Réduction du nombre des ministres
5o. Réduction du nombre des employés à ce qui est strictement nécessaire pour l'efficacité du service public.
60. Réforme de l'administration de la justice de manière à rendre moins dispendieux le recours aux tribunaux et à assurer une plus ample expédition des affaires judiciaires.
7o. Abolition de la police provinciale.
80. Réforme de nos lois d'é'ducation. Faire distribuer par la Chambre toutes les allocations ; réduire le nombre des inspecteurs d'écoles ; créer des écoles spéciales des arts et métiers et améliorer l'enseignement des écoles normales et des écoles primaires.
9o. Réforme dans l'administration des terres publiques et leur colonisation par octroits gratuits.
lOo. Adjudication aux enchères ou au plus bas soumissionnaire de tous les ouvrages publics devant coûter plus de cent piastres.
Mo. Détermination par la législature des chemins de colonisation, ou autres travaux publics, et de la somme à dépenser pour chacun d'eux.
l2o. Encouragement des chemins macadamisés el des chemins à lisses.
13o. Paiement par la Puissance de l'excédant de
la dette du Canada mis à la charge de Québec et d'Outario.
14o. Repatriement de no? compatriotes émigrés. Pour la Puissance.
lo. Election des Sénateurs par le peuple ou par les législatures locales.
2o. Réforme des lois électorales de la Puissance comme pour la province de Québec.
3o. Réduction du nombre des ministres.
4o. Diminution du salaire du Gouverneur-général.
00. Réduction du nombre des employés publics, à ce qui est strictement jiécessaire pour l'elllcacité du service public.
60. Réorganisation de la milice en prenant pour base le maintien de l'ordre intérieur.
7o. Amélioration de nos voies de communication intérieure pour faire prendre au commerce de l'Ouest la voie du St. Laurent.
80. Opposition à la construction du chemin du Pacifique, par octroi du gouvernement, tant que le Nord-ouest ne sera pas suffisamment colonisé.
9o. Obtention du droit absolu de régler nousmêmes nos relations commerciales avec les autres pays de manières à assurer l'établissement de manufactures en Canada.
lûo. Développement des ressources spéciales de chacune des provinces composant la confédération.
C'est pour répandre et faire progresser ces idées que le National^ journal du nouveau parti, fut fondé le 24 Avril 1872, ayant poar propriétaire l'Honorable M. Laframboise et rédacteur-en-chef l'Honorable Charles Laberge.
J'ai voulu mettre eu regard le programme écrit et avoué du parti libéral canadien depuis 1848. Je ne sache pas qu'aucun ami sincère de la liberté civile en Canada doive en rougir. Ce programme renferme l'ensemble des réformes que la presse libérale et les hommes publics de ce parti ont voulu faire passer dans la législation. Interrogeons l'histoire ; il nous sera facile de voir les progrès qui ont été accomplis. Toutes nos grandes mesures politiques et sociales nous sont venues de là. Je ne crains pas de l'afhrmer. Le parti libéral est l'héritier naturel, dans l'histoire politique de notre pays, des sentiments patriotiques et nationaux déployés par nos ancêtres dans l'ancienno chambre d'assemblée. C'est lui qui nous rallie à ce que nous avons de meilleur dansnotre passé ; et, les libéraux de notre époque sont de la famille des Papineau, des Bédard, des Bourdages, des Quesnel, des Viger, et de tant d'autres enfants illustres du Canada français. C'est par eux que nous avons eu le gouvernement responsable et ce sont leurs descendants qui en ont tiré le meilleur parti. On peut ne pas accepter toutes les réformes réclamées, contester l'opportunité de quelques-unes, mais aussi peut on méconnaître les services signalés que le parti libéral a rendu à la cause sacrée de la patrie. Et, si on se dégage des passions de la politique pour examiner froidement les tendances des deux partis qui se sont d^sputé\ le pouvoir dans ce pays depuis l'établissement du gouvernement constitutionnel, on admettra que les libéraux ont toujours été guidés par des principes avoués. Ils avaient un drapeau, et c'est dans les plis de cette oriflamme que
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l'impartiale histoire retrouvera les principes qui les ont animés avec les tendances qu'ils ont cherché à inculquer dans l'esprit de la nation. C'est au nom des principes qu'ils ont invité le peuple à les suivre. L'intérêt personnel n'a pas été le mobile de leurs actions.
De 1837 à 1843 il se publia à Québec im petit jour-' nal humoristique et frondeur qui, après avoir débuté bien modestement, finit par obtenir un succès fou. On se le passait de main en main, on se l'arrachait dans les rues, on le lisait sur les boulevards, dans les salons et dans les carrefours. Il lit concurrence aux grands journaux et on en pariait par toute la province. Il attaquait tous les ridicules et tousjes vices, tonnait contre le fanatisme anglais, sifîlet les personnages les mieux huppés, depuis la grande dame jusqu'à la grisette de bas étage, les gouverneurs comme les simples valets de chambre. Véritable enfant de Paris, son rédacteur promenait sa figure sarcastique dans les rues de la vieille capitale, recueillant sur son passage des applaudissements en échange des dards et des quolibets qu'il lançait étourdiment de droite et de gauche.
Il fallait le voir s'attaquer aux gouverneurs anglais : LordDurham, Poulett Thomson, Malbourne, Charles Bagot, Lord Golborne,etc. / Comme sa franchise est verte, comme son parlé est franc, comme sa pointe est encisive, comme son trait est mordant ! Véritable boîte de Pandore, Le Fantasque, (car le lecteur a dû. reconnaître l'œuvre du spirituel N. Aubin), était le porte-griefs des canadiens-français. Tous ceux qui avaient à se plaindre du gouvernement d'abord,
puis des aulorités quelconques, municipales ou autres, trouvaient là un refuge pour se cacher où une tribune pour élever la voix.
Le Fantasque est l'expression de la gailé vive et gauloise du peuple canadien en bonne humeur et en franche lippée. Il rit, badine, bourdonne, casse les vitres, fait du bruit, pique, mord, se débat, lance des horions, dit sournoisement ce qu'il pense et se cache pour éviter les coups. L'épigraphe portait : '' Je n'obéis ni ne commande à personne, je vais où je veux, je fais ce qui me plait, je vis comme je peux et je meurs quand il le faut." Le journal et sa tendance se peignent dans cette phrase. Faible et pauvre, l'auteur lance cette petite feuille dans le public ; il n'a ni imprimerie ni imprimeur ; n'importe, il porte avec lui son idée. A la fin, un impri-meur charitable lui fait un premier numéro. Celui-ci ne portait aucune date, parce que, dans l'esprit du rédacteur, il ne devait pas avoir de frères. Il est bien accueilli cependant; il en vient un second numéro, puis ainsi de suite pendant quatre ans, formant trois volumes in-8, et un autre (le quatrième) in-quarto.
En commançant la publication du quatrième volume, l'auteur disait : " Le format sera in-quarto et comprendra lé lundi quatre pages et le jeudi deux pages.
" La première page sera ordinairement consacré à des mélanges littéraires qu.e nous tirons des meilleures et des plus amusantes publications françaises, dont nous élaguerons avec un soin scrupuleux tout ce qui pourrait enfreindre la morale la plus exigeante. Une partie de notre journal sera consacrée
d.\ix connaissances Utiles qui comprendront des petits traités élémentaires, des sciences que nous mettrons à la portée de toutes les classes de lecteurs, des arti" clés d'économie usuelle, des améliorations dans l'agriculture, des procédés favorables dans les arts, et enfin tout ce qui pourra faire de notre feuille un recueil instructif en même temps qu'amusant.
" Ces divisions ne nous empêchent pas de consacrer toujours la plus grande portion de nos colonnes aux matières fantastiques^ qui comprennent la critique littéraire et artistique, les affaires locales, la politique générale et privée et enfin les principales nouvelles. Il va sans dire que cette partie sera traitée dans le môme genre et avec la même indépendance qui ont fait la réputation du Fantasque. La partie politique surtout sera continuée selon nos instincts qui sont, comme on a pu les estimer jusqu'ici, de la couleur libérale la plus tranchée. Nous n'avons d'entrailles que pour le peuple, pour le travailleur, pour le persécuté ; et, les hommes de tous les partis doivent redouter une satyre infatiguable, courageuse jusqu'à l'audace, dès qu'ils s'écarteront du droit chemin de la volonté populaire, de la justice ou du bon sens commun."
C'est ce caractère si éminemment national, et à la fois varié et artistique, qui m'engage à ranger le Fantasque., journal politique surtout, parmi nos mélangées littéraires. Il mérite d'être placé à coté du Canadien.^ cet autre vieux soldat qui combattit si longtemps pour assurer l'existence de nos droits nationaux. Ils ont combattu côte à côte ; ils ont été braves à l'heure du péril ; tous deux ont vu leur
ateliers saccagés, pillés, leur matériel confisqué et leurs rédacteurs emprisounés ; tous deux savaient mourir quand il le fallait et renaître après la disparition de la tempête, à la première lueur du calme.
Les premiers volumes du Fantasque sont mieux écrits que les derniers : la verve est moins lourde, l'altitude plus tranchante, la satire mieux distribuée, les coups plus drus et plus rudes; en vieillissant son rédacteur se fait grave. Ce sérieux porte bien une empreinte ironique, mais ce n'est plus le rire malin et narquois de Tespiègle enfant faisant des ni(ii^6^ tous les passants. On voit d'ailleurs que l'auteur est fatigué d'écrire : il veut prendre sa volée vers d'autres cieux, tenter d'autres destinées. Artiste de nature, aventureux par goiit, inconstant par caractère, M. Aubin n'a jamais su se plier à une tâche assidue. C'est un esprit essentiellement chercheur, actif, auquel il faut l'espace, l'air et la liberté.
Quoiqu'il en soit, le Fantasque vivra et quiconque voudra étudier l'époque de 37 ouvrira ces pages déjà vieilles par les années, mais encore gaies, jeunes et fi-appautes par les idées originales qu'elles renferment.
M. Aubin a prouvé qu'il était critique fin et observateur délicat dans sa revue parlementaire, où il ébauche les portraits des homuies marquants de l'ancienne chambre. Malheureusement cette étude est resté inachevée. L'auteur aurait dû la faire remonter à plus haut, aûn de rencontrer sous sa plume nos gloires parlementaires qui votèrent les 92 Résolutions.
Le plus ancien journal publié en Canada est la
REVUES ET JOORNAUX. 47
Gazette de Québec^ fondée en 1764 par Brown et Gil- MORE. Il fut publié en anglais et en français, d'abord hebdomadairement, format petit folio, puis deux fois par semaine, et plus tard quotidiennement, avec format agrandi. Ce journal forme une collection de 63 volumes et s'arrête à 1827. Il a été publié et rédigé principalement par l'Hon. John Neilson, Donald McDonald et Etienne Parent.
La Gazette de Montréal fut fondée à Montréal en 1784, par Fleury Mesplet.
Le Courrier de Québec^ fondé par le Dr. Labrie, parut en 1807. 11 dura six mois et forme un volume de 208 pages in-octavo. Cette feuille avait en même temps le caractère d'une revue. Nous y trouvons des anecdotes et des traits de mœurs intéressants. L'éditeur était un fervent défenseur de la constitution anglaise et des libertés qu'elle confère. On y lit avec profit des études sur la condition économique du pays, sur les sauvages du Canada, sur la constitution de 1791, sur les lois criminelles et le procès par jury.
En 1810, M. P. E. Desbarats, fonda le Vrai Canadien; en 1813, M. Pasteur, le Spectateur ; qxi \^V^ ^ MM. BiBAUD et Delorme, V Aurore.
Le premier numéro du Constitutionnel^ Gazette fran^ çaise des Trois-Rivières, journal politique et littéraire^ fondée par M. LudgerDuvernay, parut le 1 1 Mars 1823. '' Le roi, la constitution et les honnêtes gens," tel était son épigraphe. Il remplaçait la Gazette des Trois-Pdvières, fondée en 1817. Ce journal combattit dans les rangs du parti naiional en résistant de toutes ses forces à l'opposition du parti anglais. Il
était pour le district des Trois-Rivières ce qu'était le Canadien dans le district de Québec, un vaillant champion de nos libertés populaires et de nos droits nationaux. Il subsista jusqu'en 1825, époque à la quelle M. Duvernay vint à Montréal pour prendre la direction de la Minerve.
En 1819, MM. Bibaud et Delorme fondèrent le Courrier du Bas-Canada; en 1819, John Quill an, La Gazette Canadienne ; en 1820, Robert Ghristie, Le Télé graphe ; en 1821, F. X. Tessier, Le Journal de Médecine, La Sentinelle fut publiée en 1822. M. Pigeon, fonda la Gazette de St. Philippe en 1826 et V Argus parut à Trois-Rivières la même année.
L*Ami du Peuple de V Or ire et des Lois, publié à Montréal, par ^[M. Leclère et Jones, .remonte au 21 juillet 1832, et dura trois années. Ce journal fut fondé sur des bases essentiellement conservatrices pour ne pas dire tories. Il fut un organe bureaucrate, par conséquent antipathique aux intérêts Bas-Canadiens. *'ll s'opposera courageusement, disait le prospectus, à toute tentative qu'on pourrait faire pour répandre le dangereux poison de la discorde et de la discussion parmi le peuple de cet heureux pays." Ainsi d'après lui, l'habitant du Canada, en 1833, vivait dans le meilleur des mondes possibles. En cela cette feuille méritait de faire cause commune avec la presse anglaise.
En 1834, F. X, Garneau fonda V Abeille Canadienne et M. Debartzch, à la môme date, publia à St. Charles VEcho du Pays; en 1836, MM. Aubin et DeGaspé fondèrent Le Télégraphe^ et M. Evans, Le Journal d'Agriculture, Boucher-Belleville rédigea le Glaneur en
1837, et MM. Gosselin et Leblanc de Marconay mirent en circnlation le Populaire. Le Libéral fut fondé en 1837 par Bouchette et Hanter. Lemaitre publia, la même année, la Quotidienne^ journal qui fat remplacé par le Temps. G. H. CherrJer donna naissance à VEloile du Bas-Canada en 1838. Vers le môme temps, MM. Houlée et Gérard, lancèrent le Courrier Canadien, et M.Ginq-Mars V Aurore des Canadas. En 1840 le Dr. Gauvin fonda le Jean-Baptiste, el MM. Parent et Fréchette le Coin du Feu.
Les Mélanges Religieux parurent en 1840. Ils étaient publiés sous la direction de l'évêché de Montréal. Cette publication dura l'espace de deux années, et forme quatre volumes, in-8, 450 pages. Elle était destinée à remplir parmi nous le rôle de la Semaine Religieuse en France. Noas y trouvons fort peu de littérature profane,^ un peu plus cependant dans les derniers volumes. La préoccupation des rédacteurs est de ramener toutes les questions à la religion. L'abbé Jean Charles Prince en était le directeur principal ; M. H. L. Langevin fut chargé de la partie éditoriale la dernière année. On y lit quelques biographies intéressantes au point de vue historique.
En 1841, M. V. Delorme fonda le Journal des Etudiants,q\. peu après V Institut ; le Phénix fut publié en 1841, par J..L Williams, éditeur du Journal du Peuple^ fondé en 1842. MM. Huslon et Bertrand, publièrent en 184^2, V Artisan; MM. Cauchon et Côté le Journal de Québec en 1842 ; M. Aubin, le Castor en 1843 ; M. Ciuï-Mars le Diable Bleu, en 1843 ; M. A. Portier, le Criarivariei le Citoyen en 1844 ; MM. Dra-
peau et Plamoudon, le Ménestrel en 1844. Le Litterary Garland remonte à 1842.
Une des premières publications littéraires du Canada est la Revue Canadienne de L. 0. Letourneux, publiée à Montréal dans les années 1844, 45, 46. Le fondateur voulut en faire une publication de politique, de jurisprudence, de littérature et de traditions populaires. Le Dr. Leprohon fonda la Lancette Canadienne en 1847 ; M. Olivier, VEcho des Campagnes en 1847. Le Journal des Trois-Rivicres^ établi par G. Stobb, remonte à 1846. Le Moniteur Canadien parut en 1849 sous la direction de M. De Montigny. C'était un journal quotidien sincèrement dévoué aux intérêts nationaux, ennemi de la bureaucratie et des iniquités de la presse et du parti tory. Il fut remplacé par le Pays^ vers 1852.
li'Ami de la Religion et de la Patrie^ journal ecclésiastique, politique et littéraire, parut le 18 Décembre 1847. Il était rédigé par M. Jacques Crémazie et S. Drapeau ; il fut discontinué en 1849. Ses écrits s'inspirent tous à une source religieuse. Il fut pour Québec ce qu'étaient les Mélanges .Religieux pour Montréal.
Le Canadien Indépendant parut en 1849. Il fut fondé par MM. Aubin et Fréchette et ne vécut qu'une année. C'était un partisan dévoué de Tindépendance du Canada. Depuis cette époque cette grave question a été prêchée par plusieurs journaux, qui ne vécurent à la vérité que- l'espace d'un matin; ils marquent cependant les tendances d'une certaine portion de la population. Entre autres je citerai: l'Indépendance Pacifique du Canada, fondé par M.
REVUE^ ET JOURxXAUX. Ôf
Lanctot en 1867 et V Indépendant fondé par M. A. BuiEs en 1870. M. MédéricLanctoL avait déjà donné naissance à V Union Nationale et à ia Presse. En 1876 M. Buies lança le Réveil,
En 1849, M. S. Drapeau fonda VOrdre Social^ et en 1850, MM. Fréchette et Lettoré, la Sentinelle et le Peuple Travailleur. Le Semeur Canadien^ publié à Napierviile par Narcisse Gyr, parut en 1851.
La Patrie, journal du soir, parut le 26 Septembre 1854. Timide dans ses début il finit par approuver la politique de M. Lafontaine et se ranger du côté conservateur. Il lutta hardiment contre le Pays. Il était rédigé par M. Rambault, et plus tard par M. De la Ponterie. Ce journal paraissait deux fois la semaine ; il s'opposa à la question si. populaire de l'abolition de la tenure seigneuriale.
Le National^îondé en 1855,par MM. Huot, Fournier et Plamondon servit d'organe au parti libéral dans le district de Québec. 11 releva le drapeau des idées démocratiques que le Canadien et le Journal de Québec venaient d'abandonner en saluant la combinaison ministérielle qui s'appela Hinck-Morin.
M. L. M. DARVEau fonda V Observateur., journal critique, en 1858; cette feuille se soutint jusqu'en mai 1860. En juillet de la môme année, M. Darveau publia la Réforme^ dans les intérêt du parti libéral du district de Québec ; elle fut publiée jusqu'en 1864. Le Franco-Canadien^ fondé en 1860 par l'Hon. Ghs. La- BERGE, subsiste encore, -grâce à l'esprit éclairé de son rédacteur actuel, M. F. G. Marchand. L'Ordre fut publié à Montréal en 1868, d'abord par un comité de collaborateurs puis plus spécialement par
M. Alp. Desjardins et M. Genand. Le Nouveau-Monde, -organe spécial de l'évêché de Montréal, remonte à 1867 ; 'il compte parmi ses rédacteurs MM. Royal, DESJARDiNs,etBEAUSOLEiL. Lc CourHer du Canada^fonàé en 1857, compte parmi ses rédacteurs MM. Taché, Renault et Amyot. M. ïï. Fabre fonda VEvé7iement à Québec en 1867 ; M. Gérin, le Constitutionel à Trois-Rivières, en 1867 ; MM. Mousseau et David, V Opinion Publique en 1870 et M. Beausoseil le Négociant Canadien en 1872. Il faut encore men- •tionner le Courrier de Su. Hyacinthe^ rédigé par MM. H. Mercier, Os. Dunn, De La Bruyère ; VUnion^ organe du parti libéral du district de St. Hyacinthe, rédigé par MM. Fontaine, Morrisson, Richer, etc ; le Bien Public, fondée en 1874, par MM. L. O. David et G. Beausoleil ; le Messager de Sorel^ œuvre de M. J. B. Brousseau ; VEcho de Beauharnois, soutenu par M. Thomas Brossoit ; le Pionnier de Sherbrooke et le Progrès, rédigés par M. Bélanger ; La Gazette de Joliette^ publiée par M. Martel. La Gazette de Sorel alimentée par M. Barthe, remonte à plus de vingt ans.
