SCÈNE VIT
Les mêmes, GUILLAUME TELL.
Tell. — Oui, amis ! Dieu est grand et bon et sa justice est pour celui qui l'invoque.
Henri. —Mon père !
Tell. — Viens mon fils ! nous irons trouver ta mère. Notre œuvre est accomplie.
Werner. — Un moment nous avons craint pour toi Guillaume. Mais nous ne désespérions pas.
Tell. — Oui amis ! notre tâche est terminée. La Suisse peut respirer, Gessler ne respire plus.
Tous.-O Dieu !
Frédéric. — Moi aussi mon œuvre est accomplie. Frédéric de Siergeberg a trop vécu sur la terre ; demain, je deviendrai l'enfant de St. François.
Tell. — Dès que Gessler m'eut aperçu dans sa tanière il s'enfuit comme un lâche par un chemin détourné et inconnu jusqu'au bord du lac, avec quelques courtisans qui craignaient la mort comme leur maître. Je m'élançai à sa poursuite. Déjà, le
bateau était détaché du rocher. Déjà, la rame ployait sous les efforts concentrés des fuyards. Déjà, Gessler se sentait hors du danger, lorsqu'une flèche, traversant l'espace avec la rapiiité de l'éclair, vint lui percer le cœur et le clouer à sa nacelle. C'était le trait vengeur de l'opprimé, la victoire du juste sur
l'injuste, le triomphe du bon sur le méchant!
Et l'âme de cet homme s'est envolée avec les flots de sang noir que sa bouche a vomi. Celui qui décocha ce trait avait juré Le Serment des Trois Suisses.
lia Réforme Agricole.
De toutes les questions qui doivent aujourd'hui occuper la presse bas-canadienne, il n'en est peutêtre pas de plus sérieuse en elle-même ni de plus importante dans ses résultats que celle qui se rattache à l'agriculture. L'agriculture, le premier, le plus utile, et par conséquent le plus noMe detous les arts, entraine à sa suite la prospérité et la richesse des nations. Le commerçant échange, l'industriel transforme ; mais l'agriculteur produit. Et de l'abondance des produits nait l'aisance dans les diverses classes de la société. En Canada surtout, pays encore essentiellement agricol, l'agriculture doit être considérée comme la base de notre économie sociale jusqu'au moment où l'industrie pourra prendre un essor plus encourageant. En attendant, la sagesse nous commande de tirer le meilleur parti du territoire qui compose la province de Québec.
L'agriculture est-elle, parmi nous, ce qu'elle devrait être, ou, en d'autres termes, le rendement de nos terres repond-il au chiffre auquel on peut raisonnablement le fixer? Il suffit d'avoir constaté la baisse considérable qui s'est opérée depuis quelques années dans nos récoltes pour se persuader du contraire. Il suffît d'interroger le premier agromome venu pour s'assurer que la production fournit à peine à la consommation, et que le rendement annuel des récoltss est de trente pour cent trop faible
en égard à la fertilité du sol. Le mal existe donc. D'où provient-il ? Où réside la cause à ce triste état de choses ? La cause !... elle est connue.
Lorsque les premiers colons français vinrent s'établir en Canada, ils se hâtèrent d'obtenir de larges concessions de terre sur les bords du St. Laurent et dans les environs. Ils défrichèrent, et la richesse surgit comme par enchantement de la terre. Ce sol vierge rendait au centuple parce qu'il n'était pas épuisé. Cette terre neuve était si féconde que le cultivateur ensemençait pendant plusieurs années consécutives le même grain dans la môme pièce de terre, et le résultat était toujours magnifique. De plus, la population était moins dense, les produits suffisaient toujours à la consommation. Depuis lors des années se sont écoulées. Le sol défriché, qui n'avait jamais été soumis à aucun système régulier d'assollement, c'est-à-dire à l'engraissement per se, perdit petit à petit de sa valeur, et aujourd'hui, l'état actuel des choses est tel qu'une réforme agricole est devenue un des besoins les plus pressants du moment. Nos pères agriculteurs ont suivi le système adopté par nos aieux dans la culture de leur terre et la routine est devenue la cause du résultat présent. Oui, le système routinier, c'est-à-dire la vieille façon de cultiver — tel est le secret du dépérissement agricol. On a pressuré la terre sans jamais lui rendre le suc qu'on lui enlevait. Et ici je ne dis point des choses nouvelles, car tout le monde connaît cette cause du mal. Où est le remède ?
Le premier principe en agriculture est de faire rendre à la terre la plus grande somme possible de
substances propres à la nourrilure de l'homme et des animaux, et de lui rendre, sous forme d'engrais, ce qu'on lui a enlevé. Il faut que le cultivateur sache cela. C'est simple, il devra le savoir. Il faut que l'intelligence préside à ses travaux, car ses succès agraires en dépendent. L'agronome ne travaille pas seul ; il travaille avec la nature. C'est cette dernière force qui fait germer, croître, fructifier, développer les plantes et les animaux. Il lui appartient donc de sonder les secrets de la nature, d'étudier les lois auxquelles la matière est soumise. Il doit savoir faire la distinction encre les éléments qui composent la nourriture de chaque espèce de plante ainsi que les conditions dans lesquelles elle peut la recevoir. Il lui faut encore accepter les améliorations que l'étude de ces lois tend à faire introduire dans l'art agraire, en économisant la main-d'œuvre chaque fois que l'instrument aratoire vient remplacer le travail manuel.
