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lie Paysan Jacqn«>.
11 est là sur le seuil de sa porte, humant à plein poumon l'air frais du matin. Semblable au pilote, il promène un regard inquisiteur dans le ciel pur. Dans le lointain, sur un fond de cristal, se détache un nuage gris que le vent pourchasse à l'horizon. Et puis, peu à peu, apparaît, rasant la crête des arbres, le disque effrangé de l'astre du jour.
La paysan salua stoïquement les premier rayons du soleil levant,
" Bien, il fera beau, allons aux chrmps. Oh l là î vous autres, debout ! aux champs! "
Jacques secoua hardiment trois grands gaillards qui ronflaient le long du mur.
T^e soleil, en effet, était radieux ce matin-là. A la première lueur du jour, le crépuscule s'était enfui avec les vapeurs de la nuit. L'atmosphère était sereine. La nature, la grande et poétique nature champêtre, se montra dans sa riche toilette du matin, semblable à une fiancée qui drape ses blanches épaults du voile nuptial. Au recueillement delà nuit avait succédé l'harmonieux concert des oiseaux, entonnant dans les bocages en fleurs l'hymne du matin. A ce chant, doux et suave comme un murmure céleste, s'unirent bientôt les joyeuses et démonstratives modulations des animaux de la basse-cour: langage bizarre qui parcourt toutes les notes de la gamme et toutes les gammes connues des musiciens. Enfin, tout ce qui avait vie et mouvement, con-
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science ou instinct, hommes et bêtes, êtres sensibles et insensibles, animés et inanimés, forets, plantes, fleurs, vermissaux, brin d'herbe, insectes, grain de sable, la nature entière s'anima, et, secouant les torpeurs de la nuit, se présenta, encore toute ruisselante de rosée, aux premières effluves solaires.
Mais ce spectacle enchanteur était familier depuis longtemps au paysan Jacques ; il alla droit son chemin, sans s'arrêter à contempler les phénomènes de la nature. Il foulait sous son pied ferré les fleurs du jardin et Iherbe fraîche des champs. Sur son passage, l'es gouttelettes de pluies, suspendues aux feuilles des arbres comme des perles dans un écrin, maculaient en tombant sa blouse de coutil bleu.
C'était le temps de la moisson. Au loin, la vue se perdait sur des champs de blé dont les épis dorés, Î3alancés au gré des vents, allaient et revenaient comme les vagues de la mer. Des troupeaux de bêtes à cornes, de chevaux, de moutons paissaient paisiblement dans les prés verts, se reposaient à l'ombre des grands ormes, ou s'abrevaient dans les mille ruisseaux de la prairie. Au bourdonnement des insectes se mêlait la voix mâle du moissonneur, qui fredonnait en affilant sa faulx :
Prends ta faulx, ton bidon pour boire.
Et de toute part, du sein de cette grande culture, préparée et accomplie par le travail commun de la nature et de l'homme, s'échappait une odeur de fenaison qui emplissait les poumons de tout un peuple de hardis travailleurs» Peuple des campagnes ! tu n'as pas à envier les merveilles des villes.
A toi les grandes scènes de la nature, les spectacles consolants, les délices de l'aurea mediocritas !
Cependant, Jacques n'avait pas toujours été convaincu de cette grande vérité. Dans sa jeunesse la passion des aventures et des voyages s'était emparée de lui. Né dans upe riche campagne, adonné de bonne heure aux travaux des champs, il s'était lassé à cette tâche journalière du travail manuel. Toujours la même occupation, le même spectacle, les mômes figures, cela l'ennuyait. Il lui fallait du nouveau.
Parmi ses camarades figurait un certain chevalier d'aventures qui avait beau mentir, puisqu'il venait de loin. Grand parleur, il ne cessait de raconter les m erveilles qu'il n'avait pas rencontrées, les beautés qu'il n'avait pas admirées, les richesses qu'il n'avait pu acquérir. Jacques avait prêté l'oreille à ces fables, et sa jeune imagination avait pris feu. 11 ne rêvait qu'Eldorado et pays de Cocagne, crédule comme Candide à la voix du Dr. Pangloss. A la fin, ne pouvant plus y tenir, il quitta parents, amis, le traditionnel clocher de son village, et partit.
Il faut lui pardonner il n'ayait que vingt ans !
Il partit le cœur gros d'émotion et d'espérance, portant lestement sur l'épaule, accroché à un bâton, la malle que sa pauvre vieille mère avait bouclée en versant bien des larmes. Et il allait trotte menu sur le chemin qui menait à l'étranger, s'arrêtant parfois pour jeter un dernier regard sur la chaumière de ses pères.
Arrivé sur la terre étrangère, bien loin de son pays, tombé sans transition au milieu d'une société
égoïste qui parlait un langage à lui inconnu, Jacques comprit, la première fois de la vie, qu'il y avait loin de la coupe aux lèvres. Il avait frappé aux portes des riches et des puissants, demandant du pain et de l'or en échange de son travail, et les portes s'étaient refermées avant même qu'il eût dit toute sa pensée. II allait ainsi, de village en village, offrant partout, et toujours sans succès, son intelligence et son bras musculeux au commerçant, à l'industriel, à l'agriculteur. Autrefois, il avait dédaigné les humbles travaux de l'agriculture ; trop heureux maintenant s'il pouvait trouver de l'emploi dans les riches fermes dont les coteaux ondoyants se déroulaient devant lui.
Mais la saison était mauvaise. Les affaires étaient stagnantes. Des milliers d'ouvriers battaient comme lui le pavé des villes, en haillons, les yeux caves, l'estomac vide. Une grande crise financière sévissait. Semblable à un ouragan du midi, elle semait partout sur son passage la désolation et la ruine. Le spectre hideux de la banqueroute montait la garde devant la porte des boutiques, immolant chaque jour de nouvelles victimes. Les maisons de commerce suspendaient leurs paiements, les crédits étaient fermés, et des manufactures, immenses ruches ouvrières, sortait un flot de peuple sans travail pour le lendemain. Toutes les classes de la société étaient en souffrance. Chaque convulsion de la crise ébranlait sourdement toutes les fibres du corps social. L'ouvrier sans travail, les familles sans pain, l'industrie stagnante, le crédit fermé, les transactions arrêtées, les entreprises inachevées, la confiance
ébranlée, les valeurs dépréciées, partout la misère, le désespoir partout !
Sans la honte et un faux respect humain, Jacques serait retourné depuis longtemps d'ins son pays. Mais il persistait, s'acharnant contre le malheur. C'est ainsi qu'il vit ses plus chères illusions s'envoler les unes après les autres. Cette chaîne d'or que son imagination avait rivée à ses espérances se brisait violemment, la gaze diaprée de la fiction se déchirait enfin, et la réalité, triste et froide, se dressait devant lai.
Que faire ?
Il n'y a pas à hésiter, fit-il, retournons aux champs !
Il revient pauvre d'argent, mais riche d'expérience.
L'expérience avait profité à Jacques. Il avait apporté de son voyage un fonds de philosophie pratique qu'il garda toute sa vie. Il émigra de nouveau, mais cette fois il n'alla pas dépenser à l'étranger la vigueur de ses jeunes années. Connaissant le prix de la liberté et de l'indépendance, il ne voulut reconnaître d'autre maître que lui-même, d'autre arbitre que sa raison, d'autre patrie que son pays natal.
Il s'éloigna donc un peu. Jl le fallait, la nécessité le commandait. Il n'ira pas loin cependant. Il s'arrêtera à la première forêt venue. Là, il se cernera un champ, et, armé d'une bonne hache, il attaquera la forêt.
Ce fut son idée, ce fut son œuvre !
En peu d'années il fit le désert autour de lui. A la solitude de la forêt avait succédé la fiévreuse activité du déboisement. Ces bois silencieux, ces hautes futaies dont l'épais feuillage interceptait les rayons
du soleil, refuge séculaire de myriades d'oiseaux et de bêtes sauvages, tout cela reculait, reculait, reculait comme par enchantemant devant la persévérance du défricheur. Et à chaque arbre qu'il abattait, le paysan Jacques poussait un vigoureux hourrah qui retentissait dans toute la forêt. Il se voyait puissant; il domptait la nature, subjuguait les éléments, aplanissait les obstacles, colonisait, défrichait, ensemensait, transformait, embellissait. Il était grand; il était roi dans son domaine! Plus tard, consolation de ses vieux ans, digne couronnement de grands travaux, il fut maire de son village et marguillier en charge de la Fabrique.
C'est ainsi que le paysan Jacques, avec de l'énergie et une bonne dose de sens commun, finit par acquérir une honnête aisance, qu'il partagea tranquillement avec sa femme et la douzaine d'enfants que le Seigneur lui avait donnés avec libéralité.
Dans son rôle modeste, Jacques fut un homme utile à son pays, un grand patriote, un beau caractère. Il donna l'exemple à ^d'autres qui marchèrent sur ses traces. Un des premiers, il avait osé s'aventurer dans la forêt et opérer l'œuvre du défrichement dans les cantons nouveaux. Il fonda des villages et des paroisses. Jl ne cessait de répéter à ceux qui voulaient l'entendre : " Ici est l'avenir de la jeunesse du pays. Enfant! éloignez-vous des anciennes paroisses où le sol est épuisé ; venez remuer dans nos cantons une terre neuve qui va rendre au centuple le prix de vos labeurs. Surtout, n'allez pas affliger votre pays en donnant à l'étranger l'exubérance de vos jeunes années. C'est peine perdue ; croyez-en mon
expérience. Tout reluit là-bas ; mais cela s'évanouit à mesure que vous vous approchez de cet objet de vos convoitises. Vous croyez le saisir qu'il s'échappe de vos mains. C'est un mirage capable de vous éblouir un instant, mais sur lequel vous ne pouvez fonder votre avenir. Enfants ! suivez la profession de vos pères; ne rougissez pas de mettre la main à la charrue. Cette profession est noble parce qu'elle est aussi ancienne que la créature et qu'elle suffit à l'homme simple, celui qui se rapproche le plus de la nature. Tous les autres états dans la société ne sont que des superfétations. L'homme n'en aurait pas besoin s'il était resté simple dans ses goûts, modéré dans ses habitudes, sage, juste env^ers ses semblables, en paix avec lui-même. Donc, honneur au pionnier, honneur au paysan !"
Jacques ne faisait pas de grands discours, mais il pensait juste. Des événements de chaque jour, des choses qui tombaient sous ses sens, il puisait une leçon pratique, un enseignement salutaire. Il ne dépassait pas les limites de sa sphère dans le domaine des faits. Toute sa théorie des affaires publiques se bornait à la question de la colonisation. Il ne connut jamais d'autres politique.
Lorsqu'il jetait un coup d'oeil sur la carte de son pays, qu'il mesurait l'étendue des terres incultes pouvant fournir l'aisance à des milliers de bras, il se demandait si, au lieu de se disputer sur des mots comme les Grecs du Bas-Empire, les gouvernants ne seraient pas plus sages en facilitant le défrichement du sol. Son calcul, en effet, était exact. Il se disait: la colonisation de nos terres
loi MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.
provoque une augmentation de la population ; c'est à la fois favoriser l'immigration étrangère et retenir les enfants du pays.
Mais ces idées, qui furent le thème favori du paysan Jacques, allaient lentement leur chemin. Il avait à lutter contre l'engouement de son temps. La jeunesse des campagnes voulait s'instruire par expérience, tenter l'aventure à l'étranger avant de se fixer, aller se faire valet là-bas avant de se mettre à son compte ici. C'était une idée fausse. Jacques ne cessait de le répéter en attendant la réaction qui ne pouvait tarder.
Et tout en causant de ces sujets avec ses voisins, le soir après les rud es labeurs de la journée, Jacque.^ caressait les longu-s tresses blondes d'une petite fille à l'œil bleu et aux joues carminées. Après avoir bien écouté, l'enfant passa ses deux bras autour du cou du paysan, remb:*assa, caressa sa barba et dit :, " Papa, j'ai sommeil, viens donc me coucher ! "
Ij'industriel Jaeqaes.
Ils étaient là deux cents hommes, tous occupés dans les ateliers qui se groupaient autour du logis Xjrincipal de la fabrique du village.
C'était un vaste établissement où les divers matériaux bruts étaient transformés en objets commerçables. Ici, le fer en gueuse était fondu dans d'immenses fournaux qui vomissaient le liquide rouge destiné à la transformation du fer en lisses et en barres. La mécanique s'emparait ensuite de ces ob-
jets grossiers, les transformait en fer poli, en fiche^ clous, boulons, vis, etc. Là, vingt, trente, cinquante, cent métiers lùeilaient en commun leur travail pour manufacturer les éléments qui entrent dans la confection d'une chaussure. Plus loin, le même pouvoir magique dépolissait les bois, assemblait les matériaux d'une maison, découpait les portes et les fenêtres, équarrissait les grosses pièces — tout cela avec une précision, une rapidité, un art incroyables.
Ils n'étaient là que deux cents hommes ; cependant ce qui s'accomplissait chaque jour au sein de cette ruche ouvrière pourvoyait aux besoins de toul un peuple. Aussi, quelle activité, quel élan, quel ardeur au travail !
Et elles étaient riantes ces braves figures d'ouvriers. L'aigre sifïlet de l'usine les appelait au travail le malin avec l'aurore ; la nuit venue ils retournaient gaîment dans leur foyer.
Voyez-les à l'œuvre ! Ils sont là, le front incliné sur l'établi, tout entier à leur besogne, les manches de leur habit retroussées jusqu'au coude, les bras et le visage noircis par la fumée et la sueur, prêtant à l'aveugle force motrice le secours de leur intelligence.
Et ils travaillaient ainsi plusieurs heures durant, calculant d'avance l'emploi de l'honnête épargne acquise par leur honnête travail.
Le patron de l'établissement était connu par tout le pays. On le nommait Jacques l'industriel.
C'était un homme robuste et fort, courbé déjà sous le poids des années, voû'.e par le travail. Son noble front était découvert; deux longues mèches de che-
veux blancs retombaient négligemment le long de ses joues. Sa figure respirait la franchise, et à la fois la bonté et l'énergie.
Sur son passage les petits enfants s'inclinaient. Ses employés l'adoraient, car il avait été le fondateur et le père delà prospérité matérielle de son village.
Que de misères il "avait soulagées ! que de chagrins il avait apaisés ! que d'espérances il avait laissées sur son chemin ! Là où régnait la détresse il avait fait naître l'abondance.
