AUX XIV« ET X\« SIÈCLES, PAR M. MONTEIL
M. DCCC. XXX
Il existe à Paris une collection fort curieuse , formée par les soins de M. du Sommerard, amateur éclaire des arts et des antiquités nationales. Depuis beaucoup d'années, il rassemble assidûment tout ce qu'il peut rencontrer de meubles , d'ustensiles , de menuiseries , d'objets d'art, d'armes, d'outils, appartenant aux vieux temps de la France ; on voit dans son cabinet des lits , des coffres , des armoires , des vitraux , des instrumens de musique , des quenouilles , des poignards , des escabelles. Enfin c'est comme un Pompéia des époques gothiques 5 on retrouve là tout ce qui servait à l'homme, tout ce que l'homme fabri([uait de sa main 5 mais l'homme lui-même , la créature vivante a disparu. A
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rimagination seule appartient de le faire revivre, de le replacer sur ce théâtre dont on a découvert les débris, et de l'y remettre en mouvement et en action.
Le travail de M. Monteil ressemble beaucoup au cabinet de M. du Sommerard. On voit qu'il a passé sa vie en quête des choses du temps passé. Il aune collection , non pas de meubles , mais de vieux titres , contrats , diplômes , comptes-rendus , parchemins de toutes sortes. Dès qu'il a entrevu, dans quelque livre manuscrit ou imprimé , une particularité sur la façon de vivre de nos ancêtres, une circonstance qui lui a semblé curieuse ou caractéristique, il en a pris note. Les ordonnances des rois , les réglemens de police des villes , les archives des chambres des comptes , tout cela a été feuilleté et épluché avec une longue patience. De la sorte il s'est fait un muséum historique, un magasin de curiosités, ramassées jour à jour , selon l'occasion, et placées pêle-mêle dans ses notes ou dans sa mémoire.
Lorsqu'ensuite il a voulu mettre en œuvre de si riches matériaux, l'érudition n'a plus suffi. Pour la mise en scène de tous ces témoignages du passé, il fallait un coup d'œil général qui découvrît la liaison et l'ensemble de tous ces débris, qui sût y apercevoir l'esprit de chaque époque, et faire rentrer la vie parmi cette lettre morte. M. Monteil a essayé quelque chose de pareil 5 il a voulu d'abord diviser par siècles son trésor de documens et de citations, puis il a cherché une sorte de cadre, afin d'y placer les pièces de sa collection. Pour le xiv" siècle , c'est une suite de lettres écrites par frère Jehan , Cordelier de Tours , à frère André , Cordelier deToulouse. Pourle xv" siècle, c'est une succession
lie récits faits par des hommes de chaque état : chacun prétendant prouver que son état est le plus malheureux de tous.
L'auteur n'a pas cherché à répandre le moindre intérêt romanesque dans la correspondance de son moine ou dans les historiettes de ses narrateurs. Ils défilent , sans grande liaison , une ample collection de noies recueillies avec une longue et méritoire patience. C'est une œuvre d'érudition utile et instructive , à laquelle il eût mieux valu, sans doute, laisser son véritable caractère. En adoptant la division par ordre de matières, en prenant, puisque telle était l'idée première de M. Monteil, chaque profession, chaque état, et les considérant aux époques diverses ^ en montrant leur sort et leurposition dansl'ordre social; en étudiantleurs ])rogrès comme effet et comme signe de la civilisation, le livre eût renfermé des notions encore plus positives, et aurait un aspect plus sérieux. La vie privée des Français , par Legrand d'Aussy, ouvrage incomplet, fort inférieur en savoir à celui de M. Monteil, écrit dans un temps où l'on avait une moindre intelligence du passé, est pourtant conçu sur un pian meilleur, sans être embarrassé d'une fiction parasite.
M, Monteil a eu raison sans doute de ne pas chercher à imiter le langage des siècles où il tait parler ses personnages. C'eût été une puérilité et une affectation : toutefois il aurait dû entrer dans son dessein de reproduire les idées et les sentimens de ré[)oque t(u'il voulait peindre : c'est, sans doute, une tâche dillicile. S'il s'agissait d'un drame ou d'un roman, il faudrait se bien garder d'un pareil travail. Sous peine d'un
froid mortel , on ne peut pas s'adresser à rériidition pour lui demander renchaînement des pensées , la marche des sensations. Une fois qu'on a pris son inspiration dans une étude sincère des faits , qu'on s'est donné un sentiment général du temps qu'on veut peindre , qu'on en a charmé son imagination , il faut se laisser aller à son propre mouvement. Il n'y a que la vie qui puisse donner la vie.
Mais M. Monteil avait à nous instruire plus qu'à nous charmer ; il ne prétendait pas s'élever à la sphère poétique ^ il devait donc veiller soigneusement aux anachronismes de pensées , d'opinions , d'expressions. Sans cela , il courait le risque d'altérer l'exactitude des documens qu'il a recueillis , et d'en dénaturer le sens. C'est là ce qui aurait dû l'engager encore davantage à adopter la forme de recherches ou de dissertations. Ressusciter un Cordelier du xiv* siècle pour ne lui donner aucune aventure et aucune passion, mais seulement pour lui faire raconter le courant de la vie commune, c'était se créer une dilliculté presque insoluble; c'était prendre tous les inconvéniens de la fiction , sans en avoir l'intérêt.
Par exemple, et sans aller plus loin, on lit à la fin de l'Épître IV : « Frère André, nous sommes au midi « de la raison humaine dont la lumière pénètre, res- « plendit, rayonne de toutes parts, au xiv® siècle, <c au grand siècle. » Voilà qui est parlé comme un jeune doctrinaire du xix'' siècle; et pourtant l'Épître V commence ainsi : « Frère , nous avons le diable « dans la maison. Tous les soirs il entre dans la cel- » Iule d'un jeune novice, dès qu'il est endormi. Le
« novice , qui est fort et vigoureux , se débat avec lui , « et finit par le terrasser : mais aussitôt il se change en « une belle demoiselle vêtue de satin blanc. » Toutes les fois que l'auteur veut peindre les superstitions, la crédulité , la simplicité d'esprit , il semble railleur et exagéré 5 sa couleur est moderne , à la fois fausse et sans gaîté : car il n'a pas voulu se moquer.