Donc, la routine a été le mal ; donc, la culture raisonnée sera le remède.
Il s'agit maintenant d'appliquer ce remède et d'extirper cette routine ancrée dans la cervelle de nos braves cultivateurs.
Je constate avec plaisir que le gouvernement de Québec a donné instruction à tous les Inspecteurs de répandre dans nos écoles élémentaires des campagnes le Manuel d'agriculture du Dr. Larue. Voilà une bonne idée. Ce manuel, l'enfant le placera à côté de son petit catéchisme, et le soir, il dira à son vieux père les notions que la maître lui aura inculquées dans la journée. Et, lorsqu'il sera devenu un
homme, lorsqu'il ensemencera son patrimoine, il mettra en pratique les leçons reçues. Il se remémorera que le sol doit subir certaines préparations pour faciliter les effets de la végétation, tel que l'ameublissement, le mélange intime des parties qui le composent, Texhaussement des terrains bas, le dessèchement des parties marécageuses, la destruction des mauvaises herbes, etc., etc. ; que les végétaux, tirant leul's éléments inorganiques du sol qui renferme dans son sein un suc propre à chaque plante, doivent se changer de terrain à mesure que leur subsistance propre diminue ; que l'engrais vaut son pesant d'or, en ce qu'il donne au sol ce que la récolte lui a enlevé ; que cet engrais ne peut atteindre le but voulu qu'en autant qu'il a été préparé et conservé dans certaines conditions, etc.
En attendant que cette réforme, qui ne peut arriver que lentement, compte un plus grand nombre de partisans, les hommes instruits de la campagne, curés, médecins, notaires, avocats, instituteurs, étudiants, devraient s'efforcer d'inculquer ces idées généreuses qui tendent à rappeler la richesse parmi nous en demandant à la terre un rendement suffisant pour obvier à l'importation étrangère. Spectacle étonnant ! la Province de Québec, destinée par sa position géopraphique et la richesse naturelle de son sol à être le grenier d'abondance de la Nouvelle- Angleterre, se voit dans la nécessité d'importer de l'Ouest ou du Haut-Canada des articles de consommation qui devraient être parmi nous la source même de nos richesses. Evidemment le cultivateur a tort de posséder un grand nombre d'arpents de
SALMIGOnDIS, 343
terre dès lors qu'il pourrait avec une quantité moindre doubler ses productions avec une culture raisonnée et un système régulier d'engraissage.
Que l'enseignement agricole pénètre donc dans les écoles du pays. Que l'enfant étudie et enseigne le père ignorant. Qu'on répète de toute part au colon insouciant que ses mauvaises récoltes dépendent entièrement de son mauvais système de culture. Engageons-le à en changer la marche. Qu'il fasse reposer sa terre pendant quelques années pour pratiquer l'élevage des animaux et la culture du foin. Ce système donnera :
lo. Le repos au sol fatigué.
2o. L'engrais sulTisant pour enrichir les parties épuisées.
3o. Un profit net dans la vente du foin et des animaux ; profit qui lui permettra d'acheter les choses nécessaires à sa subsistance et à celle de sa famille.
4o. L'opportunité d'établir dans chaque paroisse une manufacture de fromage, exploitation inconnue dans nos campagnes, si nous en exceptons les cantons de l'Est.
lia liiberté en Angleterre.
L'étude de la constitution et de l'histoire des Etats-Unis nous fournit des sujets profonds de méditation en dépit d'une certaine presse hostile qui ne manque pas de saisir toutes les occasions pour déprécier, aux yeux des canadiens, les institutions de nos voisins.
Les américains ont emprunté à l'Angleterre l'es-
prit de liberté ; ils l'on accru et perfectionné. Mais ce principe de liberté, ils l'ont uni à un autre principe qu'on retrouve surtout dans le droit civil des Etats-Unis; c'est le principe de l'égalité. Voilà le côté le plus frappant' par où nos voisins se distinguent de l'Angleterre.
Le régime féodal, introduit en Angleterre au XI siècle par la conquête normande, s'enracina avec une énergie d'autant plus grande qu'il était déjà en germe chez les Angio Saxons comme chez tous les peuples de race germanique. Cette organisation était rendue nécessaire, jusqu'à un certain point, par la crainte d'une révolte des saxons vaincus et par l'établissement universel du droit féodal qui était devenu le droit public de l'Europe.