Le pays était désert. La population s'exilait; des milliers de bras demandaient du travail ; le pain manquait; la détresse était grande, imminente de plus en plus; une plaie profonde gangrenait la société : la pauvreté et l'ignorance accompagnées de leur cortège habituel de crimes et de vices, triste état de décadence matérielle et de prostration morale !
Que faire ?
Alors on vit un homme de cœur, servi par une volonté de fer et une intelligence d'élite ; un homme sorti des rangs du peuple, simple dans son langage et dans ses manières, mais fort de son génie, crier hautement qu'il avait trouvé le remède à la situation.
Il assemble les puissants de la cité, leur expose ses théories sur l'industrie manufacturière, ses calculs, ses espérances.
C'était du nouveau, on ne le comprit pas ; on alla jusqu'à taxer de folie sa généreuse initiative.
Va-t-il se décourager? Non. Il avait voulu coaliser des forces supérieures en associant ses concitoyens à son projet. On le repousse; n'importe, il ira seul au but.
Il se renferme dans son cabinet d'étude. Là, le front incliné dans ses pensées, tout entier à son idée, il jette sur le papier la base de ses calculs. Il examine hardiment les difficultés, met en ligne de compte les chances de succès, et, pour la centième fois peut-être, il se lève triomphant en s'écriant : je le ferai, ou je ne m'appelle plus Jacques l'industriel.
C'est alors que l'industriel commença à réaliser son projet favori. Il y déploya toute son ardeur. Bientôt le vaste édifice était debout ; il renfermait iéjà dans son sein ces nombreux mécanismes que nous connaisons ; une fumée noire et épaisse, s'échappant de la grande cheminée, s'élevait en spirales glorieuses à la hauteur des nuages ; le siflet appelait toute une population affamée à l'ouvrage ; les incrédules ouvraient de grand yeux; et les pauvres femmes, sur le seuil de leur porte, bénissaient ce sauveur inattendu qui allait donner du pain à leurs enfants.
Et Jacques l'industriel, voyant son grand œuvre accompli, laissa échapper une larme qui glissa furtivement le long de ses joues.
Sa pensée était aux pieds du trône de l'Eternel pour le remercier !
Ils étaient donc là deux cents hommes qui travaillaient hardiment sous l'œil actif du patron. Jacques prêtait une oreille attentive, les bras croisés sur sa vaste poitrine, l'œil animé. Il se redressait de toute sa haute taille. Ce spectacle était sa vie, il y puissait le bonheur.
Au plus fort de la bataille, quand la musique guerrière éclate, n'est-ce pas qu'elle rallume l'ardeur
des combattants? L'enthousiasme s'empare du soldat ; il fait des prodiges de valeur. Ni la crainte de îa mort, ni le souvenir de sa famille, ni le rêve des espérances dorées de son avenir ne l'arrêtent dans son impétueuse ardeur de combattre et de vaincre. Il est poussé par quelque chose de plus fort que tout cela. C'était hier un homme doux, timide, bénin ; maintenant il ne connaît plus de bornes à son héroïque élan. Cet homme s'inspire de la situation du moment et reçoit des événements qui l'entourent l'impulsion qui le domine.
Eh ! bien, voyez Jacques dans son atelier. Pour ni, assurément, rien n'est grand comme le spectacle qui l'entoure. Il l'a enchaîné là, dans cette chaudière de fer, cette force motrice qui met en mouvement et en active opération ces roues qui tournent, ces alluchons qui s'engrènent, ces métiers qui s'agitent, ces ressorts qui se meuvent, ces échasses qui se croisent, tous ces mécanismes divers variant de forme suivant leur destination. Pour Jacques, il n'y a pas de musique plus harmonieuse que le bruit des marteaux retombant en cadence sur l'enclume; pas de spectacle plus émouvant, plus grand, plus digne de l'attention des hommes que cette ruchée de travailleurs qui transforment et modifient la matière, qui la corrigent dans ce qu'elle a de grossier, et lui donnent une valeur nouvelle en lui assurant un plus haut degré d'utilité.
Ce mouvement, cette activité, ces hommes gagnant honnêtement leur vie, cette vaste fabrique capable à elle seule d'alimenter le marché intérieur, cette population qui grossit chaque jour le village.
LA FAMILLE DES JACQtES. 153
ces capitaux agités par la circulation, cet esprit d'entreprise qui s'infiltrait petit à petit dans les veines du peuple — tout cela mettait l'enthousiasme dans l'âme de l'industriel Jacques. Ce spectacle fournissait un élément journalier à sa dévorante activilé, à son énergique volonté.
Mais il ne suffisait pas de produire, il fallait vendre, trouver des débouchés à l'industrie. Jacques se mit en communication avec les principaux centres commerciaux du pays. Ses produits furent mis à l'épreuve ; les consommateurs l'encouragèreni et la marchandise s'écoula rapidement.
Jacques avait passé l'époque critique de son entreprise.
Et plus il produisait, et plus il écoulait de marchandises fabriquées. Chaque jour les profits dj l'établissement augmentaient ; il augmenta en proportion le nombre de ses employés. Ils sont là maintenant plus de cinq cent?.
Jacques avait l'esprit ouvert à toutes les modifications heureuses, aux transformations et aux réformes efficaces et pratiques. Son génie inventif ne restait pas oisif. Ici, il fixait une courroie qui allait mettre en mouvement un mécanisme de son invention ; là, c'était un modèle perfectionné qu'il substituait à une machine trop lourde; plus loin, il ajoutait un apentis à son établissement où une industrie nouvelle serait exploitée.
Cinq années s'étaient à peine écoulées depuis que l'industriel Jacques avait fait jaillir ae son cerveau l'étincelle lumineuse de son fécond projet. Quel résultat superbe ? Voyez :-une ville naissante mais
déjà active et commerçante, s'est bâtie comme par enchantement autour de son usine. Répondez conquérants magnanimes, vainqueurs altiers, puissances qui gouvernez les peuples de la terre?... Cet homme dans son modeste rôle a-t-il moins fait que vous pour le banheur de l'humanité ?
Jacques avait raison d'être satisfait, mais il désirait encore plus. Il fallait le couronnement à cet édifice superbe. Il voulut diminuer l'espace qui le séparait des grands centres; rapprocher sa manufacture des marchés influents, sa marchandise du consommateur. Pour cela, un moyen, un seul ! Lequel ? Une voie ferrée, passant là, tout près ; — immense artère destinée à parcourir le pays en tous sens^ comme les veines dans le corps humain, pour y porter la vie, la richesse et l'abondance en facilitant l'échange des produits.
L'industriel avec son génie pratique avait senti tout cela. 11 jeta donc sur le marché les bases d'une gigantesque opération financière ; il sollicite le concours des capitaux, intéresse à l'entreprise les sommités politiques, appelle la presse à son service, fait parler les économistes, agite les esprits.
Il n'en fallait pas tant, l'entreprise fut décrétée, exécutée.
Et de la fenêtre de sa maison Jacques pût entendre le sifîlet de la locomotive se confondant avec le sourd mugissement de sa fabrique.
Quelle délicieuse musique pour l'industriel !
Etrangeté de l'être humain : chaque homme a ses faiblesses, ses goûts distincts. Les uns tomberont en extase devant le tableau gigantesque et superbe
de la création, en regardant ce dôme étoile jeté là, au-dessus de l'homme, par la main coquette et prodigue d'un Dieu ! D'autres se laisseront émouvoir par les notes argentines qui s'échappent, tantôt saccadées, tantôt douces et suaves, du gosier d'une jeune fille ; d'autres garderont leur admiration pour les chef-d'œuvres de la peinture ou de l'architecture ; enfin, tel homme que vous voyez là-bas, avec des dehors rudes et sévères, deviendra coulant et maniable pour peu qu'il prête une oreille attentive aux insinuantes paroles de l'orateur.
A chaque homme son idéal, son instinct du beau, du noble, du grand- Certes ! Jacques voyait bien la manifestation d'un Dieu grand dans le tableau de l'univers. Les grandes scènes de la nature ne le laissaient pas tout à fait indifférent. Il n'avait pas une âme d'artiste, mais il goûtait les beautés de l'arl, sans cependant s'y arrêter. •
Mais Jacques était mû par une autre impulsion. Son enthousiasme à lui était froid, il partait de la raison, il se manifestait dans la vérité, et plus encore dans la vérité appliquée. La science était pour lui le but louable auquel Phomme devait tendre ; la vérité, la beauté par excellence. La vérité abstraite, spéculative i'attrayait, mais il se passionnait pour la vérité démontrée, appliquée, réalisée dans la pratique et mise au service de l'homme dans l'économie de la nation. L'une satisfaisait à son intelligence, mais l'autre s'harmonisait davantage avec son désir insatiable de produire et de créer. Jacques était un travailleur intelligent appliqué davantage à organi-
ser l'ordre réel que l'ordre intellectuel. Il cherchait plus l'amélioration de la condition extérieure et publique des hommes, les perfectionnements sociaux et la prospérité matérielle de la société, et moins le développement intellectuel et celui de la nature intérieure et personnelle de l'homme. Sa philosophie était plus pratique que spéculative. Il aimait surtout les résultats positifs et s'inquiétait moins des distinctions théoriques. Jacques tenait moins du passé que de l'avenir ; il allait quelques fois au devant de son époque. Sa méthode était rationnelle par cela qu'elle était expérimentale et processive. Il croyait mieux quand le raisonnement engendrait sa certitude, et moins lorsque la voix d'autorité parlait seule à sa conscience. Il acceptait toutes les réformes sages et encourageait tout effort destiné à donner au monde une vérité nouvelle. Jacques était le type de son temps, une éclatante personnification de son époque ; c'était un moderne dans toute l'acception du terme.
Jacques faisait des efforts constants pour arriver à un résultat immense, mais pratique : remplacer en tout le travail de l'homme par la force aveugle. Il comprimait la vapeur et la rendait docile à sa voix.
Son enthousiasme était au comble quand il parvenait à dominer cette puissance, à lui imprimer la direction voulue. Ce résultat était moral pour lui ; Jacques faisait l'éloge du créateur qui avait donné à Vhomme une intelligence capable d'accomplir de grandes choses.
Aussi, l'industriel Jacques, chargé d'années et usé par le travail, se faisait-il une fête de se tenir tout
près de la bouilloire de sa grande fabrique ; il en tournait et retournait les clefs avec un orgueil royal > Le contentement, la satisfaction intérieure se lisait sur les traits mâles de sa franche figure d'ouvrier. Il était grand dans ce modeste rôle, grand comme le général au milieu de la bataille,' comme le pilote dans la tempête, comme un héros dans un jour d'ovation. Il commandait et il était obéi; le mouvement suivait le caprice de sa volonté. Un geste î et toutes ces machines se mettaient allègrement en marche ; il tirait un robinet, elles rentraient dans le silence.
Et tout cela exhalait un parfum de poésie qui eni-vrait de bonheur l'existence du vieil industriel.
Jacques était né pour faire de l'argent et pour er. faire gagner aux autres.
Ije Pbilosopbe Jacqnes.
C'était un vieillard déjà assis dans les ombres de la mort. Il était grand, sec. L'œil encore vif s'abritait derrière d'épais sourcils. Ses cheveux qui retombaient par longues mèches blanches, laissaient voir un crâne large, séjour de grandes pensées. Le front saillant et élevé s'avançait noblement, fortement accentué par la dépression des tempes. Et ces rides nombreuses qui le sillonnaient, ici, là, saccadées et profondes, indiquaient l'effort de la pensée et la concentration de l'esprit. Ce qui frappait surtout c'était l'expression grave et sereine de sa physionomie. Il avait la contenance d'un sage en 'possession paisible et incontestée de la vérité. Une légère
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teinte de mélancolie adoucissait le fonds un peu âpre de l'ensemble de ses traits : on devinait un homme formé aux idées élevées par l'élude des auteurs et la connaissance du cœur humain.
On l'appelait le philosophe Jacques.
Philosophe ! oui ! si on fait consister la philosophie dans l'étude de l'esprit humain ; si on veut y chercher la racine de tous les systèmes ; si on admet que la pychologie est le point de départ nécessaire de toute seine philosophie et qu'elle seule introduit légitimement dans le sanctuaire de la métaphysique sa plus sûre lumière.
Jacques s'était adonné de bonne heure aux études sérieuses. C'était un esprit réfléchi qui trouvait moins de jouissance dans la satisfaction des sens et plus de bonheur dans les contentements de l'intelligence. 11 parcourut en peu de temps toutes les branches des connaissances humaines. La littérature avec ses immortelles beautés et ses grands noms d'auteurs 'frappa son immagination sous le rapport de la forme et du style. Mais il était meilleur critique que bon littérateur. L'histoire eut pour lui plus d'attrait. Il y trouvait de grands enseignements pour les individus comme pour les sociétés. Cependant, la tournure de son esprit le ramenait aux sciences naturelles ; c'était l'aliment substentiel qu'il fallait à un esprit positif. La physique, l'astronomie, les mathématiques, la géométrie eurent une bonne part de son temps ; mais c'est à la philosophie proprement dite,, et avec elle la méthode, la méthaphysique et la morale, qu'il dévoua les meilleures années de sa vie.
Tel que nous le voyons Jacques est en pessession de la vérité, en autant qu'il peut être donné à l'esprit borné de l'horame de la contempler. C'est à cette certitude du vrai qu'il faut rapporter l'âme sereine du philosophe. Cependant Jacques n'était pas arrivé là sans passer par les ronces du doute.