Le xiv= siècle n'était pas , que nous sachions , si content de lui-même; et la raison humaine n'était pas encore une divinité de ce temps-là. C'est le siècle de beaucoup de grandes choses; mais il n'eut pas la conscience de ce qu'il faisait. Sauf le règne de Charles V, règne de sagesse, de bon ordre, et de répit pour le pauvre peuple, le xiv^ siècle fut horriblement malheureux. Le commencement des grandes guerres entre la France et l'Angleterre, les batailles de Crécy et de Poitiers, la captivité du roi Jean, la Jacquerie , les grandes com])agnies , les troubles sanglans de Paris-, et enfin, pour clore cette déplorable époque, la démence de Charles M, la perte des franchises communales , et la bataille de Nicopolis : c'était plus qu'il n'en fallait pour obscurcir ces lumières que frère Jehan voit rayonner de toutes parts. Sans doute il y eut alors de grands pas vers l'amélioration des sociétés humaines; beaucoup de choses se montrèrent qui devaient par la suite croître, se développer et porter des fruits salutaires : mais elles naissaient du chaos , et n'en étaient pas encore dégagées. Ainsi commença alors l'existence politique des communes et de la bourgeoisie. Elles se trouvèrent enserrées , comme les autres membres de la France féodale , dans le lien mo-
iiarchique qu'avait tissu Philippe le Bel. Vers ce tempslà aussi, intervint une autre grande circonstance : le besoin d'argenl. Le roi et les seigneurs exigèrent de plus en plus des impôts au lieu de services, et eurent à solder leurs dépenses, non plus avec des concessions de terres , mais avec du numéraire. De là les subsides consentis ^ de là un plus grand besoin d'ordre , un contrôle des dépenses publiques, et conséquemment du gouvernement ; de là une supériorité manifeste de l'économie , de la prudence et de la régularité , sur la violence frivole et brutale. Tout cela est encore bien informe , précaire, turbulent 5 mais ce sont des principes qu'onvoit poindre et prendre de durables racines. On pourra les oublier souvent, les fouler aux pieds ; mais les voilà dans l'esprit des peuples.
En même temps , le xiv* siècle , sans être une époque de raison humaine , prépara les voies à l'émancipation des esprits. Le savoir commença à y être en grand honneur. La classe qui savait réfléchir, ])arler et écrire, ou , pour parler le langage du temps, la clergie prit de plus en plus le verbe haut , eut un sentiment nouveau de sa force et de son utilité. Ce n'était plus l'autorité d'un saint Bernard, ni une influence exercée d'une façon impérieuse au nom de la religion^ c'était au nom du bon sens , de l'équité , de la science , que s'établissait le pouvoir des clercs. Écoutons ce qu'en pensait , dès le commencement du siècle, Godefroy de Paris dans ses aviscmens à Louis X.
Pidi , ('lis If grain ilc la paille , Si t(jii loyauine \cnlquo bien aille, Promis gens qui sachent droit et lois , Tu ne peux sans clercs et sans lois.
Les sages clercs pour conseiller, CbcTaliers lais pour batailler.
L'un et l'autre sont nécessaire , L'un principal, l'autre accessoire.
Tu peux bien par ce connaître Que sans clergie tu ne peux être ; Car si chevaliers veux avoir Devant tout ce , gens de savoir, Tiens : car, après les clercs, viendront Chevaliers qui te défendront.
Et quand clergie partira.
Chevaliers après ira.
On trouverait cent exemples de ce genre. Pour que cet orgueil des clercs leur fût ainsi venu au cœur, il fallait bien que, dans l'opinion de tous, leur place fiit dès-lors marquée plus haut que parle passé. En effet, ils avaient pris rang et position dans la société du Kiy" siècle : ils étaient maintenant quelque chose dans l'État. Plus tôt, aux époques antérieures, clerc était synonyme d'ecclésiastique 5 alors il n'en est plus ainsi. Au xiii^ siècle, l'exercice de la pensée et les plaisirs de l'esprit furent affectés presque exclusivement , d'une part , au clergé séculier et régulier, d'autre part , aux troubadours, aux trouvères, aux jongleurs, aux ménestrels. Dans le siècle suivant, il exi.ste des professions lettrées ; le Parlement commence à devenir une vaste corporation embrassant une foule d'hommes studieux et réfléchis ; l'Université prend aussi un immense développement. Les sciences sont cultivées pour elles-mêmes 5 les princes encouragent cette nouvelle clergie y cette clergie laïque. Sans cesse on les voit appeler auprès d'eux quelque habile secrétaire , quelque homme parlant bien , sachant bien remontrer, comme
on disait alors. Toutes les ambassades se composaient d'ordinaire de seigneurs , de prélats, et, avec eux, un on plusieurs clercs , gens bien disant, qui faisaient de beaux discours en plusieurs points , remplis de citations , comme on en peut lire beaucoup qui nous sont restés. Charles V surtout fut un grand protecteur des clercs de toute sorte. Le repos de son règne donna loisir aux études. C'est le moment où le Parlement prend plus spécialement le caractère légiste -, c'est le moment où l'Université devient une sorte d'ordre dans le royaume : ainsi qu'on peut s'en apercevoir, sous le règne suivant , quand elle se mêla souvent des affaires et fit tant de belles remontrances.
