HERMAN, WALTER
Herman. — Walter ! tu connais Walfenschiess. Eh bien ! le misérable
Walter. — Je sais tout, Eric ton serviteur m'a tout raconté en deux mots. Je le soupçonnais déjà. Rien ne m'a surpris de sa part. Guillaume sera ici sous peu ; nous aviserons.
Herman.— Oui Guillaume sera ici sous peu et la victoire marche devant lui. Je l'ai précédé pour annoncer l'heureuse nouvelle. J'ai vu bien des hivers s'accumuler sur ma tête, j'ai rencontré bien des hommes habiles à manier l'arc ; moi-même j'ai lutté contre les meilleurs tireurs de la Suisse pour remporter le prix de la cible, jamais je n'ai vu un bras aussi ferme, plier un arc avec autant d'habileté. Oh ! quel homme nous avons là pour nous commander Imagine toi Walter que toute la ville s'était
donnée rendez-vous au lieu du supplice. On y voyait le gouverneur entouré de ses seïdes; mais on y remarquait surtout Guillaume qui, la tête baissée, ex-
aminait en silence l'arc et les flèches qu'on lui avait présentés. Il en choisit une, banda son arme. Le fils appuyé sur un arbre se tenait immobile comme une borne, à une distance de cinquante perches. Quel fils! pas iioe larme. C'est le père, son sang froid, son audacieuse fierté. Trois fois Guillaume banda l'arc et trois fois l'instrument meurtrier tomba de ses mains. Enfin, un dernier effort et le
trait partit Guillaume était vainqueur. Le fruit
du pommier disparut en éclat et le fils sain et sauf courut embrasser le père.
Walter.— Et que fit Gessler ?
Herman. — Ce succès fit mal au cœur de Gessler. Le père avait rempli les conditions du traité, mais le gouverneur manqua à sa promesse et le fils fut ramené au château. Et de quel prétexte fallacieux s'est-il servi pour pallier cette injure? "Tell, dit-il, a " prouvé qu'il avait le bras ferme et l'œil juste ; je " lui offrirai encore l'occasion de le démontrer de- " vaut un auditoire plus nombreux. Qu'il soit sans " crainte sur le sort de son fils. Je veillerai sur lui " jusqu'au jour de la nouvelle partie." Mais que Dieu soit loué, l'heure de la vengeance sonnera avant que l'aube éclaire de nouveau ma malheureuse patrie.
Walter. — Le succès de Tell est aussi éclatant que mérité. Au reste, cet homme est toujours secondé du succès. Aussi longtemps que je conserverai le souvenir je me rappellerai une circonstance à jamais mémorable. C'était la fête du patron du pays. Grandes réjouissances par toute la Suisse. A Berne surtout, il y avait une afïïuence extraordinaire d'é-
GUILLAUME TELL. 3 1 l
îrangers. Le pâtre avait quitté ce jour là sa montagne et son troupeau ; le bourgeois avait fermé sa boutique ; le paysan, mis ses habits de fête. Pourquoi cet encombrement à Berne plutôt qu'au Zuricli ou ailleurs ? Ah ! c'est qu'un homme déjà célèbre allait attirer l'attention de tous. Sur la place publique s'élevait un mât de plusieurs centaines de coudées. Au bout, un oiseau y était retenu par une corde. Qu'allait-il se passer? La foule encombrait la place. Le son d'une cloche se fit entendre. Un homme parut en costume de montagnard. Sa stature noble et majestueuse annonçait la fierté, la jeunesse vigoureuse et l'honnêteté. D'une main il tenait un arc ; de l'autre, trois flèches. A son arrivée la foule l'accueillit par une manifestation chaleureuse et répétait : Guillaume Tell ! vive Guillaume Tell, le montagnard de la Suisse. Pour la deuxième fois le son du cor se fit entendre. Le plus parfait silence s'établit aussitôt. Alors celui que la foule avait acclamé du nom de Guillaume Tell, brandissant son arc décocha un trait sur le mât qui s'ébranla sourdement. L'oiseau s'élança pour prendre sa volée mais fut retenu par la corde. Alors l'habile tireur ajustant un nouveau trait rompit le faible lien qui retenait l'oiseau captif. Celui-ci franchisait l'espace à tire-d'aile lorsque la troisième flèche l'atteignit au milieu des nuages et l'entraina au centre de la foule stupéfaite. Pour la troisième fois le clairon se fit entendre couvrant les vivats frénétiques de la multitude Ah ! Herman, avec de tels hommes la
Suisse ne peut être esclave Mais je le vois venir
avec Arnold Herman, rends un dernier service
à la cause commune ; va trouver ma famille et informe mes serviteurs que l'heure est sonnée ; qu'ils aient à se rendre au poste.
Herman. — Je suis au service de mon pays, et malgré ses soixante-et-dix-neuf ans le '' vieux de la montagne" peut encore travers:er les vallons et les coteaux pour hâter l'heure de la délivrance (i7 sort).