On peut ajouter à cette liste plusieurs autres journaux de campagne qui n'ont vécu que quelques années ou qui ont été remplacés par d'autres feuilles. Je n'entreprendrai pas de les nommer, car je risquerais d'en oublier quelques uns. Dans tous les cas, il est certain que les journaux des districts ruraux prendront de plus en plus de l'importance et de la circulation, à mesure que le goût de la lecture se développera dans cette partie du pays.
Dans le préambule de VActe pour VaholUion des droits et des devoirs seigneuriaux^ sanctionné le 18 décembre 1854, on voit que l'intention du législateur a été de substituer une tenure libre à l'ancienne tenure seigneuriale ou féodale que la France nous avait léguée.
C'était un sujet d'ordre public, éminemment lié aux intérêts de la population du Canada. L'ancienne tenure avait des charges qui pesaient lourdement sur les épaules du peuple ; elle imposait des devoirs et des obligations qui grevaient l'industrie et tuaient l'esprit d'entreprise ; elle donnait naissance à des droits exhorbitants et provoquait des conflits nuisibles à l'ordre public en mettant sur un pied d'une trop grande inégalité le seigneur et son vassal.
Après une longue lutte de près d'un demi siècle, l'assemblée législative adopta, le 26 juin 18o0, les deux résolutions suivantes proposées par SirL. H, Lafontaine.
lo. Résolu. — Que la tenure seigneuriale, dans le Bas-Canada, est un sujet d'ordre public, dont il est du devoir de la législature provinciale de s'occuper, plus particulièrement depuis que cette question a attiré l'attention publique à un haut degré; qu'il importe en conséquence d'effectuer, à une époque aussi rapprochée que possible, la conversion de cette
tenure en une tenure libre, en protégeant et réglant équitablement tous les intérêts concernés.
2o. Résolu. — Que la dite commutation de tenure ne peut avoir lieu qu'au moyen d'une indemnité suffisante en faveur de tous ceux dont les justes droits seront lésés, en refFectaant.
Ces propositions consacraient un principe juste et équitable. Cette révolution ne pouvait s'accomplir légitimement sans décréter d'une manière solennelle l'inviolable droit de la propriété.
Mais n'anticipons pas ; remontons aux sources mômes de la question seigneuriale, et examinons :
lo. Les origines historiques de la féodalité en Canada :
2o. Les droits et les devoirs des seigneurs et des vassaux entre eux ;
3o. Les modifications requises par le temps et sanctionnées par la loi et les tribunaux.
La tenure seigneuriale est intimement liée à l'histoire de l'établissement du pays. A ce point de vue elle offre un grand intérêt historique. Elle fut, en Canada, une institution féodale modifiée par des usages locaux qui lui ont donné une originalité distincte.
Les historiens s'accordent peu sur l'origine de la féodalité. Montesquieu et l'abbé de Mably présentent sur ce point des systèmes contradictoires. Reproduisant une opinion longtemps adtnise, mais qu'il ne partage pas lui-même, G-uizot s'exprime ainsi : " Après la conquête, toute l'ancienne population fut
dépossédée et réduite en servitude. Les vainqueurs se partagèrent tout le territoire, tous les habitants, et demeurèrent seuls propriétaires et libres. jGhacun d'eux s'établit dans ses domaines, au milieu de ses nouveaux sujets ; et ils se lièrent les uns envers les autres par un système hiérarchique de relations militaires, judiciaires et politiques qui prit le nom de régime féodal."
Guizot n'accepte pas cette origine ; il pense que la conquête, les longs désordres qui la suivirent, la lutte des diverses tendances politiques avaient amené ce résultat qu'un certain nombre d'hommes et de vassaux, établis chacun dans ses domaines, et liés entre eux par des relations féodales, étaient les maîtres de la population et du sol. Il en résultait une confédération de petits despotes, inégaux entre eux et ayant les uns envers les autres des devoirs et des droits, mais investis dans leurs propres domaines, sur leurs sujets personnels et directs, d'un pouvoir arbitraire et absolu.
Les origines de la féodalité canadienne sont plus faciles à saisir. L'historien et le jurisconsulte, mettant leur science respective en commun, peuvent en suivre les traces avec plus de certitude.
On peut diviser l'histoire de la féodalité, en Canada, en quatre périodes distinctes :
lo. — Depuis les premières tentatives faites par la France pour coloniser le Canada jusqu'à la formation de la compagnie des Cent-Associés, dite de la Nouvelle-France, en 1627.
2o. — Depuis la création de la compagnie des Cent- Associés jusqu'à l'établissement du Conseil Souverain de Québec, en 16G3.
3o. — Depuis cette dernière date jusqu'à la cession du pays à l'Angleterre.
4o. — Depuis 1763 jusqu'à nos jours.
Les documents qui se rapportent à notre sujet sont assez nombreux; ils noas montrent clairement l'intention de l'ancienne mère-patrie d'introduire .dès l'origine le système seigneurial dans ses colonies d'Amérique.
Le premier de ces documents est en date du 12 janvier 1598. Ce sont des lettres patentes par lesquelles le roi nomme le sieur de LaRoche son lieutenant-général et gouverneur " es pays du Canada, Hochelaga, Terresneuves, Labrador, Rivière de la Grande Baye, (1) de Norembégue et autres terres adjacentes." Pouvoir est donné au titulaire de faire bail " d'icelles terres qu'il pourrait acquérir au dit voyage, pour en jouir par ceux à qui elles seront affectées et leurs successeurs, en tous droits de propriété, à savoir: aux gentilhommes et ceux qu'il jugera gens de mérite, en fiefs, seigneuries, châtellenies, comtés, vicomtes, baronnies et autres dignités relevant de Nous, telles qu'il ji:gera convenir à leurs services, à la charge qu'ils serviront à tuition et défense des dit pays ; et aux autres de moindre condition, à telle charge ou redevances annuelles qu'il avisera."
Le second document dans lequel il est fait mention de concession de terre est du 29 février 1626. Ce sont des lettres de confirmation et de concession, données à Paris par le duc de Vantadour, viceroy
(l) Fleuve St. Laurent.
FÉODALITÉ EN GAXADA. 57
de la Nouvelle-France, sur la requête de Louis Hébert, " un di-s sujets et habitants au susdit pays." Il est confirmé dans cette concession (à lui faite par le prédécesseur de Vantadour) '' pour eu jouir en fief ?2o6/5, par lui, ses héritiers et ayant cause." A cette première concession est ajoutée une nouvelle donation d'une lieue française de terre pour (les dites deux concessions), les '•- posséder^ défricher^ cultiver et habiter^ ainsi qu'il jugera bon être."
Si on ajoute h ces deux documents le titre de la seigneurie connue aujourd'hui sous le nom de ''Notre- Dame des Anges," sur la rivière St. Charles, près Québec, nous aurons tous les matériaux connus de l'histoire du Canada seigneurial pendant la première période. Ils n'ont pas, sans doute, l'importance des chartes qui ont été octroyées plus tard, mais on y découvre d'une manière palpable l'intention des rois de France d'appeler à leurs secours le système seigneurial pour coloniser le Canada.
La charte de 1627-28 fit du Canada un r/oiiuemement propriétaire. Elle donne la Nouvelle-France à la compagnie des Cent-Associés " à perpétuité, en toute propriété, justice et seigneurie." Toute la teneur de cette charte atteste que Louis Xllf avait pour objet, selon les expressions énergiques du préambule, d'établir '' une puissante colonie," afin que la Nouvelle-France lui fut acquise avec toute son étendue pour une bonne fois, sans craindre que les ennemis de sa couronne la ravissent aux Français, comme il pourrait arriver s'il n'y était pourvu. Le roi voulait par là remédier aux fautes du gouvernement passé qui, sous la conduite des marchands qui
en avaient obtenu tout le commerce, avait laissé le pays sans culture et presque sans population.
Dans cette acte de donation toute la colonie passe entre les mains de la nouvelle compagnie. Le roi ne se réserve que *' le ressort de la foi et hommage
avec une couronne d'or du poids de huit marcs
à chaque mutation de roi, et la provision des officiers de justice souveraine, qui lui seront nommés et présentés par les dits associés, lorsqu'il sera jugé a propos d'y en établir." (l) La Compagnie peut améliorer et aménager les dites terres et " icelies distribuer à ceux qui habiteront le dit pays ou autres ; " leur donner et attribuer titres, honneurs, droits et prérogatives qu'elle jugera à propos, selon les conditions et mérite des personnes, et à telle charge, réserve et condition qu'il lui plaira. Elle a le trafic exclusif des pelleteries.
De leur côté, les associés s'engagent de faire coloniser^ habituer, déserter le pays ; d'y faire passer des colons et des ecclésiastiques, et de les entretenir et nourrir pendant un certain temps.
'•'• Telle est, dit Sir L. H. LaFontaine, le contrat solennel que le roi de France, qui possédait alors le Canada pour ainsi dire comme un grand Franc- Alleu, fait avec la compagnie des Cent- Associés. La compagnie devint propriétaire de cette partie de l'Amérique en vertu de cette concession qui lui est donné ''à perpétuité, en toute propriété, Justice et seigneurie." La foi et hommage que le roi se réseve établit le lien qui doit exister entre lui et les conces-
(1) Edits et Ord. I p. 1.
sionnaires ; c'est le lien féodal, qui ne peut être rompu par les derniers sans le consentement du premier ; il constitue à l'avenir la dépendance sous laquelle la Compagnie tient ce vaste territoire de la Couronne devenue par là son seigneur dominant. Ce lie« doit être respecté par elle dans l'aliénation, la distribution^ qu'elle pourra faire de ses terres ; il doit, en un mot, parcourir, dans les concessions qui se feront par la suite, tous les degrés de l'échelle féodale jusqu'à son terme ou sa fin qui est la concession en censive." (l)
L'institution féodale, pour toute la Nouvelle- France, a donc son origine dans cette concession royale de 1627-28. C'est la première charte donnée aux habitants du pays.
Le grand fief qui venait d'être ainsi concédé ne devait pas rester inculte entre les mains de la compagnie. Elle était obligé d'aliéner, de se jouer de son fief.
Québec étant tombé au pouvoir des Anglais, en l'année 1629, les opérations de la compagnie de la Nouvelle-France se trouvèrent nécessairement suspendues. Ce ne fut qu'en l'année 1633 que cette compagnie rentra dans tous ses droits, à la suite du traité signé à St. Germain-en-Laye, le 29 mars 1632.(2)
La première sous-inféodation faite par la compagnie est celle de la seigneurie de Beauport ; elle , porte la date du 15 janvier 1634. (3) Cette conces-
(1) Observations do Sir L. IL Lafonlaine siir la question seigneuriale ; Lower Canada Reporls, p. 20.
(2) Gharlevoix, I. p. 168 à 178.
(3) Titre des Seigneuries, p. 386.
sion, comme bien d'autres qui l'ont suivie, est faite " en toute justice, propriété et seigneurie à perpétuité ; " on y ajoute ces mots: "tout ainsy et à pareils droits qu'il a plu à Sa Majesté donner le pays de la Nouvelle-France à sa dite compagnie.'' Celte réserve se trouve dans un grand nombre de concessions en fief. Cinq conditions principales sont atta chées à cette concession. Nous les transcrivons ici parce qu'elles se retrouvent en tout ou en partie, en plus ou en moins, dans la plupart des concessions et sous-inféodations qui eurent lieu par la suite :
io. A la réserve toutefois de la fôy et hommage que le dit Giffard, ses successeurs ou ayant cause, seront tenus porter au fort St. Louis, à Quebeck, ou autre lieu qui sera désigné par la dite compagnie, par un seul liomage lige à chaque mutation de possesseur des dit lieux.
2o. Avec une maille d'or du poids d'une once et le revenu d'une année de ce que le dit Giffard se sera réservé après avoir donné en hef, ou à cens et rentes, tout ou partie des dits lieux.
3o. Et que les appellations du juge des dits lieux ressortiront nuement à la cour de justice souveraine qui sera cy-apres establie au dits pays.
4o. Que les hommes que le dit sieur Giffard ou ses successeurs feront passer en la Nouvelle-France, tourneront cà la décharge de la dite compagnie, en diminution du nombre qu'elle doit y faire passer, et à cet effet en remettra tous les ans les roUes au bureau de la dite compagnie afin qu'elle en soit certifiée.
5o. Sans toutefois que le dit sieur Giffard ou ses
FÉODALITÉ EN CAXANA. 61
successeurs puissent traiter des peaux et pelleteries au dit lieu ny ailleurs en la Nouvelle-France qu'aux conditions de l'Edit de rétablissement de la dite compagnie.
La seconde concession en fief fut faite par amortissement le 15 février 1634. La Compagnie donne aux Jésuites 600 arpents de terre à prendre aux Trois-Rivières " dans lesquelles terres les dits révérends Pères et autres de leur société feront passer telles personnes qu'ils choisiront pour les cultiver et dresser les habitations nécessaires."
Le 17 décembre 1640, la compagnie concède à Pierre Ghevrier et à Jérôme le Royer une grande partie de la seigneurie de l'isle de Montréal et celle de St. Sulpice, à la charge de la foi et hommage, de ''payer une pièce d'or du poids d'une once, sur laquelle sera gravée la figure de la Nouvelle-France
outre tels droits et redevances qui peuvent es-
choir pour les fiefs de cette qualité, môme de fournir leurs aveus et dénombrements ; le tout suivant et conformément à la Coutume de Prévôté et Vicomte de Paris, que la Compagnie entend être observée et gardée par toute la Nouvelle-France." (1)
Cette concession n'est pas la première qui fasse mention de la Coutume de Paris ; on retrouve cette clause dans la plupart des titres des seigneuries.
En 1663, la compagnie des Cent-Associes fait remise au roi de ses droits sur le Canada, " étant bien avertie que c'était l'intention de S. M. de reprendre la propriété et seigneurie du dit pays de la Nouvelie-
{!) Titre des Seigneuries, p. 305.
France." L'acte de rétrocession fut signé le 24 février (1) et l'acceptation du roi est du mois de mars de la même année. Sa Majesté ordonnait que " tous les droits de propriété, justice et seigneurie, de pourvoir aux offices de gouverneurs et lieutenants généraux des dit pays et place même," de nommer des officiers pour rendre la justice souveraine et autres généralement accordés, par le traité du 29 avril 1628, seraient réunis à la couronne pour être dorénavant exercés au nom du roi, par les officiers qu'il nommerait à cet effet, enjoignant au parlement de Paris de lire, publier et enregistrer son acceptation.
Dès ce moment, le gouvernement de la Nouvelle- France cesse d'être gouvernement propriétaire et devient gouvernement royal.
Le rétablissement du gouvernement royal en Canada fut bientôt suivi d'un édit du roi créant un Conseil Souverain siégeant à Québec. Cet édit est du mois d'avril 1663. '' Le conseil à le pouvoir de connaître de toutes causes civiles et criminelles, pour juger souverainement et en dernier ressort selon les lois et ordonnances de notre royaume, et y procéder autant qu'il se pourra en la forme et manière qui se pratique et se garde dans le ressort de notre cour de parlement de Paris, nous réservant néanmoins, selon notre pouvoir sQuverain, de changer, réformer, et amplifier les dites lois et ordonnances, d'y déroger, de les abolir, d'en faire de nouvelles, ou tels règlements, statuts et constitutions que nous verrons être plus utiles à notre service et au bien de nos sujets du dit pays."
(l) Erlits et Ordonnances, 1, 30.
Aucune concession ne parait avoir été faite en 1663; nous avons les titres de deux seigneuries en
Au mois de mai 1G6-1: (l), le Canada fut de nouveau concédé pendant quarante ans à la Compagnie des Indes Occidentales, par édit du roi. Cette compagnie se trouvait ainsi maîtresse de toutes les possessions françaises dans les deux hémisphères. Le Canada fut régi par un second gouvernement propriétaire.
La nouvelle Compagnie possède le Canada " en toute seigneurie propriété et justice," le roi ne se réservant que la seule foi et hommage lige à chaque mutation de roi, avec une couronne d'or du poids de trente marcs. Elle doit fai?e passer au dit pays des ecclésiastiques pour instruire le peuple en la croyance de la religion catholique, comme aussi de Mtir des églises et d'y établir des curés et prêtres dont elle avait la nomination. La Compagnie jouit des droits seigneuriaux et a le privilège de les commuer ; elle peut vendre ou inféoder les terres, à tels cens, rentes et droits seigneuriaux qu'elle jugera convenables. Elle peut aussi établir tels gouverneurs qu'elle jugera à propos; et comme haut justicier, elle peut établir des juges et officiers pour connaître de toute affaire de justice, police, commerce, navigation, tant civiles que criminelles, et établir des conseils souverains '^ et ces juges doivent juger suivant la loi et les ordonnances du royaume, et les officiers doivent suivre et se conformer rà la Coutume de la
(l) Edit. Ord. I. p. 80.
64 MÉL^^■GES historiquks et littéraires.
Prévôté et Vicomte de Pans, suivant laquelle les habitants peuvent contracter, sans qu'il leur soit permis d'y introduire aucune autre coutume, pour éviter la aiversité."
Il ne paraît pas qu'aucune concession ait été faite au nom de cette compagnie avant l'arrivée, en 1665, de MM. de Gourcelles et Talon, l'un nommé gouverneur et l'autre intendant.
La compagnie des Indes Occidentales fut supprimée par édit du roi du mois de décembre 1674. (1) Nous allons entrer dans une phase nouvelle de l'histoire de la féodalité canadienne.
Cet édit de révocation réunissait la Nouvelle- France au domaine de la couronne, fesait perdre au Canada la qualité de gouvernement propriétaire et lui faisait prendre celle de gouvernement royal qu'il a conservée depuis jusqu'à la fin de la domination française. Par cet édit le roi donne la liberté de commerce à tous ses sujets, et confirme '• les concessions des terres accordées par les directeurs de la compagnie, leurs agents et procureurs."
Nous voici maintenant arrivés aux deux célèbres arrêts de Marly, rendus le 6 juillet 1711, et enregistrés au Conseil Souverain de Québec le 5 décembre
Jusqu'à 1711, le jeu de fief était ilUmité en Canada ; c'est-à-dire qu'il pouvait s'étendre à la totahté du corps du fief, avec cette différence que, quant aux terres en friche^ il était obligatoire pour le seigneur, tandis qu'il n'était que facultatif quant aux terres
(l) Edits et Ordonnances, 1, p. 74*
que le seigneur avait défrichées et mises en valeur, Mais le seigneur canadien, en se jouant de son fief, pouvait-il légalement, comme le seigneur en France, sous l'empire de la coutume de Paris, recevoir des ^niers cVentrée, outre les cens et rentes?
Les deux arrêts de Marly décident cette question dans la négative.
Le premier de ces arrêts est relatif aux seigneurs, à leur obligation de concéder. Il est pourvu qu'après un an de la date de la publication du présent arrêt, toutes les seigneuries qui n'ont point de domaine défriché et qui n'y ont point d'habitants, seront tenues de les mettre en culture et d'y placer des habitants dessus, faute de quoi et le dit temps passé, veut S. M. qu'elles soient réunies à son domaine ; aucune somme d'argent ne peut être demandée par les seigneurs aux concessionnaires, ils ne peuvent concéder qu'à titre de redevance ; obligation leur est imposée de concéder à toute personne qui en feront demande.
Le deuxième arrêt de Marly est relatif aux censitaires, à leur obligation de tenir feu et lieu et de mettre leur terre en valeur; à défaut de quoi leurs terres sont réunies à celles du seigneur dominant.
Jusqu'à la fin du régime français, il y a eu un grand nombre de concessions. Il serkit fastidieux de les citer ici au long. Tous ces titres se ressemblent; ils comportent à peu près les mômes droits et les mêmes obligations.
La cession du pays à l'Angleterre en 1763 devait naturellement présenter la féodalité canadienne sous un aspect nouveau.
Par Tarticle 37 de la capitulation de Montréal, en date du 8 septembre 1760, les seigneurs et les censitaires sont conservés dans ^' rentière et paisible propriété et possession de leurs biens seigneuriaux et roturiers." Ainsi, leurs droits et obligations restent les mêmes qu'ils étaient sous le gouvernement français.