M. Monteil a donc raison de faire dire à son frère Jehan, après la mort de Charles V : « Les princes se « disputent la régence. On ne sait ni ce qui sera décidé, « ni même qui en décidera. L'Université n'a pas encore « été appelée ; on assure même qu'elle ne le sera pas. « Est-ce donc aux barons à juger seuls une question « aussi difficile , aussi importante -, aux barons , qui ne « savent ni lire , ni écrire ? » Mais il ne fallait pas ajouter : « A quoi sert donc la supériorité de la raison et de « la science? Autant vaut nous ramener aux derniers « siècles, où l'épée avait toujours droit. » On ne remontait pas ainsi aux principes généraux-, on ne cherchait pas le droit dans la raison. L'Université, quand elle faisait ses remontrances , alléguait de bons passages de l'Écriture Sainte, des vers de "Virgile et d'Ovide, quel- (jue citation des Pandcctcs , ([uelque belle anecdote des empereurs romains. Sans doute on avait commencé à répudier la domination brutale de la force-, sans
doute naissaient alors des supériorités d'intelligenee, qui prenaient rang à quelques degrés au-dessous des supériorités de fait 5 mais l'esprit humain , encore essentiellement obéissant , ne cherchait pas en lui-même la raison et le droit : il étudiait plus qu'il ne raisonnait. Un texte cité était le meilleur de tous les argumens. On cherchait humblement des titres dans le jiassé.
De même pour les sciences : elles étaient érudition ou imagination ; elles flottaient entre les livres et le merveilleux. Observer les faits, les classer, et attendre que de leur comparaison on pût déduire des lois plus ou moins générales, c'était un procédé destiné à d'autres siècles. De sorte que la crédulité la plus grossière et la plus enfantine s'alliait fort naturellement avec l'ardeur de l'étude.
Pour ne s'être pas conformé à cet esprit du siècle qu'il voulait peindre, M. Monteil a en général donné une fausse couleur à son tableau. Son livre, instructif par le détail , est une sorte de contre-sens dans son ensemble, et ne laisse pas une impression historique. Nous venons d'indiquer la contradiction manifeste qui se trouve dans la même page, où, après avoir parlé du midi de la raison humaine et de la lumière qui rayornie, l'auteur passe sans transition au diable , qui est dans le couvent. Une citation nous montrera encore mieux comment cette ardeur, ce respect du xiv^ siècle pour la science , se confondaient , sans nulle incohérence , avec le goût et la croyance du merveilleux :
Le sage roi Charles , qui se délectait singulièrement en tous hommes de science , entendit que vers Avignon il y avait un
no MELANGES LITTÉRAIRES.
clerc spéculatif qui tenait vie de philosophe et moult ouvrait en l'art d'alchinue en laquelle il avait jà , coixime on disait, atteint de moult beaux et notables points , et avait été , cedit clerc, disciple de maître Aruauld de Villeneuve, qui moult fut en science solennel homme , et tenaient aucuns qu'il atteignit à la pierre des philosophes. Le roi, qui toutes subtiles choses désirait voir, lui écrivit qu'il voulut veiîir par deçà , et bien grandement lui serait sa peine récompensée. Le clerc , en ses lettres dictées en très-beau latin , mercia le roi humblement de l'honneur qu'à lui indigne il faisait ; mais que vraiment comme il était homme solitaire , spéculatif, et d'étranges manières, n'était apte à la cour, ni en bouche n'eût su avoir les blandices flatteuses qui convenaient à seigneur. Si était trop plus aise , en repos et en pauvre vie , mangeant chous et raves et spéculant philosophie : comme il ne fut convoiteux d'autre richesse, qu'il ne le serait de quelconques richesses ou délices , par si qu'il en dût perdre le repos et aise de spéculation (1).
Un tel récit montre, aussi bien que la lettre de frère Jehan, quel rôle jouaient, an xiv* siècle, ia science et Tétude. On voit qu'elles étaient honorées et recherchées. Les rois leur font accueil et prévenance ^ l'écrivain lui-même en parle avec un ton de respect. Ce digne clerc, qui ne se trouve pas apte à la cour , nous donne aussi l'idée d'un sentiment de dignité et d'indépendance. Mais en même temps quelle est cette science où s'adonne un sage du xiv" siècle ? C'est l'alchimie. Que recherche -t -il ? que croit-on ([u'il a trouvé? C'est la pierre philosophale. Aussi nous n'allons pas être surpris, lorsque , dans la même chro-
(I) Cliristinc (le Pisan.
LES FRANÇAIS AUX XIV^ ET XV^ SIECLES, m
nique, le chapitre suivant nous racontera comment Charles V voulut aussi faire venir près de lui une clame de la Ruhelle, « de très-élue vie, singulière « en dévotion et discipline de vivre -, et mémement « tel degré avait jà acquis devers Dieu , que ce que de « grande alEFection requérait , on s'apercevait qu'il lui « était octroyé , et que moult avait de belles révéla- K tions de notre Seigneur. — J'ai certainement ouï a recorder à gens dignes de foi qu'en sa contempla- « tion, on l'a aucunes fois vue soulevée de terre en « l'air à plus de deux pieds. »
Il en est ainsi sur tous les points. Partout l'auteur, à l'exactitude des détails, joint la fausse couleur de l'ensemble. Les faits et le langage sont en perpétuelle contradiction. Nous l'avons vu , quant au caractère général de l'esprit du siècle , nous pourrions le remarquer dans tous les chapitres. S'agit-il des États- Généraux? frère Jehan écrit : a Nos couvens sont « comme de hautes loges grillées autour du grand « théâtre, d'où nous jugeons quelquefois assez bien « les différentes scènes qui se jouent. Dans ce mo- « ment, il s'en prépare une à laquelle toute la nation « va prendre part. On parle d'une convocation des « Etats-Généraux. » Les loges grillées et la nation nous placent à la veille des États-Généraux de 1789 ; il semble que nous allions voir le serment du Jeu de Paume , et non point les scènes de Marcel et de Maillard.