Alors qu'il était encore jeune, plein d'ardeur pour arriver à la connaissance de la vérité, vigoureux par l'intelligence et par le corps, Jacques avait jeté un regard perçant dans le passé; il avait analysé ces nombreux systèmes de philosophie que l'esprit humain avait enfanté depuis trois mille ans. Un spectacle étonnant l'avait frappé. C'était la lutte incessante des systèmes et des écoles qui se disputaient l'empire de cinq ou six principes, vérités primordiales et source de toutes les autres. Pour lui, homme de bonne foi, étranger à tout système avoué, il cherchait moins à édifier et défendre une théorie qu'à les comprendre et les expliquer toutes- Mais ces contradictions flagrantes, ces propositions contraires, ces affirmations et ces négations exclusives et empiriques révoltaient son intelligence droite et honnête. Et sans le vouloir, instinctivement, il arriva sur la pente du scepticisme, poussé par le dogmatisme des procédés en honneur et dégoûté de leur insuffisance. Il voyait, par exemple, les idéalistes qui opposent le dogmatisme de leurs opinions à l'empirisme des sensualistes. A mesure qu'il ouvait les pages de l'histoire, il retrouvait partout les luttes de ces deux grandes écoles. Elle apparaissent partout : dans l'Inde, la Grèce, à Rome, au Moyen âge, à la Renaissance, dans la scolastique, dans
les temps modernes. C'est toujours les mêmes principes exclusifs, le même esprit, les mêmes tendances qui, d'âge en' âge, sous des noms divers, apparaissent avec éclat pour s'entrechoquer plus vivement. D'un côté Pythagore, Anaxagore, Socrate, Platon, Ficin, Descartes, Leibnitz, Kant et Reid ; de l'autre, Aristote, Platon, la Scolastique, Hobbes, Locke, Yoltaire et Gondillac. De grands noms qui personnifient deux grands systèmes également exclusifs N'est ce pas cette même lutte qui, prenant pour point de départ Platon et Aristote, renaît dans l'histoire de la philosophie sous tant de noms différents? N'est-ce pas la théorie des idées par la raison ou par la sensation qui est la base de cette querelle représentée par l'entropomorphisme grec et romain, le noéplatonicisme d'Alexandrie, le nominalisme et le réalisme au moyen-âge, le doute méthodique de Descartes au XVII siècle, la philosophie allemande et l'école écossaise au XVIII siècle.
Balloté d'une école à l'autre Jacques, qui avait cherché à satisfaire sa soif de la vérité, arriva au dégoût des systèmes, et tinit par les nier tous. Cétait une autre extrémité, mais il s'imagina que ce système était, suivant l'expression de Victor Cousin^ ^' la première forme, la première apparission du sens commun sur la/ scène de la philosophie."
Cependant, Jacques sentait le besoin de croire. Son intelligence était trop bien équilibrée pour mé. connaître la vérité, et trop active pour se condamner à l'immobilité. Il fiait par s'apercevoir que le septique est encore plus dogmatique que les autres, en affirmant des propositions comme celles-ci : tout
système est faux ; il est vrai qu'il n'y a point de vérité pour l'homme ; il est certain qu'il ne peut y avoir de certitude.
Un jour qu'il faisait cette réflexion Jacques se redressa et son œil lença un éclair. 11 est vrai ?... Il est certain ?... Qu'en sais-je, si je n'admets aucune vérité, aucune certitude. Le philosophe s'aperçut que le septicisme aboutit lui-même dans un système de philosophie plus extravagant et plus exclusif qu'aucun autre.
Il fallait donc chercher ailleurs. Mais cette fois Jacques ferma ses livres. Il n'appela à son secours que la réflexion, et avec elle son meilleur instrument, l'analyse. Et le voilà à la recherche de celte synthèse si contestée, si longtemps cherchée. Grâce à cette arme précieuse,il évitera recueil du mysticisme, cette quatrième forme de la philosophie qui est le refuge des âmes en peine. Et se débarrassant par un effort vigoureux de tout le passé scientifique, de Platon et d'Aristote, de la voix d'autorité et des principes admis comme prouvés, il s'écrie avec Descartes : <• Il n'y a de vrai que ce que je reconnais être tel dans mon esprit qui déclare ne se rendre qu'à l'évidence." Avec cette méthode Jacques pouvait aller à la recherche de la vérité. Toute sa vie il s'inclina devant ce grand principe de liberté qui affranchit l'esprit humain dans tous les ordres de connaissance.
La méthode cartésienne fut le levier qui lui permit d'arriver aux plus grandes vérités. Et après avoir douté systématiquement de toutes les opinions qu'il avait jusqu'alors reçues et entretenues, il fit sortir du scepticisme sa plus glorieuse réputation.
En effet,il répétait après son maître : "J'ai beau vouloir douter de tout, je ne puis douter que je doute. Il m'est évident que je pense, et il m'est évident encore que je suis. Je ne touche ni ne vois ma pensée ; elle est pourtant, sans être ni étendue ni matérielle. Je suis, en tout qu'être pensant sujet de ma pensée, de môme nature qu'elle ; et comme elle est inétendue et immatérielle, je suis inétendu et immatériel, je suis un esprit, une âme. Ma pensée est pleine d'imperfections, de limites, de misères, et moi aussi ; je ne suis donc pas le principe de mon être, et je conçois et ne puis pas ne pas concevoir un infini et parfait qui est le principe de mon existence et qui n'a pas d'autres principes que lui-môme. Dieu est la perfection môme : or la perfection comprend entre autre attributs, la véracité; et si Dieu est véridique, il ne se peut que lui, qui est en dernière analyse l'auteur des apparences qui nous font croire à l'existence du monde, nous ait tendu un piège. Ge qui parait exister existe donc en réalité."
La devise du philosophe était le fameux précepte de Socrate : connais-toi toi-même et le fondement solide de sa philosophie était l'observation des faits de l'âme humaine. Commencer par l'homme étudié à la lumière de la conscience, pour s'élever de l'homme à la connaissance du monde et de Dieu était pour lui la seule méthode digne d'attention. Tout le reste lui semblait des hypothèses plus ou moins creuses.
Et c'est ainsi que Jacques, en s'examinant luimôme, trouva sans le secours des livres et sans le témoignage des sens, cette doctrine à la fois si simple
et si Uimineuse qui établit les plus grandes vérités de la méthapiiysique : la spiritualité de l'âme, l'existence de Dieu et celle des corps.
Jacques recherchait donc pardessus tout le vrai, et sans s'attacher a un système de philosophie en particulier, il prenait ce qu'il y avait de bon dans chacun d'eux. Mais sans le vouloir, et comme à son inçu, il donnait ses préférences à l'idéalisme maintenu dans des limites raisonnable. Ses grands maîtres étaient Socrate, Platon et Descartes. Sans doute il admettait que la plupart des idées n'arrivaient à rintelligence que par le secours des sens. Mais l'empirisme de Bacon et de Locke lui répugnait ; il ne pouvait l'admettre. Il formulait contre la théorie de la sensation cette puissante objection de Leibnitz : '^ Les sens attestent ce qui est, ils ne disent point ce qui doit être ; ils montrent les phénomènes, ils n'eui donnent ni les causes ni la raison ; ils peuvent bien nous apprendre que cela ou ceci est ainsi, de telle manière ou de telle autre ; ils ne peuvent enseigner ce qui est nécessairement. Il faut prouver que nulle idée nécessaire n'est dans l'intelligence, où il faut rendre compte de cette ordre d'idées par la sensation; or, on ne peut nier cet ordre d'idées, ni en rendre compte par la sensation ; donc l'empirisme, qui explique un grand nombre de notions, ne les explique pas toutes, et celles qu'il n'explique pas sont précisément les plus importantes."
Jacques avait une base, un point de départ. En possession des vérités premières, il découvrit facilement les autres. Du simple il arriva au composé, des idées particulières aux idées générales.* Ce fut
sa méthode constante. Dans le domaine moral comme dans les sciences physiques, il assemblait les faits pour les analyser à son aise et en déduire des conclusions justes. Il observait et expérimentait.
Le philosophe avait chercha les rapports qui unissent l'homme à la diviniièi il voulut étudier ceux qui unissent les hommes entre eux. Ses idées sur la société, les gouvernants et les gouvernés n'étaient pas toujours conformes à ce qu'il voyait dans le domaine des faits. Il allait au devant de son temps en faisant la part meilleure au peuple et en posant les principes d'une démocratie honnête, sage et laborieuse.
Jacques avait cherché la vérité, il l'avait trouvé, il était satisfait. Mais il voulut léguer ses travaux à ses concitoyens. Il prit une plume et jeta sur le papier le résultat de ses observations. Sa méthode était nouvelle ; ses idée ruinaient de vieux systèmes établis. C'était du nouveau. Les écoles adverses se déchaînèrent contre lui. La jalousie et l'ignorance • se coalisèrent avec le pouvoir civil et les coteries religieuses pour dénoncer le novateur. Afin de faire taire ces clameui-s qui troublaient sa solitude, Jacques prit le parti se s'expatrier.
Et pendant que le vieux penseur s'acheminait tranquillement vers une terre plus hospitalière, il songeait aux persécutions entreprises contre la raison humaine. Il pensait à la prison d'Anaxagore, à la cigûe de Socrate, aux infortunes d'Abeillard, de Roger Bacon et d'Occam, à l'odieux assassinat de Ramus, aux bûchers de Bruno et de Vanini, aux persécutions du cartésianisme.
Et, à mesure qu'il allait son chemin, le vieillard toujours grave et serein regardait comme dans le lointain l'aurore naissant d'un jour meilleur.
Dans ies familles, on conserve avec un grand soin certains objets, souvent de peu d'importance en euxmêmes, mais dont le prix est inappréciable lorsqu'ils se rattachent à quelques souvenirs du passé : de ce nombre sont les papiers de famille. Quelle famille
n'a pas ses papiers! C'est un vieux folio où
Païeul a enregistré, jour par jour, la note de la dépense et de la recette; c'est le journal de la grand'maman où, dans sa jeunesse, elle a inscrit ses impressions quotidiennes ; c'est le livre du ménage où l'époux dit les époques mémorables de sa vie, où la mère annonce la naissance de sa fille ; c'est le carnet de la jeune fille où elle confie ses petits plaisirs et ses grands chagrins; c'est même le livret tout barbouillé, malpropre, maculé d'encre et de poussière du turbulent écolier. Ces papiers sont pour toutes les circonstances et pour tous les besoins; il y en a de toutes les sortes et sur tous les sujets. De génération en génération, ces papiers se transmettent. On les garde avec un soin précieux parce qu'on y voit là, en eux, l'image d'un ancêtre, le souvenir d'une époque importante. Ils sont comme le lien qui nous rattache aux choses anciennes et aux hommes passés. La plupart sont d'une écriture jaune, illisible, d'un papier usé, racorni, sans commence-
ment ni fin : qu'importe on les conserve avec plus de soin encore. Et on a raison, car ce sont les archives de la famille.
Mais si les archives d'une famille sont précieuses, si elles méritent la considération du ; à ce qui commande le respect et rappelle le passé, combien, à plus forte raison, les archives d'une nation ne doivent-elles pas mériter la considération générale? Elles n'intéressent pas une famille seulement, un certain nombre d'individus dans la société, mais la société même, mais toutes les familles ensemble. La nation a son passé, et c'est dans ses archives qu'on le retrouve: c'est là qu'elle a enregistré ses actes ; c'est là qu'elle a déposé, jour par jour, la preuve de son existence et la certitude de ses actions. Aussi, ces vieux Registres, que l'imagination nous représente toujours comme ensevelis sous une épaisse couche de poussière, ont-ils le double mérite de l'ancienneté et de l'authenticité. On ne les ouvre pas sans une certaine émotion. On les parcourt avep joie, et un sentiment d'orgueil s'empare de vous lorsque vous y lisez des faits qui vieillissent, à vos yeux, la nation de quelques siècles. Souvent il nous arrive de lire l'histoire imprimée avec peu d'attrait ; mais lorsqu'on la voit dans un manuscrit, lorsqu'on songe à l'authenticité officielle de ces mémoires, alors, cette feuille, couverte d'une écriture antique et illisible, à moins d'avoir quelques connaissances paléographiques, prend dans notre esprit des proportions étonnantes et excite à un haut degré l'intérêt et la curiosité. On distingue plus clairement les personjiages qui ont conduit notre
passé. Nous pouvons les juger véritablement à leurs actes; car souvent l'historien convertit les faits à l'appui d'un système et dénature ainsi leur portée et leur valeur.
Les archives de l'Etat sont de véritables chroniques, les plus sèches, les plus arides que l'on puisse imaginer, mais aussi les plus véridiques. Elles sont d'ailleurs la base même de l'histoire, et donnèrent, sans doute, l'idée première du genre. Les historiens n'ont probablement songé à écrire l'histoire des siècles passés qu'en s'imaginantque leurs concitoyens trouveraient bon qu'on habillât avec des dehors plus attrayants les faits nus et arides contenus dans les archives des peuples. Chaque nation a eu ses historiens comme elle a eu ses archives; car ces dernières ont dû exister dès qu'il y eut des affaires réglées et à régler entre deux pays. La nécessité de conserver les documents relatifs à ces affaires et les témoignages qu'elles engendrèrent ont donné naissance à ces dépôts publics ou privés qui de nos jours constituent les archives, soit de l'Etat ou des grandes corporations, soit des familles ou des simples particuliers.
Avons-nous des archives en Canada? Oui,
sans doute; mais où sont-elles? Nos archives
sont un peu tout partout: il y en a à Paris, à Londrets, à Ottawa, à Québec, à Montréal, à Trois-Rivières et ailleurs. Nous avons ici des extraits ou des copies de documents déposés à Londres et à Paris ; partie de ces extraits ou copies a été imprimée, partie est encore en manuscrit. Mais je n'ai pas l'intention de constater le travail qui a été fait et le travail qui
NOS ARCHIVliS. 175
est encore à faire. Je veux simplement faire part au public de certaines recherches faites dans les archives du Conseil Supérieur, en existence à Québec, pendant la domination française. Ces archives sont déposées en originaux dans celte dernière ville. Si le sujet mérite considération, nous pourrons plus tard y revenir en signalant à l'attention du public, les richesses de certains dépôts de documents relatifs à l'histoire de notre passé.
Après la cession définitive du Canada à l'Angleterre, en 1763, les vainqueurs trouvèrent bon de faire l'inventaire des anciennes archives françaises. On conçoit la nécessité et l'utilité de ce travail. En passant à l'Angleterre, le Canada s'était réservé, dans le traité définitif de paix intervenu entre les parties belligérantes, et dans les articles de capitulation, le maintien des lois et de la jurisprudence française, introduites en ce pays en 1663, lors de la reprise des droits concédés par Louis XIV à la Compagnie des Cent Associés. Il était donc dans l'intérêt des Canadiens de connaître et de faire connaître au nouveau pouvoir les actes de leur législation sanctionnés par la jurisprudence locale, comme il était de la nécessité de ces derniers de se familiariser avec des documents qu'ils ne connaissaient qu'imparfaitement. Les troubles qu'avaient dû nécessiter les dernières guerres, l'introduction subite d'une nouvelle forme de gouvernement, la décentralisation administrative introduite dans le cours des quatre années du règnemiii taire, durent créer des irrégularités dans les pro-
cédures jusqu'alors adoptées, disperser les registres en changeant les bureaux publics, et nécessiter ainsi une enquête générale des papiers de l'Etat. Ce fut •donc dans ce dessein que le 27 décembre 1786, Son Excellence le gouverneur Dorchesler, de l'avis du Conseil, ordonna à MM. Dunn, Mabane et DeLyry, à Québec, et aux messieurs du Conseil à Montréal, ou aucun trois d'entre eux dans chaque district, de former un comité pour s'enquérir sur l'état et condition des anciens registres de la Province ; dans quels endroits ils étaient déposés ; et d'en faire rapport à Son Excellence avec toute l'expédition convenable.
