essais informes d'organisation qu'avait pu produire le premier mélange des peuples. Ce troisième Essai ne peut que rappeler sommairement les causes qui précipitèrent la seconde dynastie. Pour les bien comprendre, il faut connaître l'état social et les institutions politiques des cinq premiers siècles de la monarchie. C'est là ce que traite l'Essai suivant, qui est, pour ainsi dire, le corps de l'ouvrage.
L'auteur commence par remarquer qu'une des causes de l'incertitude et de la diversité des systèmes proposés par les écrivains, c'est d'avoir recherché d'abord les institutions, puis l'état social. La marche inverse est plus raisonnable ; elle ne jette aucun préjugé dans l'esprit, et laisse conséquemment plus de liberté d'examen. D'ailleurs, « avant de devenir cause , les institu- « tions sont effet. >> Ainsi, M. Guizot recherche d'abord l'état des propriétés et l'état des personnes, et voit ensuite quelles formes de gouvernement étaient possibles chez le peuple qu'il a fait connaître.
Dans les terres, il distingue les alleux, ou terres libres : portions primitivement données aux vainqueurs, comme leur juste part du butin , et qu'ils tenaient de Dieu et de leur épée ^ nom qui fut ensuite donné à toute propriété qu'on ne tenait de personne et dont on pouvait disposer. Ces alleux furent d'abord possédés avec tout le caractère d'indépendance des
Bi MELANGES LITTÉRAIRES.
hommes de la conquête ; sans impôt, sans devoir précis , sans autres charges publiques que celles qui résultaient de l'association libre des individus. Le devoir militaire lui-même était plutôt imposé à l'homme qu'à sa possession. L'obligation de combattre pour l'entreprise qu'on avait soi-même consentie existait dès les forêts de la Germanie, indépendamment de l'établissement dans les Gaules ; le travail du pouvoir suprême devait être d'assujettir de plus en plus les possessions d'alleux, et de stipuler plus expressément leurs devoirs.
Mais ils n'avaient pas seulement à se défendre contre l'autorité royale ; le dangerqu'ils couraient était plus réel de la part des grands propriétaires. Les donations aux églises furent encore une cause qui diminua les alleux ; enfin arriva une époque où il devint plus avantageux de posséder sous une autre forme , et la propriété allodiale disparut.
Cette autre forme , c'étaient les bénéfices , d'où sont sortis les fiefs donnés par les rois, ou par les plus puissans parmi les conquérans , à leurs compagnons , Comme jadis ils donnaient des armes ou un cheval en vertu d'un engagement personnel et d'une promesse de fidélité. Les bénéfices furent d'abord révocables en droit ou en fait , puis à vie , puis héréditaires, suivant, dans cette progression, la dégradation du pouvoir royal. Quand cette propriété fut assurée à son possesseur et à sa race, et qu'elle lui fut le garant, soit de la protection de l'homme puissant dont il la tenait, soit de la fidélité des hommes faibles auxquels il avait pu en distribuer des portions, alors il valut mieux être k un degré quelconque de la hiérarchie bénéficiaire
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que de demeurer maître d'un alleu , puisqu'il n'existait plus un gouvernement assez fort pour vous sauver de la violence et de la spoliation. Ainsi plus de nation, mais une association variable d'hommes puissans et indépendans; plus de membres égaux d'un État libre , mais des vassaux.
Enfin, il y avait des terres tributaires, non de l'État, mais d'un supérieur. Les Barbares trouvèrent les Gaules si désolées, que déjà cette pratique avait commencé. Ce fut leur manière de jouir, soit de leurs alleux , soit de leurs bénéfices , et d'en tirer des revenus ; ce fut la charge qu'ils imposèrent au propriétaire d'un petit alleu auparavant opprimé par un voisin puissant \ ce fut le prix de la protection promise au pauvre et au manœuvre. On ne lui demandait point de venir à la guerre , il n'offrait point son sang et son courage ; mais il subissait ou trouvait même avantage d'acheter un patron au prix de la liberté de son domaine, ou même de sa personne.
Ce premier examen éclaircit d'avance l'état des personnes. Nous trouvons de même, d'une part, les hommes libres ; de l'autre, les leudes, compagnons, convives , engagés par des bénéfices , des emplois publics ou domestiques , à un devoir personnel de fidélité et de dévouement , soit aux rois , soit aux plus puissans parmi les bandes de conquérans. De même que les alleux , par le progrès du temps , disparurent devant les bénéfices , de même la classe des hommes libres disparut devant les leudes. L'origine franque , gauloise ou romaine fut sans influence sur le sort de ces deux classes. Qui fut libre , mais pauvre et faible ,
tomba au dernier étage de celte sociëtë , même quand il descendait des conquérans ; qui se lit compagnon et fidèle serviteur des rois ou des grands, se trouva placé à un degré quelconque de la hiérarchie féodale , fût-il Romain ou Gaulois. Cinq siècles de guerres , de massacres, de révolutions continuelles, avaient sufli à mêler les races. Le sang des vivans avait été confondu aussi bien que celui des morts.
