LES SYMPATHIES
Les émotions de la grande lutte qui ensang'lante, en ce moment, les champs de bataille de l’Europe, se font sentir en Amérique, jusqu’au Canada. Les sympathies nationales et religieuses se réveillent au bruit des armes et se manifestent, ici, par des coups de poing, là par des coups de pistolet, partout par des écrits et des discours ardents. A voir ce qui se passe on dirait que la prédiction faite, il y a trois cents ans, par un moine allemand, va se réaliser, que nous entrons dans une guerre de races et de religions. Les nations latines et catholiques semblent s attacher au triomphe, du drapeau français, pendant que les nations celtiques et protestantes souhaitent la victoire aux bataillons prussiens. Des deux côtes de l’Atlantique, on suit avec transport les péripéties de ce drame gigantesque et on fait des conjectures passionnées sur son dénouement.
Lorsque la France se bat, le monde entier tourne les yeux vers le champ de bataille, car on s’attend à de grandes actions, à des faits d’armes héroïques à des événements de la plus haute portée. Une luite surtout entre la France et la Prusse, dans les circons-
tances actuelles, est une guerre à mort dont le résultat sera la déchéance de Tune ou de l’autre, et bouleversera, peut-être, l’Europe. Toutes deux sont grandes et fortes, pleines de souvenirs glorieux et de rancunes nationales.
Pour nous, dont la gloire nationale est si intimement liée à celle de la France et qui partageons avec elle l’honneur de ses glorieuses traditions, nous faisons des vœux pour le succès de notre mère-patrie, et nous cro3^ons à son triomphe. Elle, qui presque toujours a eu à lutter contre des forces supérieures et a si souvent refoulé l’Europe coalisée, comment pourrait-elle être vaincue lorsqu’elle n’a qu’une nation à combattre ? Il faut qu’elle éblouisse, encore une fois, le monde de l’éclat de ses armes et que le bruit de ses canons fasse trembler l’univers. Il faut qu’on sache que l’honneur du drapeau français est toujours sacré, inviolable, et que jamais on n’essaiera de le flétrir impunément. Il nous semble voir, en ce moment, toutes les gloires de la France se dresser dans leurs tombes pour saluer les bataillons français marchant vers la frontière et leur jeter en passant les noms immortels de Tolbiac, de Valmy, de Marengo et d’Austerlitz. Et au milieu des cris enthousiastes de “ vive la France ” s’échappant de toutes les poitrines françaises, il nous semble entendre une voix funèbre crier : “ Waterloo. . Cette voix, ce mot lugubre, des Napoléon doivent les connaître ; et la France qui les entend depuis cinquante ans retentir à ses oreilles, comme un glas funèbre, répond en frémissant : “Vengeance !’’
La France pourra éprouver des revers ; elle pourra être blessée grièvement, mais elle ne mourra pas, car son existence est nécessaire au progrès de la civilisation, à la grandeur de l’humanité. Ceux c|ui demandent 1 abaissement de la France saventils bien ce qu’ils veulent ? Ignorent-ils que briser la France, ce serait briser l’instrument le plus puissant des destinées de l’humanité, éteindre le flambeau dont les rayons ardents éclairent ses pas dans la voie du progrès et dessécher la source féconde d où jaillissent les grandes pensées, les nobles sentiments et les idées de liberté qui font la force et la gloire des autres nations. Mais non, cela ne se fera pas, parce qu’on n’est pas capable de le faire.
Et ceux qui, parmi nous, se font un plaisir d’insulter, à chaque instant, tout ce qui est français feraient bien mieux, aujourd’hui, de se taire et d’attendre au moins Idssue des événements. On peut nous insulter, nous, car nous ne sommes qu’une poignée de Français perdus sur ce vaste continent, sans protection, sans encouragement ; il faut bien que le lion baisse la tête avant que ses griffes soient poussées. On en profite aussi, et il n’y a pas quinze jours encore des individus jetés sur nos rives comme des vers de terre, par une vague bourbeuse, nous taisaient monter le rouge de la honte à la figure Mais la France ! allons donc, messieurs, silence et respect ! • • • • Ecoutez ce que le poète français disait aux Prussiens, il y a quelques années :
Prenez soin que vos airs bachiques e reveillent les morts dans leur repos sanglant.