Dès le 23 décembre de la môme année, M. Jean Noël est reçu par le gouverneur Murray à prêter foi et hommage à S. M. Britannique " à cause de sa terre et seigneurie de Tilly et Bonsecours," en exécution, est-il dit, de l'arrêt rendu au conseil militaire de Québec, le 12 novembre précédent. (1)
Dans le court intervalle qui s'est écoulé entre la capitulation de Montréal jusqu'à la cession du Canada à l'Angleterre par le traité de Paris du 10 février 1763, il ne s'est rien passé qui pût affecter les rapports réciproques de seigneurs à censitaires, leurs droits et obligations respectifs, et la question de la quoiilé des cens et rentes.
L'acte de Québec (2) de 1774 ne fait que confirmer et garantir d'un côté l'exercice de ces droits, et de l'autre l'accomplissement de ces obligations. Les sujets canadiens de Sa Majesté peuvent "' tenir leurs propriétés et possessions, et en jouir, ensemble de tous les usages et coutumes qui les concernent ; " -et tous litiges qui peuvent s'élever concernant les dites propriétés, sont jugés "en conséquence des dites lois et coutumes du Canada, jusqu'à ce qu'elles
(1) Plumitifs du conseil militaire
(2) U.Geo. Ill.ch. 83.
soient changées et altérées par quelques ordonnances qui seront passées à l'avenir."
L'acte de Québec créait un Conseil Législatif pour l'administration des affaires publiques. Cet acte, comme on le voit, ne modifia en rien les relations des seigneurs et des vassaux. L'acte constitutionnel de 1791, qui introduisit le système représentatif en Canada, n'apporta non plus aucune modification^ aucun changement à la question seigneuriale.
Les rois d'Angleterre eux-mêmes ont donné en ce pays des concessions en seigneurie.
Les seigneuries canadiennes sont nombreuses ; le nombre s'en est surtout accru sous la domination anglaise. On en comptait deux .cent vingt-sept en 1840, dont 76 dans le district de Montréal ; 114 dans le district de Québec ; 34 dans le district des Tiois- Rivières.
Le statut impérial 31 Geo. III, ch. 31, art. 43, dit que toutes les terres qui seront concédées par la couronne le seront en franc-alleu-roturier, de la môme manière que les terres sont actuellement tenues en franc-alleu en Angleterre.
Plus tard, le statut impérial 6 George IV, ch. 59, réglait que les terres tenues en franc-alleu-roturier, seraient, quant à leur aliénation, disposition, successions, douaires, ou autres droits des femmes mariées, régies par les lois d'Angleterre et que le parlement pourrait faire telle loi qui serait nécessaire pour rendre plus efficace l'adoption des dites lois anglaises relativement à ces terres. Le statut 6 Geo. IV, ch. 59, (1825) n'est que la confirmation et l'explication de l'exception faite par le statut de 1774 relali-
vement aux terres concédées dans les loionships du Bas-Canada. Ce statut place ces terres sous Teffet des lois anglaises.
Nonobstant ces dispositions un grand nombre de terres en franc-aleu roturier avaient été léguées ou transmises par succession conformément aux lois françaises, au lieu de l'être d'après les lois anglaises qui étaient en force dans ces toionships. Pour prévenir toute difficulté à cet égard, le parlement du Bas-Canada passa le statut 9 George IV, ch. 77, (1829) pour valider toutes les aliénations, legs, successions, droits des femmes mariées, faits d'après les lois françaises et qui auraient dû l'être d'après les lois anglaises ; et pour l'avenir, il déclare aussi valide toute aliénation, etc., faite suivant les lois du payfc. (1)
Ce statut fut réservé à la sanction du roi le 14 mars 1829. Cette sanction fut accordée le 11 mai 1831. 11 s'éleva des doutes de savoir si ce statut avait force de loi ici. Les cours rendirent des jugements contradictoires. Mais le statut 20 Vie, ch. 45, a mis fin à toutes les difficultés, en déclarant que le statut 9, Geo. IV., ch. 77, a été loi dans le Bas-Canada depuis le 1er septembre 1831. Ce statut déclare que, pour l'avenir, les terres tenues en franc-alleu-roturier seront régies par les mêmes lois qui gouvernent les autres terres du Bas-Canada.
Afin de compléter la partie historico-légale de cette grande question de la tenure seigneuriale, je citerai dans l'ordre chronologique les statuts provinciaux en rapport avec notre sujet.
(1) De Monligny, Hisloire du droit Canadien, p. 562.
FEODADITÉ EX CANADA. 69
Le premier statut qui ait été passé en Canada sur ce sujet, est le 3, 4 Vict., ch. 30 (1840) par lequel les terres commuées par le séminaire de St. Sulpice seront tenues en franc-alleu-roturier. La 4 V., c. 30 (1841) dit comment pourront être transportées les terres tenues en franc et commun soccaore. La 7 V., ch. 22 (1843) indique un mode simple d'hypothèque des terres en franc et commun soccage, dans les comtés de Missiquoi, Shefford, Sherbrooke, Stanstead et Drummond, tel que les comtés^taient alors. La 7 Vict., ch. 27 (1843) permet au seigneur des fiefs de Nazareth, St. Augustin et St, Joseph de commuer avec leurs censitaires aux conditions qu'il pourront étabUr. La 8 Vict., ch. 43 (1845) dit comment les communautés religieuses, seigneuresses des lîefs susdits pourront placer les deniers de commutation. La 8 Vict., ch. 42 (1845) rend plus facile la commutation volontaire de la tenure seigneuriale et dit que les terres dans les seigneuries de la couronne, lorsqu'elles seront commuées, seront tenues en franc et commun soccage. La 12 Vict., ch. 49 (1849) abroge certaines parties de la 8 Vict., ch. 42 et rend plus facile la commutation volontaire de la tenure seigneuriale dans le Bas-Canada. La 16 V., ch. 207 (1853) abroge la section 23 de la 8 V., c. 42, et est ellemême abrogée par la 18 V., c. 3. Comme on sait, en 1854 fut passé cette acte célèbre qui mit fin au régime féodal et abolit avec indemnité les droits seigneuriaux, (l)
Depuis la passation de cette loi toutes les terres en Canada, sont tenues en franc-alleu roturier.
f 1) De Monligny, Ilidoire du droit canaden, p. 563.
Nous examinerons, plus loin, la nature des changements opérés par cette loi et les conséquences qu'elle entraîne.
Nous avons donné les traits dominants de l'histoire de la féodalité canadienne ; nous allons maintenant rechercher les droits et les devoirs respectifs qui liaient le seigneur et le censitaire avant la passation de la loi de 1854. .
On ne peut rester indifférents à l'étude de ces imimportantes questions légales qui ont si vivement agité la popi.lation du Canada. Le législateur a heureusement tranché les difficultés qui hérissaient ce sujet, et aujourd'hui il n'y a qu'un intérêt purement historique capable de les faire revivre.
Afin d'embrasser l'ensemble de cette intéressante matière, nous allons, aussi brièvement que le cadre de cette étude nous le permet, examiner :
lo. Si dans le Canada seigneurial le jeu de ffef a été soumis aux mômes conditions qu'il l'était en France sous l'empire de la Coutume de Paris; ■ 2o. Si la quotité du cens et des rentes seigneuriales était fixée par la Coutume de Paris, ou par la jurisprudence du Parlement de Paris, ou enfin, si elle l'a jamais été en Canada ;
3o. Si la banalité légale a existé dans le Canada seigneurial ;
4o. Si les seigneurs canadiens avaient la propriété exclusive des rivières non navigables ni flottables qui traversaient leurs censives.
Entrons dans le développement de ces questions.
On distribue les fiefs en fiefs suzerains, fiefs dominans et fiefs servans.
L'expression de fief suzerain s'applique à celui qui a en sa mouvance un autre fief, qui a lui-même un fief mouvant de lui.
Le fief dominant est celui dont un autre fief relève.
Si le fief dominant relève lui-même d'un autre on l'appelle dominant médiat.
Au reste, les expressions de fief suzerain, dominant et servant sont relatives. Le fief dominant est proprement celui qui domine immédiatement l'arrière fief du suzerain, dont il est lui-même servant.
Oa peut dire que l'arrière fief est celui qui relève directement du fief dominant et médiatement du fief suzerain, et duquel aucun autre relève, en sorte qu'il est essentiellement servant.
Il faut encore distinguer les fiefs de dignité et d'honneur, et les fiefs simples.
Le fief simple est celui qui n'est décoré d'aucun titre ou honneur.
On appelle fiefs de dignité ou d'honneur, ceux qui ont justice ou des titres, depuis les chatellenies jusqu'aux duchés.
Fief simple se dit aussi, en un sens, de celui pour lequel il est dû foi et hommage avec certains profits féodaux, mais sans aucuns devoirs personnels ou militaires, comme la compagnie des Gent-Associés parait avoir tenu le Canada.
Il est facile de ranger les seigneurs d'après cette classification, et il suffit de distinguer ici le seigneur féodal ou seigneur d'un fief qui en a un autre en sa
mouvance, et le seigneur direct, censier ou foncier, duquel relèvent des héritages roturiers. (1)
Qu'appelle-t-on se jouer de son fief?
Le jeu de fief, dit Henrion de Pansey, (2) est une espèce d'aliénation par laquelle le propriétaire d'un fief en sépare le titre et le corps par la réserve de la foi et l'aliénation du domaine, et subalterne la partie qu'il aliène à celle qu'il retient," par l'imposition d'un droit ou d'un devoir seigneurial.
Quel était le jeu de fief en France, lors de l'éta- Missement de la Nouvelle-France ?
L'article 51 de la Coutume de Paris, dit : '• Le vassal ne peut démembrer son fief au préjudice et sans le consentement de son seigneur: bien se peut jouer et disposer, et faire son profit des héritages, rentes ou cens étant du dit fief, sans payer profit au seigneur dominant, pourvu que l'aliénation n'excède les deux tiers, et qu'il en retienne la foi entière, et quelque droit seigneurial et domanial sur ce qu'il aliène."
Cet article dit Hervé (3) porte indistinctement et dans les termes les plus généraux, que la vassal ;;ew^ se jouer ^ diposer et faire son profit des héritages, rentes^ etc. Ainsi, le jeu de fief peut s'opérer par bail à cens, par bail à rente, par donation, par legs, par échange, par vente, par sous-inféodalion ; en un mot, par tous les contrats qui transportent la propriété ; mais il ne faut détacher de pas un de ces con-
(1) Bibaud. Commentaires, p. 244,
(2) Dissertations féodales, 11, p. 363.
(3) Théorie des matières féodales et censuel(es,JU,\:). 37i; Brodeau, Goût, de Paris, I, p. 534; id. p. 842; Foumaur, Des Lods et Ventes. Il, p. 86 et suiv.
trats, aucune (ies conditions requises paur la validité du jeu de iief.
Quelles étaient ces conditions ?
Le jeu de fief élp.il assujetti à trois conditions : lo. la rétention de la foi ; 2o. la rétention d'un droit domanil ou seigneurial ; 3o. la condition qu'il n'excédât pas les deux tiers du corps du fief.
Maintenant, nous poserons en principe :
lo. Que l'article 51 de la Coutume de Paris a été modifié dans ses applications au Canada ;
2o. Que l'état de choses existant dans la colonie a donné au jeu de fief une plus grande extension qu'il en avait en France sous l'empire de la Coutume de Paris ;
3o. Que le seigneur canadien ne pouvait légalement recevoir de deniers cVentrée^ outre les cens et rentes.
Quelques développements vont appuyer sommairements ces propositions.
Nous avons vu plus haut que la féodalité canadienne tire son origine de la charte de 1627-28. Or, on a prétendu que cette concession était un don gratuit fait aux Cent Associés; que cette concession avait rendu leur compagnie propriétaire absolu ; qu'elle était libre d'aliéner ces terres ou de ne pas les aliéner, à sa volonté.
" Cette prétention, dit Sir L. H. LaFontaine, (l) est évidemment fondée sur l'erreur ; il suffit pour s'en convaincre de lire les clauses du contrat de
(1) Observations de Sir L. H. LaFontaine sur la question seigneuriale, p. 226.
1627-28, et de se rappeler l'objet principal pour lequel le souverain avait fait cette concession. Sans doute, la propriété des terres était acquise à la compagnie de la Nouvelle-France ; mais elle ne lui était ainsi acquise qu'à des charges onéreuses, à l'exécution desquelles elle ne pouvait pas se soustraire impunément. La compagnie, il est vrai, peut être regardée comme ne consultant que ses propres intérets,lorsqu'elle sollicitait cette immense concession, mais le roi, tout en voulant la favoriser sous ce rapport était mû, en faisant cette concession, par la considération d'intérêts bien plus grands encore, par des motifs d'une haute politique, adoptée, d'un côté, par l'agrandissement de sa couronne, et, de l'autre pour l'avantage, non-seulement de Cent Associés, mais encore de tous ses sujets. Ces considérations, ces motifs, dominent toutes les clauses du contrat."
Au reste, la compagnie des Cent Associés n'a jamais nié cette obligation ; elle s'est empi>©6sée au contraire de concéder les terres par sous-inféodàtion et par accessement. " Le grand fief qui venait d'être ainsi concédé à la compagnie des Cent Associés, ne devait donc pas rester inculte dans les mains ce cette compagnie, ni conserver intactes ces forêts gigantesques. Elles devaient être livrées à l'exploitation ; et cette exploitation ne pouvait se faire que par le moyen de sous-concessions. La compagnie était donc obligée de se jouer de son fief. Cette obligation n'eut-elle pas été imposée par sa charte, elle n'en eut pas moins existé par la force des choses, par la nécessité, par l'état naturel du pays. Pour les mêmes
raisons, il faut dire que les seigneurs canadiens auxquels la compagnie fit des concessions en fief d'immenses étendues de terrains, qu'il n'était pas en leur pouvoir d'exploiter et de défricher eux-mêmes pour les cultiver comme leur propre domaine, furent nécessairement soumis à la môme obligation, que cette obligation fut écrite ou non dans leurs titres de concession. Le lien féodal, avec toutes les charges imposées par son titre primitif devait être respecté, suivi dans tous les degrés de l'échelle. L'obligation de sous-concéder atteignait donc les vassaux de la compagnie comme la compagnie elle-même. S'il en eut élé autrement, si du moment qu'une grande sous-inféodation eut été faite par la compagnie, et par le fait seul de cette sous-inféodation, le vassal eut été en droit de réclamer l'exemption de sousconcéder, c'est-à-dire de faire défricher, déserter, cultiver les terres, les mettre en valeur^ en un mot de faire habituer le pays, pour me servir du langage de de ce temps-là, l'objet de la charte de 1627-28 n'eut pas été accompli, les vastes forêts du Canada fussent restées vierges, ou habitées, si toutefois elles eussent pu l'être, uniquement par cette classe d'aventuriers appelés coureurs de bois ', et la " puissante colonie," que le roi de France voulait établir, n'eut pas pu exister ! 11 eut donc suffi à la compagnie, pour pouvoir dire qu'elle avait rempli les obligations de sa charte, de concéder en quelques fiefs l'immense territoire de la Nouvelle-France ! Et en communiquant à ses vassaux par le fait de cette sous-inféodation, une exemption dont elle ne jouissait pas, elle leur eut conféré plus de droit qu'elle n'en avait elle-
même! Une telle proposition est tout-à-fait insoutenable." (1)
On voit que dans le titre introductif même de l'institution féodale, il est dérogé aux dispositions de la Coutume de Paris sur le jeu de fief. Le Seigneur, en France, n'était pas tenu de se jouer de son fief; la charte de 1627 en ordonne autrement pour le Canada ; l'un est facultatif, l'autre obligatoire. Cette différence est encore plus marquée à mesure que l'on suit par ordre chronologique les titres des concessions faites par la compagnie à ses vassaux. Dans la plupart de ces titres il y a des dispositions qui démontrent clairement que les Cent Associés interpiétèrent eux-mêmes leur contrat dans le sens que nous lui donnons. Tous ces titres de concession obligent les concessionnaires à défricher^ et comment arriver au défrichement s'ils ne sont pas obligés de concéder ?
Le 21 Mars 1663, (2) le roi rend un arrêt révoquant toutes les concessions de terres non défrichées. Il porte que dans un mois de la publication de l'arrêt dans ce pays '' tous les particuliers habitants d'icelui feront défricher les terres contenues en leurs concessions^ sinon, et à faute de ce faire, le dit lemps passé, ordonne, Sa Majesté, que toutes les terres encore en friche, seront distribuées par nouvelles concessions au nom de S. M., soit aux anciens habitants d'icelui, soit aux nouveaux."
Le désir du roi ne pourrait être plus explicite, et
(1) Sir L. A. LaFontaine, ihid., p. 276.
(2) Edits et Ord. p. 33.
la politique coloniale de la France plus clairement développée.
Cette obligation de concéder imprime donc au jeu de fief en Canada des caractères particuliers qui placent le seigneur canadien en dehors des atteintes de l'article 51 de la Coutume de Paris.
Les deux arrêts de Marly, du 6 juillet 1711, enlèveraient tout doute si ce qui précède ne suffisait pas. Par le premier de ces arrêts les seigneurs canadiens sont formellement obligés et contraints de concéder s'ils ne veulent pas voir leur fief réuni au domaine de la couronne. Nous avons d'ailleurs un grand nombre d'arrêts de retranchement.
Ce même arrêt de Marly décide la question des deniers d'entrée. Le seigneur canadien ne peut en exiger ; tout au plus peut-il exiger le cens et rente. On lit dans le préambule de cet arrêt: — " S. M. étant informée qu'il y a quelques seigneurs qui refusent, sous différents prétextes, de concéder des terres aux habitants qui leur en demandent, dans la vue de pouvoir les vendre, leur imposant en même temps les mêmes droits de redevance qu'aux habitants établis, ce qui est entièrement contraire aux intentions de S. M. et aux clauses des titres de concessions par lesquelles il leur est permis seulement de concéder les terres à titre de redevance, «te, les dits seigneurs canadiens concéderont les dites terres aux habitants du dit pays ''sans exiger d'eux aucune somme d'argent pour raison des dites concessions."
11 résulte donc de tout ce qui précède :
lo. Que le jeu de fief était obligatoire pour le sei-
gneur canadien pour les terres non défrichées et mises en valeur;
2o. Qu'en Canada, le vassal peut, par le jeu de fief, opérer par sous-inféodation ou par bail à cens, allé" ner plus des deux tiers, même la totalité du corps de son fief, sans que le seigneur dominant puisse exercer sur la partie ainsi aliénée au-delà de deux tiers les droits qu'il pouvait exercer sous l'empire de la Coutume de Paris, lorsqu'il n'avait pas inféodé la cens ;
3o. Que le seigneur canadien n'a pas de deniers d'entrée pour les concessions par lui faites de terres non défrichées, mais qu'il peut valablement en exiger pour les terres défrichées et mises en valeur.
Passons maintenant à la question de la quotité du cens et des rentes seigneuriales.
Cette quotité était-elle fixée par la Coutume de Paris, ou par la jurisprudence du parlement de Paris ? L'a-t-elle jamais été en Canada?
On ne trouve aucun texte dans la Coutume de Paris qui fixe cette quotité. Le seigneur n'est pas obligé de se jouer de son fief; de même il n'y a pas de limite qui assigne le montant du '' droit seigneurial et domanial " que le seigneur droit se réserver sur la partie aliénée de son domaine chaque fois qu'il juge à propos de le concéder. Quant à l'étendue, à la nature, à la quotité de ce droit seigneurial et domanial, rien de précis, de défini. Même incertitude dans la jurisprudence du parlement de Paris. Elle ne fixe le montant de la redevance seigneuriale que lorsqu'elle n'est pas établie nar un titre ou une longue possession.
Ainsi, il est admis par les meilleurs feudiste» (l)
lo. Que le seigneur en baillant un héritage à cens, pouvait fixer la quotité de la redevance ;
2o. Qu'en l'absence de conventions écrites ou supposées-entre le seigneur et son vassal la quotité du cens se réglait sur le pied de la censive la plus ordinaire, ou accoutumée, soit des héritages voisins dans la même enclave, soit des héritages des seigneuries voisines.
Ces règles ont-elles prévalu en Canada? Si oui, ont-elles subi des modifications ?
Aucune limite déterminée n'a jamais été fixée en Canada pour la quotité du cens et des rentes seigneuriales.