Mais au nombre des hommes puissans se trouvaient les évêques : « Avant l'arrivée des Barbares , la puisce sance du clergé était seule debout au milieu des « ruines de l'Empire. » 11 faut lire dans les Essais tout le morceau de l'influence du clergé sur les Barbares , et comment il fut le seul lien entre le vainqueur et le vaincu. On n'a rien écrit de plus fortement pensé , de plus noblement exprimé sur ce sujet. Lorsqu'un homme grave qui ne veut que raisonner , qui se défend des séductions de l'imagination , qui veut se conserver froid et impartial , touche à un si grand tableau , il lui donne un caractère de vigueur et de conviction bien supérieur aux admirations complaisantes et amies. On voit que la raison sait ])ein€lre aussi et s'émouvoir au spectacle le plus digne de nos âmes , le triomphe de la force morale sur la brutalité de la force matérielle.
Enfin, on comptait aussi, sur le sol delà France, des classes d'affranchis, de tributaires et de serfs ^ mais ce n'était pas un élément de la nation.
Venant ensuite aux institutions politiques , M. Guizot démêle au niilieu de ce chaos le principe de la délibération commune, conforme aux mœurs ger-
nianiqiies ^ le principe du patronage et de la clientelle apporté aussi des forets , mais changeant de nature lorsqu'au lieu de s'appliquer à des chefs et à des soldats , il intervint entre des possesseurs de domaines et leurs serviteurs ou bénéficiers; enfin, le pouvoir royal , faible et mal défini , mais qui , par le seul fait de son existence , est toujours une grande chose. « Il y avait donc des citoyens, des vassaux et des sujets. » Mais ces trois systèmes que rien n'unissait entre eux , qui subsistaient pour ainsi dire à part , ne pouvaient manquer d'être sans cesse en conflit. Le système aristocratique obtint une victoire complète. Leur lutte continuelle et son issue sont exposées avec une clarté et une méthode, qui n'étonnent point lorsqu'on remarque comment le lecteur a été préparé à connaître et le théâtre et les acteurs.
Au milieu de cette histoire pour ainsi dire abstraite, où les noms propres seraient sans intérêt, apparaît dans toute sa grandeur la figure de Charlemagne. Nous nous trompons beaucoup , ou aucun écrivain n'a présenté d'une telle manière le caractère de ce grand homme et le spectacle de son règne. On voit les efiForts de son génie et de sa volonté s'exercer à mettre l'ordre parmi tant d'élémens confus et bouillonnans ; ranimant et réglementant les institutions libres de la Germanie, afin de fonder le pouvoir royal , au moins sur leur simulacre 5 établissant une autorité centrale et lui créant partout des instrumens-, protégeant cette classe des hommes libres, vrais citoyens d'un pays, vrais sujets d'un roi , classe qui commençait déjà à disparaître ; surveillant la classe des bénéficiaires et des vassaux,
qui n'avaient pas encore acquis cette possession souveraine devant laquelle devait s'écrouler toute apparence de monarchie. « Il s'appliqua à rendre l'exercice « de son pouvoir régulier et salutaire aux peuples, « mais substituait partout, autant qu'il le pouvait, « son autorité et son action à l'autorité et à l'action tt de pouvoirs indépendans. C'est là ce qu'on appelle « aujourd'hui le despotisme : c'était aussi le despo- « tisme au huitième siècle , mais il serait puérile de le « juger par son nom. ^)
Alors M. Guizot montre que la faiblesse et l'inaction des autres monarques n'avaient pas dû et ne devaient pas profiter à la liberté d'une nation incapable de se gouverner. « Charlemagne le premier refusa d'accepter, « comme la condition naturelle d'un peuple et d'un
« roi, cette brutale et stupide anarchie Il gou-
« verna ses sujets pour eux-mêmes et non pas pour lui « seul , d'après des vues générales , avec des intentions « publiques, préoccupé des besoins sociaux en même <« temps que de ses propres intérêts. »
« Mais la tentative était prématurée , et le succès
(( purement individuel Il n'avait fait que suspendre
« un moment le cours des choses -, le principe de l'or- « dre et de l'unité était en lui seul. » Ainsi, tout le travail de la destruction reprit son cours , la féodalité continua à se préparer lentement au milieu des ruines de la société , pour servir de base et de point de départ à la civilisation nouvelle. C'est cette carrière seulement (pie l'antcur a parcourue , s'arrétant au terme où vont surgir, non |)oint toiit-à-coup et par miracle , mais peu à peu , et toujours incomplètes et irrégulières , les for-
mes féodales. M. Guizot n'aborde point ce vaste sujets il lui a su(îi de montrer en quel état se trouvait la société , à quel point elle était dissoute , lorsque commença l'ère de la troisième dynastie , et que la royauté ne fut plus qu'un grand fief, comme disent nos historiens.