Il fut, de plus, ordonné, le 19 juin 1788, que les comités chargés de faire rapport sur l'état et condition des anciens registres et papiers entrés dans les bureaux publics étendissent leur enquêtes à la nature du contenu des différents livres, l'espace de temps que chaque volume renfermait, ses folios ou pages, ses blancs, son index et ses marques et distinctions extérieures, sa condition actuelle, son authenticité, à quelle office il appartenait, l'endroit où il était déposé ; et à toutes et telles autres enquêtes que les comités pourraient trouver pertinentes, relativement à tous papiers publics avant la conquête.
JD'autres résolutions furent adoptées dans le même sens, ainsi qu'une '' Ordonnance pour la meilleure conservation et la juste distribution des anciennes archives françaises." Cette Ordonnance autorisait l'impression de VInventaire et réglait sa distribution.
Cet inventaire imprimé dans les deux langues, et tiré à 700 copies chez Samuel Nelson en 1791, est aujourd'hui très rare.
Nous avons pu constater, d'après une copie de ce pamphlet, que plusieurs registres y mentionnés sont disparus de nos jours, ou du moins ne se trouvent pas à leur place naturelle, c'est-à-dire à Québec, au département des registres publics. Grâce à la bienveillance du régistrateur actuel, M. le Dr. Meilleur, nous avons pu faire un relevé minutieux des registres qui se trouvent actuellement dans la voûte destinée aux anciennes archives françaises. Nous prions le lecteur de nous suivre et d'entrer avec nous dans cette petite chambre fermée à double porte en fer et d'y feuilleter les folios qu'elle contient.
La première série qui s'offre à nos regards forme dix cahiers, correspondant chacun aux lettres de l'alphabet jusqu'à K et embrassant la période de temps comprise de 1668 à 1758. Elle commence par l'édit du roi qui érige le Conseil Supérieur, daté du 1er avril 1663, et contient les commissions et instructions du roi aux gouverneurs et intendants, commis sions aux juges, notaires, etc., déclarations, arrêts, ordonnances, lettres-patentes, concessions de terres, ratifications, règlements du Conseil Supérieur, donations, contrats de mariage, et autres actes d'une nature publique et privée. Les autres volumes de la série renferment semblables matières.
Le premier volume de cette série est authentiqué comme suit :
" Le présent registre du Conseil Souverain conte- " nant trois cent soixanle-ct-treize feuillets a été ce
'' jour paraphé ne varietur par premier et dernier, " par nous Louis de Buade de Frontenac, Clievalier^ '' Comte de Palluo, conseiller du roi en conseil, gou- " verneur et intendant général pour Sa Majesté, en " la Nouvelle-France, Québec, le quinze janvier " mille six cent soixante et-quinze."
" Frontenac."
Les enregistrements contenus dans ces cahiers paraissent être en exécution d'arrêts ou ordres du Conseil Supérieur. Le 23ième feuillet du 1er volume, le lOSième du 2ième volume, les 61 et 72ièmes du 6ième volume, les 10 et TOièmes du 8ième volume, et le lOième du 9ième volume sont détachés ainsi qu'il est constaté dans l'inventaire de 1791 qui mentionne cette première série. Cette série était marquée au dos, lors de l'inventaire susdit, de la lettre alphabétique et du titre suivant: Ins. Cons. C. S. Je dois faire remarquer ici que sur le dos de la plupart de ces registres, nouvellement reliés, on a marqué l'intitulé général : Registres du Conseil Supérieur, effaçant ainsi les titres que certains d'entre eux portaient durant le temps de la domination française.
A cette première série se rattache une Table des Registres du Conseil Supérieur depuis A à K. Cette table, qui n'est pas constatée dans l'inventaire de 1791, a dû être préparée plus tard. Elle est un d'un grand secours et facilite les recherches dans la série marquée : A. B. C. D. E. F. G. H. L K.
La deuxième série est intitulée : Edits^ Arrêts^ déolarations. l'ancien titre portait de plus : Commissions de sa Majesté. Elle comprend six volumes de A à K, commençant en 1663 et finissant en 1727. Le
sixième volume est intitulé : Montréal, volume détaché cVEdits, Arrêts et déclarations du roi^ qui ont rapport au Gouvernement de Montréal depuis 1644 àl727 JV'o. F, Ces volumes sont encore dans un assez boa ordre et paraissent être des copies conformes à leurs titres, transciits de Registres du Conseil Supérieur. Ils ne contiennent aucune marque d'authenticité quelconque. Cette série est également mentionnée en l'inventaire du gouverneur Dorchester.
La troisième série est intitulée : Registres d'intendance, Concessions en fiefs, etc., 10 cahiers, formant 4 volumes, commençant au 17 octobre 1672 et finissant au 15 octobre 1759. Cette série est duement authentiquée par les signatures de Begon, Denonville, Ghampigny, Frontenac, Hocquart et Bigot, excepté le premier cahier qui n'est authentiqué d'aucune signature. L'inventaire mentionne 5 volumes de cette série ; je n'ai pu en constater que quatre. Le cinquième contenait des copies de concessions de terres écrites sur vingt-trois feuillets. Les autres volumes sont également remplis par des copies de concessions de terres faites par le gouverneur et les intendants.
Cette série, ainsi que la précédente, est précédée d'une table de matières faite par M. A. Bellanger, employé au département des Registres publics depuis 1845.
Le public doit savoir gré à M. Bellanger pour son travail. 11 a fait pour nos archives des recherches certainement de nature à abréger le travail de ceux qui entreprennent de feuilleter ces vieux bouquins. Peu d'homme en Canada sont aussi versés dans l'art de déchiffrer les anciennes écritures et de deviner le-
vieQx texte. Lors de la révision des Eclils et Ordonnances publiés en 1854, en trois volumes, il fut spécialement nommé à cet effet par M. Amyot, chargé de ce travail. Il a dû feuilleter, disons le mot : lire ces nombreux registres dont l'écriture esè du grec pour le novice, et choisir les arrêts, Edits et Ordonnances importants qu'une première compilation avait négligé de recueillir, (l)
La révision des Edits et Ordonnaces roya; x, du moins le travail le plus fatiguant de cette tâche, est donc l'œuvre propre de M. Bellanger, quoique d'autres noms apparaissent à la face de cette commission.
La quatrième série est intitulée : Cahiers cVIntendance, Commissions en Fief, etc. L'inventaire de 1791 mentionne ces deux folios ; il n'en reste aujourd'hui qu'une copie. Le premier volume (original) contenait 8 cahiers depuis le No. 2 à 9, et le second, 8 cahiers, du No. 10 à 17. Ils étaient authentiqués par la signature de l'intendant Begon.
Voici comment s'explique l'origine de la copie qui
(1) Celte première compilation des Edits et Ordonnances dale de 1803 et 1806. Elle fut ordonnée par le gouverneur Sir Robert Shore Milnes en conséquence de deux adresses de la Chambre d'assemblée, en date des 5 et 7 mars 1801. Ne formant que 'deux volumes, elle était évidemment incomplète. La dernière édition, celle de 1854, est loin d'être complète quoique considérablement augmentée. Nous avons pu constater des actes trèsimportants dans les registres du Conseil qui n'ont jamais été publiés et dont la nature peut influencer notre jurisprudence actuelle, parce qu'ils se rattachent à des points de droit public et à des questions controversées tous les jours, soit devant les tribunaux, soit dans les écrits de nos historiens, soit même dans la presse quotidienne.
nous reste de ces deux originaux. En 1845, M. Faribault, dont le nom rappelle de nombreux travaux d'histoire et d'antiquités canadiennes, obtenait un ordre du gouverneur en Conseil pour faire copier les registres du Conseil Supérieur. Il s'agissait de copier d'abord les registres qui par leur vétusté menaçaient le plus ruine et de conserver dans la calligraphie contemporaine l'orthographe de l'original. Quatre copistes furent occupés à ce travail ; de ce nombre M. Bellanger. Ils poursuivirent leur lâche jusqu'en 1848, et j'ignore pour quelle raison leurs travaux furent alors interrompus, car la tâche était loin d'être achevée. Mais, chose non moins inexplicable, c'est que les copies de ceux qui s'étaient adjoints à M. Bellanger sont disparues ; en sorte qu'il nous reste au Département des Archives publiques que les cahiers copiés par ce dernier. Qu'est devenu le travail des trois autres? Je l'ignore. Ecrivaient-ils pour le compte de quelques institutions publiques, comme, la Société Historique de Québec à laquelle M. Faribault était attaché par de grands liens? Je l'ignore encore. Toutefois, dans une visite qu'il nous a été donné de faire à la Bibliothèque de cette institution, nous n'avons pu remarquer, parmi les nombreux et précieux manuscrits qui s'y trouvent, ni les deux originaux absents ni même le travail des trois copistes.
Parmi les documents relatifs à la tenure seigneuriale demandés par une adresse de l'assemblée législative en 1851, se trouvent les Titres des Seigneuries^ extraits des cahiers d'intendances. Ce volume remplace les manuscrits dispurus, destinés sans doute
i82 MÉLANGES HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES.
pour l'imprimerie. C'est le seul moyen d'expliquer l'absence du travail des copistes.
Outre ces deux cahiers d'intendance copiés par M. Bellanger, j'ai remarqué plusieurs copies de registres originaux que je constaterai à mesure qu'elles se présenteront.
Les originaux des deux cahiers d'intendance mentionnés dans l'inventaire de 1791 avait chacun une table contenant l'enregistrement des titres de Concessions, Ratifications et autres actes qui ont été présentés par les Seigneurs de Fiefs et propriétaires d'Emplacements à Michel Begon, Intendant, en conformité de ses ordonnances des 24 décembre 1721, 24 mai 1724 et 14 janvier 1725. Cet enregistrement parait se terminer en février 1725. Cette table a également été copiée par M. Bellangei.
La cinquième série est intitulée : Ordonnances d'Intcndants : en 44 volumes, commençant en 1705 et finissant en 1750. Ces cahiers sont authentiqués par les signatures de Raudot, Begon, Hocquart, Varin et Bigot. Celte série commence par " l'Ordonnance de *^ l'Intendant pour faire payer les droits d'entrée, en " monnaie de France, sur l'au-de-vie, le vin et le *' tabac." Le livre No. 42 (44ième de la série) parait être un jugement de Bigot en avril 1750, concernant les affaires des forges, ou de la Compagnie des ouvrages en fer de St. Maurice ; ce jugement est écrit sur 22 feuillets ; c'est là toute l'écriture contenue dans ce volume. Il n'est authentiqué d'aucune signature. Partie de ces 44 volumes porte un index lié au volume, partie n'en a pas.
Le contenu général des 44 volumes de la Cour
OU de l'Office des Intendants parait être les Ordonnances, Jugements et Règlements, de cet officier agissant soit en sa capacité judiciaire, soit en matière de police, finance et marine. Quelques Edits du roi son enregistrés dans ces livres ainsi que toutes les commissions accordées aux officiers civils du gouvernement. Cette série est encore complète et en tout semblable à la désignation qu'en fait le Rapport de 1791.
La sixième et la septième séries sont intitulées : Registres du Conseil Souverain, Ces deux séries se complètent l'une par l'autre, en sorte que la septième n'est que la suite de la sixième. Toute la différence se trouve dans la reliure et le format. La 6ième série part du 11 janvier 1667 et se termine au 13 janvier 1727; elle se compose de 32 volumes. La 7ième série part du 20 octobre 1724 et se termine au 28 avril 1760 : on en compte 37 volumes : en tout 69 volumes.
Le iSo. 5 delà 6ième série est incomplet : il y manque un plumitif, c'est-à-dire depuis le 10 avril 1690 au 12 octobre 1693. Le 36ième volume de la 7ième série laisse im vide de 10 années. La plupart de ces registres sont authentiqués en plusieurs endroits par la signature de l'Intendant ou par celle des membres du Conseil. Parfois ces volumes portent simplement pour titre : Plumitifs; de fait, c'étaient le véritables plumitifs du Conseil Supérieur. Ils étaient «gardés en l'office du Greffier du Conseil, officier chargé d'enregistrer les procédures de cette cour. Ces deux séries forment la collection la plus volumineuse de la voûte. Ces 69 volumes (l'Inven
taire n'en mentionne que 68) étaient, en 1791, en la garde de M. Panet, greffier de la cour des plaidoyers communs. Ils furent remis à cette époque dans l'office du secrétaire Pownall, conformément à une Résolution et un Ordre du Comité en Conseil. Ces deux séries sont encore complètes; mais il manque un grand nombre d'autre registres qui furent aussi mis en la garde de M. Pownall ainsi que le constatent des reçus donnés par ce dernier. J'aurai d'ailleurs occasion de mentionner plus au long ceux de ces Registres disparus depuis 1791.
La huitième série est intitulée : Jugements et Délibérations du Conseil Supérieur^ en deux parties. La première part de 1663 et s'arrête à 1671, la seconde prend à 1671 et s'arrête à 1676. Ce folio est d'une importance majeure. D'abord, il remonte comme on le voit à l'origine même de l'introduction du droit civil français dans la Nouvelle-France et à la création du Conseil Supérieur ; en outre, il contient rhistoire de l'époque la plus intéressante sous le rapport du droit. On peut y étudier, dans le texte même, ces fameux démêlés intervenus entre Dupuy, Duchesneau, l'Evêque de Pétrée, Frontenac, Perrot, l'abbé Fénélon,et autres-querelles remarquables qui mirent en présence l'autorité civile et l'autorité religieuse, et qui soulevèrent les questions de préséance dans le Conseil.