Dès l'origine, dans la charte octroyée au marquis de la Roche, pouvoir lui est donné de concéder " à telle charge et redevance annuelle qu'il aviserait." Dans la charte de 1627-28 il est dit que la compagnie des Cent Associés pouvait faire des concessions de terre " à telle charge, réserve et conditions que les associés verraient bon être." On ne trouve pas un mot touchant la quotité le la redevance seigneuriale dans l'arrêt de retranchement du 21 mars 1663. La charte de la Compagnie des Indes Occidentales, accordée en 1664, rassemble sous ce rapport à celle de 1627. La compagnie peut inféoder les terres "à tels cens, rentes et droits seigneuriaux qu'elle jugera bon et à telles personnes qu'elle jugera à propos."
(l) Henrion de Pansey. Disserlations féodales; Nouveau Denizart, vo. cens ; Hervé, Théorie des matières féodales et censueltes ; Loiseau, De la Distinction des rentes ; Basnage, Coutume de^ormandie ; rancien Coût, de France, vol. 2, lit. 6.
Enfin, dans tous les documents relatifs à la tenure seigneuriale, antérieurs aux deux arrêts de Marly du 6 juillet 1711, il n'y a rien qui puisse indiquer la quotité de la redevance seigneuriale que le seigneur peut exiger de son censitaire. C'est un fait. clairement établi que le taux des cens et rentes n'a jamais été uniforme, qu'il a constamment varié dans notre pays. Donc, nous retombons sous l'empire de la Coutume de Paris qui permet au seigneur de stipuler telle quotité de redevances qu'il jugera à propos. Cette stipulation, autorisée par la Coutume de Paris, était également légale au Canada.
Mais si le seigneur canadien concède sans stipuler la quotité de la redevance : — Quid ?
Dans ce cas encore nous retombons sous l'empire de la Coutume de Paris. Cette quotité doit être réglé, comme cela se pratique en France, sur le pied de la censise la plus ordinaire ou accoutumée, soit des héritages voisins dans la même enclave, soit des héritages des seigneuries voisines.
Cet état légal de choses a-t-il été changé par la promulgation des deux arrêts de Marly ?
L'un de ces arrêts impose au seigneur l'obligation de concéder à titre de redevance ; et à défaut par lai de ce faire, les colons ont droit de se pourvoir pardevant le gouverneur et l'intendant pour obtenir des concessions. Ces derniers concèdent " aux mêmes droits imposés sur les autres terres concédées dans les dites seigneuries," et " lesquels droits," ajoute l'arrêt, " seront payés par les nouveaux habitants entre les manis du receveur du domaine de S. M."
Peut-on conclure strictement que cet arrêt a eu
pour effet d'établir nn taux conventionnel pour les redevances seigneuriales. Nous ne le pensons pas. Cet arrêt pourvoit pour un cas particulier mais n'établit pas une loi générale. Il ne va pas jusqu'à déterminer que le seigneur, dans les titres de concession qu'il fera avec son censitaire, ne pourra prescrire une prestation plus élevée que la censive ordinaire. La jurisprudence que la domination française nous a laissé sur cette matière est uniforme dans ce sens. Nous pouvons citer plusieurs jugements et un grand nombre d'ordonnances d'intendants qui prouvent que le taux et la nature des redevances étaient différents, même dans la même seigneurie. Les arrêts de 1711 n'ont nullement eu pour effet de déterminer le taux de la prestation seigneuriale qui est demeuré incertain et conventionnel comme par le passé.
Telle a été la loi, telle a été la jurisprudence sous la domination française.
On sait que sous la domination anglaise les droits et obligations respectifs de seigneurs et censitaires sont restés les mômes qu'auparavant. On s'en convint en lisant les articles de la capitulation de Montréal, les clauses du traité définitif de paix, l'acte de Québec de 1774, l'acte constitutionnel de 1791 et les rapports des décisions des cours de justice.
A cette matière dès cens et rentes se rattache celle des réserves.
Les arrêts de Marly n'établissent pas d'une manière exacte et positive les relations entre les seigneurs et les censitaires. Cependant les dispositions de cette loi, expliquée plus tard par l'arrêt de 1732,
prohibent d'une manière assez claire les charges, réserves et servitaces, autres que les cens et rentes imposés au censitaire par le seigneur dominant. Voici comment s'exprime l'arrêt de 1732 (1), lequel est si intimement lié aux deux arrêts de Marly : " S. M. étant informé qu'au préjudice des dispositions de ces deux arrêts, il y a des seigneurs qui se sont réservés dans leurs terres des domaines considérables qu'ils vendent en bois debout au lieu de les concéder simplement à titre de redevances, et que les habitants qui ont obtenu des concessions des seigneurs les vendaient à d'autres qui les revendent successivement, ce qui opère un commerce contraire au bien de la colonie, et étant nécessaire de remédier à des abus si préjudiciables," S. M. ordonne que, dans deux ans de cette date, tous les propriétaires de terres en seigneuries non encore défrichées seront tenus de les mettre en valeur .et d'y établir des habitants, sinon ces terres seront réunies au domaine de S. M. Défense expresse est faite à tous seigneurs et autres propriétaires de vendre aucune terre en bois debout, •à peine de nullité des contrats de vente et de restitution des dites terres vendues qui seront dès lors réuaiies au domaine de S. M.
Ainsi, le seigneur canadien ne pouvait se déposséder de ses terres qu'à titre de redevances et non autrement. Or, on ne peut appeler redevances les réserves, charges et servitudes au moyen desquelles le seigneur continue de partager le domaine utile.
La preuve que de telles réserves étaient répudiées
{1} Edils et Ord. I- p. 531.
par les tribunaux du pays sous le gouvernement français, surtout depuis l'arrêt du 6 juillet 1711, nous est donnée dans plusieurs jugements et ordonnances des intendants
Ainsi donc, d'après la loi et la jurisprudence établie, les censitaires étaient propriétaires des bois qui se trouvaient sur leurs terres et les seigneurs n'avaient pas le droit d'en faire réserve à leur profit. Ils ne pouvaient se réserver aucune propriété sur des terres qu'ils avaient concédées à titre de cens et rentes seigneuriales.
On doit considérer la prohibition faite par le souverain aux seigneuis de faire de telles réserves, comme une loi d'ordre public intimement lié avec les besoins de la colonie et les progrès de la colonisation. Cette prohibition établissait la tenure et on n'y pouvait déroger valablement. Aucune loi postérieure aux arrêts de Marly et à celui de 1732 n'a annulé ou aboli cette prohibition ou changé la tenure à cet égard.
D'où il suit :
lo. Que la quotité du cens et des rentes seigneuriales n'était pas fixée par la Coutume de Paris, ni par la jurisprudence du parlement de Paris.
2o. Que le vassal était tenu aux redevances qu'il avait consenti au seigneur lorsqu'il existait un contrat écrit ou présumé.
3o. Qu'en l'absence de dispositions écrites ou présumées le taux des redevances seigneuriales s'établissait sur le pied de la censive la plus ordinaire, ou accoutumée, soit des héritages voisins dans la môme enclave, soit des héritages des seigneuries voisines.
4o. Que ui la loi, ni l'usage n'avaient fixé le taux des cens et rentes seigneuriales en Canada, excepté dans le cas d'une concession faite par le gouverneur et l'intendant sur le refus du seigneur ; partant, que cette matière était gouvernée par le droit commun de la Coutume de Paris.
5o. Que le seigneur canadien n'avait pas droit aux charges et servitudes autres que les cens et rentes qu'il imposait aux censitaires en diminution du domaine utile.
60. Que la prohibition faite par l'arrêt de 171 1 et expliqué par celui de 1732, était de droit public; qu'elle établissait la tenure et qu'on n'y pouvait valablement déroger.
7o. Qu'aucune loi postérieure n'a annulé ou aboli cette prohibition, ni changé la tenure, relativement à ces réserves.
Nous allons maintenant entrer dans un autre ordre de faits et examiner ce qu'était la banalité de moulins dans le Canada seigneurial.
Posons d'abord les questions soumises à la décision de la cour seigneuriale de 1854 par le procureurgénéral sur cette matière.
lo. Lors de la passation de l'acte seigneurial de 1854, les seigneurs en Canada avaient-ils le droit exclusif de bâtir des moulins à farine, et avaient-ils le droit de demander la démolition de tous moulins de de ce genre construits par d'autres personnes dans les limites de leurs censives?
2o. Ces droits s'étendaient-ils à toutes les seigneuries ? Sinon, à quelles seigneuries s'étendaient-ils ? Si les seigneurs pouvaient exercer ce droit vis-à-vis
leurs censitaires, pouvaient-ils également demander la démolition des moulins à farine construits sur des terres dont la tenure avait été commuée en franc-aleuroturier, ou en franc-commun-soccage, dans les limites de leurs fiefs respectifs ?
3o. Ces droits, s'ils existaient, s'étendaient-ils aux moulins d'autre nature et à toutog usines mues par l'eau? Doivent-ils être considérés comme des accessoires du droit de banalité ? Avaient-ils leur origine dans la Coutume de Paris ou dans les dois spéciales?
4o. Quelle était, lors de la passation .de l'acte seigneurial de 1854, la nature et l'étendue du droit de banalité réclamé par les seigneurs dans le Bas-Canada ? Quelle est son origine? Etait-ce un droit féodal ou un droit de justice? Etait-il reconnu parla Coutume de Paris ? A-t-il été introduit dans ce pays, réglé et défini par l'arrêt du 4 juin 1686 ? A quelles obligations, les seigneurs d'un côté et les censitaires de l'autre, étaient-ils assujettis par ce droit?
La banalité de moulin était devenue uniquement conventionnelle dans la Coutume de Paris, (l) Naturellement, elle n'a pu exister qu'a ce titre, en Canada, après l'introduction de cette Coutume.
Ce droit de banalité originairement conventionnel^ entre les parties qui le consentaient dans les titres de concessions, est devenu légal par la suite en vertu de l'arrêt du roi du 4 juin 1686. (2)
Il est en ces termes : '' Le roi étant en son conseil,
(1) Coutume de Paris j Art. 71, 72; Henrion de Pansey. Banalité, I , p. 175 ; Boulillier, Somme rurale,
(2) Edils et Ord. 1., p. 255.
ayant été informé qne la plupart des seigneurs qui possèdent des fiefs dans son pays de la Nouvelle- France négligent de Mtir des moulins banaux nécessaires pour la subsistance des habitants du dit pays, et voulant pourvoir à un défaut si préjudiciable à l'entretien de la colonie, S. M. étant en son conseil, a ordonné et ordonne que tous les seigneurs qui possèdent des fiefs dans l'étendue du dit pays de la Nouvelle-France, seront tenus d'y faire construire des moulins banaux dans le temps d'une année, après la publication du présent arrêt, et le dit temps passé, faute par eux d'y avoir satisfait permet S. M. à tous particuliers, de quelque qualité et conditions qu'ils soient, de bâtir les dits moulins, leur en attribuant à cette fin le droit de banalité, faisant défense à toutes personnes de les y troubler."
Cet arrêt fut enregistré à Québec, le 21 octobre
Cette loi est trop claire pour ne pas admettre que la banalité de moulin, de convention7ielle qu'elle était autrefois est devenue légale. Le roi a évidemment voulu donner aux seigneurs canadiens, en fait de banalité de moulin, un titre général qui leur donne le droit d'exercer cette banalité, soit qu'elle ait été stipulée ou non ; que ce titre est demeuré acquis au particulier qui, dans le cas prévu par l'arrêt, a. obtenu la permission de construire un moulin avec attribution du droit de banalité, et l'a en effet construit, (l) Cette opinion était généralement admise sous la domination française ; on peut citer plusieurs juge-
(l) Sir L. Eî. LaFontaine. Observations, p. 298.
ments et ordonnances d'intendants qui la corroborent. On mentionne plus particulièrement deux arrêts du Conseil Supérieur de Québec qui ont été rendus sur cette matière, après celui du Conseil d'Etat de 1686, ceux du 16 Août et du 13 Septembre 1706. (1)
Sous la domination anglaise, les tribunaux ont constamment maintenu les seigneurs dans leur droit de banalité de moulin, comme étant un droit de banalité légale. Ce droit s'étendait à la quantité de grains nécessaire à la subsistance de la famille vivant dans la seigneurie. L'assujettissement à la banalité ne s'étendait pas au-delà.
Mous avons déjà dit que les seigneurs qui avaient bâti des moulins à farine dans l'étendue de leur seigneurie pouvaient empêcher toute autre personne d'en construire dans les limites de leur banalité. Ils pouvaient demander la démolition de tout moulin non réputé banaux, en le faisant dénaturer de manière à n'être plus propre à servir comme moulin à farine. Mais les seigneurs n'avaient pas le droit d'empêcher la construction d'autres moulins que des moulins à farine, ni des usines d'aucune autre sorte.
D'où l'on peut conclure :
lo. Qu'en France, sous l'empire de la Coutume de Paris, la banalité était conventionnelle et n'avait pas d'existence légale en vertu du droit commun ;
2o. Qu'en Canada, ce doit de banalité fut conventionnel comme en France jusqu'à 1686 ;
3o. Que depuis l'arrêt de 1686, la banalité en Ca-
(1) Editet Ord. II, p. 139.
nada est légale et universelle, et consiste, pour les seigneurs, dans l'obligation de construire des moulins, et pour les censitaires, dans l'obligation d'y porter moudre des grains pour la consommation de leurs familles ;
4o. Que le droit d'empêcher la construction de moulins à farine était un accessoir du droit de banalité qu'il était destiné à protéger.
La quatrième question que nous avons à étudier, avant de clore cette partie si importante de notre travail, est celle de savoir si les seigneurs canadiens pouvaient réclamer la propriété des rivières non navigables ni flottables qui arrosaient leurs censives. Ajoutons que leurs prétentions s'étendaient encore, dans certains cas particuliers, aux rivières navigables.
Pour réclamer la propriété exclusive des rivières non-navigables ni flottables, ils invoquaient trois movéns :
lo. Leur qualité de seigneur féodal, c'est-à-dire de propriétaire du fief ;
2o. La concession, soit expresse, soit tacite de la rivière même, résultant de leur titre ;
3o. La qualité de seigneur haut-justicier.
Dans les titres de concessions faites aux seigneurs, on lit généralement ces mots : " la dite rivière comprise," ou bien, "avec les rivières qui se trouvent dans l'étendue de la dite concession," ou autres provisions analogues.
En supposant môme qu'il n'aurait pas été fait
mention dans le titre de la concession de la rivière
qui traversait la censive, le droit aux eaux n'aurait
.pas été perdu pour le concessionnaire à moins d'une
disposition contraire dans le titre constitutif. La preuve, c'est, comme dit Sir L. H. LaFontaine, "que les rivières non navigables ni flottables sont dans le domaine privé ; elles sont dans le commerce. Elles font naturellement partie des héritages qu'elles baignent ou au milieu desquels elles coulent. Elles sont destinées à arroser et fertiliser ces héritages. C'est là une des principales raisons que faisaient valoir les seigneurs féodaux en France et leurs tenanciers, pour en revendiquer la propriété à l'encontre des prétentions des seigneurs haut-justiciers, et que donnaient les meilleurs feudistes pour la leur attribuer, à l'exclusion des derniers. Ces rivières sont dans la circonscription du fief; les seigneurs canadiens peuvent invoquer la maxime en vertu de laquelle " tout seigneur féodal a, soit en domaine, soit en directe, la propriété universelle et privée de sa circonscription censuelle (l). Je dois donc reconnaître que les concessionnaires en fiefs en Canada sont devenus de plein droit propriétaires des rivières dont il s'agit, excepté dans les cas où leurs titres contiennent une exclusion expresse de ces mêmes rivières." (2)
Il y a un grand nombre de titres de seigneuries qui donnent au seigneur la haute, moyenne et basse justice. Mais si les seigneurs canadiens ont acquis, soit en vertu du droit commun, soit par les titres de leurs domaines, la propriété certaine des rivières non navigables ni flottables, ce droit ne leur est pas
(1) Revue Critique de la Jurisprude?ice, dLunée 1852, page 784. — Article de M. Duwarnet.
(2) Loc. cit.
acquis en qualité de haut-justicier (l), c'est comme seigneur féodal et propriétaire du fief qu'ils ont pu jouir de ce privilège. Etant dans le domaine privé, ces rivières ont pu faire l'objet d'un bail à cens ou de tout autre contrat translatif de propriété. Ne pouvaient-elles pas, également, être acquise par prescription? Il ne faut pas douter qu'un grand nombre de concessionnaires ont acquis leurs droits aux eaux par ce moyen.
Quant aux rivières navigables, les seigneurs comme les particuliers, ont pu acquérir des droits sur elles, mais pas comme seigneur riverain. Pour acquérir ces droits, il fallait une concession expresse de la part du souverain. On en a vu des exemples. L'acte de la 47 Geo. fil. (1807) chap. 12, accorde certaines parties du fleuve St. Laurent. 11 y a toutefois un proviso qui défend tout acte contraire à l'usage public de la rivière pour la navigation et le commerce, lequel usage est inaliénable et imprescriptible. II va sans dire que la propriété des rivières non-navigables ni flottables était soumise aux mêmes règles. Le seigneur et le censitaire riverain sont obligés de soufî'rir les servitudes auxquelles le droit naturel et le droit civil, de môme que les règlements de police faits par une autorité compétente, ont pu assujétir ces rivières.
De ces faits il découle :
lo. Que les seigneurs n'avaient aucun droit dans les rivières navigables, à moins qu'ils en eussent un titre spécial;
(1) Vide Lobret, Henrion de Pansey, Basnage, Hervé, Guyot, Domat, Ferrières, Coquille, Loyseau, etc.
•2o. Que quand ils avaient un pareil titre, ils pouvaient acceiiscT ou inféoder ces droits à titre de redevance ;
3o. Que les livières non-navigables ni flottables forment partie du domaine privé, et suivent la propriété en quelques mains qu'elle passe ;
4o. Que sur les terres concédées les rivières nonnavigables appartiennent aux censitaires, et que, dans ce cas, la réserve qui en serait faite par le seigneur dominant, serait illégale.
Tel étaient, en résumé, les principaux droits et obligations qui liaient le seigneur et le censitaire canadiens avant la passation de l'acte seigneurial de
Nous avons précédemment passé en revue les phases principales de la question seigneuriale ; également nous avons considéré les droits et les devoirs qui liaient les seigneurs et les vassaux entre eux avant Ja passation de la loi abolitive de 1854 ; exa. minons, maintenant, les réformes accomplies par cette loi et sanctionnées par les tribunaux.
Après que la législatutre eut décrété l'opportunité de l'abolition de la tenure seigneuriale dans les deux fameuses résolutions que nous avons cité au commencement de cette étude, une question de la plus haute importance s'imposait naturellement à la chambre. Il fallait rechercher quels étaient les droits réels des seigneurs; quels étaient ceux que le censitaire pouvait racheter; quel mode à adopter pour atteindre cet objet.
La loi autorise le gouverneur à nommer des commissaires cnargés de préparer le cadastre dans chaque seigneurie. Mais avant de procéder à cette œuvre longue et difficile, la loi conférait à un tribunal composé des juges de la Cour d'Appel et de la Cour Supérieure, le pouvoir de décider les points de droit qui devaient être soumis à la considération des commissaires, afin de déterminer "la valeur des droits de la Couronne, du seigneur et des censitaires." Ces questions de droit étaient posées d'une manèire abstraite par le procureur général ; les seigneurs et les censitaires étaient autorisés à soumettre des questions supplémentaires ou contre-questions. Les décisions de ceUe cour spéciale étaient sans appel et faisaient loi.
La Cour Seigneuriale s'assembla le 4 septembre 1855, sous la présidence de Sir L. H. LaFontaine. (1) Elle lendit jugement au mois de mai 1856. Elle marqua la limite des droits et des devoirs des seigneurs et des censitaires.
Après ce jugement, il résulte: lo. Que depuis l'arrêt de 1711, les seigneurs étaient obligés de concéder leurs terres ; 2o. Qu'ils devaient les concéder à titre de redevances; 3o. Que ni la loi, ni l'usage n'avait fixé le taux des cens et rentes, excepté dans le cas d'une concession par le gouverneur et l'intendant sur le refus du seigneur; 4o. Que les cens et rentes doivent être maintenus conformément aux
(1) La Cour Seigneuriale fut composée de Sir L. H. LaFontaine, Président, et des Juges Bowen, Aylwin, Duval, Gnron, Day, Smith, Vanfelson, Mondelet, Meredith, Short, Morin et Badgley.