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Et si vous avez des vœux à faire, souhaitez que l’Angleterre marche, comme en Crimée, à l’ombre du drapeau de la France.
PIEEEE FOETIN.
Le capitaine ou le docteur Fortin, conrme on l’appelle communément, est un bel homme de six pieds et deux pouces, aux fortes épaules, au port imposant, que les Canadiens-Français sont fiers de reconnaître partout pour un des leurs. “ C'est un beau Canadien,” disent-ils, avec satisfaction,” Une physionomie noble et intelligente, des manières distinguées rehaussent l’effet de son extérieur remarquable et de sa tournure militaire. Il naquit à Laprairie, près de Montréal, et fit ses études au collège de Saint-Sulpice, où il se fit remarquer par son intelligence et ses succès. Certaines anecdotes que nous avons entendu raconter par ses anciens compagnons de classe, prouvent qu’il était plutôt fait pour commander qu’obéir ; il avait des allures militaires qui ne convenaient pas toujours à ses professeurs. Son cours d’études fini, il étudia la médecine, prit ses degrés à l’Université McGill et s’établit à Laprairie. Lors des troubles de 1849, au sujet de l’indemnité des victimes de '3? et '38, le gouvernement le mit à la tête d’un corps de police montée de 50 hommes, qu’on fit caserner à Laprairie. Les
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circonstances ne permirent pas à cette police de rendre les services que l'on attendait, on a reproché dans le temps au capitaine Fortin d’avoir enduré avec trop de patience des insultes qu’il ne méritait pas.
En 1852, il fut chargé par le gouvernement canadien de la protection des pêcheries dans le golfe Saint-Eaurent, et on lui donna le commandement de la jolie frégate “ Ea Canadienne.” Il s’est fait, dans cette position honorable, une belle réputation de prudence, d’habileté et d’énergie, soit dans ses rapports avec les pêcheurs des côtes maritimes, soit dans ses relations avec les représentants des puissances étrangères. “ Ea Canadienne ” a toujours porté fièrement son drapeau sur les eaux du golfe, et son commandant savait le faire respecter et aimer; il était aussi aimable que brave. Tous les printemps, lorsque le pavillon de la frégate flottait au grand mât au milieu des tourbillons de fumée, on se rendait en foule pour saluer son départ, et l’automne, on accueillait avec joie son arrivée, qui rendait le beau commandant à ses amis et aux dames dont il égayait les soirées d’hiver. C’était une heureuse vie, pleine de fortes et de douces émotions et de nobles occupations. Mais, un jour, le commandant dit adieu à sa frégate et à ses braves marins ; les populations maritimes qu’il avait protégées l’avaient chargé de représenter leurs intérêts dans les deux chambres. Il y a de cela trois ans ; il n’est pas possible d’apprécier exactement le rôle de l’ancien commandant dans son nouveEélément ; autre chose est
de conduire une frégate à travers les flots de la mer et de conduire sa barque à travers les orages politiques ; autre chose est de commander à des matelots et de parler à une assemblée de députés. Cependant, les premières armes politiques du représentant de Gaspé font présager de beaux succès dans sa nouvelle carrière. Il parle facilement les deux langues et prend la parole avec beaucoup d’effet et d’à-propos, chaque fois qu’il s’agit de l’importante question des pêcheries et de la création de notre marine. Il a, sur ces sujets importants, des connaissances précieuses pour la Chambre et le gouvernement. '
LP] KECELLSEMENT.
Pour la première fois, peut-être, depuis l’établissement de ce pays, il y a un vide dans la perspective brillante que notre reproduction merveilleuse offrait à nos regards ; pour la première fois, il y a une ombre, une ombre lugubre dans le tableau de nos destinées nationales.
