‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 14 sur 64 · ÇA ET LA · texte numérisé non relu

ÇA ET LA

Je viens de voir un joli et triste tableau dans les belles vitrines de M. Dawson, rue St-Jacques. Il s agit d un mariage. La fiancée, belle et distinguée, est à demi-couchée, dans un fauteuil, entourée de sa mère et de ses sœurs, tantes et cousines, qui s’empressent autour d’elle et paraissent occupées à préparer la toilette de la mariée. Mais la jeune fille, la tête tristement inclinée, les yeux fixes, voit d’un air indififérent les rubans et dentelles étalés devant elle et paraît écouter, d’une oreille distraite, tout ce qu on lui dit pour ramener le sourire sur ses lèvres. L approche du jour le plus heureux de la vie pour la femme ne lui inspire que des pensées pénibles, des sentiments tristes.

On pense, malgré soi, en la voyant, à ces victimes qu on couvrait de fleurs et de bandelettes avant de les conduire au sacrifice.

C est un mariage de raison.

J’avais vu auparavant un autre tableau' qui m’avait frappe. En face d’un miroir, on voyait une jeune femme entourée de servantes qui 'la couvraient de dentelles, de bijoux, de diamants ; elle partait pour le bal ; dans un coin de la chambre, un

ilÉLAXGES IIISTOEIQUES ET LITTÉRAIKES

homme aux traits bouleversés, au front rêveur, additionnait des chiffres et songeait çiu moyen de retarder la banqueroute.

Je conseille à plusieurs de nos riches bourgeois d’acheter ces deux tableaux pour les suspendre aux murs de leur maison.

Peut-être que la vue de ces tableaux, pâles reflets de la réalité, aurait un bon effet sur leur jugement et leurs sentiments. Malgré que ces sortes de mariages soient encore rares au milieu de nous, il se produit, cependant, depuis quelques années, un mouvement qui menace de devenir fatal à l’avenir et à la conservation de la 'société , canadienne.

On commence à faire des mariages de raison comme on fait de la politique de raison ; attendons le résultat. On se moque des sentiments qui sont la base de l’ordre providentiel et la force de la société, et on appelle cela avoir de la raison !

Un jeune homme a du talent, de l’énergie, l’amour du travail, l’ambition de parvenir ; avec un peu d’encouragement et de protection, il deviendrait un homme éminent, utile à la société ; on le dédaigne, il n’a pas de capitaux, on lui préfère un étranger, un aventurier quelquefois. Et c’est ainsi qu’on croit faire un bon usage de sa fortune et de son influence, travailler à l’avenir de sa famille et de son pays !

Il n’a pas d’argent ! Et ceux qui disent cela sont des gens qui frottaient, il y a quelques années, les bottes de leur bourgeois ! D’ailleurs le talent, l’énergie et le cœur, ne sont-ce pas là les capitaux les plus nobles et les plus durables ?

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