Stipulations portées dans les contrats de concession ; 00. Que les seigneurs n'avaient aucun droit dans les rivières navigables, à moins qu'ils n'en ussent un titre spécial; 60. Que quand ils avaient un pareil titre, ils pouvaient sous-inféoder ou accenser ces droits à titre de redevances; 7o. Que les rivières non-navigables forment partie du domaine privé, et suivent la propriété, en quelques mains qu'elle passe ; 80. Que sur les terres concédées, les rivières nonnavigables appartiennent aux censitaires, et que, dans ce cas, la réserve qui en serait faite serait illégale ; 9o. Que depuis l'arrêt de 1686, la banalité en Canada est légale et universelle, et consiste, pour les seigneurs, dans l'obligation de construire des moulins, et pour les censitaires, dans l'obligation d'y porter moudre leurs grains pour la consommation de leurs famille ; lOo. Que le droit d'empêcher la construction de moulins à farine était un accessoire du droit de banalité, qu'il était destiné à protéger ; I lo. Que telle prohibition ne donne pas lieu à une indemnité, le droit principal étant payé ; 12o. Que toutes charges, réserves, prohibition, qu'on ne peut comprendre sous le terme de '' redevances," et qui auraient l'effet de retenir partie du domaine utile, sont illégales et nulles ; i3o. que l'imposition des journées de corvée est légale ; 14o. Qu'il y a lieu à constater l'augmentation de la valeur des terres non-concédées, données aux seigneurs en franc-aleu; 15o. Que les actes impériaux, communément appelés l'acte du commerce du Canada et l'acte des tenures, ne limitent point l'opération de l'acte seigneurial de 1854 ; I60. Que les seigneuries concédées avant et depuis
la coii^uôle, sont également sujettes à l'opération de cet acte, sauf le cas de commutation en franc et commun soccage duement effectuée, quant aux terres non-concédées ; 17o. Qu'il sera permis aux intéressés de produire toutes espèces de preuves légales devant les commissaires à Tappui de leurs prétentions. (1)
Ces points de loi étant réglés, les commissaire^, se guidant sur ces décisions, procédèrent à la confection du cadastres, c'est-à-dire à l'estimation de la banalité, des lods et ventes et autres charges accordées aux seigneurs. Les travaux et les décisions des commissaires étaient sujets au contrôle d'une Cour de Révision composée de trois d'entre eux. Les cadastres furent terminés en grande partie en 1859, mais tout le travail ne fut complété que trois ans plus tard.
L'acte seigneurial établissait, en outre, un fonds évalué à $1,500,000, destiné à indemniser les seigneurs de la suspression de leurs droits. On comprend que cette somme ne fut pas suffisante. La mesure seigneuriale coûta à la province plus de dix millions. La législature rachel?, la banalité, les lods et ventes et auties droits, excepté les cens et rentes qui seuls restèrent à la charge du censitaire. Ce dernier avait encore la liberté de capitaliser ces rentes et libérer ses propriétés de tout droit seigneurial.
Ainsi, la mesure seigneuriale de 185i eut pour effet médiat de substituer dans la province de Québec une tenure libre à l'ancienne tenure seigueu
(l) Résumé da jugement par F. R. Angers.
riale. Elle abolissait ensuite les lods et ventes, lourd impôt par lequel le seigneur réclamait à chaque mutation de propriété le douzième de sa valeur ; la banalité, c'est-à-dire le droit exclusif donné au seigneur de bâtir des moulins dans les limites de la censive et l'obligation du censitaire d'y porler moudre son grain ; le droit de retrait d'après la plus haute enchère, par lequel le seigneur pouvait contraindre l'acheteur, dans les quarante jours qui suivaient la vente, à lui céder la propriété qu'il venait d'acquérir, lorsqu'elle avait été achetée à bas prix. L'acte de 1854 abolit encore toutes ces charges, réserves et servitudes par lesquelles les seigneurs prenaient possession des rivières et des grèves, imposaient des journées de corvée, s'emparaient, sans indemnité, des bois de construction, etc., charges qui, comme le disait le préambule de l'acte, '^pesaient lourdement sur l'industrie et tuaient l'esprit d'entreprise."
En 1859, l'acte seigneurial fut amendé ; permission est donnée au seigneur de toucher le capital de ses droits en déduisant 25 par cent sur le montant ainsi capitalisé.
L'acte seigneurial compilé avec tous les actes antérieurs en force, ainsi que l'amendement de 1859, sont refondus au ch. 41 des S. R. B.-C, au titre, relatif aux biensfondset droits fonciers.
Telle fut la féodalité en Canada, telle fut sa fin. Son passage dura l'espace de trois siècles. Les rois de France, qui nous l'avaient imposée, empruntant aux institutions nationales ce vestige du passé, virent en elle un puissant moyen de colonisation. Elle était, dans l'esprit des ministres du monarque fran-
çais, le seul moyen efficace de défricher, cultiver et mettre en valeur le sol de la Nouvelle-France. Les seigneurs canadiens avaient autant de devoirs à remplir que de droits à exercer. S'ils étaient de hauts justiciers ayant fourche patibulaire, il leur fallait être avant tout des colons, s'occupant nonseulement de défricher, mais encore de faire défricher. Leur premier devoir était de peupler et de faire habiter la. colonie par autant de monde que possible. Jamais seigneur en Europe n'eut des devoirs d'une telle nature et dont raccomplissement était si rigoureusement exigé que la confiscation ou le retranchement punissait le refrac taire. Le seigneur suzerain retranchait de la concession des terres que son vassal n'avait pas fait défricher et les donnait à d'autres seigneurs d'une nouvelle fabrique. Les armes de la féodalité canadienne ont donc été la hache et la cognée, et les éclaircis dans la foret, le premier titre de noblesse de nos seigneurs. Ainsi, en introduisant le système féodal en Canada, les rois de France n'avaient pas eu l'idée d'y établir une aristocratie; ils voulaient seulement favoriser la colonisation et l'établissement facile et rapide des terres incultes.
Ce n'est pas le moment de discuter ici la valeur de ce système. Avant de le désapprouver, il faudrait passer condamnation sur toute la politique coloniale de la France monarchique ; or, le système entier reposait sur des bases fausses. La tenure seigneuriale n'était qu'un chaînon à la longue chaîne des abus, des monopoles et des privilèges ; qu'un simple rouage à cette lourde machine politique que le temps a relégué dans les ombres du passé.
CHRISTOPHE COLOMB. (î
Dans l'année 1470 un homme habillé à la manière des gentilshommes de l'époque, franchissait cavalièrement l'enceinte de la ville de Lisbonne. Il pouvait avoir irente-ciliq ans ; il était grand, bien fait, musculeux. Sa physionomie était agréable; son maintien grave et sa démarche laissait deviner la noblesse et la dignité de ses manières. Un front large, séjour de grandes pensées, le nez aquilin, un regard perçant, un air d'autorité et de distinction dans toute sa personne ; de longues mèches de cheveux autrefois blonds, mais grisonnes de bonne heure par les soucis et les chagrins, retombaient négligemment sur ses larges épaules. Après avoir franchi les limites de la capitale du Portugal, il s'arrêta, porta la main à sa poitrine pour comprimer les rapides mouvements de son cœur, et levant les yeux vers le ciel dans la direction de TOuest, il s'écria : '' Oui, là bas, par de là les mers, il y a une terre inconnue, et j'irai."
Cet homme était Christophe Colomb.
Rien n'est certain quant à la date et au lieu de la naissance de Christophe Colomb. Les uns disent qu'il naquit à Gènes de parent pauvres et obscurs-
(1) Lecture faite devant le Club National,- le 30 Novembre
les autres, qu'il descendait d'une souche noble de l'Italie ou de la Corse. Quoi qu'il en soit, il était né marin. Dès sa plus tendre enfance il se familiarise avec un élément sur lequel il est appelé à accomplir de si grandes choses. Il sillonne la Méditerranée et l'Atlantique, visite l'Irlande et se hasarde jusqu'au delà du cercle polaire. Un naufrage le jette sur la côte du Portugal. C'était son chemin, il se rendait à Lisbonne.
Lisbonne était à cette époque le rendez-vous des savants et des aventuriers, des gens de condition et des chercheurs de fortune. Le prince Henri de Portugal était le Mécène auprès de qui les érudits et les notabilités de tous pays venaient chercher refuge et protection. Doué d'un génie supérieur, ce monarque ne se contentait pas de fonder des académies et d'encourager les arts et les lettres, il participait lui-même à l'élan général en approfondissant les sciences les plus en vogue : la géographie, l'astronomie, les mathématiques et l'art de la navigation.
Le spectacle de l'Europe au XYe siècle offre à l'œil de l'historien un singulier tableau. Le réveil des sciences exactes avait suivi ou plutôt avait marché de pair avec la renaissance des lettres grecques et latines. "Les sociétés, impatientes de secouer le joug pesant de plusieurs siècles de léthargie, allaient audevant d'elles-mêmes, poussées par l'esprit d'invention et de découvertes. On voulait à tout prix reculer les bornes du monde connu. La géographie, enveloppée pendant si longtemps dans les ténèbres du passé, devint le thème favori des penseurs. On consultait Aristote et Sénèque, Pline et Straton ; on
invoquait l'autorité de Ptolémée : on replaçait devant l'Europe moderne les secrets que l'antiquité avait légués aux âges futurs. Des savants de tout âge et de toute nationalité entraient en lice, et là, dans l'arène commune, développaient aux yeux du monde érudit la cosmologie des anciens et les connaissances nouvelles sur la carte et le compas. Chaque académie avait son champion ; pas de petite ville qui ne comptât son héros. Toute la cosmographie fut réduite en système. Et ces théories n'étaient pas stériles: elles se réalisaient dans le domaine des faits Les découvertes se succédaient rapidement. Déjà on avait doublé le cap Bajador et pénétré dans la région jusqu'alors inexplorée des tropiques ; déjà la côte occidentale de l'Afrique avait été explorée depuis le Cap Vert jusqu'au Mont Blanc, et, le soir d'un beau jour, les Açores et les Canaries étaient sorties comme par enchantement du sein des eaux. Peu après, Yasco de Gama doublait le Cap de Bonne Espérance et ouvrait le long de la côte méridionale de l'Asie une route au commerce vers les opulentes régions de l'ouest. Chaque port de mer organisait son expédition maritime, destinée à modifier et à agrandir la carte du monde connu. C'était l'ambition du premier venu de se tailler un royaume de fantaisie au sein des mystérieuses solitudes de l'Océan. Depuis l'humble mousse jusqu'au grand capitaine, tout le monde subissait l'influence de cet ébranlement général des esprits. L'imagination des peuples s'enflammait aux récits des longues courses aventureuses. On allait môme au-delà des faits acquis : la curiosité populaire se complaisait en des lé-
100 IMÉLANGES HISTORIQUES ET EITTÊRAIRES.
gendes fantastiques et voyait dans le lointain, jetées sur un horizon de cristal, des îles merveilleuses. La boussole venait d'être découverte ; elle fut -la clef qui ouvrit aux marins les secrets de la mystérieuse grandeur de l'Océan. Les ténèbres se dispersaient, la lumière se faisait ; lïnvention récente de l'imprimerie appelait tous les hommes au banquet de la pensée ; et la vérité fut communiquée aux peuples civilisés, portée sur les ailes rapides de la publicité. La science, jusqu'alors réfugiée dans les cloîtres et les bibliothèques, descendit sous le toit modeste du savant et devint accessible aux plus humbles comme aux plus grands. Ce fut de toute part une impulsion spotanôe dans toutes les branches de l'activité humaine.
Cependant les régions de l'ouest de l'Atlantique étaient restées inconnues ; la navigation sur cette océan était encore dans l'enfance. Les marins craignaient de s'aventurer sur cette mer orageuse qui leur semblait sans borne. Mais on conjecturait qu'elle était la route la plus directe vers les Indes.
Colomb était trop bon cosmographe pour ne pas remarquer que les cartes de son temps étaient incomplètes ; qu'une bonne partie du monde était encore à découvrir. Il se mit donc hardiment à l'œuvre pour trouver le moyen d'explorer ces régions immenses. Après avoir étudié la géographie des anciens, compulsé les rapports des navigateurs, examiné la nature des choses, il en vint à la conclusion qu'en allant directement de l'Est à POuest il découvrirait un pays intermédiaire à l'Europe et l'Asie; Pénétré de cette grande idée il n'épargne rien pour
arriver à la réalisation de son projet. Mais que faire?... il est pauvre, dénué de tout, sans protection, seul aVec son génie ! N'importe, il s'adressera aux peuples et aux rois.
Par déférence pour sa patrie, Colomb fit part de son dessein à la république de Gênes. Mais les finances de ce petit état ne permettaient pas d'entretenir d'espoir. Au moins sera-t-il plus heureux à la cour de Portugal. Il eut une première entrevue avec Jean II qui, comme son ancêtxe Henri, aimait la science et favorisait l'esprit de découvertes. Le prince l'écouta avec beaucoup de bienveillance ; il fut frappé de la justesse et de la lucidité de son raisonnement. Mais il ne voulut prendre aucune décision avant d'avoir l'avis de ses conseillers. Au nombre de ses courtisans se trouvaient trois hommes dont les noms fassaient autorité dans les académies et les sociétés savantes. Habiles cosmographes, versés dans les sciences exactes, au fait de l'histoire des découvertes et des inventions du siècle, la cause de Colomb devait trouver grâce devant eux. Il le croyait du moins. Son espérance fut déçue. Ces trois hommes traitèrent le projet d'extravagant et d'insensé. La question fut de nouveau soumise à une assemblée nombreuse des notabilités de la cour et du pays. Le résultat fut le môme. L'illustre génois allait évidemment au devant de son siècle.
Repoussé à la cour de Portugal, Colomb dont l'énergie grandissait avec les obstacles, passa en Espagne.
C'était le beau temps de la monarchie espagnole. Les deux royaumes de Castille et d'Aragon venaient
d'être réunis par le mariage de Ferdinand et Isabelle. A la voix de ses maîtres, le fier Espagnol prend les armes pour repousser l'inûdèle et affermir la puissance du Christ. L'empire arabe tombe^ affaissé sur lui-môme, après plusieurs siècles de domination en Europe. Au son des fanfares et des irompettes, en présence de la chevalerie espagnole, les clefs de la ville de Grenade, déposées sur un plateau d'agent, sont remises aux vainqueurs. Un courant électrique parcourt les rangs de l'armée qui, dans un transport d'allégresse, acclame la bannière royale de l'Espagne plantée sur la plus haute tour de l'Alhambra. Ces succès ne sont que le prélude de nouvelles victoires- Alger, Tunis, Tripoli et la plupart des principautés barbaresques de l'Afrique sont réduites à l'état de vassalage. Les armes erpognoles sont partout victorieuse ; Naples ouvre ses portes aux soldats de la Péninsule et Ferdinand parcourt la Navarre en vainqueur. Tel est le tableau que nous offre la chevaleresque Espagne au XV siècle.
Le projet de Colomb ne gagna pas de suite les sympathies de la cour. Engagé dans des entreprises militaires d'une grande importance pour le royaume, Ferdinand ajournait d'année en année l'exécution de l'entreprise. Il reconnaissait que le plan du navigateur reposait sur une base scientifique et rationnelle ; que sa réalisation pouvait jeter une gloire immortelle sur l'Espagne et assurer à la Péninsule des richesses incalculables en ouvrant une route directe vers l'Inde. Mais il entretenait des doutes sur la possibilité de l'entreprise. La question fut
donc déférée à un conseil de savants cosmographes, astronomes et mathématiciens de l'université de Salamanque. C'est devant cet illustre aréopage que le grand capitaine se présenta pour plaider la cause du Nouveau-Monde.
La théorie de Colomb était nouvelle. Elle admettait la rotondité de la terre et Thypothèse des antipodes. Il ne se sentit pas à l'aise devant cette assemblée de clercs instruits, peu décidés à admettre les nouveautés scientifiques basées sur le raisonnement, prévenus contre tout ce qui n'avait pas pour fondement la voix de l'autorité. 11 parla avec conviction. Toutes les grandes âmes sont éloquentes. Pas d'objection sérieuses qu'il ne résolût à l'aide de la carte et du compas. Quelques-uns le comprirent, mais une majorité ignorante et orgueilleuse se prononça contre lui.
Enfin, après cinq années de suppliques, Colomb, admis habituellement à la cour, parvint à convaincre le monarque. Seulement, il s'élevait une difficulté. Il réclamait le titre d'amiral et de vice-roi de toutes les terres et de toutes les mers qu'il découvrirait. Les courtisans, jaloux de ces titres plus pompeux que réels, so récrièrent et firent manquer le projet.
De son côté Colomb tenait à cette juste compensation des périls auxquels il allait s'exposer. Repoussé par la cour d'Espagne il se rendait en Angleterre quand un courrier de la reine Isabelle l'y ramena de nouveau. Un emprunt fut contracté pour subvenir aux frais du voyage, et Colomb, récompensé de sa longue persévérance, fut nommé grand-amiral de l'océan, vice-roi et gouverneur-général dtj toutes les
mers et continents qu'il découvrirait dans l'étendue de son amirauté.
Dix-huit années s'étaient écoulées depuis que Colomb avait jeté au monde civilisé l'idée sublime de sa grandiose entreprise ; dix-huit années d'épreuves et de revers. Ici, on ne sait s'il faut admirer davantage la conception du génie ou la persévérance de cet homme à réaliser ce que son intelligence avait conçu. Nous l'avons vu arriver plein d'espoir à Lisbonne, la ville de l'inteUigence, le berceau où naquirent les grandes découvertes du XVe siècle. Au milieu de cette société agitée, poussée par l'esprit d'aventure, anxieuse d'ajouter un progrès nouveau aux travaux acquis, il trouverait certainement le levier qui lui manquait, un capital suffisant pour les préparatifs de Texpédition. 11 s'imaginait que les hommes instruits de son temps le comprendraient. Comment ne pas se soumettre à l'évidence de sa démonstration?... pouvait-on méconnaître l'immensité des résultats ?... Tout plein de son projet, il en parlait à ceux qui l'approchaient avec la naïveté de l'enfant qui découvre un nid d'oiseau. Pour lui, de la possibilitée l'acte la conséquence était claire, lucide, palpable, efficace. Mais, on le sait, Colomb rencontra partout sur son chemin des incrédules. Les uns, les plus modérés, se contentaient de sourire en silence à la grandeur de l'entreprise, étonnés de se trouver en présence d'un homme sérieux qui voulait en parler sérieusement ; d'autres, et c'était le plus grand nombre, ne cachaient pas leur dérision et leurs sarcasmes. On lui tournait le dos en criant au paradoxe, et on^le rangeait au nombre des fous sublimes.
Va-t-il se décourager ? Non. Il aborde les rois, ijéiiètre au sein des cours, au milieu des courtisans et des Grands d'Espagne et de Portugal ; il s'adresse aux universités, partout sa parole est la même : il plaide la cause de l'humanité et demande silence au nom de la science et du raisonnement. Il est grand, il est éloquent; toute son âme est sur ses lèvres. A ses arguments, on répond par des railleries et des quolibets; à l'invective, il déploie la carte da globe, prouve la sphéricité de la terre et la possibilité de son parcours de l'Est à l'Ouest. Les plus fanatiques vont jusqu'à l'accuser d'impiété et cherchent à le mettre en contradiction avec la bible et les saints pères. En définitive, Colomb n'est qu'un imposteur, un solliciteur ennuyeux, un ambitieux vulgaire qui veut faire fortune en caressant le trésor pablic.