On srdt que le conseil souverain portait un double caractère : c'était non-seulement la cour suprême, jugeant en dernier ressort (sauf l'appel au Roi) les causes civiles et criminelles; mais il était encore investi d'un certain pouvoir législatif ressemblant
en cela, comme en tout le reste, au Parlement de Paris, qui créait quelquefois la loi parce qu'on appelait Airêts crEdils, c'esl-àdire des décisions rendus en assemblée générale^ et par lesquelles la cour déclarait que désormais, dans tous les cas analogues, elle jugerait invariablement de la même manière. Les délibérations du Conseil sur ces points généraux sont ordinairement d'une gravité et d'une impoN 'ance majeures. Le folio de la 8ième série semble ainsi
ar le contenu des matières qu'il renferme, doubler i. nos yeux d'importance et de prix; il n'entre pas ians ces mille et un petits détail de justice qui rem- ^ilissent une grande partie des autres volumes. C'est un malheur que nous ne possédions pas la suite de cette série qui, ne s'arretant qu'à 1676,. est évidemment incomplète. On a sans doute discerné son importance puisqu'elle a été copié par M. Bellanger. On aime à y lire cette grande et belb écriture cur-
ive de notre époque, qui contraste avantageusement ;<.vec la mixte-gothiqne du siècle de Louis XIV, Aussi la copie a-t-elle la préférence du lecteur sur 'original.
Ce qui nous reste maintenant à constater est de peu d'importance, et ne semble être que des papiers létachés. 11 y a d'abord un volume d'Arrêts du Conseil cVEtat, Ce cahier contient des instructions, toutes sur parchemin, des commissions et des arrêts concernant la colonie. Vient ensuite une Table générale des Titres de Concessions, Ratifications^ etc.^ l volume, précédée d'une table par M. Bellanger, pour faciliter les recherches dans la table générale ; puis deux casiers en bois, en forme de livre, avec couver-
ture en imitation de chagrin, portant titres : Jugements du Conseil Supérieur (1663-1664) et Divers Jugements du Conseil Supérieur,
La première case ne renferme à vrai dire que des chiffons, tant le papier de ces originaux est moisi, usé, décomposé^ tant l'écriture en est illisible. On conçoit que ces feuilles, vieilles de 200 ans, n'ont pu conserver leur fraîcheur et leur forme. C'est d'ailleurs un de nos plus anciens Registres. En le mettant ainsi dans un étui on a eu une excellente idée. Ne fussent-elles destinées qu'à rappeler le passé et réveiller chez nous la mémoire des actes de notre ancienne mère-patrie, ces feuilles écornées, usées, qu'on craint de toucher de peur qu'elles retournent en poussière, rendraient encore de véritable services. Nous avons une copie de ce dossier informe ; M. Bellanger a dû se servir de la loupe pour en découvrir le sens.
L'autre case contient trois portefeuilles où sont des cahiers de jugements et autres actes. Le titre qu'on lui a donné {Divers jugements du C. S.) me paraît incomplet. Entre autres choses dépareillées, j'ai surtout remarqué, non sans quelqu'étonnement, dans une des arcanes de cet étui, entre le texte de deux jugements fort anciens, le manuscrit de Vlnventaire du Gouverneur Dorchester; il est intact et date de 1791. Ce manuscrit est. en langue anglaise. Ainsi, on le voit, à peine les Anglais ont-ils mis le pied sur le sol canadien que leur langue vient s'imposer et s'y enraciner. Dorénavant, il nous a fallu traduire d'eux, et non eux de nous. Et aussi, quelle idée bizarre de placer ainsi, à côté de documents si
essentiellement français, un mémoire écrit dans la langue de Shakespeare ? Mais, après tout, on a eu peut-être raison... Les choses ne sont pas comme les hommes: on a pas craint que la vieille haine de l'Anglais contre le Français, et du Français contre l'Anglais, se communiquât à ces objets inanimés, destinés à partager le môme lieu pendant des siècles. Les objets insensibles peuvent quelquefois enseigner la sagesse à l'être raisonnable; et cette tout-à-fait curieuse coïncidence aurait dû, au moins, avoir pour résultat d'exhorter les deux races qui se partagent le sol canadien à oublier l'antipathie de leur origine, pour opérer, sur une plus grande échelle les progrès de la colonie.
Il ne me reste j-lus à constater qu'âne Table générale des Ordonnances des Intendants, 1 volume (1705- 1760;, et une Table alphabétique des matières contenues dans le tome I des Insinuations du Conseil Supérieur.
Voilà, si je ne me trompe, tout le contenu de la voûte des anciens Registres français, tels qu'ils existent actuellement.
Maintenant retournons à l'inventaire de 1791 et voyons ce qui nous manque. J'ignore entièrement ce que sont devenues les archives y mentionnées qui ne se trouvent pas en dépôt auprès du Régistrateur. Sont-elles devenues la proie du temps? Oui, sans doute, mais encore plus celle de la négligence. On sait le peu d'attention portée à ces registres par le colon anglais après la conquête. C'est lui qui en avait la garde, c'est à lui que nous les demandons.
Que sont devenus les 140 Registres de la Prévôté de Québec (1), les 45 Registres des Insinuations de la Prévôté (2), les 40 cahiers de Titres concernant le Papier-Terrier (3), la Table du Papier-Terrier, qui tous, ainsi ^que le constatent les reçus, ont été dépoli) Ces Registres commençaient le 2 novembre 1666 et finissaient au 11 avril 1759. Ils contenaient les procédés et jugements de la Prévôté. La plupart des jugements de cette cour sont de MM. Chartier de Lotbinière, Dupnis, Bennen, Rouer, Darligny, Delino, L'Espinay, André de Leigne et Daine. Ces Registres s'appliquaient aux causes civiles et criminelles ; aucun de ces 140 volumes ne se trouve en la garde du régislrateur ; j'ai pu constater l'existence d'une dizaine d'entre eux à la iribliothèque de la Société historique et littéraire de Québec.
(1) Ces Registres commençaient le l mars 1667 et finissaient le 15 avril 1759. Ils contenaient l'insinuation ou l'enregistrement de certaines commissions aux juges par la compagnie et par le roi, aussi aux juges seigneuriaux, aux procureurs-généraux, aux greffiers des cours, aux notaires, aux arpenteurs et autres, des contrats de mariage, des testaments, des donations, •les substitutions, des concessions de terres de la Compagnie et du Roi, certains édits et arrêts du Roi et du Conseil Supérieur, des lettres de la Compagnie à Paris sur différents sujets, des ventes et échanges de terres relatives au Séminaire à Montréal, et autres actes d'une nature publique. On voit, de suite, l'importance de ces 45 volumes.
(3) Ces 40 cahiers contenaient les copies des titres des seigneuries ou terres en fief, copiées probablement des registres de l'office de l'intendant; ils ne portaient aucune signature en original pour leur donner de l'authenticité ; cependant les actes enregistrés sont dits avoir été signés par le roi, les gouverneurs, lés intendants ou officiers du gouvernement qu'ils concernaient et par le propriétaire, suivant que l'occasion le requérait. La plupart de ces cahiers étaient intitulés : Aveux, dénombrement ci déclaration du Terrier du roi.
ses, en 1791, en l'office du secrétaire Pownall ? Que sont également devenus les Registres de la cour d'amirauté (1) et ceux de la juridiction des Trois- Rivières, au nombre de plus de 80 volumes, livrés par M. Panet à Charles Thomas, grefQer de la cour des plaidoyers communs pour le district des Trois- Rivières, conformément à un ordre du gourverncur du 7 mars 1791 ?
Que sont devenus ces répertoires ou listes des actes passés par les notaires avant la conquête, également déposés dans l'office du secrétaire Pownall, ainsi qu'il appert par son reçu, daté du 12 février 1791 ? (2)
Qu'a-t-on fait des 10 volumes de Voierie (3), des S8pt cahiers intitulés : Foy et Hommage (l), du Regis-
(1) Ces Registres, très-endommagés lorsqu'on en fit l' inventaire en 1791, n'ont sans doute pu résister aux atteintes du temps. Toutefois, si la feuille récapitulant le greffe d'amirauté nous fût parvenue, nous serions en mesure de constater l'état des causes de cette cour depuis 1731 jusqu'à 1759.
(2) Le plus anciens de ces répertoires datait de 1637 ; c'était le relevé des minutes de Mtre. Lespinasse. Outre ces répertoires, plusieurs liasses de minutes sont encore mentionnées par le pamphlet de 1791. Ceux qui concernaient les Trois-Rivières se trouvaient en l'office du notaire Badaux en 1788, avec 62 registres d'ordonnances d'insinuations, 6 d'insinuations, 2 Je clôtures d'inventaires, 10 registres de la fabrique des Trois-Rivières, l de
Ja Pointe du Lac, 7 d'Yamacliiche, 8 de la Rivière-du-Loup, 4 de Maskinongé, 20 de Nicolet, 21 de la Baie St. Antoine, 1 de Bécancour, 1 du Gap de la Magdeleine, 9 de St. François sur le Lac St. Pierre, 7 d'Yamaska, 1 1 des Forges St. Maurice et l pour chacune des paroisses de Ghamplain, Batiscan, Ste. Geneviève, St. Stanislas.
(3) Gette série commençait en 1685 et se pom^suivait jusqu'à 1727. Elle contenait les procès-verbaux de voierie ou des chc-
très des titres des emplacements de la ville de Québec et autres concessions relevant de sa censive ; des 2 volumes d'impositions pour les casernes (1747 à 1757) et autres rôles de taxations (2) ; des lettres patentes qui accordent le palais épiscopal aux évoques de Québec (30 mai 1743); du parchemin intitulé : Réunion du palais épiscopal au domaine du roi et le don fait d'icelui à M. PontBriant (3) et aux évêques qui succéderont (30 mai 1843)? Hélas! reconnaissons que nos Registres sont disparus en grand nombre par l'imprévoyance des uns et la négligence des autres. Ce qui nous reste nous fait assurément regretter ce qui nous manque. Nous avons bien, à la vérité, les séries les plus impor-
mins, les alignements des rues, la désignation des emplacements, etc. La plupart des procédés portaient les signatures de Ligne, La Gorgandière et Bécancour, Grands-Voyers.
(1) Cette série commençait au 30 janvier 1753 et finissait le 28 septembre 1754. On y inscrivait les actes de foi et hommage rendus par les propriétaires des seigneuries; ils étaient authentiqués par la signature des intendants et autres officiers du gouvernement devant qui ils avaient été rendus.
(2) J'ai lieu de croire que quelques-uns de ces cahiers d'imposition peuvent se retrouver dans l'étui intitulé : Divers jujemenls du Conseil Supérieur.
(3) Ces deux derniers documents ainsi que la liasse contenant 7 papiers d'actes passés devant notaires, deux actes de délibéra*' tiens des religieuses de l'Hotel-Dieu de Québec et des Trois-Rivières, dans les années 1720 et 1721, signés par les religieuses et évoque, et une copie non signée de la ratification du roi en main morte, des biens des dites religieuses, datée du 9 octobre 1719, étant d'une nature privée, auraient pu être remis à leurs porteurs naturels et déposés dans les voûtes de.l'évêché et de l'Hotel-Dieu.
tantes, mais elles n'offrent pas encore ce côté complet qu'on aime à constater dans les dépôts de ce genre. Espérons du moins qu*en retournant dans des mains canadiennes-françaises, nos anciennes archives seront conservées avec toute l'attention scrupuleuse qu'elles méritent.
Québec est, sans contredit, la place, le lieu où doivent se trouver les Registres qui concernent la domination française, particulièrement ceux qui se rattachent au Conseil Supérieur. On sait toutes les difficultés qu'eurent à éprouver les gardiens de nos Bibliothèques et de nos Registres pour retenir dans l'ancienne capitale de la province des objets d'une nature purement locale, contradictoirement à la monomanie de ceux qui voulaient tout transporter à Ottawa, lorsque la politique des vingt dernières années eut couronné l'édifice par l'œuvre de la Confédération ! Qui le croira ? Il y a à Essex, petite
ville du Haut-Canada, deux anciens Registres portant des titres de concessions de terres pour l'ancienne bourgade française du Détroit. Depuis cinq ans le Régistrateur a fait de vaines demandes aux autorités compétentes de la province d'Ontario pour les faire revenir. Eh bien ? ces Registres sont encore à Essex, en originaux. Et c'est ainsi que, d'un côté et de l'autre, s'en sont allés, depuis un siècle, des papiers qui méritent toute notre sollicitude.
Une nation n'est pas seulement riche de son argent, mais encore de tout ce qui peut assurer sa stabilité. L'atiention que l'on donne, dans tous les états policés, à la conservation des archives publiques, n'est que l'accomplissement d'un devoir de
premier ordre, et l'intérêt des particuliers et celui des corporations est en cela d'accord avec l'intérêt général. Oui, tous ceux dont la position leur permet devraient s'efforcer de nous retenir ces marques du passé. L'esprit du siècle est trop porté au mépris des idées et des documents que les siècles ont légués à notre époque, pour que nous ne sentions pas le besoin de nous protéger contre cette ingratitude universelle.
Et pourquoi, en Canada, ne suivrions-nous pas l'exemple que nous donnent les états voisins ? Pourquoi la législature ne permettrait-elle pas l'impression à ses frais, de tant de documents publics à l'exemple de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau- Brunswick ? En cela, nous suivrions encore les traces de notre seconde mère-patrie. L'Angleterre est bien le pays où l'autorité publique s'occupe le plus de la conservation, de l'accroissement et de l'impression des archives publiques. On connaît la célébrité dont jouissent certains dépôts de Londres: le Brilish Muséum^ les Greniers de l'Echiquier, l'Office des Remembrances de cet Echiquier, la Trésorerie, l'Office des Augmentations, le Pipe Office^ la Cour des G-ardes, la Bibliothèque Caitonienne, et les Dépôts de la Cour de Londres, sont autant de greniers d'abondance où l'historien, l'antiquaire, l'archéologue, le publiciste, l'homme d'état vont s'instruire. Il faut lire le livre de M. Gooper : An account of the mosl important public Records of Great Brilain and the Publication ofthe Record Commissioner (1832, 2 vols, in- 8), pour se convaincre des efforts que fait tous les jours l'Angleterre pour accroître le nombre de ses dépôts publics.
Chaque citoyen, en Canada, peut coopérer à l'accroissement de nos documents publics. Il suffit souvent au chercheur d'or de soulever une motte de terre pour découvrir une pépite du précieux métal, de môme qu'il suffit souvent d'avoir la volonté de chercher pour trouver un document perdu. N'a-ton pas constaté tout dernièrement encore la découverte d'un manuscrit précieux trouvé où ? dans un magasin de vieilleries et vendu pour quelques deniers ? Ce pauvre marchand ignorait sans doute qu'il donnait au public le Registre des Ordonnances publiées à Trois-Rivières par le gouverneur Burton, durant le règne-militaire (1759-1763). Grâce à cette importante découverte, la Société historique de Montréal est en mesure de publier une véritable chronique de cette époque peu connue jusqu'à ce jour, et qu'on est convenu d'appeler le Régne-militaire,
Les archives de la Société historique et littéraire de Québec, quoique peu nombreuses, sont cependant d'une importance majeure. Elles se rattachent particulièrement à l'histoire politique de notre passé. A ce titre, elles méritent toute notre attention.
