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CORRESPONDANCE

{Malhaie)

Cette chère Malbaie ! il faut que je la quitte. Helas ! c est bien triste ! On y vit si bien à ne rien faire, à contempler la mer et les montagnes, le jour et les étoiles, le soir. Je suis bien d’opinion que homme ne trouve le bonheur que dans le travail et lorsque M. Chapleau chante avec tant de verve : ’

C est un péché que la paresse Pour le bien de l’humaine espèce.”

J applaudis de tout cœur ; mais avouons qu’un peu de paresse après, beaucoup de travail fait du bien au corps et à l’esprit. Il en est qui trouvent que peu de travail^ et beaucoup de paresse vaut encore mieux, mais ce sont des gens dangereux.

Je connais un homme qui ne perd pas une minute pendant onze mois de l’année ; il prend à peine le temps de manger et de dormir. Mais lorsque son mois de vacances est arrivé, il met le séquestre sur

ses livres et même sur ses journaux ; il va chez ses nombreux amis, de porte en porte, pour savoir des nouvelles ou bien il s’adresse à M. Prégen ; ce qui revient au même.

AI. Prégen est, on le sait, gardien de l’Institut Canadien-français : c’est à peu près le seul membre actif de cette florissante institution, le plus utile du moins. L’Institut de fait se compose de la salle de journaux et de AI. Prégen ; et lors même que AI. Prégen viendrait à rester seul, il faudrait encore laisser vivre l’Institut. Seulement il serait juste de donner à notre éminent gardien un salaire plus élevé pour le décider à se consacrer exclusivement au service des membres. D’ailleurs, ça coûterait moins cher que les journaux et ce serait plus efficace.

AI. Prégen a la bosse des nouvelles ; c’est chez lui une spécialité, un don de la nature. Qu’on ait dix hommes comme lui dans la ville de Alontréal, de Québec surtout, et la presse devient inutile. Il ne faut pas croire que tous ceux qui entrent à l’Institut y vont pour les journaux ; non, un grand nombre de gens pressés y entrent pour interroger AI. Prégen ; c’est plus court et c’est aussi intéressant. AI. Prégen, qui a de l’esprit, sait donner aux nouvelles une couleur, un charme qu’on ne trouve pas toujours dans le Nouveau-Monde.

Aussi, je crois sincèrement que AI. Prégen a plus d’abonnés C[ue la salle de lecture. Alais, va-t-on me dire : “ votre AI. Prégen est un danger pour l’Institut, une cause de ruine, ce sont autant d’abonnés qui ne paient pas ? ” La réflexion est sérieuse ;

le conseil de direction qui s’assemblera au mois de mai, à la veille de l’élection, ferait bien d’y voir.

Mais je reviens a mon homme. Il prétend que la pensée qui^ l’encourage le plus à supporter la fatigue et les misères de l’existence pendant toute l’année, est celle de ce douzième mois de paresse et de jouissance. Le dernier jour de ses vacances est un jour critique pour lui ; une lutte terrible a lieu dans son âme ; il est tourmenté du désir de se suicider. Et pourtant, le lendemain, lorsqu’il a le harnais sur le dos, il paraît heureux.

Cette année, il devint furieux, lorsqu’il apprit à bord du bateau qui le conduisait à Rimouski, que la guerre était déclarée, il craignait d’être obligé de hre les journaux. J’ai appris qu’il se consolait, depuis ce temps-là, en disant qu’il ne se ferait rien de remarquable avant un mois.

Je dois ajouter que pendant ses vacances, il ne distingue pas ses créanciers de ses débiteurs.

J’ai oublié de vous dire, dans ma dernière chronique que j avais aperçu parmi les passagers du Magnet qui descendait à Cacouna, notre populaire avocat, M. Cassidy. Il était enchanté de tout

j''™'''® descendu plus bas que Quebec. Cedant à la sollicitation et aux conseils de ses amis inquiets sur sa santé, il était décidé lorsque je sms parti de Montréal, à faire un voyagé en Europe. Quelqu’un qui le connaît avait offert de paner qu il ne se rendrait pas au golfe. Il ne s es pas trompe M. Cassidy m’annmiça d’un air de triomphe qu il allait au Saguenay et qu’il espé-

rait de prendre une vacance d’ “au moins huit jours.” Evidemment ce n’est pas l’homme dont je parlais plus haut. Et dire que ce M. Cassidy n’est pas marié ! Pourquoi tant travailler et chercher à faire fortune quand on a ni femme ni enfants.