Et, n'est-ce pas là l'histoire de tous les grands hommes ?... Il semble que l'humanité s'est toujours montrée jalouse de ceux qui ont voulu s'en constituer les bienfaiteurs. Le bien ne s'accomplit qu'avec diCQculté ; il faut faire violence aux passions et aux préjugés des hommes pour le faire reconnaître. La vérité et la justice, malgré l'auréole éclatant qui les accompagnent, passent lentement à travers le monde, par-fois inaperçues, souvent méconnues et conspuées. Mais Dieu qui est la justice et la vérité veut que ses attributs soient afQrmés sur la terre. Pour accomplir cette mission, il donne aux natures privilégiées l'étincelle du génie. Colomb était de celles-là. Ni les hésitations des princes, ni les railleries des courtisans, ni les jalouses prétentions des érudits, ni les grossiers sarcasmes du peuple n'ont pu lasser sa per-
lOG MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTERAIRES.
sévérance. Il était plus fort que tout cela ; il avait la vérité avec lui. Elle se reflétait vivante, palpable, indéniable dans son intellect ; elle prenait des proportions tangibles et mathématiques; elle était une, efficiente et coordonnée. Pendant dix-huit ans il est raillé, insulté, condamné à l'humiliante condition de solliciteur, pauvre, dénué de toute ressource, repoussé des grands, incompris du peuple ; pendant dix-huit ans il incline son noble front devant la main qui l'abaisse, et rendant hommage au Dieu de l'univers, il voue un culte à sa sublime théorie du Nouveau-Monde. Inclinons-nous devant la mystérieuse grandeur de la Divinité et admirons ses décrets ! Colomb fut, comme tous les grands hommes providentiels, un instrument dans la main de l'Eternel.
Le 3 août 1492 l'aurore à son lever éclairait trois voiliers qui balançaient coquettement leurs mâtures effilées dans les eaux traquilles du port de Palos. C'étaient le Santa Maria^ la Pinta et la Nina ; elles portaient Colomb ému jusqu'aux larmes de la solennelle grandeur de son entreprise. Le signal est donné ; les trois caravalles s'élancent à la fois aux cris de la multitude qui borde le rivage. Spectacle grandiose et solennel ! On le sent cette petite flottille porte dans ses flancs les destinées de l'humanité; elle doit accomplir le plus grand événement des temps modernes. Les nations saisies d'épouN^ante à la grandeur de l'entreijrise, anxieuses et muettes, suspendent un moment leurs courses folles pour assister au dénouement de ce drame chevaleresque.
Toute l'Europe civilisée a les yeux fixés sur un seul homme. L'historien cesse d'embrasser dans son vaste coup d'œil le mouvement de tous les peuples et suspend son vol altier pour suivre, à travers les mille écueils d'une mer inconnue, la grande figure de Christophe Colomb.
Les épreuves de Colomb ne devaient p£fs se borner aux dégoûts dont les cours de l'Europe l'avait abreuvé ; de nouveaux obstacles allaient retremper son courage. L'entreprise était hasardeuse, l'équipage le savait. Il fallait toute l'autorité et le ton imposant de l'amiral pour maintenir les marins dans les bornes du devoir. Trois jours s'étaient à peine écoulés qu'ils voulaient rebrousser chemin. Arrivé à l'île de Fer, la dernière des îsles Canaries, Colomb crut qu'il ne réussirait pas à dominer son entourage. La petite flotille entrait dans des eaux inconnues, sillonnées pour la première fois par les trois caravelles espagnoles.
Les vents alizés, soufflant constamment dans la direction de l'Est à l'Ouest, enflent les voiles et poussent les vaisseaux avec rapidité dans l'océan sans borne. La mer est calme, l'air est frais et pur, un spectacle grandiose s'offre à l'œil des marins consternés. Comment revenir sur leur route avec un vent toujours contraire ?...
Les phénomènes les plus simples jettent la consternation dans l'équipage. De brillants météores parcourent la voûte céleste et vont s'efTronder dans l'océan, laissant dans l'espace une traînée lumineuse aux mille couleurs de l'arcen-ciel. Et puis cette mer sans fin, profonde, insondable, n'allait-elle pas
s'entr'ouvrir, béante et terrible, pour les engloutir ? Autre phénomène singulier, la variation de l'aiguille est observée pour la première fois. Evidemment, on entrait dans un monde nouveau soumis à des influences inconnues, puisque les lois de la nature changeaient avec les latitudes.
Les mui-ciures éclatent de tonte part, les cœurs défaillent, le découragement s'empare des plus braves. Seul Colomb, debout, l'œil animé, le geste impérieux, fort du sentiment de sa mission, oppose à l'orage grondeur de la révolte son invincible énergie. La providence vint à son aide. Une nuée de petits oiseaux, au plumage doré, hôtes journaliers des bosquets de l'Andalousie, vint s'abattre sur les cordages de la flotille, remplissant l'air de leur harmonieux gazouillements. C'était la colombe de l'arche de Noé, c'était l'indice du voisinage de la terre.
Cependant les jours succèdent aux jours, les nuits aux nuits; déjà sept cent cinquante lieues ont été franchies depuis les Canaries, et à l'horizon sans borne, l'œil ne voit qu'une mer sans fin. Les provision s'épuisent, une terreur morne s'empare de l'équipage, des groupes murmurant se forment, ici, là, menaçants et terribles. La conspiration éclate! Colomb, a genoux, demande grâce : encore trois jours!
Le matin du troisième jour, les oiseaux voltigent autour des vaisseaux, l'air est tiède et pur comme une brise parfumée de Séville au mois d'avril, la mer est transparente comme le cristal,' les flots s'apaisent et tombent dans le recueillement. Des herbes aromatiques, fraîches et vertes, suivent
le gracieux balancement de la vague ; il vient de l'ouest une brise embaumée qui -a dû raser les plantes odorantes d'une plage fertile ; dans l'atmosphère il y a un courant sympathique qui annonce le voisinage de la végétation. Bientôt le canon se fait entendre; l'équipage, ivre d'allégresse, s'écrie à la fois : terre ! terre !
C'était le vendredi matin, 12 octobre 1492.
Colomb contempla pour la première fois le Nouveau-Monde !
La plage qui reçut le grand capitaine porte le nom de San-Salvador ; c'est une des îles Lucayes.
Impatient de continuer sa course Colomb reprend la mer après avoir rendu grâce à Dieu du succès de son voyage. Il visite à la hâte Cuba, St. Domingue, Hispaniola. Puis, rebroussant chemin, il aborde les côtes du Portugal après sept mois et onze jours d'absence. On s'empresse autour de lui, les populations l'acclament, Ferdinand et Isabelle le font asseoir sur les marches du trône et le proclament, en présence de la cour, Vice-Roi des pays qu'il a découverts. Le grand navigateur était à l'apogée de sa gloire.
Ambitieux de continuer sa mission, las des flatteries qu'on lui décerne, Colomb met à la voile, traverse de nouveau l'Atlantique, découvre la Jamaïque et pénètre dans l'intérieur des terres. Dans un troisième voyage il touche à la Floride, pousse jusqu'à l'embouchure de l'Orénoque et longe le continent américain. Dans le même temps un aventurier obscur donnait son nom à l'Amérique. La postérité fut complice avec Vespuce pour dérober à Colomb une gloire si méritée. Sic vos non vobïs.
Une poignée d'Espagnols s'étaient établis à Hispagniola. Avides, pleins de jactance, indisciplinés, Tinsubordination se met dans leur rang. Une révolte en règle éclate dans le fort, et Colomb dénoncé à la cour sous accusation de trahison, est chargé de chaînes et conduit en Espagne. Il paraît, les fers aux mains, devant ses maîtres et proteste hautement de son innocence et de sa fidélité. C'est en vain que Ferdinand et Isabelle cherchent à le dépouiller de cette livrée du criminel, il se refuse ; ses fers le grandissent. Au fond la cour d'Espagne craignait l'influence de Colomb, et par une politique égoïste et artificieuse, elle le retint pendant quatre ans, sinon captif, du moins à vue, dans la crainte qu'il ne s'emparât des pays qu'il avait découverts. Rien assurément dans la conduite de l'amiral ne pouvait légitimer ce soupçon. Plus tard il fut réintégré dans ses titres et ses dignités; mais on ne lui rendit pas le gouvernement de St. Domingue.
Colomb suspendit ses chaînes aux murs de son cabinet et ordonna qu'elles fussent enterrées avec lui pour témoigner de l'ingratitude des hommes. Il fit un quatrième voyage qui eut peu de succès. Enfin, accablé de chagrins, de fatigues et d'infirmités, il termina sa glorieuse existence à Valadolid, en 1506, à l'âge de 70 ans. L'Amérique, théâtre de sa grandeur, a conservé son tombeau. L'étranger qui visiîe la Havane ne manque pas de s'incliner devant "le marbre qui recouvre la dépouille du grand homme.
Voilà Christophe Colomb. Il est grand et magnanime, plein de persévérance et d'énergie, instruit,
sagace à découvrir les rapports entre la nature des phénomènes et la cause qui les produit, plus grand que sou siècle qui, pour prix de ses bienfaits, le courouna de la palme du martyre.
in
Le premier homme, dit Horace, qui osa s'aventurer sur la mer à la recherche de l'inconnu, avait une âme d'airain. Colomb était assurément un homme courageux ; on trouve dans son caractère un grand fonds d'énergie et de persévérance. Depuis l'instant de la conception de son projet jusqu'à, sa réahsation, il n'a jamais désespéré, quelques nombreux que fussesnt les obstacles, quelques désastreux que fussent les revers. Il était mû par un sentiment qu'il appelait providentiel ; ce feu intérieur explique l'ardeur exalté de son imagination.
Mais à côté de cet enthousiasme qui le portait à accomplir de grandes choses, il joignait un esprit pratique et perspicace. Ses théories étaient appuyées sur l'observation ; c'était un homme nourri de toutes les connaissances de son temps et qui allait même au devant de son siècle. Plus que personne il contribua à dissiper l'ignorance de son époque. Beaucoup de sagacité et un jugement sain le rendait apte à saisir les phénomènes du monde extérieur. Il remontait des faits aux principes, des effets aux causes avec une facilité, une lucidité d'esprit qui dénotent un talent solide. Ses conclusions sont parfois fausses, mais elles ne manquent pas d'être brillantes. Ses explications sur la variation de l'aiguille polaire, la direction des courants, le groupement des plantes
marine?, les changements de température, ne sont pas seulement ingénieuses, mais la plupart véridiques et rationnelles. En somme, dans toute l'entreprise de Colomb, on remarque l'esprit pratique et scientifique qui Ta conduit. La découverte du Nouveau- Monde ne fut pas un effet du hasard ou le résultat d'une imagination vagabonde, mais comme l'a bien défi.ni Humboldt, "une conquête de la réflexion."
Tous les grands hommes sont magnanimes; tous les esprits supérieurs ont des vues nobles et larges. Certes! l'ambition de Colomb était assurément de donner à l'humanité toute entière des terres nouvelles, agrandir le fonds des connaissances humaines et jeter en pâture à son siècle une idée vraie sur cette mer qui avait donné naissance à tant de fables. Mais il voulait surtout que sa découverte fut une œuvre de progrès et de civilisation. On connaît les sentiments philan tropiques qu'il éprouva lorsqu'il entrevit dans les sombres forêts de ce nouvel empire, au sein de ces contrées lointaines et spacieuses, des millions d'infidèles, ignorant les premiers éléments de la civilisation, n'ayant de la Divinité qu'une idée confuse et fausse. Alors se dressa devant son esprit le problême difficile de l'affranchissement de ces races. 11 les voyait telles que la nature les avait faites, fières dans leur indépendance sauvage, inaccessibles dans leur farouche- grandeur ; alors il sentait l'influence salutaire que la civilisation européenne devait exercer sur elles. Et il assistait en esprit à cette transformation miraculeuse de l'homme sauvage ; il voyait la société passer de l'état de nature à l'état de culture ; les mœurs s'adoucir ; l'es-
CHRISTOPHE cor. 0MB. ^ ll3
prit humanitaire s'infiltrer petit à petit dans les veines du peuple, et la religion chrétienne qui oppose la mansuétude à la violence, la charité à la vengeance, le christianisme débarrasser l'Indien des langes grossiers qui le retenaient d ms la barbarie.
Le zèle de l'apôlre pénétrait donc dans l'âme de Colomb chaque fois que ces grandes visions passaient dans son esprit. Il cherchait par des moyens efficaces à opérer le problème de la civilisation de l'Amérique. Pour lui l'Indien était un ami, un frère. Sa pensée intime, ses plus chères espérances, c'étaient la coloni^alion de ces vastes empires, la conversion des infidèles au christianisme, la civilisation de la race indienne et l'établissement de colonies puissantes venues d'Europe pour fonder dans le Nouveau- Monde des sociétés régulières.
Hélas ! Colomb n'était pas seul à accomplir cette œuvre gigantesque. On ne tint aucun compte de ses sages avis. Sa pensée fut travestie, ses sentiments les plus chers foulés aux pieds. Ses compagnons, ceux qui marchèrent sur ses trace?, pillèrent les contrées nouvellement découvertes. Avides, âpres au gain, violents et trompeurs, ces aventuriers perdirent de vue l'idée élevée, noble du premier découvreur pour opérer sur une échelle plus vaste la réalisation de leur rêves ambitieux. Loin de travailler à gagner les sympathies des Indiens ils cherchèrent dans Textermination d'une race antique et fière le moyen de satisfaire leurs instincts égoïstes.
Malgré les ombres qui viennent obscurcir le grand drame de la colonisation et de la civilisation du Nouveau-Monde, l'œuvre de Colomb n'en reste pas
moins impérissable. Il fut le premier découvreur, le premier bienfaiteur, le premier apôtre de l'Amérique. En faut-il davantage pour assurer l'immortalité? Où trouver un gage plus éloquent que cette civilisation américaine qui rend elle-même hommage au mérite, aux qualités et aux vertus de l'illustre Génois? Ah! s'il était donué au grand homme de secouer les cendres de son tombeau, et, après quatre siècles de sommeil, contempler de nouveau la lumière, comme son âme enthousiaste tressaillerait d'allégresse I Comme ces visions glorieuses le grandiraient à ses propres yeux! Voyez-le ! Il est là tel que la nature l'a fait, grand, majestueux, drapé dans sa dignité de héros et de martyr. Près de lui sont les chaînes qu'il a portées jadis; elles lui servent de parure et sont un ornement de gloire. Son premier regard est pour l'océan qu'il a tant aimé ; il le reconnait, il le contemple, il l'admire. Ces flots qui s'agitent, ces vagues qui battent les rochers, cette immense nappe d'eau qui, solennelle et majestueuse se balance nonchalamment entre deux continents ; ces grandes scènes de la nature viennent tour à tour réveiller ses souvenirs endormis. Il jette un regard attendri sur l'Europe contemporaine ; c'est à peine s'il retrouve quelques vestiges du passé. Puis, saluant le Nouveau-Monde, le théâtre de ses exploits, la patrie de son tombeau, il contemple la grandeur de son œuvre. Il n'a pas seulement frayé une route nouvelle à un commerce important, mais il a découvert un nouveau continent, aussi grand que tout l'ancien monde. Il est saisi d'étonnement à la.vue de cette transformation gigantesque, de ce travail
séculaire. Est-ce bien là le Nouveau-Monde qui invite aujourd'hui l'ancienne civilisation à rivaliser avec lui dans l'œuvre proGfressive du perfectionnement des arts, des sciences et de l'industrie ; qui déploie avec tant de magnificence, en présence de l'humanité toute entière, les progrès qu'il a accomplis depuis un siècle (1). 11 admire cette végétation luxuriante, ce sclimats variés, ces empires magnifiques., ces villes superbes, ces monuments remarquables, ces travaux gigantesques qui attestent le génie de l'homme et la prospérité matérielle de ces nations. Et au milieu de tout cela, des hommes qui parlent des langues diverses, constitués en sociétés régulières, civilisés, policés, cultivant les arts, les sciences et les lettres, poursuivant l'idéal dans ses manifestations du beau, du vrai et de l'utile. Et, pardessus tout cela, des temples élevés à la Divinité^ un culte pur, détaché de toute souillure payenne^ fruit d'une civilisation avancée. O Colomb! tu peux rentrer dans la poussière du tombeau, dans le silence et la nuit des temps, mais ton auréole est l'arc-enciel qui s'étend d'un pôle à l'autre ; ton nom sera béni par la postérité la plus reculée !
(1) Allusion au Centenaire Américain et à l'Exposition Universolle de Philadelphie, en 1876.
LOUIS-JOSEPH PAPSNEAU. (l)
Il y avait longtemps que la politique métropolitaine était devenue partiale et injuste envers les Canadiens-français :
Que les abus de l'administration étaient excessifs ;
Que le trouble et la discorde régnaient entre les trois pouvoirs de l'Etat colonial ;
Que toutes les réformes suggérées par le peuple canadien, par la voix digne de ses chefs, étaient brutalement repoussées ;
Que la minorité anglaise conservait les départements de TExécutif, et au moyen des deux Conseils, accaparait un pouvoir législatif égal à celui de la majorité numérique française représentée par la Chambre-Basse ;
Qu'entre ces deux corps rivaux, la minorité soumettait à son joug le vœu de la majorité par l'intermédiaire du Gouverneur ;
Que les Gouverneurs avaient mission secrète de dissimuler leur rôle sous l'apparence d'une parfaite impartialité, sans laisser abattre cependaiit le Conseil, composé de créatures nommées par la Couronne, et qui servait de barrière contre les prétentions des représentants du peuple ;
Que les emportements de la presse anglaise n'a-
(l) Celle biographie parut dans le Pays, au lendemain de la mort de M. Papinean, le 24 Septembre 1871.
valent plus de borne et que les procès politiques s'instituaient sur une haute échelle;
Que la parti national des patriotes demandait vainement l'indépendance des juges et leur isolement de la politique, la responsabilité des fonctionnaires, un Conseil électif plus indépendant de la caisse publique et plus intéressé au bien du peuple, l'application des biens des Jésuites pour des fins d'éducation la liberté de parler le langage de la France et de prier le Dieu de l'ancienne mère-patrie, la concescession des terres de la couronne en franc alleu roturier et leur régie par les lois françaises, le contrôle du peuple dans les institutions municipales, le contrôle de revenus de l'Etat et le vote du subside, enfla le redressement de tous ces abus tyran niques qui forçaient l'indépendance et la franchise canadienne à se courber devant la morgue britannique.
Il y avait longtemps que le Bas-Canada était dans l'attente de toutes ces réformes, et toutes ces réformes si justes, si nécessaires, si raisonnables, n'arrivaient jamais.
Alors, parut un homme, sorti d'une souche illustre, doué d'une grande âme et d'une grande pensée;
Un homme avec un regard de flamme, avec une voix vibrante, avec un port noble et majestueux, avec un geste imposant, avec une tête altière, avec des sentiments élevés et patriotiques : c'était l'Honorable Louis-Joseph Papineau.
Cet homme vient de s'éteindre et sa tombe en se refermant emporte avec elle l'éternel souvenir du peuple canadien.
M. Papineau naquit à Montréal, le 7 Octobre 1786,
en sorte qu'il aurait atteint, dans quelques jours, sa 85ème année lorsque la mort est venu le visiter le 23 Septembre 1871.
Il descendait d'une famille illustre dans laquelle les grands talents ont été héréditaires. Son père. Joseph Papineau, l'un des patriarches et des plus fidèles gardiens de nos libertés politiques, exerça la profession de notaire à Montréal, depuis 1780 jusqu'à 1841, époque de sa mort. C'était un orateur distingué et un jurisconsulte célèbre : ses opinions légales étaient souvent citées en Parlement.
Son fils recueillit, dès son bas âge, les enseignements patriotiques du père. Doué d'une intelligence précoce et avec des aptitudes qui étonnaient tout le monde, il fit de bonnes études classiques, partie à Montréal et partie à Québec.
Un illustre mort, M. Philippe Aubert de Gaspé, son ami et son compagnon d'enfance, a recueilli, dans ses Mémoires, des détails intéressants sur la jeunesse de M. Papineau et ses études.
" La renommée du jeune Papineau l'avait précédé avant même son entrée au séminaire de Québec. Tout faisait présager, dès lors, une carrière brillante à cet enfant précoce, passionné pour la lecture, et dont l'esprit était déjà plus orné que celui de la plupart des élèves qui achevaient leurs cours d'études.
" Papineau jouait rarement avec les enfants de son âge, il lisait pendant une partie des récréations, faisait une partie de Dames, d'Echecs, ou s'entretenait de littérature, soit avec ses maîtres, soit avec les écoliers des classes supérieures à la sienne. L'opinion générale était qu'il aurait été constamment à
la tête de ses classes, s'il n'eut préféré la lecture à l'étude de la langue laLiue,"
Les élèves du séminaire imaginèrent de faire une chambre d'assemblée et des élections. Ils se divisèrent en deux partis et Papineau se constitua le chef de l'Opposition. Il pouvait avoir 13 ou 14 ans à cette époque. Le jour de l'élection arrivé il monte à une tribune et fait un discours que M. de Gaspé apprécie ainsi : " Je l'ai souvent entendu depuis touner dans sou parlement provincial contre les abus, la corruption, l'oligarchie, mais je puis certitier qu'il n'a jamais été plus éloquent qu'il ne le fut ce jour-là. Les prêtres du séminaires s'écriaient: c'est son père ! c'est tout son père ! Quel champion pour soutenir les droits des Canadiens î Et les MM. Deniers, Lionnais, Bédard et Robert, qui rendaient ce témoignage, étaient des juges compétents."