Il ajoute : « Nous connaissons tous l'esprit de l'as- « semblée qui va se réunir. » Ne dirait-on pas qu'il est question d'une institution régulière, dont la form(>
et les alliibiuioiis sont déterminées 1' Or, il n'en était lien. Tout était accidentel et variable dans la convocation des États , qui , par parenthèse , ne portaient nullement alors le nom de généraux. Leur composition , le mode d'élection , quand il y avait élection ^ la délibération, les attributions, n'avaient nulle certitude et dépendaient de l'occurrence. Ce ne fut pas à un jour donné, par une charte formelle, que furent établies des assemblées d'États. Philippe le Bel n'y a pas plus introduit le tiers-état que Louis le Gros n'a affranchi les communes. On trouve déjà sous saint Louis , non-seulement un ordre donné aux sénéchaux de rassembler, en certaines occasions, les prélats, barons et gens de bonnes villes et de prendre leur avis , mais des ordonnances du roi , ordonnances générales , rendues après avoir consulté les bourgeois et citoyens des villes. Si Philippe le Bel appela plus souvent les gens des communes, c'est qu'elles avaient, par le cours du temps, acquis i)lus d'importance.
C'était d'ailleurs une conséquence naturelle , consé({uence sinon raisonnée, du moins instinctive, du vieux principe des races germaniques, que toute autorité reposait sur un libre consentement. De ce principe dériva la féodalité d'abord , puis les libertés modernes. Toute loi était un contrat accepté par chaque mem])re de la société -, et le fait venant au secours du droit , c'était chose mal sûre que de vouloir imposer aux sujets féodaux des règles non consenties. Quand les communes eurent pris place parmi ceux qui se possédaient eux-mêmes, et c[u'elles curent cette portion tle souveraineté sans laquelle on n'était point
libre alors , il était simple et nécessaire qu'on les traitât comme des seigneurs , puisqu'elles n'avaient plus de seigneur. Il fallut donc prendre leur appui pour ne pas rencontrer leur résistance. Philippe le Bel , homme actif et entreprenant , en eut plus besoin qu'un autre.
Dans le xiv* siècle arriva le commencement des impôts , des aides , des subsides , du revenu royal autre que les redevances ou péages : un consentement était encore plus nécessaire. De même encore que les autres membres de la société féodale , les Communes au droit joignaient la force. Les troubles de Paris, l'orageuse régence du Dauphin Charles , pendant la captivité du roi Jean , apprirent qu'il fallait compter avec ce peuple nouveau. Louis le Gros ou Philippe Auguste avaient eu à combattre et à traiter avec leurs vassaux; à son tour, Charles V sut qu'il y avait à satisfaire d'autres hommes que les seigneurs. Aucune émancipation n'est une pure munificence du pouvoir-, si elle n'est pas nécessaire et forcée, elle est ordinairement impossible et prématurée. Ce même siècle vit la Jacquerie succéder aux sanglantes révoltes des Pastoureaux, et avertir ainsi que l'heure de l'affranchissement des serfs était arrivée.
Quand on veut , comme M. Monteil , écrire spécialement l'histoire des Français , et l'état des choses ou des personnes plutôt que la série des événemens , il faudrait surtout distinguer les temps avec un soin tout particulier. Ainsi frère Jehan , continuant à raisonner sur les États-Généraux , dit, toujours en langage actuel : « Les Communes ont toujours voté pour la II. 8
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u royauté , pour le maintien de l'autorité royale , pour « son extension , peut-être pour sa trop grande exten- « sion. » Cela est vrai sans doute , à prendre en sa totalité l'histoire politique du Tiers-Etat ^ mais certes , il n'y a rien de pareil dans les assemblées d'Etats du XIV* siècle. Les Communes s'y montrent avec cette turbidence brutale qui ne trouva pas même son terme lorsque la bataille de Rosebecque eut à la fois humilié les villes de Flandre et dompté les villes de France. Ce que pouvait , à bon droit , remarquer M. Monteil , non pas dans les États-Généraux , mais dans l'opinion et les habitudes françaises , c'est en effet la naissance de cet esprit humble et fdial pour la royauté , de ce besoin de trouver un abri sous son pouvoir. On le voit poindre sous le règne de Charles V, ce règne de calme et de réparation. La France se reposa avec une sorte de bien-être et de sécurité en sa sagesse ^ elle ne réclama l'exercice orageux d'aucun droit. Le pouvoir royal lui donna ce qu'elle désirait , ce qu'il lui fallait , et elle ne chercha point à y mettre la main.
En même temps commence à se dessiner cette aristocratie municipale, bourgeoise, judiciaire, lettrée, qui fut la véritable et constante alliée du trône ^ également effrayée des séditions désordonnées de la populace , des violences tyranniques de la féodalité , et de la rapacité des courtisans. Il faut chercher dans les mœurs , et non point encore dans les institutions , cet élément de l'ancienne France, qui, deux siècles plus tard, se concentra et prit forme dans l'action politique des Parlemens. On ne trouve même pas, à pro-
prement parler, d'assemblées des États pendant la dernière partie du xiv^ siècle.
Un passage tiré des registres du Parlement montrera, mieux que nous ne pourrions le dire, combien les formes et le langage avaient alors peu de précision , combien on songeait peu à distinguer les pouvoirs et les attributions : « lo décembre 1869. Le roi tint sa « cour de Parlement , et là étaient venus à son mande- « ment les gens du clergé, les nobles et les bonnes villes « du royaume de Langued'oil , pour avoir avis sur le « fait de la guerre et de la défense du royaume ; et « proposa la parole du commandement du roi , le « cardinal de Beauvais , cbancelier , par le thème : In- « diiamus arma lucis ; et vaquèrent \q^^\\.% états en « la besogne jusqu'à mercredi 19 en Parlement, et « d'illec en avant par-devers le roi à Saint-Paul. »
Maintenant appellerons-nous ceci des États-Généraux , ou une assemblée de notables ? Dirons-nous que le Parlement représentait les anciennes assemblées, les placites de la nation.? Verrons-nous là un grand conseil du roi , ou y trouverons-nous un caractère de représentation ? Pour les écrivains qui aiment à construire des systèmes bien clairs , bien précis \ à trouver, dans les origines , des droits et des pouvoirs réglés à la façon de nos constitutions écrites , par bons articles numérotés , il y a de quoi être embarrassé , ou de quoi déduire des preuves pour tout ce qu'on voudra. Notez que , quelques mois auparavant , le roi , toujours en parlement, assisté aussi de prélats, de nobles, des principaux seigneurs de son royaume, sans aucune mention de pairie , et avec les gens des bonnes villes ,
ne MELANGES LITTERAIRES.
avait pris avis sur une réponse à faire au roi d'Angleterre, qui réclamait contre l'appel du comte d'Armagnac et des autres seigneurs de Guienne. Le registre qualifie Jarret cet acte , qui pourrait aussi bien être appelé manifeste , et qui fut envoyé à l'Empereur, au pape, aux bonnes villes, et en tous lieux.