Nos historiens rapportent que Québec possédait un cercle littéraire dès 1779. Cette association naissante prouve les tendances littéraires qui ont toujours distingué la capitale de la Province.
En 1824 fut fondée la Société Historique et Littéraire, et en 1827, une association analogue prit également naissance. Cette dernière se réunit à la pre-
mière en 1829, en renonçant à son titre. Dès lors la Société Historique s'accrut rapidement. Elle reçut, chaque année, nne allocation du gouvernement afin de la mettre eu mesure d'accroître son musée, sa bibliothèque et ses documents qui concernaient nos antiquités canadiennes. En 1829, parut un premier volume des Transactions de cette société. Deux ou trois autres volumes furent publiés par la suite. Ces ouvrages contiennent les mémoires qui furent adressés à la Société sur des sujets d'histoire ou de science. Des concours furent établis et des prix étaient destinés pour récompenser les meilleurs travaux. On offrait en 1828 des médailles pour des observations météorologiques, géologiques, pour le meilleur système de fabrication de la potasse, pour l'ichnologie des lacs et des rivières, pour les perfectionnements agronomiques, pour les procédés d'extraction d'huile, etc.
Cette société, comme on le voit, était appelée à jouer un beau rôle en Canada. Elle a certainement contribué à développer le goût des sciences et l'amour de l'étude. Mais un malheur est venu fondre sur elle et a dû nécessairement arrêter ses progrès. Nous voulons parler de l'incendie des Chambres du parlement de Québec, en 1842, qui la ruina presqu'entièrement en entraînant la perte de son immense bibliothèque, de ses manuscrits précieux et du cabinet d'histoire naturelle le plus complet que le Canada ait possédé. Ce musée avait été acheté de Pierre Chasseur, et classé suivant l'ordre des trois règnes par M. le Dr. Meilleur. M. Faribault, savant de distinction, est peut-être le Canadien qui
a le plus fait pour ravancement de la Société Historique.
Ce qui précède était nécessaire pour expliquer l'absence presque complète de "locuments manuscrits qu'on s'attend à trouver dans la plus ancienne société littéraire du Canada. Malgré l'accident de 1842, la Société Historique offre encore au visiteur de belles richesses. Nous prendrons sur nous d'établir son bilan archéologique. Nous ne parlerons pas de son musée qui s'accroît chaque jour, ni de sa bibliothèque, une des plus riches sous le rapport de l'histoire américaine ; nous ne ferons que feuilleter ses manuscrits.
La série la plus importantes est intitulée : Correspondance officielle des Gouverneurs du Canada; Archives de Paris, en 17 volumes. Cette Correspondance a été transcrite des documents contenus dans les archives " du ministère de la Marine et des Colonies," du " ministère de la guerre " et dans la " Bibliothèque du roi." Elle fut d'abord copiée en vertu d'un ordre de la législature de New- York, intitulé : An Ad to appoint an agent to procure and transcrihe Documents in Europe relative to the Colonial History of the State, passé le 2 mai 1839. Chacun des volumes porte un index particulier lié au volume. J'ai lieu de croire que cette copie a été transcrite de la copie de M. J. R.. Brodhead, l'agent ofTiciel de la législature de Nev^-York.
Cette série part de 1631 et s'arrête à 1763. Comme on le voit, elle traverse les phases les plus importantes de l'histoire de notre passé : l'établissement du gouvernement royal en 1663, les instructions du roi
aux gouverneurs, les démêlés entre l'Eglise et l'Etal, entre les gouverneurs et les intendants sur les questions de préséance, les opérations militaires de la malheureuse guerre de sept an?, la déloyauté des derniers officiers de la colonie française, etc.
La deuxième série est non moins importante en elle-même. Elle est intitulée : documents on Colonial History ; Lond on Archives^ 6 volumes, 1613-1779. Elle ne se rattache qu'incidemment à la colonie du Canada. Mais elle nous met en rapport direct avec la diplomatie des colonies américaines avant la déclaration de l'indépendance. On peut y étudier de près les moyens adoptés par le gouvernement anglais pour le progrès et l'avancement des colons de la Nouvelle-Angleterre. On y remarque surtout les tendances pratiques du gouvernement anglais octroyant aux sujets américains les libertés communales que le gouvernement français refusait aux colons du Canada. En lisant ces manuscrits, le contraste est très-frappant; il explique immédiatement la tournure qu'ont pris depuis les événements au Canada et aux Etats-Unis.
La troisième série est une Relation du Canada (1682-1715), en 2 volumes. Ce manuscrit est trèsmal orthograghié et parfois iUisible. Il n'a qu'une importance secondaire. Je n'ai pas besoin de parler de VHistolre de Montréal^ publiée par la Société Historique de Montréal. Ce manuscrit fut apporté d'Europe en 1845, par l'honorable L. J. Papineau. Il est sans nom d'auteur, mais on en attribue la rédaction à M. DoUier de Casson, troisième Supérieur du Séminaire de St. Sulpice.
Vient eu quatrième lieu, le Voyage au Mississipiy ou Journal du voyage fait par deux frégates du roi: la Badine commandée par R. G. Verville, et le Marin, par M. le Chevalier de Surgères, qui partirent de Brest le vendredi 24 octobre 1698, où elles avaient relâché, étant parties de la Rochelle le 5 septembre ♦ précédent. Ce mémoire ne porte aucun nom d'auteur ; on l'attribue à un officier du Marin^ d'autres à M. de Surgères. La Société Historique n'a que le troisième volume (1698-1699).
Miscellaneous^ Notes, Extracts, Observations, etc., l vol., tel est le titre de la cinquième série. Ce volume renferm.e plusieurs mémoires de dates assez récentes. Il ne porte pas de table, ce qui ne permet pas d'abord de juger de son importance.. Nous y avons trouvé d'anciennes pièces de procédure et des mémoires sur les colonies américaines. Peu de ces documents sont officiels. Un autre volume intitulé : Some accounts of the North East Company containing Analogy of Nations^ Ancient and Modern^ par Roderic McKenzie, offre plus d'intérêt.
Gomme je l'ai dit précédemment, j'ai remarqué à la bibliothèque de la Société Historique dix volumes des archives de l'ancienne Prévôté de Québec. Ges plumitifs rendent compte des chicanes privées, soit au civil, soit au criminel. Ils n'ont, comme on le pense bien, qu'une importance secondaire. Le plus ancien remonte à 1665, et le plus récent à 1759.
Le Recensement de 1765 n'est pas sans offrir quelqu'intérêt. G'est sans doute le premier qui eut lieu après la cession. Ge registre est encore tout frais. On y voit les indications suivantes que nous trans-
crivons afin de donner au lecteur une idée des items que le gouvernement tenait à constater officiellement à cette époque. Les têtes de chapitres se classent comme suit:
" lo. Paroisses. 2o. Noms. 3o. Qualités ou occupations. 4o. Maisons. 5o. Hommes. 60. Femmes. 7o. Enfants mâles au-dessus de 15 ans. 80. Enfants mâles au-dessous de 15 ans. 9o. Enfants femelles. lOo. Domestiques mâles au-dessus de 15 ans. ilo. Domestiques femelles au-dessus de 15 ans. 12o. Etrangers. 13o. Arpents de terres arables. 14o. Bœufs, vaches, volailles, moutons, chevaux, cochons." Ce recensement se termine par une récapitulation générale de ces différents chapitres.
De tous ces documents, les deux plus importants, représentés par les deux premières séries, mériteraient les honneurs de l'impression. La Société Historique de Québec est en mesure d'accomplir ce travail. Ce serait une tâche éminemment nationale et que tout Canadien s'empresserait de favoriser. Ce travail pourrait s'accomplir d'autant plus facilement que ces deux manuscrits sont très-lisibles et très-nets. On pourrait les publier par livraisons mensuelles, et le profit du bulletin de chaque mois suffirait pour couvrir les frais de l'impression.
On ne saurait trop multiplier parmi nous les moyens d'instrufiion. Et l'histoire du pays est certes une étude qui mérite toute notre attention. Notre passé est glorieux, et nos historiens, en le racontant dans leurs écrits, ont rapporté des faits dignes de l'attention des hommes.
L'histoire se retrouve partout. Souvent un petit
détail, un fait de peu d'importance en apparence, suffit pour jeter une grande lumière sur un événement et même sur une époque. Il y a peu de colonies où il a été écrit autant de choses que sur le Canada. C'est la preuve que les événements ont été féconds, variés et grands. Aussi doit-on encourager de toutes nos forces cette étude, doit-on diriger les tendances de la jeunesse studieuse sur ce vaste champ littéraire. L'archéologie canadienne n'est encore qu'à son début ; il faut de toute nécessité arracher au passé qui s'enfuit tout ce qui se rattache à nous. Nous ne pouvons que gagner à ce travail, car en apprenant à nous mieux connaître, à apprécier plus justement notre passé militaire, religieux politique, nous arrivons devant le présent, en face des autres nations civilisées, avec tous les dehors d'un peuple qui a déjà fourni une longue carrière ; nous arrivons avec nos traditions, nos tendances, nos institutions, nos progrès et notre influence ; en un mot, nous apprenons aux hommes et aux peuples à nous respecter parce que nous sommes déjà vieux.
Nous avons passé en revue le dépôt des anciennes archives françaises se rattachant au conseil supérieur de Québec en existence sous la domination française ; nous avons fait le relevé des documents actuellement déposés dans les voûtes de la maison du Lieutenant-Gouverneur et confiés à la garde du régistrateur actuel, Mr. le Dr. Meilleur ; nous avons constaté quels étaient les registres disparus depuis 1791 en nous guidant sur l'inventaire qu'en avait
fait le gouverneur Garleton ; poursuivant nos recherelies dans les voûtes de la société historique de Québec, nous avons constaté l'existance de manuscrits précieux se rattachant à l'histoire de notre passé et qui méritent les honneurs de l'impression. Nous allons maintenant résumer les principaux manuscrits qui se rapportent à cette partie de notre histoire vulgairement connue sous le nom de Règne-Militaire (1760-1764).
Personne n'ignore que cette partie de notre histoire est encore fort obscure. La difficulté de se procurer les manuscrits a probablement empêché nos historiens d'entrer dans une foule de détails curieux à étudier. Cette époque est, en effet, une des Iplus intéressantes à connaître. La cession du pays entrahiant un nouvel ordre de choses en Canada, faisant naître une nouvelle administration, il s'en suivit une foule de complications et d'incidents que le temps finira par livrer à la publicité. Nous pouvons ajouter que la période qui part de 1759 et qui s'arrête à 1791, époque où une constitution fut donnée au Canada, est très obscure, probablement à cause de l'état précaire des administrations différentes qui se sont succédées et qui n'ont laissé derrières elles aucun document pubhc d'un haute portée et d'une grande valeur. Cette époque est comme le moyen-âge de l'histoire de notre passé. On rapporte bien que de 1760 à 1764, le Canada fat soumis à un régime militaire ; que la Province de Québec fut divisée en trois districts : Québec, Montréal, Trois- Rivières; que chacun de ces distrits avait un gouverneur spécial administrant sous l'autorité de Mur-
XOS ARCHIVES.
ray, puis de Cirleton, gouverneurs et commandants en chefs; que la justice dans chacun de ces distrits était administré^ par des Chambres de milice ; que de 1764 à 1774 la province fut gouvernée par un conseil, présidé par ie gouverneur, etc. ; que de 1774 à 1791, un gouvernement législatif fut substitué au gouvernement civil ibritannique: mais en général on ignore le texte et les dispositions des ordonnances de ces différents gouverneurs, attendu qu'elles n'ont été publiées qu'en partie.
Rien donc ne saurait offrir plus d'intérêt à^ celui qui désire étudier et approfondir dans ses détails l'époque de la cession du pays à l'Angleterre, que l'étude des archives qui se rapportent au Règne-Militaire. A ceux qui désirent poursuivre cette étude, nous prendrons la liberté d'indiquer les sources principales
Les archives qui concernent le Règne-Militaire sont déposées principalement dans les voûtes du palais de justice à Montréal, Québec et Trais-Rivières.
Ceux qui ont visité la voûte du palais de justice de- Montréal savent qu'elle renferme des manuscrits aussi anciens que précieux. Le nombre des archives est même très-considérable : il faudrait plus d'un long mois pour en faire un relevé minutieux.
L'ancienneté de ces registres remonte à la fondation de Montréal. Les greffes des plus anciens notaires s'y trouvent ; nous avons examiné des actes authentiques qui remontent à 1650 ; on y trouve les minutes de M. Adhemar, un des plus anciens notaires connus du Canada, i^es registres sont cartonnés
et étiquetés avec soin. Ce travail gigantesques de reliure et de recollage est dû aux Répérendes Sœurs de la Congrégation de cette ville, qui ont travaillé sous l'ordre de M. Goffin, protonotaire, pendant de longs mois. On peut voir au bun^ciu des tutelles et des curatelles, l'index des archives du Palais de Justice tel que préparé d'après les ordres de M. Goffin ; ce registre facilite beaucoup les recherches.
Les archives qui ont rapport au gouvernement militaire de Montréal peuvent se diviser en trois séries, d'après l'ordre et la nature des registres. Ainsi, par exemble, pour se former une idée de cette classification, nous dirons que le gouvernement de Montréal était subdivisé en cinq districts où siégeait un tribunal militaire ou chambre de milice, présidée par un capitaine. Ces cinq chambres siégeaient respectivement à la Pointe-Glaire, à Longueuil, à St. Antoine, à la Pointe-aux-Trembles et à Laval trie. Ces cours, qu'on pourrait appeler cours de comtés, avaient juridiction sur les quatre ou cinq paroisses environnantes ; c'étaient des tribunaux de première instance. Il y avait appel à la cour militaire de Montréal, présidée par un capitaine du bataillon stationnant en dedans des murs de la ville. Cette cour formait le second degré de juridition et équivalait à une cour de révision. L'appel final s'évoquait devant le gouverneur, dont le jugement était en dernier ressort. Cette pondération judiciaire, si l'on veut me passer le mot, existait d'une manière à peu près analogue dans le gouvernement de Québec. ATrois- Rivières, l'état encore peu avancé de la colonisation ne permit point aux cours militaires de subsister
après 1762. La population était trop disséminée et les poursuites trop rares pour nécessiter les frais d'une organisation complète de tribunaux en dehors de l'enceinte de la ville.