La carrière de M. Papineau étaient indiquée d'avance par la nature de son talent : il choisit la profession d'avocat et fut admis à pratiquer le 9 mai 1810. Mais une tendance prononcée pour la politique et l'inléret qu'il portait aux grandes questions populaires, l'amena bientôt sur le terrain parlementaire. Il fut sollicité d'accepter la réprésentation d'un comté pendant sa minorité. Il fallut naturellement calmer le zèle de ses amis pour quelque temps, mais il était encore étudiant en droit lorsqu'il fut choisi en 1809 pour représenter le comté de Ghambly. Il se rangea naturellement avec le parti national dirigé par son père, Joseph Papineau.
Lors qu'éclata la guerre de 1812, en dépit du dégoût qu'il éprouvait à défendre un gouvernement
aussi ingrat, envers ses compatriotes, que l'était celui de la métropole, il n'hésita pas cependant à ceindre l'épée : il servit avec loyauté et courage jusqu'en
Elu pour Montréal en 1815, il fut porté à la présidence de la Chambre en conséquence de la retraite de M. Panet : il avait alors 28 ans. Il occupa constamment ce poste jusqu'en 1838, excepté en 1822 et 1823, période où il fut remplacé par M. Vallières de St. Real, et envoyé par la Chambre auprès du ministère anglais pour soutenir ses remontrances contre l'administration despotique de lord Daihousie.
A son retour il fut rappelé à la charge d'orateur (speaker'). La lutte recommença plus vive que jamais avec le gouverneur qui, revenu lui aussi de Londres, ne mit plus de frein à ses vexations, jusqu'à ce qu'une pétition, signée par 69700 canadiens, le fit enfin destituer en 1828.
De cette époque date le grand rôle politique de M. Papineau. Son talent était dans toute sa maturité. Il faut le voir à l'oeuvre entouré d'une armée d'élite; c'étaient les Is'eilson, les Viger, les Cuvilier, les Lafontaine, les Morin, les Bourdages, les Quesnel. Cette phalange ne combattait point avec l'épée ou avec le canon, mais les coups qu'elle portait n'étaient pas moins terribles ni moins retentissants. Constumment sur la brèche, ils ne cédèrent aucun pouce de terrain à leurs adversaires. Ils combattaient avec un grand courage : le prix de la victoire était le salut de la patrie. Ils flagellaient avec des paroles éloquentes cette d-omination d'un Conseil Législatif composé d'hommes irresponsables et antipathiques à nos
droits les plus chers et les plus sacrés, celte proclamation aurlnrleuse des projets les plus effrontés d'anglificatioM, ce décret de mort à notre religion et à notre langue afïîrhé par les prétentions métropolitaines, cette violation constante de toutes le lois constitutionnelles et parlementaires, ce mépris voué à la foi des traités, ces projets de haîne et de jalousie jetés à la face d'une nation vaincue mais fière dans sa défaite. Tel fut l'objet de la lutte parlementaire de 1810 à 1837! Tels furent les défenseurs de nos droits ! Quels hommes et quel temps !
Et, au milieu de ces esprits fiers et animés du plus pur patriotisme, au milieu de ce groupe de patriotes unis par la même pensée, par le môme sentiment et le même besoin, se détache la figuge colossale de Louis-Joseph Papineau. Il dépasse ses contemporains de toute sa tête noble et altière. 11 est l'âme du mouvement. C'est lui qui dirige le débat. 11 parle : le silence se fait autour de lui. La patrie reçoit avec un pieux recueillement les paroles brûlantes qui sortent de ses lèvres et ses mâles accents vont, se repercutant dans tous les recoins du pays : ils font vibrer d'enthousiasuie les cœurs canadiens. Sa voix menaçante traverse l'Atlantique et va porter le trouble et l'effroi dans l'esprit des ministres anglais. L'Angleterre à ce grondement sourd qui ressemble aux mugissements furieux de l'Océan, s'émeut et se répent !
Il était trop tard !
Alors, il y eut comme un courant électrique qui porcourut tout le pays. La voix d'un homme enflamma la jeune et enthousiaste population avide de liberté et d'action : et le peuple commença à parler !
M. Papineau est l'auteur des 92 Résolutions qui réunissaient tous les griefs des Canadiens contre le gouvernement de la Grande-Bretagne. Ces Résolutions furent présentées à la Chanibre par M. Bédard comme Tun des plus anciens chefs du parti national. C'est à leur défense que vibra toute l'éloquence de celui dont nous regrettons aujourd'hui la mort. Voyant l'attitude de l'Angleterre qui refusait d'accéder aux justes demandes des Canadiens, il conseilla à ces derniers de suspendre le vote de subside et de s'abstenir d'acheter les produits anglais qui alimentaient nos marchés, espérant par là, amener la métropole à une entente plus facile. Sur ces entrefaites, lord Gosford, en 1836, passa outre, vota le subside, et résolut d'administrer la province sans la concurence de l'Assemblée Législative. Ce fut le commencement de la crise.
Nous somme à 1837 !
• Un nuage sombre et effroyable apparaît à notre horizon social. On entend des paroles de haine qui disent mort aux oppresseurs. Et le diapason de la colère du peuple s'accroit encore. Le mauvais génie de la guerre parcourt les campagnes et transforme nos paisibles cultivateurs en autant de soldats et de héros. Deux épisodes sanglants se déroulent : St. Charles et St. Denis marquent les pages de notre histoire de deux taches de sang!
Et le peuple enfin vaincu, succombant enfin sous le coup de la force, crut agoniser en entendant les derniers râlements des victimes de 37 et 38 !
Oh ! jetons un voile sur ce passé. N'accusons pas; disons seulement que les fautes des gouvernants surpassèrent encore les fautes des gouvernés.
La jeunesse bouillante du pays avait poussé M. Papineau sur la pente glissante de la rébellion et de la violence. Outrant ses vues, elle ne sut pas se contenir et rester dans les bornes délicates et difficiles qu'il lui avait assignées. Il ne voulut pas l'insurrection armée, mais le peuple ne raisonne plus quand sa colère est une fois montée. Oh! nous comprenons bien les sentiments qui agitèrent la population canadienne-franç lise depuis si longtemps insultée, méprisée, foulée aax pieds, sacrifiée ; nous concevons que sans relâche en lutte avec un adversaire implacable, elle finit par briser cette barrière du respect qui l'avait retenue jusque-là. Quand le cœur est trop gonflé il se brise: quand l'injustice s'unit à l'outrage, elle provoque la force.
Les enseignements de l'histoire des peuples sont grands. En 1871, demandons-nous, dans le secret de nous-mêmes, en reportant notre pensée devant cette tombe nationale qui vient de s'ouvrir : le quel est le plus coupable, du peuple auquel on a fini par ôter la raison à force d'injustice et de brutalité, ou du César qui, dans son autocratie, étoufT^', pour satisfaire la duplicité de sa conscience, les plaintes amères qui viennent frapper son oreille ?
La patrie devient un lieu sinistre : ceux qui l'avait trop aimée durent s'expatrier. La tête de celui que l'on considérait comme le chef de la révolte fut mise à prix. M. Papineau diit partir laissant dans la situation précaire d'un régime militaire le peuple pour lequel il avait si longtemps revendiqué les droits dans les Chambres. Il se retira- aux Etats-Unis en 1837 et en France en 1839. Il ne revint au pays qu'en 1845.
On a quelques fois, mais à tort, dénaturé les intentions véritables de M. Papineau dans sa longue lutte contre l'Angleterre. Nous ne saurions mieux le justifier de ces injustes préventions qu'en citant les paroles d'un publiciste européen : " Lorsque, ditil, les gouverneurs on su s'affranchir de la morgue britannique, il les a dignement reçus dans son hôtel, et les ambassadeurs français auprès des Etats-Unis, qui ont visité Montréal, ont pu se croire chez lui dans un des salons d'élite de Paris. Ces renseignements qui sont fort exacts, ne répondent pas au portrait qu'on se fait généralement d'un chef de parti, violent, farouche, fanatique par patriotisme, qui a une fortune à faire ou à réparer, dépourvu d'instruction, surgissant du sein d'une faction pour en être l'aveugle instrument, d'une ambition effrénée, qui accepte tous les excès, et qui se jette dans la guerre civile pour usurper le pouvoir. L'Honorable Louis-Joseph Papineau se recommande à d'autres litres. Ses mœurs sont douces et polies ; elles se ressentent de ce que la France a déposé sous ce rude climat une partie de sa civilisation, germe qui a heureusement fructifié, grâce à la diffusion des lumières, à l'exemple de notre patrie, au voisinage des Etats-Unis, au développement des institutions et de l'industrie anglaise. Louis-Joseph Papineau, odieux au parti britannique, compte aussi des ennemis parmi d'anciens compatriotes. La peur d'un avenir dont l'intérêt personnel grossit les dangers, l'or que quelques uns ont reçus, celui qu'on offre à d'autres, la jalousie qu'inspire à presque tous une popularité de vingt ans, parvenue à son apogée,
telles sont les causes de ces fâcheuses rivalités d'intérêt. Toutefois, elles n'ont pas empêché l'orateur canadien de parcourir tout le Bas-Canada, voyant les populations des campagnes accourir à lui, empressées de former des comités et des meetings ; recommandant une opposition opiniâtre mais patiente, pour mieux affranchir le pays du monopole commercial ; citant l'exemple d'anciennes colonies anglaises, principalement celui del'Trlande. Vainement la haîne lui a prodigué les noms de charlatan, de protecteur, de roi Louis I, d'O'Gonnell: elle n'a point osé s'attaquer à sa vie privée, qui est restée hors de toute atteinte."
A l'étranger, M. Papineau s'occupa d'études historiques. Son séjour en France fut très-favorable à notre histoire canadienne, car nous lui devons un grand nombre de manuscrits précieux. Ses relations sociales étaient très-étendues et il connut dans l'intimité les hommes les plus célèbres de l'époque, entre autres: Béranger, Gormenin, Benjamin Constant, Lamennais, etc. Il publia dans le receuil parisien, la Revue du Frogrès^ la première partie de son Histoire de V Insurection Canadienne.
A son retour de Pexil, en 1847, il fut élu à St. Maurice, puis aux Deux-Montagnes en 1852.
Cette seconde phase de la. vie politique de M. Papineau n'offre pas l'intérêt qui s'attache à la première. C'est bien toujours le citoyen intègre et pur, l'homme d'état constant et dévoué ; le patriote, chaud partisan de nos intérêts et de nos besoins ; mais, peu habitué à faire la lutte sous un gouvernement responsable, au milieu d'hommes paisibles,
chercant à tirer profit des leçons du passé et du meilleur parti possible de la Constitution, il ne trouva plus, à ses cotés, cette jeunesse d'autrefois pour le soutenir et l'encourager dans ses hardiesses. Les huit années qui l'avaient séparé de ses compatriotes avaient creusé un gouffre trop profond entre les deux époques. Il jugea que son rôle politique allait finir et il se retira de la vie publique en 1854. On peut ajouter que le dernier acte de sa vie politique fut le remarquable discours qu'il prononça à l'Insti- •) tut Canadien en 1801/ Ce discours contenait le tes- [^' tament politique du vieux lutteur d'autrefois.
Il passa le reste de ses jours dans la retraite, environné des souvenirs du passé. L'étude de la philosophie, de l'histoire et de la botanique devint son occupation favorite : son immense bibliothèque, composée d'ouvrage sérieux, charmait ses loisirs.
Il passait l'hiver à Montréal, et l'été dans Fa villa de MontebellO: Tout le monde se rappelle l'avoir vu, il n'y a pas encore longtemps, portant fièrement ses quatre-vingt-quatre ans et faisant sa promenade journalière à travers les rues les plus fréiiuentées de la cité. On se rappelle l'empressement du peuple lorsqu'il rencontrait ce beau veillard qu'il ne se lassait pas d'admirer. Doué d'une politesse exquise, M. Papineau ne manquait jamais de porter la main à son chapeau avec une courtoisie qui rappelle la vieille bonhomie française.
L'éloquence de M. Papineau était une éloquence de combat et de lutte ; il ne craignait pas les interruptions, il ne les évitait pas, il les provoquait: il menaçait. Le sang-froid, la présence d'esprit, la ré-
partie dédaigneuse et hautaine se joignaient à l'inflexibilité de l'altitude, à l'opiniâtreté invincible du raisonnement. Profondément convaincu, chaque fois qu'il parlait en faveur des intérêts de la nation, sa voix devenait l'écho de son âme. Il disait des paroles brûlantes, ses sentiments s'exhalaient en soupirs amers, tout son cœur était sur ses lèvres. Parfois il tonnait ces grandes vérités qui effrayaient le peuple anglais, et le bruit retentissant de son éloquence allait se perdre jusque dans les sombres appartements du château deWinsor ou dans les retraites les plus cachées du cabinet St. James. Grand dans l'attaque, invincible dans la réplique, il disait: et les volontés se pliaient à sa volonté, moins par la persuasion que par la crainte, moins par la suavité et le charme de la parole que par la force de la logique et la contrainte du droit. Sa phrase était incisive : chaque note tombait comme un coup de foudre allumant un grand incendie : c'était son langage parlementaire. Parfois aussi, sa voix devenait plaintive et tendre, son œil se mouillait de larmes, sa pensée se retrempait dans un souvenir am^er, sa phrase avait cette teinte mélancolique et pure qui touche et émeut: c'était le langage qu'il tenait au peuple en lui parlant de ses malheurs. Toujours il était digne et grand ! La nature a fait beaucoup pour lui. Elle lui a donné une taille haute et élevée, un geste fier, noble, décidé, un port élégant, un regard droit et ferme ; son front est vaste et élevé, ses cheveux fièrement redressés sur son large crâne, donnent à sa physionomie quelque chose de la fierté romaine unie à la sagacité française. Le type est
latin, le caraclère est essentiellement canadien. Courage et loyauté, constance et patriotisme, ardeur et lucidité, politesse et libéralité: rien ne manque pour former le grand citoyen et le grand orateur.
Les dernières années de M. Papineau ont gardé l'empreinte mélancolique des grands événements qu'il a traversés. Par intervalle il semblait se recueillir dans lui-même pour y chercher la consolalion dans la satisfaction du devoir accompli.
Ceux gui sont nouveaux dans la politique ou dans la littérature se souviendront toujours de leur pèlerinage à ce manoir de Montebello, cette magnifique retraite embellie de tous les attraits champêtres, et qui vit le déclin toujours brillant de cette grande intelligance. Il se rappelleront pendant longtemps les entretiens de ce vieillard qui^ la bouche toujours pleine de fiel et de sarcasmes contre ses adversaires d'autrefois, avait encore présents à la mémoire tous les événements de sa longue et orageuse carrière politique. Ils savent sou5 quelle émotion les laissait le récit circonstancié de ces luttes ardentes raccontées par le grand agitateur lui-même. Ces entretiens, d'abord familiers, devenaient graves et solennels à mesure que le vieillard avançait dans son récit. Tout à coup la tête se redressait, la figure s'animait, l'œil lançait des éclairs, le geste- s'accentuait, la voix devenait menaçante et superbe: la nature reprenait ses droits, le vieillard redevenait orateur. Quelle n'était pas alors l'émotion de ces jeunes gens qui, laissés à eux même», se prenaient à méditer les paroles qu'ils venaient d'entendre! Alors, ils songeaient que celui qui les avait prononcées n'était pas
LOUIS JOSEPH PAPINEXU. 129
loin d'eux, et leurs yeux, se tournant involontairement vers la croisée, apercevaient le grand orateur, errant sous les arbres verdoyants qu'il avait plantés, écoutant le chant des petits oiseaux s'épanouissant au printemps, et cueillant ces fleurs qu'il aimait tant ou, assis, immobile et mélancolique, le front incliné dans ses pensées !
Nous n'avons rien à ajouter. Ce n'est pas une biographie que nous avons entreprise ; ce serait écrire l'histoire politique du pays depuis un sièclenous n'avons voulu que payer un léger tribut à la mémoire du grand patriote, et jeter sur sa tombe quelques modestes fleurs.
li'Artisau Jacques.
Il était grand, il était robuste, il était fort.
Le matin, avec le lever de l'aurore, il commençait son travail ; le crépuscule arrivait et l'artisan Jacques travaillait encore.
Il travaillait, et les sueurs inondaient ses joues et souillaient sa blouse de toile bleue.
L'œil fixe, le front courbé, tout entier à son œuvre, il imprimait à son travail la direction et la rectitude de son génie d'ouvrier.
Parfois, sa grosse main cailleuse et appesantie par la fatigue, venait s'abattre sur sa mâle figure. 11 relevait alors les yeux et fixant une petite chaumière qui se dessinait dans le lointain, il marmotait des mots que la brise emportait. Puis un sourire passager se dessinait sur ses traits rudes et sévères : il avait pensé au seul bien qu'il possédait sur la terre, à sa femme et à ses enfants.
Puis, comme animé par une ardeur nouvelle, il saisissait son outil avec une étreinte effroyable. Et U domptait la matière en lui faisant subir les transformations qu'il voulait.
Pour l'artisan Jacques, point de repos.
Quand le soleil était dans tout son éclat, quand la nature invitait au repos, quand l'oiseau chanta
LA FAMILLE DES JACQUES. 13 i
dans la feuillée, quand le ruisseau murmurait dans la prairie, quand tout le village était en liesse : Jacques travaillait.
Quand le temps était sombre et l'atmosphère chargé, quand la tristesse de la nature donnait aux âmes sensibles l'effroi et la mélancolie qui naissent des mauvais jours, quand le vague et indéfinissable ennui s'emparait du riche et le détournait de son occupation : Jacques travaillait.
Pour l'artisan Jacques, point de mauvais jours et point de beaux jours. Son établi comblait tous ses vœux.
Et l'artisan vieillit avec ces habitudes.
Et le travail journalier et assidu avait amena l'aisance au sein de la famille.
Naguère il était pauvre, maintenant l'avenir est plus riant. Pour Jacques, cela ne s'appelle pas la richesse, mais ce'.a s'appelle le bonheur : il a gagné son pain par le travail honnête de ses mains.
Quel contraste avec ses premières années ! C'était hien triste alors ! la recette de chaque jour ne suffiait pas pour la dépense. Le gousset était toujours vide et l'estomac n'était pas suffisamment rempli. Quel mauvais grabat lui servait de couche ! S'en plaignait-il? Jamais. Il savait attendre et compter sur ses bras.
Parfois il regardait avec tristesse une figure amaigrie, pâlie par les larmes et la souffrance, une femme trop faible pour allaiter un tout petit être, qui élevait en haut deux petites mains suppliantes. C'était sa femme ! c'était son enfant !
Pas un mot n'échappait de la bouche de Jacques
à ce spectacle affreux. Pas une larme ne venait mouiller sa paupière.
Il pensait! et l'énergie du désespoir se lisait sur sa figure.
Et les nuits étaient longues d'insomnie.
Les mauvais jours sont passés.
Voyez-vous cet homme déjà arrivé à l'âge mûr ? il chemine gaiement vers sa maison. Un rayon du soleil couchant vient éclairer sa bonne et franche figure d'artisan. Voyez-vous comme son œil s'anime à la vue des deux enfants qui accourent au devant de lui ? Entrez avec lui. Ce n'est plus la mauvaise chaumière d'autrefois. Une jolie maisonnette l'a remplacée ; bien propre, bien riche dans sa simplicité, avec sa toiture rouge, ses pignons blancs et ses Persiennes vertes. Et, à l'intérieur, quelle properté et quelle fraîcheur ! Tout est bien là, à sa place. Et dans l'âtre, quel bon feu pétille !
Voyez-vous cette femme acorte, vive, souriante, aux joues potelées, à la démarche libre et dégagée ?
Elle tourne, avec une broche, un gigot succulent qui répand dans l'appartement une ^odeur appétissante.
— Jacques, es-tu fatigué ? dit la femme.