A la'suite de cet Essai, l'auteur a éprouvé, en quelque sorte, le besoin d'examiner d'où pouvaient provenir ces sentimens de crainte , d'aversion et de dégoût pour la féodalité, qui, justes ou injustes, ont toujours été populaires à toutes les époques de notre histoire. « Partout « le régime féodal fut considéré, parla masse de la po- « pulation , comme un ennemi qu'il fallait combattre à « tout prix 5 de tout temps , quiconque lui a porté un « coup a été populaire en France. . . D'où vient que les « siècles des grandes choses et des grands hommes, « de la chevalerie , des croisades , de la naissance des « langues et des littér^ures ^ d'où vient que les temps « héroïques de l'Europe, où se rattachent tant de tra- « ditions et de souvenirs puissans sur notre imagina- « tion ^ d'où vient que le berceau d'une nation lui « inspire une sorte d'antipathie? »
Ce n'est pas la haine des vaincus contre des conquérans et des vainqueurs. On a vu que telle n'était point l'origine ni la date de laféodalité. Elle porta, il est vrai, le caractère de la force, et non de la justice-, mais elle naquit du désordre , et non de la conquête 5 elle assujettissait bien les faibles aux forts , mais il n'y avait pas eu de combat entre eux.
« C'était une confédération de petits souverains, (( de petits despotes inégaux entre eux , et ayant les
« uns envers les autres des devoirs et des droits, mais « investis dans leurs propres domaines , sur les sujets « personnels et directs, d'un pouvoir arbitraire et ab- « solu. C'est là ce qui distingue la féodalité de toute « autre aristocratie , de tout autre gouvernement. » Puis , recherchant poiu^pioi le pouvoir absolu entre les mains d'un seul homme a souvent paru moins lourd , l'auteur continue : « C'est que, dans les grandes liio- « narchies, les hommes ont du moins obtenu une « sorte d'égalitë et de repos j égalité honteuse, repos « funeste , mais dont se contentent quelquefois les « peuples. La liberté, L'égalité et le repos manquaient « également aux habitans des domaines de chaque « seigneur. Leur souverain était à leur porte 5 aucun « d'eux n'était obscur pour lui , ni éloigné de son « pouvoir. »
Mais , avec toutes ses misères , ce régime recelait des principes dévie, de perfectionnaient et de liberté. Ces seigneurs si durs, si nombreux , si inquiets , avaient des obligations à remplir et des privilèges îi réclamer. Si l'œil du sujet s'ouvrait sur un maître tyrannique , c'était du moins sur un maître libre et qui n'exerçait pas le despotisme au nom d'un autre. La féodalité irritait et agitait les peuples, mais elle ne les endormait pas du sommeil de la servitude. D'ailleurs le seigneur, pour soutenir les luttes où il s'engageait , avait besoin de plus que la soumission de ses inférieurs : il lui fallait souvent leur bonne volonté; une sorte de réciprocité s'établissait ainsi. Un autre motif de haine contre la féodalité, c'est que son principe était le respect en la foi promise, et que ce lien était sans cesse brisé,
comme il devait arriver au milieu d'une telle indépendance. C'est pourtant quelque chose que de voir le fort manquer de foi au faible. Il lui accorde par là un avantage moral qui rapproche les distances; il viole des droits, mais il les avait reconnus. C'est ainsi que s'explique comment est demeurée si invétérée dans l'esprit des peuples l'aversion pour un régime qui , parla succession des temps , a pu produire des sociétés libres et heureuses , mais ne les a enfantées qu'avec de cruelles souffrances.