Une pensée me vient. Je suis surpris que les gens paisibles n’aient pas songé à faire une souscription pour envoyer prendre des bains, pendant un mois, les juges, les avocats et les journalistes qui plaident depuis si longtemps l’affaire Guibord. Quel bienfait pour eux et pour le public ! Qui sait si ces messieurs ne se seraient pas entendus, pourvu qu’ils eussent oublié leurs discours et leurs écrits. Un comité composé de MM. Royal et Buies, de Montréal, Barthe et Brousseau, de Sorel, Gérin et McReod, de Trois-R-ivières, Evanturel et Fabre, de Québec, aurait pu organiser l’expédition avec succès.

AIAI. Royal et Buies surtout auraient été d’une grande utilité dans un pareil comité : ce sont des hommes modérés qui auraient mis les gens extrêmes à leur place. J’aurais bien proposé que M. le curé Martel fût de la partie, mais il s’en va en Europe pour discuter avec le cardinal de Angelis et faire condamner les erreurs de mon ami et associé, M. Mousseau.

Si mes suggestions amènent le résultat que je désire, je m’engage à organiser en l’honneur de ces messieurs une ovation magnifique à la Malbaie. La population se rendra au devant d’eux, bannières déployées et musique en tête, (ce seront des violons), les mains pleines de présents. Ees jeunes filles, qui

sont jolies, leur offriront des bluets, des framboises et des feuilles de varech ; et les hommes, des loches, des truites et des harengs; le tout sera suffisant pour les faire vivre au moins pendant un mois. Il sera facile de convaincre les gens de la Malbaie que ces sacrifices ne seront rien en comparaison des immenses bénéfices que leur rapportera la présence de ces illustres messieurs sur leurs montagnes.

C est étonnant comme on est porté à l’ironie et au sarcasme, lorsqu on voit les hommes de si haut, et comme on devient indépendant de timide et réservé qu’on puisse être. Oui, je vous le dis en vérité, mes chers contemporains, du haut des montagnes de la Malbaie qui se perdent dans les nues et par-dessus les flots de la mer qui battent le rivage, je vous contemple depuis quinze jours avec fierté et vous prends en pitie. Je suis perché bien haut au-dessus des misères de la vie et des tracasseries dont j’ai été l’esclave pendant onze mois. Je regarde en bas pour vous voir et vous me paraissez vraiment malheureux Pourtant il me faudra bien descendre bientôt des régions du rêve et de l'idéal.

Je viens d apprendre que la guerre est déclarée entre la France et la Prusse. C’est un bon cultivaeur de 1 endroit qui m’a annoncé cette nouvelle qu’il venait d apprendre, lui, de l’avocat du village.

ma fait une question embarrassante. Il venait e dire que l’Angleterre menaçait de se battre contre

s le Français venait en Canada pour battre l’Ant fclais, qu est-ce qu on ferait ?” — Fh bien, oui,

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qu’est-ce qu’on ferait ? En voilà une question, par exemple !

Ah ! j’oubliais un incident personnel.

C’était le dimanche matin, le lendemain de mon arrivée. Je partais pour la messe en compagnie de mon hôtelier, M. Duverger, un homme estimable et intelligent. — “ Qui a bâti votre maison,” lui demandai-je ? — “ C’est votre oncle,” me répondit-il, et il me dit comment et pourquoi. L’hôtel où j’avais couché à la Malbaie, bâti par mon oncle ! c’était intéressant. Nous entrâmes à l’église, dont l’intérieur est joli. — “ Qui a bâti cette église, demandaije de nouveau à mon hôtelier ?” — “ Votre oncle,” me répondit-il encore. C’était encore mon oncle ! Depuis ce temps-là je ne puis plus demander: “ qui a fait ceci ? qui a fait cela? ” sans qu’on me réponde : “ C’est votre oncle.” Il a tout fait, cet oncle, à la Malbaie.

L’année prochaine, j’irai à Rimouski pour voir si c’est la même chose.

On m’a reproché de faire des chroniques trop sérieuses; je ne sais si celle-ci conviendra à ces gens difficiles. En tout cas, c’est la dernière émanation de la Malbaie que vous aurez par mon entremise, cette année. Et si j’ai l’humeur un peu vive, aujourd’hui, c’est probablement parce qu’il faut cj[ue je retourne demain au monde, à ses pompes et à ses œuvres. Passe encore pour les pompes ; vous devez en avoir besoin, ces jours-ci, à Montréal, pour vous rafraîchir.

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