Et Jacques, tout entier au bonheur domestique, jouait en faisant sauter sur ses genoux deux enfants, gros, gras, aux. joues vermeilles, aux cheveux bouclés, aux naïves gaietés.
— Papa, disait la petite ûUe, j'ai appris à tricoter : imaman me l'a montré aujourd'hui.
— Papa, disait le petit garçon, j'ai appris aujourd'hui à Ure mes lettres : le maître me les a enseignées.
Et Jacques, ivre de bonheur, jetait les yeux en haut. Il ne parlait pas, il pensait! Sa poitrine sa §[onflait, et des élans de reconnaissance s'en échappaient, allant jusqu'au pied du trône de l'Eternel!
L'artisan vécut ainsi.
Il avait trouvé l'aisance et le bonheur dans le travail.
Parfois les grands de la terre passaient devant sa modeste chaumière et éclaboussaient en passant, l'humble ouvrier. Jacques, content de son sort^ n'enviait pas ces chevaux fringants et richement pomponnés, ni ces attelages dorés, ni ces voitures douillettement rembourrées et fraîchement revernies, ni ces habits aux fines étoffes. Lui aussi avait le vêtement. Que lui importait qu'il fût rude !
L'ouvrier était citoyen : Jacques aimait son pays.
Parfois, le soir, il prenait par la main son fils premier né, et il l'entrainait sous le tilleul qui abritait de ses longs rameaux la toiture de la chaumière. Il le faisait asseoir à côté de lui. Alors il lui inculquait ses idées sur les choses de son pays.
Jacques joignait à un sens droit une âme ardente* 11 disait à son fils des paroles pénétrantes :
Dieu règne dans le ciel et y commande.
Une autorité règne sur la terre, dans la société, et y commande.
L'une reflète de l'autre : toutes deux veulent et doivent être obéies.
Aime ton pays qui te protège; aime ta patrie qui l'a adopté dans son sein.
Aime la liberté qui est la justice.
Aime la justice parce qu'elle est la liberté.
Dis: mort au traître qui usurpe les droits de i'homme libre.
Fuis le charlatan politique qui exploite ton ignorance au bénéfice de son ambition perverse.
Et l'artisan Jacques s'élevait à des considérations plus hautes encore.
L'homme ne s'appartient pas lui-môme : il appartient à Dieu.
Que la gloire de Dieu soit le mobile de tes actions-
Aime ton frère s'il te hait; pardonne-lui s'il t'offense.
Sois probe et honnête.
Crois !
Jacques vieillissait, et l'habitude du travail le ramenait toujours à son établi :
Déjà une longue chevelure blanche encadrait sa grande figure patriarcale. Déjà son corps se penchait vers la terre, et lorsqu'il marchait il s'appuyait sur un bâton.
Il fallut discontinuer le travail.
Mais le travail pour Jacques, c'était la vie, c'était la source qui alimentait et fortifiait le filet de l'existence.
Un matin, il faisait beau, et les habitants du village étaient occupés aux travaux des champs. Jacques, assis sur le seuil de sa porte, regardait passer les travailleurs. Quoi, dit-il il n'y a que moi qui ne travaille pas ! Vite, courons à l'ouvrage.
II fait un effort surhumain pour se redresser. C'est en vain, il tombe affaissé sous son propre poids.
Pour la première fois sa volonté n'avait pas été obéie.
Alors on vit dans cet œil sec et impassible dans les circonstances les plus touchantes de la vie de cet homme, on vit poindre une larme amère qui glissa furtivement le long de ses joues amaigries.
Pauvre Jacques !
Le lendemain il était mort 1
Le voyageur qui passe par le village de B... ne manque pas de visiter le cimetière qui avoisine la vieille église aux murs noircis par le temps. Au nombre des croix qui marquent le lieu du repos, il en découvre une plus élevée que les autres.
Et quand il a prié, il lit avec émotion cette inscription : l'artisan JACQUES.
£.e Citoyen Jacques.
Tout à coup, dans les airs, relantit le son lugubre d'une trompette guerrière.
Un bruit strident et sonore fait résonneries échos voisins des mille voix de la guerre, et se répercutant de rocher en rocher, va porter le trouble et l'effroi dans les âmes.
C'est la voix du canon !
Un nuage épais de poussière cache derrière lui des légions de combattants,
C'est l'étranger qui envahit le sol sacré de la patrie !
C'est rinvasion sacrilège !
A cette attaque imprévue, les âmes perdent courage.
Ou parle de prendre la fuite.
On s'enfuit !
— A moi ! crie une voix forte et sonore.
Toute une populace se retourne et regarde.
Un homme apparaît portant l'oriflamme patriotique sur lequel se lit ces mots écrits en lettres de feu : La patrie est en danger*
Un homme avec un regard de flamme, avec une voix de stentor, avec un port de géant, avec un geste imposant !
Il parle : le silence règne.
Il dit :
Que la patrie est%n danger ;
Qu'il faut courir aux armes ;
Que l'ennemi est aux portes de la ville ;
Qu'il faut l'en chasser ;
Qu'il faut vaincre ou mourir ;
Qu'il s'ensevelira, s'il le faut, sous les ruines de la patrie.
11 dit et vole au-devant de Tennemi.
Ces paioles raniment les courages, cet exemple excite les volontés.
Vive le citoyen Jacques ! crie la multitude.
Et la multitude court aux armes.
Alors on entendit comme un bruit effroyable : des cliquetis d'armes, des imprécautions, des chants guerriers, des bravos frénétiques, des sons de trompette et de tambour, des hennissements de chevaux, des paroles de commandement.
Et par-dessus tout cela, la voix ronflante du canon et l'aigre sifîlet de la fusillade.
Un moment le tourbillon de poussière enveloppa assiégeants et assiégés : il n'y eut plus de drapeau ;
il n'y eut pins de chefs ; la mort seule semblait vivre pour grossir l'œuvre du carnage.
Longtemps le combat fut indécis.
Une voix, cependant, se fit entendre encore. Elle était terrible et menaçante : elle disait :
Frères, mourons !
C'était la voix du citoyens Jacques.
Et les frères du citoyen Jacques voulurent mourir. Ils s'enfoncent dans les rangs ennemis. Ils sèment la mort sur leur passage.
Une troisième fois la voix de Jacques se fit entendre. Elle disait :
Victoire î
En effet, l'ennemi se ralliait en grande hâte pour retraiter.
Jacques avait sauvé la patrie !
Le citoyen revint à sa chaumière cultiver le petit champ de ses pères.
On avait voulu louer son courage, récompenser son mérite, faire une ovation au sauveur de la patrie : il refusa. Il dit qu'il n'avait fait que son devoir !
Ah ! c'est qu'il aimait son pays, le citoyen Jacques !
Pour lui, rien de beau, rien de grand, rien de noble comme servir sa patrie : sa patrie, qui l'avait accepté dans son sein ; sa patrie, qui était le berceau où il était né, où il avait grandi, où il avait vieilli ; sa patrie, qui possédait les restes mortels de ses pères, le lieu où il lui faudrait les rejoindre un jour. Pour Jacques la patrie était tout cela.
Jacques était encore jeune qu'il avait déjà ces sentiments. En vieillissant, ces sentiments n'avaient
fait que s'accroître dans son âme ardente et dévauée.
Après Dieu, Jacques n'aimait rien tant que son pays.
Aussi, comme il s'efforçait de faire le bien ! comme son patriotisme n'était pas stériij ! On le trouvait à la tête de toutes les entreprises louables et utiles.
Il aidait de ses conseils et de son expérience le jeune homme.
La jeunesse ! Oh ! avec quel amour il lui parlait!
Il voyait en elle l'espoir de la patrie.
Et Jacques vieillissait, entouré du respect et de l'amour des siens.
Jacques avait un fils, \\n fils unique. Tous les sentiments d'affection paternelle, qui germent dans le cœur de l'homme, se concentraient sur cet objet si tendre.
Le fils de Jacques avait atteint sa dix-huitième année. Gomme son père, il était robuste et fort. Son travail suffisait pour entourer la vieillesse du citoyen de toutes les commodités de la vie.
Les jours coulaient heureux pour Jacques. Il consacrait ses loisirs à étudier les institutions, les progrès et la marche des événements dans son pays. Ses sentiments d'affection pour son fils grandissaient à mesure qu'il le voyait grandir.
Pauvre Jacques, il ignore le sort qui l'attend !
Un jour, jour néfaste dans la vie du paisible citoyen, un décret partit de l'autorité régnante autorisant la conscription.
La conscription ! c'est le désespoir de la veuve qui n'a qu'un fils ; c'est la douleur cuisante de la mère, c'est la désolation du vieillard.
Le ûls eut un mauvais numéro.
Jacques ne faiblit point à cette nouvelle.
Mon fils, dit-il, tu vas partir pour l'armée, tu vas servir ton pays: c'est bien ! Moi aussi, dans ma jeunesse, j'ai payé ce tribut à ma patrie. Je te sacrifie, car on appartient plus à ?on pays qu'à sa famille. Va, sois brave, et reviens pour consoler la vieillesse du vieux Jacques.
Le fils partit !
Jacques vécut seul des petites épargnes du passé.
Et les yeux du vieillard, souvent mouillés de larmes, se tournaient toujours vers la terre étrangère où combattait son fils.
Et l'orgueil du citoyen était toujours plus grande que l'orgueil du père, chaque fois que le bulletin de l'armée marquait une victoire et l'avancement de son fils.
Ce temps d'émotion dura longtemps encore. Jacques tenait ferme à la vie.
Le soir, " le voisinage " se réunissait dans sa chaumière.
Dans ces réunions, Jacques était l'âme de la conversation. Sa voix était pénétrante et toute son âme était sur ses lèvres. Il parlait de sa jeunesse.
11 disait qu'un jour terrible avait traversé sa longue vie; que ce jour-là, tout un peuple s'était levé, animé d'une grande colère, parce qu'il avait longtemps souffert ; que les souffrances du peuple étaient montées jusqu'au palais de Dieu; que ceux qui avaient tyrannisé la patrie n'avaient pu trouver grâce devant lui ; que des institutions séculaires s'étaient écroulées avec fracas, emportant dans leur
chute les hommes qui s'en étaient fait les défenseurs ; qu'enfin, le peuple était resté vainqueur et que dans son enthousiasme il avait élevé une statue à la liberté sur le piédestal de laquelle il avait écrit ces paroles consolantes :
Droifs égaux et justice égale.
Jacques, en rappelant ainsi son passé, semblait rajeunir aux yeux de ceux qui l'écoutaient. Sa voix était tantôt tendre et sympathique, tantôt mâle et vibrante. Son œil disait son courage : il jetait des éclairs et versait des larmes.
Ainsi vécut Jacques !
A sa mort, ceux qui l'avaient connu dirent: la patrie a perdu son dernier défenseur.
Pendant longtemps après, on vit un beau jeune homme, portant des épaulette d'officier, s'agenouiller sur le champ où reposait le citoyen Jacques : le fils n'avait pu revoir le père vivant.
Brave citoyen ! ton nom mériterait d'être placé à côté de celui des grands hommes, et ta statue trôner au temple du panthéon. L'histoire n'a pas raconté tes vertus, mais dans le coin de la terre' où tu vécus, la tradition populaire tresse chaque jour une couronne d'immortelles qu'elle dépose sur la tombe du citoyen.
Ij' Artiste Jacqnes.
On le voyait errant et abandonné de tous. Il ne semblait vivre que pour lui quand toute son âme embrassait dans un même élan d'amour la nature toute
entière; mais la nature prise au point de vue de ses beautés extérieures.
Il allait donc de par le monde, de cité en cité, de paysage en paysage, l'œil ouvert à tout ce que l'art avait produit de grand.
On le voyait en contemplation journalière devant les modèles de l'antiquité, devant les productions modernes.
Le monde le voyait passer et les peuples se rangeaient sur son passage : il évitait et il était évité. Un bien petit nombre d'êtres l'avaient compris ; ceux-là ne se lassaient point de l'admirer et de l'aimer.
Mais le vulgaire, le profanum vulgus se le montrait au doigt en répétant dérisoirement : c'est l'artiste Jacques.
L'artiste en entendant ces chuchottements grossiers ne détournait pas la tête : il continuait sa longue et habituelle rêverie.
La jalousie des uns et la rudesse des autres avaient fini par blesser cette nature délicate. Jacques s'éloigna encore davantage du tumulte des affaires et du tumulte des hommes.
11 abandonna sa patrie, parcourut les pays étrangers et fortifiant son talent par l'étude et la méditation du beau, il parvint à une hauteur de conception rare.
Trop insouciant de la gloire et de laf renommée pour y chercher le secret du bonheur et le remède à l'éternel ennui qui le dévorait, il passait à travers le monde comme cette fumée qui disparaît dans l'air sans laisser des traces sérieuses de son passage.
Parfois sa grande âme se revêlait tout entière à sa pensée : elle lui disait d'entreprendre et d'exécuter.
Jacques dans ces occasions de troubles intérieurs se renfermait dans un cabinet de travail. Il saississait un pinceau et donnait la vie à la matière. Il animait de son génie et de sa flamme une toile insensible- C'était un paysage agreste, une ruine célèbre, une nuit d'orage, ou des champs désolés, parfois une tête de femme adorable. C'était beau! c'était grand ! c'était réel ! Le talent y était, l'étude aussi, et le génie aussi. Alors l'artiste s'arrêtait, regardait, examinait, et peu satisfait de son œuvre, il déchirait et jetait aux quatre vents du ciel ces esquisses inachevées. Il les trouvait indignes de l'idéal, sa main n'avait pas encore rendu sa pensée, son génie n'avait pas répondu à ses aspirations.
Alors de nouveaux malaises succédaient à ces vains essais.
Son âme se déchirait et des soupirs amers s'en échappaient. Il ne pourra donc jamais traduire au dehors cette expression du beau qui se cache dans les plis de son âme !
Il reprenait ses courses, silencieux et solitaire, à travers le monde.
Et il se complaisait dans la solitude des grandes routes.
Il aimait à entendre, pendant les nuits d'orage, la grande voix de la tempête.
Il s'inspirait à ces spectacles grandioses qui ont pour théâtre le firmament et poiir témoin l'humanité toute entière. Quand l'éclair sillonnait la nue, quand la foudre éclatait au-dessus de sa tête, quand
l'ouragan renversait les forêts sur son passage, quand les vagues de la mer battaient violemment les flancs de la nacelle, Jacques s'arrêtait, regardait, prétait l'oreille, et sous l'empire d'un charme qu'il ne pouvait vaincre, tout son être frissonnait d'émotion et d'enthousiasme: c'était sa poésie à lui! L'artiste recherchait dans ces scènes la puissance et la manifestation de l'infini.
Et sa pensée se transportait dans un autre monde où pouvait mieux se réaliser ses aspirations artisti. ques; dans un monde où l'idéal apparaît vivant et dans la plénitude de ses attraits pour satisfaire la soif ardente des âmes sincèrement dévouées à la culture du beau.
Et il rêvait des nuits entières, assis, immobile et mélancolique, le front incliné dans ses pensées.
Il recherchait de préférence les scènes lugubres ; il fuyait le côté riant de la nature.
11 est là sur ce tertre élevé, suspendu au-dessus des flots. Son œil perce l'espace. Il regarde l'immensité de l'océan à ses pieds et l'immensité du firmament au-dessus de sa tête. Et lui ! pauvre atome se perdant dans l'espace, il songe à son existence éphémère et à cette étincelle de génie que Dieu déposa dans son âme en la créant à son image. Des notes détachées, discordantes, entrecoupées par les larmes, s'échappent de son gosier ; son œil s'anime> son geste menace et implore, sa poitrine se gonfle et rend des grondements sourds qui se perdent avec le fracas des vagues.
Et la bise, qui soufQ.ait avec force, jetait pèle mêle sur sa grande et belle figure d'artiste les longues mèches de ses blonds cheveux.
L'artiste Jacques s'entretenait ainsi avec la nature et ses grandes voix des nuits entières.
Parfois encore on le voyait, s'arrêtant tout-à-coup, prêter une oreille attentive à un chant triste et plaintif.
Et il écoutait de toutes ses forces les notes qui s'échappaient du salon des riches. Il passait ainsi de longues heures, adossé au mur de la- maison, bénissant la main charitable qui avait ouvert la croisée.
Sa figure s'animait à mesure que le chant s'ani mait.
Lorsque le son de l'orgue, de la guitare ou du piano venait frapper son oreille, il semblait ne plus se posséder. Il traversait, en courant, les rues de la cité, et s'enfonçant dans son réduit obscur, il saisissait son instrument favori et en tirait des sons d'une harmonie divine. En ces rares occasions, sa physionomie était étrange : des larmes s'échappaient et glissaient lentement le long de ses joues, ses muscles se contractaient ou s'épanouissaient, selon que l'instrument rendait des sons doux ou violents.
L'artiste Jacques continuait cet.e vie sans s'occuper du lendemain. Son habit éteit râpé, sa barbe négligée, sa chevelure longue et inégale, et dans son gousset ne résonnait jamais le vil métal.
Il ne cherchait point de l'or ; il cherchait l'idéal.
Pauvre Jacques ! il ignorait donc que dans son siècle il n'y avait plus d'idéal, mais qu'il n'y avait que de l'or.
Quelques mains amies déposaient discrètement, sous l'oreiller de son lit, l'argent suffisant pour sa subsistance. Le soir, Jacques remerciait la fée
généreuse qui veillait avec tant de sollicitude sur sa carrière d'artiste.
Mais que signifie ce bruit épouvantable ?... Tout un peuple est réunit. Il est là, sur la place. Il crie, il s'injurie, il se coudoie, il se déchire. Un sourd mugissement s'élève du sein de cette masse agitée par les passions politiques. Des paroles de colère et de haine s'échappent de toutes les bouches. Elle éclate. Le bruit va toujours croissant : il présage la tempête humaine. Alors parait un homme, animé d'une grande résolution, avec de la hardiesse dans le regard et de l'énergie dans le maintien. Il monte à la tribunne. Il est imposant et digne. On le fixe du regard, il fait signe de la main. Le bruit s'apaise insensiblement. Il parle : le silence règne ; à peine quelques chuchottements. La voix de l'inconnu est tendre et affectueuse : il relève les esprits, les accorde. Peu à peu, elle devient plus forte et plus sonore : il discute en s'adressant à la raison. L'admiration fait place à la colère, la conviction à Taigreur. Puis l'ojateur s'adresse au cœur : il frémit et l'auditoire frémit ; il pleure, et la multitude éclate en sanglots ; il menace du regard et de la main, et la populace menace du regard et de la main. L'auditoire est fasciné, le triomphe est complet I
Cet homme était l'artisie Jacques qui, sortant de ses habitudes journalières, avait consenti une fois en sa vie à se faire orateur pour sauver la nation de l'anarchie.
Mais ces occasions de triomphe étaient rares pour l'artiste Jacques. Il évitait la gloire quand, malgré lui, la gloire s'acharnait à sa poursuite.
Cependant, il avait voulu avant de mourir, laisser à la postérité un fruit de ses longues méditations. Comprenant l'art autrement que ses devanciers, il avait jeté sur le papier un plan d'architecture originale. C'était une œuvre sans pareille, où se mariaient le type grec et le ty;,e romain, le style bizantin et le genre gothique, les modifications de la renaissance et le goût moderne. C'était une œuvre d'architecture sacrée, un temple digne du Dieu des chrétiens. Quel thème et quel tableau ! Grandeur dans la conception, élégance dans les détails, rectitude dans les proportions, aspect imposant, ampleur, dignité, richesse ; tout était beau, sublime même. Il fallait le génie pour faire jaillir cette conception étonnante.
Avant de jeter au monde son idée, l'artiste Jacques réfléchit longtemps.
Et chaque jour il ajoutait de nouvelles beautés à son œuvre.
Jacques corrigeait sans cesse et n'était jamais satisfait.
Et l'arliste saisissait de nouveau le compas et il travaillait des nuits entières, imprimant à son travail la direction de son génie d'artiste.
Mais Tœuvre était toujours loin de la perfection. L'artiste s'en offensa et anéantit en un instant le travail de toute sa vie.
Jacques ne put survivre à son œuvre : il senlit qu'il s'était condamné à l'oubli en détruisant son •ravailj il en mourut !
L'artiste avait vécu malheureux pour avoir eu trop de génie.