Sous le règne suivant , il y eut maintes fois des assemblées , que les chroniques contemporaines appellent assemblées des trois Etats, et qui ne furent que des réunions de notables ou bien une large accession au conseil du roi. En 1412 , on trouve que ces Etats chargèrent l'Université de faire remontrance au roi sur ce qu'il était à propos de faire , et que le Parlement refusa de s'y joindre, déclinant toute attribution politique.
Ainsi il n'était point possible de connaître V esprit de V assemblée qui allait se réunir. Après avoir vu les gens des bonnes villes et les bourgeois de Paris, en i356, exiger que le régent renvoyât de ses conseils le chancelier et vingt autres conseillers , et mettre véritablement le trône en tutelle ; puis ce même régent , devenu roi, appeler dans son Conseil, ou son Parlement, ces gens du troisième ordre en leur montrant toute confiance et demandant leurs bons avis, on ne conçoit guère qu'il pût venir à la pensée d'un contemporain de parler des Communes qui ont toujours voté pour la royauté.
Du reste, si l'on veut savoir de quelle sorte un clerc du xiv* siècle parlait des trois États , quelques citations en donneront l'idée. En voici une tirée du livre de la Chute et réparation de justice , par maître
Nicolas Clémengis , un des hommes les plus illustres de la fin du xiv' siècle , mêlé à toutes les affaires du temps , souvent organe de TUniversité , grand faiseur de harangues et de remontrances, envoyé mainte fois en ambassade.
Toute cité est gouvernée avec une louable justice , quand chacun des trois ordres travaille à l'utilité des deux autres. L'ordre sacerdotal doit , dans les choses qui sont de Dieu et de la foi , et touchant au culte de la religion et au salut de l'âme , instruire les deux autres , et ceux-là doivent lui obéir. L'ordre militaire doit défendre les deux autres ordres , c'està-dire le clergé et le peuple , dans leurs personnes et leurs biens, contre l'incursion des ennemis, et remplir l'emploi des chiens qui gardent les brebis contre les attaques des loups. Quant à l'ordre plébéien , il faut qu'il fasse tranquillement son affaire , qu'il s'occupe avec diligence et fidélité des travaux des champs et des autres ouvrages nécessaires dans la république , moyennant quoi les autres Etats et généralement toute la cité sont entretenus.
.... En somme je conclus qu'il me semble très-utile , voire même nécessaire à la réforme universellede ce royaume, de tous ses membres et abus , de convoquer l'assemblée générale des trois Etats ; d'y faire proposer et expliquer les vices et les délits de chaque ordre , de chaque office , de chaque employé , par des gens sages pris pour cela dans chaque ordre ; d'appliquer remèdes convenables , lois et provisions à toutes les erreurs , lésions et excès , selon la délibération de l'assemblée ; d'établir des règles opportunes pour l'avenir, avec addition de peines très-graves contre ceux de chaque ordre qui violeraient ces lois. Car il paraît à propos, dans la ruine et le péril universels , de chercher un secours universel. Ce qui importe à tous doit être réglé par tous. Qui au-
jait assez peu de bon sens pour croire que la république , si mortellement atteinte , pourrait être convenablement réformée par les jugemens d'un ou de plusieurs, peut-être même de ceux qui sont le moins intéressés au bien public ? tandis que dans la congrégation générale de toute la cérémonie en une seule assemblée, il est vraisemblable que la majorité ( major pars ) , oubliant tout intérêt privé, éclairée et dirigée par le Saint-Esprit, aspirera au salut public delà patrie. Le Saint-Esprit a la coutume , lorsqu'il en est pieusement requis , d'assister les saintes assemblées des fidèles , et l'Apôtre a écrit : La manifestation de V Esprit est donnée à chacun pour le bien; et l'Evangile : Le Saint-Esprit, que le Père enverra en mon nom , vous enseignera tout, vous suggérera tout.
Tel était l'esprit du temps , plus moral que politique , réclamant plutôt l'équité que le droit, plus porté à réformer qu'à maintenir, voyant dans la volonté générale un remède extraordinaire , et non pas un régime légal et habituel. Tel a été toujours , à vrai dire, l'esprit et le caractère des libertés françaises.
Nous pourrions citer encore quelques passages où Gerson, homme plus grave et plus illustre que Clémengis , parle des trois États , bien plus comme d'une division de la société en trois classes que comme d'une forme de gouvernement. Le goût du xiv^ siècle se ferait voir dans les longues et subtiles comparaisons des trois États avec les trois fleurs de lis de l'écu royal, avec les trois vertus théologales, avec la Trinité , avec les trois facultés de l'ârne.