Mais ce qu'il y a de remarquable, c'est que, de cette organisation, modifiée par le temps, mais reuaissable à toutes les époques, est sortie la constitua tion anglaise. L'empreinte féodale se retrouve en Angleterre, plus qu'en aucun autre pays. Dès l'origine, il y eut une hiérarchie de personnes et une hiérarchie de terres correspondantes. On distingua le domaine royal, les biens d'église, les baronnies, .les terres tenues en soccage, en bourgage, en villenage, le roi, le baron, le chevalier, l'homme libre, le bourgeois et le serf. Chaque homme avait sa caste et son rang ; mais avec ceci de particulier que l'homme de la plus basse extraction pouvait atteindre les plus hautes distinctions. La terre était immobiUsée, l'homme ne l'était pas. Ainsi, sous cette enveloppe de la féodalité se trouvait le germe de la liberté. En effet, quoi de plus libre que cette assem-
JDlée de barons réclamant du roi Jean la Magiia Cliar^ ta. et de ses successeurs le bill des droits et Vhabeas corpus? Longtemps l'aristocralie anglaise fut d'accord avec le peuple pour réclamer de la couronne les privilèges attachés à la nation. La liberté se cachait en mille endroits sous les privilèges de la noblesse. C'est du sein môme de la féodalité anglaise que sont sortis le gouvernement représentatif et l'institution du jury.
L'aristocratie terrienne remplaça l'empire de la chevalerie à mesure que la féodalité n'eût plus de raison d'exister comme institution militaire. Et ainsi, il resta à l'Angleterre un caractère hiérarchique qui exclua toujours le principe de l'égalité. Cette féodalité civile ne fut qu'affaiblie par la révolution, et de nos jours l'Angleterre offre le- spectacle étrange que le peuple le plus libre de TEurope par ses lois, soit en môme temps celui où l'idée de hiérarchie ait le plus de force et où l'idée d'égalité ait le moins de faveur dans l'opinion. Les grands économistes anglais défendent des principes qui nous fjaraissent faux, comme le droit d'ainesse, la concentration du sol, l'inégalité des lois de succession, etc. Cette école va jusqu'à considérer l'égalité comme un principe destructeur de la liberté. Car, suivant eux, la liberté vit d'ordre, et il n'y a pas d'ordre sans hiérarchie.
Et la raison de cet amour et de ce respect du peuple anglais pour l'aristocratie ? Elle est facile à savoir. L'aristocratie s'est toujours unie avec les intérêts du peuple ; elle s'est rendue populaire parce qu'elle a attaqué les prétentions de la couronne en
faveur de la masse. Loin d'être rennemie des communes elle a identifié sa cause avec la leur ; elle a protégé les privilèges corporatifs. Et voilà pourquoi le parlement, les universités, les corporations ont traversé les âges, entourées du respect du peuple et avec la garde sauve de leurs privilèges.
Cette manière éclairée et libérale d'entendre le privilège a réussi parfaitement. De cette façon on a pu arriver à l'église, au barreau, aux charges municipales. C'est ainsi que nous avons vu les anglais accepter pour chefs des hommes sans aïeux ou d'une noblesse toute récente, Wellington, un irlandais, Cahning, fils d'une actrice, Brougham, un avocat, Robert Peel, le fils d'un petit fabriquant.
11 ne faut donc pas s'étonner si l'aristocratie anglaise a des racines si profondes en Angleterj e, si elle a été jusqu'ici si respecté par un peuple qui ne connaissait point une gloire nationale en dehors de sa noblesse.
Autres raisons. L'aristocratie a immobilisé la terre, et à la terre s'attache des privilèges considérables, le patronage èclésiastique, la justice, l'administration. Et cet héritage ne peut passer en d'autres mains. Par le droit d'ainesse le sol ne se divise pas ; par la substitution, il s'accumule dans les mêmes familles. De là le secret de la force de l'aristocratie.
A la fin du siècle dernier on co.nptait 256,000 propriétaires en Angleterre et dans le pays de Galles seulement. De nos jours M. Disraeli n'a évalué qu'a 250,000 le nombre des propriétaires de tout le royaume uni, cette réduction est la conséquence de l'immobilisation. Ce système est évidemment mauvais.
Que ne ferait pas l'Angleterre si, avec son fortifiant principe de liberté, elle refondait sa société, par le secours de la loi, sur l'égalité ! Dans aucun pays peut-être la liberté des personnes est mieux garantie contre le pouvoir et plus ménagée par l'autorité ; il n'en est point où le respect de la propriété soit plus grand. Que n'est-il, en même temps, celui où l'égalité soit une condition même de la liberté comme aux Etats-Unis.
L'absence de ce principe a amené de grandes misères, et, ce qu'il y a de plus dangereux pour elle, l'extrême pauvreté près de l'extrême richesse. La liberté politique n'y résout point le problème social qui est le bonheur de tous, au moins, en autant que les institutions humaines peuvent le comporter.
De nos jours, l'Angleterre se nivelle sensiblement; le flot de la démocratie monte rapidement et apporte avec lui l'égalité dans les lois. L'inégalité n'existera bientôt plus que dans les mœurs et finira par être chassée de ce dernier asile. Le mouvement démocratique se fait d'autant plus sentir qu'il semble appuyé par des hommes de grands talents. Le gouvernement constitutionnel mène nécessairement par ■une pente naturelle au gouvernement républicain. Le régime constitutionnel habitue le peuple à la direction des affaires publiques, et aussitôt que le peuple est capable de se conduire lui-même il est juste qu'on lui laisse la direction de sa propre conduite.