Les registres sont donc classés d'après l'ordre des juridictions des divers tribunaux.
Nous avouerons de suite qu'outre le désagrément de feuilleter ces pages recouvertes de poussière, de défricher cette écriture jaune, antique et illisible, se joint la monotonie des matières. Ces plumitifs, en effet, ne renferment que fort peu de procès intéressants. Heureux encore lorsqu'après la relation fade de ces petites chicanes privées, vous pouvez rencontrer un document d'une importance publique ou revêtu d'un caractère administratif, ou un règlement de police que le sans-gène de l'époque faisait décorer du nom pompeux d'ordonnance ! Ce fut le tort des gouverneurs de n'avoir pas consacré un registre spécial pour leurs prétendues ordonnances. A mesure qu'ils en édic talent, le clerc les inscrivait pêle-mêle dans les plumitifs de la cour, entre deux procès insignifiants.
Toutefois, nous aurions tort de jeter trop de discrédit sur les poursuites de cette époque. D'abord, elles sont très-nombreuses eu égard au chiffre de la population. Nous ajouterons même que les procès étaient plus fréquents qu'aujourd'hui. Si. on en doute, qu'on rende une visite aux voûtes du palais de justice. Et d'ailleurs, cela s'explique par l'ignorance qui régnait à cette époque. Nos ancêtres étaient de forts bons travailleurs, mais ne savaient ni lire ni écrire. Ils maniaient bien plus facilement
la pioche et la bêche que la plume. Cette ignorance rendait incertains tous titres à la propriété. La plupart des conventions se faisaient verbalement: point de titres clairs, point de droits indiscutables. Et puis, nos pères descendaient en partie des normands, braves gens à la vérité, mais entêtés, !;enaces et par conséquent, plaideurs -envers et contre tous. Ils avaient hérité des qualités et des défauts de leurs ancêtres. Aussi, faut-il les voir se chamaillant qui pour un coq, qui pour le paiement d'une chopine de mêlasse, qui pour un minot de blé ! Ajoutons à cela les questions de bornage, les homologations de procès-verbaux, les demandes pour découvert etc., toutes contestations qui indique une société-naissante et un pays inculte ou encore peu colonisé.
Mais à côté de ces petites disputes privées percent quelques points de droit importants, surtout des questions de communauté, de douaire, préciput, tutelle et curatelle. Nous avons vu des motivés de jugement qui vous citent la Coutume de Paris comme l'aurait fait un président de l'ancienne Tournelle civile ou un vieux praticien près le Petit Châtelet de Paris. Les contestations commerciales sont plus rares et cela se conçoit facilement, mais une question qui a été soulevée très-souvent devant les tribunaux de milice se rattache au paiement des ordonnances ou monnaie-de-carte. On sait que cette monnaie de la domination française fut retirée de la circulation après la Cession, et dépréciée au point de perdre entièrement la valeur qu'elle représentait. On demandait si on pouvait forcer le créancier à recevoir de la monnaie-de-carte pour des
obligations consenties dans nn temps où cette monnaie était en valeur, mais dont le paiement n'était devenu échu qu'après dépréciation. Un grand nombre de jugements en appel confirment des sentences rendues par les chambres de milice obligeant le créancier à recevoir les ordonnances pour des billets passés en 175') ou avant, et payables en 1761 ou après, c'est à-dîre après sa dépréciation. Mais en général l'écrit devait être fait payable en monnaiede-carte. Au reste, la jurisprudence de cette époque n'était pas plus sûre que celle d'aujourd'hui, et nous avons remarqué plusieurs jugements contradictoires sur cette question.
Les principaux registres, en rapport avec cette époque, se trouvent, comme nous le disions plus haut, dans la voûte des palais de justice, à Montréal, Québec et Trois-Rivières.
Examinons d'abord les archives du greffe de Montréal. Elles sont de beaucoup plus nombreuses là qu'ailleurs. Pour la plus grande clarté du sujet, nous diviserons les archives de Montréal en trois séries.
Première série. — Cette série comprend plusieurs registres importants. Il y a d'abord un folio intitulé : " Jugements rendus par les officiers de milice choisis par son excellence pour administrer la justice, et décisions rendues pour les Appels ; " pp. 300. C'est sans doute le folio le plus important de cette époque, en ce qu'il renferme la copie des jugements des causes portées en appel devant le gouverneur.
Gomme on le sait, ces jugements étaient en dernier ressort. Nous avons remarqué plusieurs causes importantes, mais la plus célèbre de toutes est le litige intervenu entre les Sauvages du Sault St. Louis, d'une part, et les RR. PP. Jésuites, propriétaires de la seigneurie, de l'autre. Les sauvages contestaient aux RR. PP. leur titre de seigneurs. De là une longue et savante plaidoirie, où le droit de la Coutume coudoie les Arrêts et Ordonnances royaux. A. ce registre se rapporte un index alphabétique, indiquant les noms des parties aux causes inscrites dans le registre.
Vient en second lieu "Etat général des Etats et Certiûcats, tant de la ville de Montréal que des Forts et Routes en dépendant, dont j'ai fait la vérification sur les Bordereaux que m'ont remis les porteurs et propriétaires d'iceux," par M. Panet, notaire. Cet Etat fut préparé suivant le désir d'une ordonnance citée au commencement du registre, pour retirer de la circulation cette monnaie-de-carte à laquelle nous avons fait allusion. Cet acte 'authentique indique qu'une somme de 385,037 francs de cette monnaie fut escomptée par M. Panet.
Deuxième série. — La deuxième série se rapporte particulièrement au conseil des capitaines de milice. Ce conseil était, comme on le sait, une juridiction de district, connaissant de toutes causes jugées par les Chambres de milice des paroisses, et faisant l'office d'une cour de révision. Il nous reste quatre registres ou plumitifs de cette cour, intitulés : " Registres d'Ordonnances ou d'Arrêts du conseil militaire de Montréal." On commence par y lire l'Or-
donnance de Gage, divisant ie gouvernement de Montréal en cinq Districts, et y établissant les différents degrés de juridiction des cours. Nous avons retrouvé, dans cette série, la fameuse cause des Sauvages contre les RR. PP. Jésuites, portée en révision. Des index alphabétiques, grossièrement faits, sont attachés à ces folios respectifs.
Troisième série. — Cette série est plus volumineuse que les deux précédentes. Elle comprend surtout les documents relatifs à la Chambre de milice, ou, si on le veut, à la Cour de première instance pour le district de Montréal.
Le premier folio est intitulé : " Registre des audiences de la Chambre de milice de Montréal pour le gouvernement de Son Excellence le gourverneur Gage, commencé le 20 juillet 1762 et âni le 26 juillet 1763." Ce registre renferme 82 folios et se termine par un index détaché. Il contient quatre ou cinq ordonnances de Gage sur les impositions de la ville et du Séminaire de St. Sulpice, sur le prix du pain, la direction de la douane, l'égalité des poids et mesures, les privilèges du traversier de Longueuil à Montréal, etc.
Le " Registre des audiences de la Chambre des milices de Montréal, sous le gouvernement de Son Excellence Thomas Gage, commencé le 27 juillet 1763 et terminé le 26 avril 1764," a- 70 pages avec un index alphabétique. Ce folio renferme la proclamation du roi du 7 octobre 1763, divisant le territoire conquis et cédé en vertu du traité définitif de paix du 10 février 1762, en quatre gouvernements.
Viennent en troisième lieu deux "Plumitifs pour
servir d'arrAts du Conseil militaire de Montréal" (années 1762-63-64). La plupart des jugements sont signés par le Capitaine Falconer, président de la dite cour.
Le quatrième registre de cette série renferme les '' Sentences rendues par Messieurs les capitaines de milice de Montréal sous le gouvernement de Son Excellence le gouverneur Burton, commencé le 1er mai 1764 et terminé le 15 août 1764," avec répertoire ou index alphabétique. Ce folio est de 72 pages. Il f^ontient l'enregistrement des placards de Burton, émanés durant la période précitée
Un cinquième '' Registre d'audience de la chambre de milice de Montréal," commençant le 21 décembre 1761 et se terminant le 20 août 1763 (pp. 51), contient l'ordonnance de Gage sur la division judiciaire de son gouvernement et trois autres ordonnances sur des matières de police.
^' L'Index fait au commencement du gouvernement anglais" termine cette série. Rien n'indique le but pour lequel cet index a été préparé, ni à quelle partie du gouvernement de Montréal il se rapporte. Il y a lieu de croire cependant qu'il ne renferme que les noms des citoyens de Montréal, appelés à contribuer à l'impôt pour l'enceinte de la ville ou autre objet de ce genre.
Tels sont, en résumé, les Registres du gouvernement de Montréal qui se rapportent au règne militaire. Examinons maintenant le dépôt des archives de Québec.
Les archives du gouvernement de Québec sous le Règne-militaire peuvent se diviser en deux séries
distinctes. La première comprend cette partie des archives qu'on a reliées depuis ; la seconde, la collection des cahiers non encore reliés.
Première série. — Cette série, comprend quatre volumes soigneusement reliés et portant l'intitulé général : "Registres de la cour militaire." Le premier ''Registre du Conseil militaire de Québec" contient les Ordonnances, Règlements, Sentences et Arrêts de la dite cour, et antres actes des notaires ; il part du 4 novembre 1760 et s'arrête au 13 juin 1761, folio 279. Les premières pages de ce registre sont remplies par l'Ordonnance de Murray, ordonnant l'établissement des conseils ou chambres de milice et la commission des Capitaines aux dites chambres. Le deuxième " Registre d'audience du Conseil militaire de Québec" part du 30 septembre 1761 et s'arrête au 13 février 1762, folio 132. Le troisième "Registre d'audience du Conseil militaire de Québec " part du .13 juin"176l et s'arrête au 30 septembre 1761. Le quatrième " Registre du conseil militaire de Québec " part de 2 novembre 1762 et s'arrête au 4 août 1764.
Ce dernier volume contient en outre un cahier d'une grande importance. On y trouve le texte des Commissions des premiers officiers publics après la cession : la commission de Murray comme gouverneur et comme vice-amiral ; de M. ïïey, comme jugeen-chef, celles de juge de l'amirauté, de prévostmarshal, de greffier, la commission de M. Mazère, comme procureur-général, un tableau des Honoraires des officiers des cours, les commissions de receveur-général, de député-auditeur, du premier ju2:e de paix, etc. Ce cahier est écrit en langue an-
glaise. Malheureusement les premières pages sont enlevées. Toutes ces commissions sont imprimées dans les ouvrages de M. Mazères, intitulés : " Commissions, Qaebec papers, etc." Mais comme les ouvrages du célèbre baron de Mazères sont très-rares de nos jours, il en résulte que le manuscrit est d'an grand prix pour nous. Il ne serait pas hors de propos de publier le texte de ces anciennes commissions qui, la plupart d'entre elles, renferment en même temps des instructions variées et étendues sur les devoirs et les obligations des titulaires. En présence de ces documents d'une nature si grave et si importante au point de vue historique, on s'étonne du peu d'attention que nos historiens leur ont donné.
Seconde série. — Cette série comprend 28 cahiers, généralement en bon ordre. On peut regretter cependant de ne pas les voir reliés comme le sont les registres précédents. Ces cahiers portent le titre général : " Audience de la Chambre de milice de Québec." Ils partent du 4 novembre 1760 et s'arrêtent à 1764.
Il ne nous reste plus qu'à examiner les archives de Trois-Rivières. Elles sont peu volumineuses, à la vérité, mais d'une nature très-importante.
Ce qui a rapport au gouvernement de Trois-Rivières se divise en deux séries :
Première série. — La première série comprend deux cahiers intitulés : " Registre pour la cour tenue par les capitaines de milice pour le district de Champlain" (1762-1764), et "Registre de la Chambre de milice de la Rivière-du-Loup." Comme on le voit, c'étaient des registres de cours de première instance
et dont on pouvait interjeter appel à Trois-Rivières. Le premier de ces registres contient l'ordonnance du gouverneur Haldimand, concernant l'administration de la justice dans le gouvernement de Trois-Rivières sous le Règne-Militaire. Cette ordonnance offre d'autant plus d'intérêt qu'elle n'a jamais été publiée et qu'elle complète, aux yeux du lecteur, le rouage judiciaire organisé dans les trois gouvernements de Québec, Montréal et Trois-Ri rières.
Deuxième série. — Il ne nous reste plus qu'à dire un mot du ''Registre des ordonnances" des gouverneurs de Trois-Rivières sous le Règne Militaire, registres longtemps disparu et retrouvé tout dernièrement par un heureux hasard. Ce folio est actuellement la propriété de la société Historique de Montréal. M. l'abbé Verreau, Principal de l'Ecole Normale et le zélé secrétaire de la société historique, a livré à l'impression ce registre, qui contient des matières si importantes au point de vue de notre histoire. Il est inutile pour nous d'insister sur le mérite de cette publication, puisque le public a été à même déjuger de son importance.
Comme la découverte du registre de Trois-Rivières a éveillé un peu l'aUention de ceux qui s'occupent de nos antiquités canadiennes, nous désirons faire quelques observations relatives à la lumière nouvelle que jette sur nos archives la découverte inattendue de ce registre.
Le Commandeur Viger avait déjcà publié dans la Bibliothèque Canadienne de Michel Bibaud, en 1827.
SOUS le titre de Matériaux jwur r histoire du Canada y une série d^ lettres destinées à jeter beaucoup de lumière sur cette période alors si peu connue de notre histoire, et appelée Règne-Militaire. Ej, c'est à cette époque que remonte la publication des registres tenus par le gouvernements de Montréal et Québec pour les quatre années qui ont suivi la conquête, 1760-1764. Le registre du gouvernement des Trois- Rivières étant disparu n'a pu être publié avec les deux autres. Ce ne fut qu'en 1845 qu'une copie de ce manuscrit fut remise à M. Viger. En 1870 M. l'abbé Verreau fut mis en possession de l'original dont M. Viger regrettait la perte. Ce dernier s'était évidemment mépris en prenant pour une copie l'original lui-même. Ce registre est intitulé : Lettres et Placards affiché dans le gouvernement des Trois- Rivières, 1760-61-62-63-64. Inutile pour moi de parler plus longuement de ces documents puis qu'ils ont été publiés et qu'ils peuvent arriver à la connaissance de tout le monde.