Si M. Monteil, après avoir réuni tant de documens, après avoir compulsé tant d'actes parlictiJiers , eût élu-
dié les écrivains elles chroniqueurs de chaque époque, il aurait mieux établi le rapport nécessaire qui existe entre la vie privée et la vie publique. Dans sa préface, il reproche à tous les historiens de n'avoir écrit que l'histoire des rois , des i^ens d'église et des gens de guerre. « Ce n'est pas là l'histoire des divers états , « dit-il ; ce n'est pas l'histoire. » Mais l'histoire des divers états, peut-on lui répondre, est encore bien moins Thistoire , si on ne la rattache pas soigneusement au cours général des événemens. L'intérêt historique , c'est l'histoire de l'humanité , c'est la marche de la civilisation, c'est l'ensemble des destinées du genre humain. Chaque détail , chaque anecdote n'a de charme que comme signe caractéristique de son époque. S'en isoler, c'est se mettre de niveau et même au-dessous des fictions romanesques. Une vue générale peut être donnée par le récit des faits , en leur imprimant une couleur vraie, en les choisissant et les enchaînant de telle sorte qu'ils expriment l'esprit et presque le jugement de leur temps. Cette vue générale est peut-être exprimée plus explicitement par l'analyse philosophique, par l'appréciation des circonstances et des hommes. Mais alors on est sujet à s'écarter trop du détail des événemens , et , pour mieux généraliser et résumer, on fait des histoires factices, ennuyeuses et sans vérité. Ecrite ainsi en résumé philosophique, l'histoire des rois , des gens d'église et des gens de guerre n'a pas été l'histoire. Mais c'est la faute des écrivains , car au fond l'histoire des rois a plus de généralité , et conséquemment une vérité plus large et plus complète que l'histoire des charpentiers ou des brodeurs, telle que nous l'expose
M, Monteil. L'une n'a d'intérêt ni de signification qu'à cause de l'autre. Toute l'érudition du monde ne réussirait pas à tirer le caractère du xiv* siècle des réglemens de métier, des contrats de vente et de loyer, des actes de foi et hommage , si à cela ne venaient se joindre indispensablement les événemens généraux, les guerres et les traités , le gouvernement des rois , Tesprit de leurs conseillers , le génie de leurs capitaines , leurs relations avec la papauté et l'Église. Pour dire le vrai , quels sont les états et les professions qui peuvent se présenter isolés de ces influences universelles et inévitables , et n'en reçoivent pas leurs progrès, leur prospérité , leur détresse, leur liberté ou leur asservissement ?
Ce n'est pas que l'auteur n'ait cru à propos de jeter un coup d'œil général sur les siècles qu'il a voulu peindre , et de les caractériser ; mais dans son appréciation succincte et rapide, il est resté dans un vague que ne peut déguiser la précision un peu prétentieuse des mots. Il a voulu formuler en une seule parole chacun des cinq siècles qu'il se propose de peindre : le xiv" siècle , la féodalité ; le xv% l'indépendance -, le xvi% la théologie 5 le xvii", les arts 5 le xviii% les réformes. Voilà qui est bientôt dit , et rien ne serait plus commode que d'imposer ainsi un sobriquet à chaque siècle pour le résumer. Mais en procédant de la sorte, à force de vouloir faire entrer tout un cercle d'idées dans un seul mot , ce mot finit par ne plus rien signifier du tout.
Selon l'auteur, le xiv* siècle, c'est donc la féodalité, et il ajoute : « Les siècles antérieurs ont été.
« comme le xiv^, des siècles féodaux ; ils ont tous été « enchaînés , tous stationnaires , tous les mêmes. » Pour le coup , c'est aussi trop résumer et voir les choses de trop haut. A ce compte , la féodalité aurait donc été un régime à règles fixes , sans progression , renfermé dans une immuable unité , pareil à ce qu'on raconte des sociétés sacerdotales de l'Orient, ou des sociétés divisées par castes, D'Hugues Capet à Philippe le Bel, il ne se serait donc rien passé. Le roi Robert, Louis le Gros, Philippe Auguste et saint Louis seraient donc politiquement des souverains pareils. En vérité il n'en est rien. Aucune composition sociale n'a au contraire été plus diverse et plus progressive que la féodalité ; aucune n'a été formée d'élémens plus discords, n'a été signalée par des luttes plus continues , plus essentielles. Si bien qu'on peut dire et peindre quel est l'esprit général du régime féodal , montrer comme il se forma et où il atteignit, mais non pas lui trouver un moment complet et régulier, un état normal , pour parler le langage actuel. Il est toujours en situation transitoire. On croit le saisir dans son ensemble, dans sa règle, dans ses principes d'application ; en y regardant mieux , on voit qu'il y règne des combats intérieurs, qu'il est déjà en travail et en fermentation pour se détruire. Arrivée au xiv^ siècle, la féodalité avait déjà subi de grandes transformations.
Au commencement de la troisième race , lorsqu'un seigneur, un peu plus puissant que les autres , prit ou reçut le titre de roi, l'unité de la nation française cessa d'exister, même sur le territoire assez restreint où l'on avait pu l'entrevoir sous les derniers Carlovingiens.
L'autorité centrale disparut pour ainsi dire. Le fief fut, dans toute la rigueur du principe, la confusion de la propriété et de la souveraineté. Alors, peu de relations entre les seigneurs ; une hiérarchie faible et contestée j une foule de petits seigneurs indépendans. Chacun s'établit et se fortifie sur son domaine ; rien de collectif 5 aucune assemblée générale -, à peine quelques restes des anciennes formes judiciaires, du jugement par mallum et par placites. Peu à peu cet état se consolide : plus d'invasions ^ plus de conquêtes ^ les rapports du faible avec le fort, du possesseur de fiefs avec ses inférieurs ouses sujets, serèglentpar accoutumance, et cette accoutumance devient une sorte de droit. Les concessions de terres, pour solde de services, se multiplient de jour en jour. C'était l'unique manière de payer. Cette circonstance, plus que tout autre, crée la hiérarchie de vassalité.
