HISTOIRE DE PHILIPPE AUGUSTE
bien classique, qui n'a aucune vérité de couleur; le moine Rigord est un froid annaliste ; la Chronique de Saint-Denis ne fait guère que le répéter. Les historiens anglais, Raoul de Dicet , Benoît Peterborough et Matthieu Paris , sont plus anecdotiques, et en tout fort supérieurs à leurs contemporains du continent ; mais ils savent mieux l'Angleterre que la France. De sorte qu'un prince rempli d'activité , dont le caractère et la volonté furent pour beaucoup dans tout ce qui advint sous son règne , se présente à nous comme un roi abstrait. Nous le voyons sans cesse agissant, accomplissant les plus grandes entreprises , et nous ignorons qui il était : quelle part nous devons faire à sa prudence ou au hasard 5 s'il agissait par passion ou par habileté -, s'il recueillit les résultats des événemens et de sa situation, ou sut les préparer. Ce qui est peut-être plus fâcheux encore pour l'intérêt d'une histoire, nous ne le voyons pas dans sa vie privée, dans ses relations avec les hommes ^ nous ne savons pas quel empire il exerçait sur eux. Il semble impétueux, soudain, absolu, comme l'étaient ces grands hommes du moyen âge ^ mais enfin il est le grand-père de saint Louis, et ne pouvait-il aussi pas avoir quelque chose de plus sage et de plus noble que tous ces princes à peine sortis de la barbarie ?
Si nous sommes si mal instruits, ce n'est pas la faute de M. Capefigue; il a bien cherché et a suppléé de son mieux au silence des historiens : non pas en imaginant un Philippe Auguste ; il ne lui était pas permis d'être un romancier, ni un auteur de théâtre; mais en rassemblant de toutes parts des documens. Les
lettres tVliinocent III sur le divorce d'Ingeburge et le mariage du roi avec Agnès de Méranie nous font pénétrer fort avant dans les secrets domestiques de ce grand procès. Nous y trouvons toute la nudité du lalin et la naïveté du xii' siècle. M. Capefigue est bien du temps présent ; il ne craint pas le scandale , et , sans le cherclier, il n'a pas fui ce moyen de succès. Les fabliaux, les tensons, les sirventes et toute la littérature des trouvères et des troubadours ont été pour lui une source abondante. Là on trouve des témoignages continuels du désordre des mœurs, des manques de foi des princes et chevaliers,de lalicence des moines et du clergé , des galanteries des nobles dames. Ce sont, il est vrai, des satires ou des récits populaires, mais ils ont leur portion de vérité. D'ailleurs le nouvel historien n'a point les vertueuses indignations de M. de Sismondi 5 il ne prend point le temps passé en amertume , et ne se fait pas l'ennemi personnel de tous les rois, seigneurs ou évêques 5 son livre a cette impartialité d'indillerence si commune aujourd'hui, et dont nous reviendrons peutêtre ; car il semble que nous sommes à peu près au dernier terme.