Vfll
Nous avons donné plus haut un aperçu des travaux de la Société Historique de Québec, voyons ce qu'a fait la Société Historique de Montréal pour nos archives.
Cette Société a été fondée le 11 avril 1853, et incorporée par un acte de la législature en 1859. Depuis 1868, elle reçoit une allocution annuelle du gouvernement de 8400.00.
Le but de la société est indiqué clairement par le préambule de sa constitution dont voici un extrait :
XOS ARCHIVES. 213
'•S'il est emportant pour un pays d'avoir son histoire écrite, il ne l'est pas moins que cette histoire soit exacte, fidèle et complète. Persuadés de cette vérité et témoins à chaque Instant des omissions et des erreurs qui se glissent dans la relation des faits historiques du Canada, et considérant la nécessité de ne point laisser prendre racine à des erreurs, qui, souvent répétées, finissent par supplanter la vérité, les sonssignés se sont réunis en association sous le nom de " Société Historique de Montréal," pour travailler à dissiper ces erreurs au moyen de documents authentiques.
" Leur objet principal est d'acquérir la connaissance des antiquités canadiennes, et par la recherche des matériaux épars dans les archives des différentes parties du pays, et par la publication de leurs travaux, de rétablir l'histoire dans toute sa pureté. Mais la société pourra s'occuper également d'autres objets scientifiques."
Voici la liste des manuscrits ou mémoires qui ont été publiés sous les auspices de la société.
"" De l'esclavage en Canada." Mémoire de M. le Commandeur Viger, complété par Sir L. H. Lafontaine
'' De la Famille de Lausons," par Sir L. H. Lafontaine
" Vice-Roi et Lts.-Généraux des Rois de France en Canada," par R. Bellemare, écuyer.
^' Ordonnances de M. de Maisonneuve," par Son Honneur le juge Beaudry.
"- Bataille Navale du Lac Champlain en 1814, par un témoin oculaire," par Sir E. P. Taché.
Depuis 1868, cette société a publié trois nouveaux volumes ; le quatrième, le cinquième et le sixième de la série. Ils comprennent :
'< Histoire de Montréal par M. DoUier de Gasson," vol. de 300 pages, avec notes et addenda de J. Viger, du juge Beaudry et de l'Abbé Verreau.
*' Le règne Militaire en Canada," 1er vol. de 328 pages.
*' Voyage de M. DoUier de Gasson," avec notes de l'abbé Verreau, et deux grandes cartes.
La société historique de Montréal a dans ses cartons plusieurs manuscrits importants. J'espère qu'elle en fera bénéficier le public au plustôt. L'allocation annuelle qu'elle reçoit du gouvernement la met en mesure de hâter l'impression de ces documents.
Nous n'avo-ns rien de plus complet sur l'époque de 1775, que la collection de mémoires recueillis et annotés par M. l'abbé Verreau dans son ouvrage Ulnvasion du Canada, pp. 393, in-8. Nous n'avons encore que le premier volume de cette [importante série à laquelle le savant compilateur a travaillé pendant plus de dix ans. "Ghacune des quatre cents pages de ce volume, dit-il dans sa préface, m'a coûté en moyenne plusieurs jours de recherches. Quelquefois, les renseignements dont l'absence me mettait pour ainsidire dans l'impossibilité de passer outre, n'ont été obtenus qu'à la dernière heure des Etats-Unis ou d'Angleterre.
Dans la préface de son ouvrage l'auteur nous donne le cadre qu'il embrasse.
" Le premier volume comprend : le mémoire de Sanguinet, ou le Témoin Oculaire; le mémoire de Badeau, ou Journal commencé aux Trois-Rivieres le 18 mai 1777; le mémoire de Berihelot; le mémoire de M. de Lorimier, intitulé "Mes Services"; Un grand nombre de lettres rangées sous le titre de cor respondance non officielle.
" Le second comprendra la suite de ces lettres, la correspondance officielle des deux parties belligérantes.
"Le troisième volume sera consacré aux Notes et pièces justificatives.
"Le quatrième volume reproduira les mémoires déjà publiés des officiers Anglais et Américains, tels que ceux de Mayer, Meigs, Henry Lindsay, l'affaire des Cèdres, le journal de CaroU, etc^ Le tout sera terminé par un aperçu sur l'invasion de 1775."
Le mémoire de Sanguinet était connu avant sa publication. M. le Gommendeur Viger l'avait communiqué à nos historiens avec sa complaisance ordinaire. Il a été augmenté des notes précieuses de M. Viger et de M. l'abbé Verreau. On y trouve le récit jour par jour de l'invasion et une relation détaillée de l'attaque du 30 décembre 1775. L'auteur a reproduit plusieurs documents importants, lettres, pt'oclamations, etc. On ne lit pas sans intérêt la lettre de Washington aux Canadiens et celle du congrès Américain adressée aux marchands anglais du Canada. Ce mémoire a une certaine prétention historique et politique. Sanguinet était un homme de
loi, de Montréal. 11 a donné son nom à une des rues de notre ville.
Le journal du notaire Bade au est plus modeste. 11 parait avoir été .rédigé, en grande partie après les événements et sur des renseignements étrangers. L'écrivain n'oublie aucun détail; on sent qu'il est au fait de tout ce qui s'est passé dans la colonie à cette époque. Tl est aussi loyal sujet de sa Majesté Britannique que son contemporain Sanguinet.
C'est dans le mémoire de Berthelot que se trouve la narration la plus complète du retour du gouverneur à Québec. Le mémoire de Lorimier joint à l'intérêt historique les péripéties du roman. Le style est décousu et embrouillé. Les lettres que nous trouvons à la fin du volume sont de Mme. Benoit, de l'Hon. M. Baby, de M. Guy, de M. Duchesnay, du Comte Dupré, etc. D'autres sont reproduites des American Archives^ et ne portent pas de nom d'auteur.
L'œuvre de M. l'abbé Verreau, une fois terminée, sera le monument historique le plus complet sur cette époque encore peu connue de notre histoire.
Notre dépôt d'archives à Ottawa est relativement considérable. Le gouvernement s'est plus particulièrement occupé de cette question depuis une quinzaine d'années. Un pas considérable a été fait, mais il est évident que les sommes votées pour cette un ont été insuffisantes et qu'avant longtemps un effort XjIus efficace devra être fait.
Les manuscrits déposés dans les archives de la
bibliothèque du parlement fédéral peuvent se diviser en cinq r];;~ses. Les trois premières séries compren^ nent perliculièrement la correspondance officielle relative aux aff lires de la Nouvelle-France. Les deux autres séries se composent de documents divers, tels que mémoires, relations, voyages, cartes, etc^ Ces documents embrassent une période de temps considérable, de 1504 à 1778.
La première série comprend particulièrement la correspondance officielle du gouvernement français relativement au Canada et aux autres colonies de la Xouvelle-France. Ces manuscrits ont été copiés aux ministères de la marine et de la guerre, à Paris. J'ai déjà eu occasion de parler assez longuement de cette série à propos du dépôt d'archives de la bibliothèque de la société historique de Québec.
La deuxième série comprend douze volumes infolio (1614-1727). Elle est non moins importante que la première. Elle continue la correspondance officielle au sujet du Canada. Cette série, ainsi que la troisième, ont été obtenues par M. Faribault durant sa mission en Europe, en 1851-52. A cette série se rapportent encore deux volumes contenant les recensements des diverses parties du Canada, en 1666, 1667, 1681 et ceux de 1685 à 1698.
La troisième série comprend la correspondance officielle relative au Canada de 1654 à 1731, douze volumes in-folio. M. Faribault fit aussi transcrire dans le même temps : Voyages et mémoires sur le Canada en 1752 et 1753, par le Sieur Franquet, inspecteur des fortifications en Canada, 1 vol. in-folio. Cinq ou six volumes de cette collection ont été con-
sûmes dans l'incendie du parlement à Montréal, en
Les cartes manuscrites copiées en France par M. P. L. Morin, forment la cinquième série de documents français, manuscrits si intéressants pour l'histoire du Gadada.
Parmi les manuscrits de sources anglaises dont nous avons une copie à Ottawa, se trouvent les six volumes relatifs aux colonies britanniques, empruntés aux archives de Londres (1613-1701). J'en ai parlé au long en passant en revue les archives archéologiques de la bibliothèque de la société historique de Québec. La bibliothèque du parlement local de Québec contient huit à dix volumes de ma. nuscrits copiés sur ceux d'Ottawa.
Maintenant, un mot des relations des Jésuites. Après plusieurs années de recherches on était enfin parvenu à réunir pour la bibliothèque du parlement les quarante-et-un volumes comprenant la rare et précieuse collection connue sous Is nom de " Relations des Jésuites, ou Relations de ce qui s'est passé à la Nouvelle-France." Cette collection unique se trouvait à peine depuis quelques semaines sur les rayons de la bibliothèque du parlement quand le déplorable incendie du palais législatif à Québec, en février 1834 est venue la détruire en entier, à l'exception de sept ou huit volumes. Depuis on a fait des efforts pour les compléter sans réussir entièrement. Ce qui restait a été imprimé dans trois volumes, grand in-8.
C'est dans les bibliothèques étrangères, en Europe, qu'il faut encore recourir pour compléter le travail archéologique qui nous reste à faire. Nous avous bien un peu ce qu'il y a de peu précieux, mais que de points obscurs de noire histoire seraient élucidés par la publication des manuscrits non importés. On peut s'assurer du nombre et de Tiniportance de ces documents en référant au savant travail de M. l'abbé Verreau, publié dans le rapport du ministre de l'agriculture de 1874. M. l'abbé Verreau avait été chargé par le gouvernement de passer en Europe avec mission d'étudier les documciits qui peuvent servir à notre histoire et d'indiquer ceux qui par leur importance méritent d'être copiés.
Voyons d'abord ce qu'il y a de plus précieux au British Muséum. Cette institution possède un grand nombre de documents originaux et officiels de plusieurs secrétaires d'état français, entre autres, plusieurs portefeuilles des administrations de Séguier et de Brienne. On y[trouve la correspondance de Brienne père, avec Gueffîer, résidant français à Rome, chargé de négocier la nomination d'un évêque pour le Canada. Ce document important à été copié par la Société Historique de Montréal. La collection Haldimand est non moins précieuse ; elle comprend 264 volumes. L'archiviste du gouvernement Fédéral M. Bryner, ena recommandé la publication dans un rapport au département de l'Agriculture. Cette collection mérite les honneurs de l'impression. Les Mss de George Illiovmeni un volumQ important sur
j^'état des lois et des cours de justice dans la province de Québec. A part cela, il y a plusieurs volumes de manuscrits divers qui méritent l'attention des amis de notre histoire.
Dans les archives de l'Etat on trouve des documents également dignes d'attention. Le Colonial Calander, ou table analytique, publiée par le gouvernement anglais laisse voir une longue liste de manuscrits se rapportant à notre histoire. Il y aura toujours une lacune dans nos travaux historiques tant que ces documents ne seront pas mis à la disposition de nos historiens. La Correspondance avec la France, autre collection précieuse, renferme plusieurs mémoires intéressants pour le Canada. Cette série remonte à 1630 et s'arrête à 1665. Les documents sur notre pays à partir de 1760 forment une collection considérable, rangée sous différents titres. Dix-sept de ces volumes sont intitulés Québec. Ce sont les plus précieux pour nous. Ils commencent à 17G0 et s'arrêtent à 1780. La collection Haldimand qui se trouve au British Muséum fait suite à cette série. On trouve là toute la co-rrespondance officielle entre la métropole et la colonie du Canada. La Société Royale possède une précieuse collection de 56 volumes intitulés Dorchester Papers. Cette correspondance embrasse une période de 48 ans, de 1775 à 1783.
Voilà pour l'Angleterre, voyons ce que les autres pays peuvent nous fournir.
A Bruxelles, aux Archives du Royaume, il y a un volume intitulé : Missions d'Amérique, contenant des lettres écrites par d'anciens missionnaires Jésuites
au Canada. La bibliothèque royale a trois ou quatre volumes de manuscrits sur le Canada ; ce sont des recueils de lettres écrites par les pères Jésuites sur la Nouvelle-France.
Le cadre étroit de ce travail ne me permet pas de parler longuement des archives archéologiques que la France peut mettre à la disposition du Canada. La bibliothèque nationale, si riche en documents anciens, a un dépôt d'archives considérable à l'endroit de l'Amérique et du Canada. Les volumes (No. 9097), 126, 148,203 et 204 sont les plus précieux de la collection. Mais s'est surtout au ministère de la marine qu'on trouve les manuscrits les plus précieux pour notre histoire. Ils sont rangés sous le titre de Nouvelle-France, Le gouvernement canadien en a fait copier et imprimer un grand nombre, que nous trouvons â la bibliothèque du Parlement à Ottawa. Mais que de pièces importantes sont encore là ensevelies dans la poussière des dossiers et des cartons. Il y a beaucoup à faire encore pour compléter tous les renseignements de l'histoire de la domination française. Au ministère des affaires étrangères, il y a huit volumes pouvant servir à l'histoire de l'Amérique et trois se rapportent spécialement au Canada. Ces manuscrits remontent à 1518 et s'arrêtent à 1764.
Parmi les manuscrits français de la Bibliothèque Impériale de St. Pétersbourg, il y a quelques documents relatifs au Canada, en outre un " Mémoire sur le Canada," écrit vers 1770.
Voilà une vue d'ensemble sur les richesses historiques qui nous manquent. C'est une lacune à laquelle, coûte que coûte, il faudra remédier bientôt. Il faut nécessairement arracher au passé les éléments de notre histoire avant que la poussière des siècles les aient ensevelis. Pour cela il n'y a qu'un moyen, et c'est au gouvernement de l'employer : faire transcrire ces manuscrits. La tâche est maintenant facile. Sur la foi d'un rapport fait par un homme compétent comme M. l'abbé Verreau, on peut être certain que le travail ne se fera pas sans profit. Par la suite, ces copies pourront être imprimées et des exemplaires données aux bibliothèques publiques du pays. Je suis convaincu qu'il n'y aura pas un seul homme dans tout le Canada, si peu soucieux et de notre passé et de notre avenir, qui tente d'élever la voix pour condamner le léger octroi voté annuellement prr la législature pour cette fin. Peut-être cela aura-t-il pour effet de raviver les études sérieuses et rappeler à la jeunesse de notre époque cette parole d'Augustin Thierry : '' Il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à lascience."