Telle est la première époque de la féodalité. Dans la seconde, les croisades impriment un mouvement nouveau à la foule dispersée des seigneurs, les rapprochent, leur donnent des intérêts communs et commencent à faire une nation en faisant une armée ; car c'était le seul moyen. Bientôt celui des propriétaires de fiefs qu'on appelait roi, fort des souvenirs attacliés à ce mot, entreprend d'exercer quelque autorité. Pour procurer la sécurité à son domaine , il fait la guerre à ses voisins, et tout en employant la force, il allègue le droit. On voit renaître la souveraineté. La môme chose se passe sur plusieurs points du royaume 5 les grands fiefs acquièrent plus d'autorité sur les petits. Au lieu d'une muhilude de seigneuries indépendantes, ou rebelles à
des devoirs mal définis et contestés, le territoire se divise en duchés ou comtés, qui reconnaissent la suzeraineté royale, mais d'une façon plus nominale que réelle.
Sous Philippe Auguste , la scène s'agrandit -, la royauté devient plus puissante, étend ses bras plus loin: alors commencent les essais de législation générale ; ils n'ont pas encore la forme d'une ordonnance exécutoire , émanant d'un pouvoir vmique. Des souverains réunis par un lien commun, sous la suzeraineté du roi, conviennent entre eux de faire observer une même règle dans leurs domaines; tout comme de nos jours les États européens stipulèrent en congrès l'abolition du trafic des esclaves.
Sous saint Louis , la France offre déjà un autre aspect : les progrès ont été rapides ; un besoin général d'ordre et de justice se fait sentir -, la royauté semble accepter ce devoir et cette mission. Sans lutter hostilement contre l'indépendance féodale , on lui cherche des règles. De même que le domaine royal s'est agrandi , de même l'attribution royale , le ressort de son autorité s'accroît ; les cas royaux se multiplient ; les appels se régularisent : le droit féodal s'écrit sous forme decoutumes. En ce qui est soumis à la juridiction de la couronne, ces coutumes prennent même, sous le nom à'établisseme?is, un caractère plus législatif. De l'autorité absolue que les seigneurs ont exercée sur leurs vassaux et sujets, se tire un recueil de maximes, un corps de doctrines qu'à son tour la royauté applique à ses vassaux. On avait dit dans les seigneuries : « Entre « toi, seigneur, et ton vilain, il n'y a d'autre juge, fors « Dieu. » Le roi prit la maxime pour lui, et dil que :
« De son jugement on ne pouvait appeler qu'à notre « Seigneur de là haut. » En même temps s'établirent une foule d'autres adages féodaux, qui, après avoir servi à opprimer les peuples, devinrent un moyen de les protéger, en rendant le pouvoir royal plus absolu. L'étude de la loi romaine vint corroborer cette jurisprudence , et dériva d'un autre ordre de souvenirs et d'idées les droits de la souveraineté. De ce moment la féodalité fut atteinte au cœur. Dès qu'on en voulait faire un système régulier, par conséquent créer des garanties et des recours contre elle, on attentait àson principe primitif : dès-lors la propriété n'étaitplus souveraineté. L'essence véritable de la féodalité était la négation de tout gouvernement.
Saint Louis avait voulu réglementer, selon la raison et l'équité, le système féodal : Philippe le Bel travailla etiicacement à le détruire. Dès-lors commence la lutte intestine de la royauté contre ses vassaux, pour en faire des sujets. En même temps vient l'artranchissement des serfs et l'intervention des Communes dans l'Étal. Telle est la féodalité du xiv" siècle ^ c'est, si l'on veut la distinguer par époques , son troisième âge , son âge de décadence. On ne peut, en aucune façon , accepter l'assertion de M. Monteil sur son état staiionnaiie.
Le xv= siècle est-il mieux caractérisé par le mot itidépendance ? Et d'abord indépendance de qui? Ce n'est pas celle des Communes ; elles avaient perdu une grande part de leurs privilèges. Ce n'est pas celle de l'autorité royale j elle fut au contraire , du moins tlans la première pailic; tlu siècle, compromise dans
son existence même, et Charles VII, roi de Bourges , citait assurément moins indépendant que son aïeul Charles V. Ce n'est pas non plus l'indépendance de nos seigneurs particuliers 5 déjà ils n'étaient plus que des gentilshommes soumis à la dure et continuelle obligation du ban et de l'arrière-ban. Est-ce l'indépendance des États-Généraux ? ils furent, pour ainsi dire, mis en oubli jusqu'à la fin du règne de Louis XI , et l'établissement de l'impôt permanent, comme conséquence naturelle des troupes permanentes, fut la plus rude atteinte portée aux droits publics de la nation. On ne peut pas non plus parler de l'indépendance du Parlement. Outre que le mot indépendance ne peut guère s'appliquer au rôle qu'il a joué dans la monarchie, ce rôle n'avait pas même encore commencé. L'indépendance de l'Université et de la bourgeoisie parisienne avait fini avec l'invasion des Anglais. A la vérité, si l'on veut nommer indépendance le degré de puissance ou s'étaient élevés les deux grands vassaux , le duc de Bretagne et le duc de Bourgogne , certes celle-là était complète. En fait , ils n'appartenaient plus au royaume : c'étaient des souverains étrangers. Ils ont fini plus tard, non point en vertu d'aucun mouvement politique intérieur, mais par des guerres , des traités, des mariages. Il y eut conquête ou réunion de pays, non pas fusion dans les élémens d'un même corps monarchique.
L'indépendance n'est donc pas le caractère du XV* siècle. Dans l'ordre politique, comme dans Tordre de l'intelligence, c'est une époque de confusion d'abord, et de transition ensuite. Une nécessité d'ordre et
de repos succéda à un affreux désordre. Tel est le spectacle qu'offre le règne de Charles MI. Aucun peut-être n'a eu de plus grands effets pour l'établissement de l'autorité royale. C'est la vraie lin de la féodalité. Quand arriva le xvi^ siècle, il ne trouva plus en France que des sujets et des serviteurs 5 ils purent être factieux ou indociles, mais ils avaient perdu toute couleur, tout souvenir de souveraineté. Sous tous les aspects, le XV' siècle nous conduit au seuil d'un monde nouveau. Nulle limite n'est plus naturelle , plus prise dans les faits, que la ligne tracée par M. Hallam entre le moyen âge et les temps modernes.