Le seizième et dernier Essai traite de V Origine du Système représentatif en Angleterre. Ce vaste sujet est traité avec des développemens fort étendus. Sa liaison 2iwec\es Essais précédens est facile à saisir 5 car, comme le dit l'auteur , en montrant pourquoi l'Angleterre a parcouru cette noble carrière, on doit apercevoir comment il se fit que la France n'eût jamais ni la même fixité , ni la même certitude dans ses garanties contre le pouvoir. L'époque de la dernière conquête de l'Angleterre fut peut-être la cause dominante; et c'est à la source même des deux monarchies que se trouve le motif des carrières différentes qu'elles ont parcourues. La popuhition saxonne était depuis long-temps établie maîtresse entière du pays ; elle tenait, de son origine et de sa situation , des institutions régulières , et elle ne fut point trouvée par les Normands dans cet état de dissolution et de mort où était la population mélangée des Gaules lors de l'invasion. D'autre part, les Normands n'étaient point des barbares indomptés comme les bandes franqties. Assujettis au régime féodal , qui déjà avait pris sa forme et ses habitudes , ils apportaient avec eux un
gouvernement et une discipline militaire et politique. Leur invasion fut unique et régulière , et ne ressembla pas à cette conquête successive de hordes poussées Tune par l'autre pendant plusieurs siècles. Le chef des conquérans fut plus puissant et ses compagnons moins rapprochés de lui. La distribution des terres fut régulière et réellement féodale , ce que n'avait nullement été la prise de possession des Gaules. Le territoire était moins vaste 5 les principaux guerriers pouvaient moins facilement se rendre indépendans -, d'ailleurs, ce qu'ils avaient de richesse et de puissance , on le leur avait donné, tandis qu'en France ils l'avaient pris ou arraché. Il en arriva que la lutte de l'aristocratie contre le pouvoir royal fut collective. Ce ne fut pas, comme sur le continent , une universalité de petits souverains : ce fut un corps de barons unis par un même esprit de résistance à une oppression commune ; trouvant sur le sol de l'Angleterre les formes délibératives des Saxons , ils en usèrent pour se défendre ou pour attaquer.
Ce n'est pas tout , il dut en résulter à la longue une séparation dans l'aristocratie. Tous les nobles n'avaient ni assez de richesse, ni assez de puissance pour prendre une part utile à l'action exercée par les hauts barons. N'étant pas classée à la suite, ne formant pas le cortège hiérarchique de chaque grand seigneur, puisque ceux-ci tiraient leur force de leur réunion , et non de leur isolement, cette seconde noblesse eut un esprit à part 5 et, lors([ue naquirent les Communes, lorsqu'elles eurent des représentans de leurs intérêts, il se fit peu à peu une alliance entre deux situations qui avaient tant de rapports. De là se forma l'esprit de la constitution an-
glaise 5 de là lui vint une aristocratie nationale et réelle. En France, les Communes tentèrent , par la révolte , de s'assurer des droits, La lutte fut longue et cruelle j mais les bourgeois étaient seuls, disposant seulement d'une force brutale , aveugle, indisciplinée, redoutable même à ceux qui l'employaient. Vaincues par les forces réunies de la royauté et de la noblesse , les Communes cherchèrent, sous l'égide de l'autorité royale, à obtenir le bon ordre et la justice. Puis commença le combat plus long et plus sourd delà royauté, s'aidant des Communes, contre l'aristocratie-, combat qui, après avoir été d'abord de souverain à souverain , ne consista plus qu'à ranger au devoir des serviteurs exigeans et indociles. Rien dans tout cela ne fut collectif, ni national ; et l'on arriva ainsi à l'époque d'égalité d'obéissance.
« Avant notre révolution , cette différence pouvait at- « trister un Français : maintenant, malgré les maux que « nous avons soufferts, malgré ceux que nous souffrirons « peut-être encore, il n'y a point de lieu pour nous à (( de telles tristesses. Les progrès de l'égalité sociale « et les lumières de la civilisation ont précédé en France « la liberté politique ^ elle en sera plus complète et <c plus pure. La France peut considérer sans regret '( toutes les histoires; la sienne a toujours été glo- « rieuse , et l'avenir qui lui est promis la dédomma- « géra à coup sûr de ce qui lui a manqué jusqu'à préci sent. »
C'est avec ce sentiment de sécurité et de calme que M. Guizot termine son livre. On reconnaît à cette conclusion, comme à toutes les pages qui l'ont précédée, une conviction profonde de la puissance de la raison ,
et une indifférence, trop grande peut-être, pour les revers momentanés que peut essuyer cette noble cause^ mais nulle aigreur contre nulle opinion : toutes semblent h l'auteur des faits nécessaires ; chacune a son temps , et règne d'après les formes qui lui sont propres, par les hommes qui lui sont analogues ^ lorsque son terme est arrivé , lorsqu'elle succombe , il a fallu, pour l'abattre, employer plus ou moins d'argumens tirés de la justice et de la vérité, et il en reste quelque chose dans l'esprit des hommes. Ainsi vont se développant la raison et la morale publiques. Peutêtre M. Guizot a-t-il espéré être acteur dans cette lutte -, on voit qu'il ne se plaint pas d'être seulement spectateur.
Au reste , examiner le passé avec tant de sagacité et une si grande fermeté de jugement , ce n'est pas être inutile au présent.