Dans les deux volumes du xv« siècle , M. Monteil a peut-être rassemblé encore plus de détails curieux que dans la première livraison. Il y a , sur le commencement de l'administration , les finances , le conseil du roi, les compagnies d'ordonnance, l'artillerie, la navigation, une foule de documens très-profitables pour quiconque veut bien étudier l'histoire. Mais les mêmes défauts s'y retrouvent j les mœurs, l'esprit du temps, le caractère de chaque profession, les idées contemporaines, ne viennent pas interpréter et animer tous ces détails matériels. L'histoire générale manque aussi à toutes ces histoires privées. Au milieu de ce siècle si cruellement agité, parmi les émeutes des bouchers et desCabochiens, le double assassinat du duc d'Orléans et du duc de Bourgogne, les massacres de Paris, la démence de Charles \I, linvasion des Anglais, l'usurpation de leur roi, les guerres longues et terribles, la délivrance merveilleuse de la France, les ravages si longtemps prolongésdes Bourguignons eldes Armagnacs, la
Praguerie, la guerre du bien public, la lutte de Louis XI et de Charles le Téméraire , les prises d'armes du duc d'Orléans contre la régence d'Anne de Beaujeu, il semblerait , à lire M. Monteil , que chaque profession a suivi tranquillement son cours, et que ce qui a importé le plus aux hommes de tout état , ce sont les réglemens ou les usages auxquels ils étaient assujettis. On dirait une société calme et régulière, qui marche sans trouble à une civilisation progressive.
L'absence de noms propres déroute aussi l'imagination. Il n'est pas possible que ce paysan du xv siècle n'ait point vu ou entendu raconter à son père qu'une paysanne envoyée du ciel a sauvé le royaume; ce devait être un souvenir du peuple, s'il y en eut jamais. M. Monteil place à Troyes le lieu de tous ces récits ; la Pucelle avait assiégé cette ville. — Et le bourgeois , comment ne descend-il pas de ceux qui l'avaient rendue au roi? Comment ne voyons-nous pas, dans son discours, cette haine des étrangers, ce courage à résister aux Anglais durant vingt ans , cette longue patience à souffrir, mais en restant toujours Français, qui, tôt ou tard , devaient prévaloir ? — Et l'homme d'armes, qui nous explique catégoriquement la composition et l'armure des compagnies d'ordonnance , pourquoi n'est-ce pas quelque vieux compagnon de La Hire et de Saintrailles ? D'où vient qu'il ne nous raconte pas cette vie d'aventures et presque de brigandage, ces courses continuelles des routiers anglais et des routiers français, ces fortunes soudaines d'un simple gentilhomme devenu par sonépée un des capitaines de Charles Vil, un des premiers du royaume, comme il y
en eut maint exemple ? 11 y avait à consulter en témoignage de ces mœurs demi-cbevaleresques, demi-soldatesques, le livre du Jouvencel, qui est très-riche en détails techniques , tels que les recherche M. Monteil. C'eût été chose intéressante que de peindre la transition de ces derniers restes d'une milice indépendante et sans discipline, aux premiers commencemens des troupes réglées. Ce ne fut pas sans peine qu'on assujettit tous ces hommes de désordre à entrer dans le cadre des compagnies d'ordonnance j il y fallut de la constance et de l'habileté 5 il fallut même faire tuer un bon nombre de ces vaillans Armagnacs dans la guerre contre les Suisses, afin de pouvoir discipliner le reste.
Mais le moment était venu : ce ne fut pas la force de volonté de Charles Vil, prince faible et indolent ; ce ne fut pas le génie de ses ministres et de ses conseillers \ il en changea souvent, et aucun ne domine audessus des autres : ce fut l'empire de la nécessité. La nation entière voulait l'ordre et le repos , elle commençait à avoir assez d'unité pour que son opinion fût forte ; rien ne réussit mieux que ce qui est dans le désir et surtout dans la raison de tous.
Le chapitre des conseillers d'État aurait dû nous donner quelque idée de cette disposition générale des esprits-, il aurait représenté ce conseil de Charles VII, qui, selon un contemporain, « équipollait à une cour « de parlement pour les notables et grandes gens qu'il « y tenait (i). » On trouvait là aussi une occasion de
(1) Éloge historique de Charles VII.
montrer l'époque où le Parlement cessa d'être un conseil. C'était un tableau doux à peindre que l'origine , la première aurore de la règle , de l'administration, du soin des intérêts communs , « par quoi , vingt « ans avant son trépas , lui et son peuple vécurent en « paix et en tranquillité, étant aimé tant de ses sujets, <( comme des nations étrangères, qui venaient souvent « devers lui à conseil pour le différend de leurs ques- « tions, et ce pour la grande justice qu'il tenait j était « craint des bons et des mauvais, savoir : des bons, qui <c craignaient de mal faire de peur que cela ne vînt à « sa connaissance , et des mauvais , qui craignaient sa « justice ; était obéi de ses sujets et de ses vassaux et « sujets, et bien servi de ses seniteurs vieux, sages, et « bien morigénés. » C'est qu'il avait la première vertu des rois, il se laissait bien conseiller. Ce qu'il avait d'insouciant et de frivole dans le caractère était plutôt utile que nuisible à son gouvernement ; il avait assez de raison et de discernement pour bien choisir , et pas assez de cette activité malheureuse des princes qui veulent sans connaître, qui suivent leurs préjugés et s'y obstinent. C'était donc le cas de montrer quel grand rôle eut le conseil du roi sous ce règne.
Ce qui était délibéré dans son conseil était exécuté sans aucune dissimulation ou variation. Les arrêts de ses cours de parlement étaient exécutés — et avait la justice entièrement son cours , sans aucun empêchement , rescriptioii ou défense contraire chacun était sûr de son état ; car on ne désappointait personne sans cause Le roi continuellement s'étudiait à trouver moyens bons au soulagement de son peuple.