Au milieu des luttes et des dangers sans nombre qui nous assaillaient, lorsque le ciel de la patrie était sombre, que la tempête hurlait autour de l’arbre national, nous nous consolions dans la pensée que si le vent faisait tomber de cet arl)re quelques feuilles, de nouvelles racines venaient, à chaque instant, l’attacher plus profondément au sol. En voyant la population canadienne s’agrandir et se multiplier par la seule force de sa reproduction naturelle à l’égal des autres nations, les pères de la patrie plongeant leurs regards dans l’avenir, disaient avec fierté que l'immense région laissée à notre expansion n’ctait pas trop grande pour nous, et qu’un jour cet arbre puissant la couvrirait tout entière de ses rameaux et de ses fruits.
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Confiants dans nos forces et dans la Providence qui nous avait conduits â travers tant de misères et de dangers, nous nous endormions en rêvant de nos glorieuses destinées. Depuis quarante ans surtout, nous nous bercions dans nos souvenirs et nos illusions, au souffle de la brise qui enflait nos voiles et entraînait notre barque.
Hélas ! nous oubliions les conditions d’existence imposées à tout être humain, à toute Jiation ; nous oubliions qu’il est dans l’ordre de la Providence que l’homme travaille sans jamais se reposer, cpe l’intelligence lui a été donnée afin qu’il évite les dangers semés sur ses pas et cherche sans cesse de nouveaux moyens de progrès et de développement. Nous oubliions enfin que, à l’exemple de Sisyphe, il nous faut tourner constamment ce rocher qu’on appelle le progrès, si nous ne voulons pas en être écrasés.
Aussi, pendant que nous prêtions l’oreille aux sirènes qui nous charmaient en chantant nos gloires, nous n’apercevions pas les écueils vers lesquels nous marchions. Chose étonnante et triste à constater ! c’est depuis la fin de nos combats que date l’ère de notre décadence.
Mais à quoi servent les phrases ? Ce sont des faits qu il nous faut. En 1814, nous étions 100,000 ; en 1831, 380,000 ; en 1844, 524,30? ; en 1851,669,- 528; en 1861, 847,615. C’est-à-dire qu’ayant toujours grandi dans la proportion de trente à quarante pour cent, par dix ans, au taux de 3.60 à 4.25 par an, nous devrions être aujourd’hui au moins 1,116,566.
Or, quoique nous ne connaissions pas encore le chiffre exact de la population d’origine française dans le recensement qui vient de se faire, nous n’hésitons pas à dire qu’elle ne s’est pas accrue depuis i86i.
En effet, le chiffre officiel de toute la population bas-canadienne est de 1,190,505 âmes. Or, de ce chiffre il faut retrancher 15,000 âmes que l’immigration nous a apportées, et au moins 329,000 d’origine anglaise, irlandaise, etc., etc., car la population anglaise, qui était de 268,951 âmes en 1861, a dû augmenter d’au moins 60,000 pendant les dix dernières années ; ce qui laisse environ 846,505 âmes pour la population d’origine française.
Où est allée la différence de 303,495 âmes entre ce que nous sommes et ce que nous devrions être ? Qu’est devenue l’augmentation naturelle de notre population depuis dix ans ? Est-ce la guerre ou quelque terrible épidémie qui nous l’a enlevée ? Non, nous n’avons eu aucun fléau, depuis dix ans. Pourtant opi, nous avons eu un fléau, le fléau de l’émigration ; c’est lui qui a détaché du tronc national tant de rameaux pour en joncher le sol américain.
Mais, va-t-on dire, le recensement de 1861 n’était peut-être pas exact et avait grossi le chiffre de notre population ? Non, c’est tout le contraire, nous aurions dû être plus nombreux même à cette époque.
M. Rameau, qui nous a laissé des études si profondes sur l’avenir de la race française en Amérique, avait calculé en 1859, que l’accroissement na-
turel des 669,528 âmes que nous avions en 1851 aurait dû produire 980,000 âmes en 1861 au lieu de 847,615.
Ce calcul est certainement exact, car la différence de 132,385 entre ces deux chiffres, ne dépasse pas le nombre des Canadiens-Français qui ont émigré aux Etats-Unis de 1851 à 1861. Or, si nous avions été 980,000 en 1861, ce n’est pas 1.116,566 que nous devrions être en i87i, mais environ 1,372,000. Or, comme nous ne sommes à peu près que 846,505 âmes, c’est donc 525,495 âmes que nous avons perdues depuis vingt ans.
Ce n’est pas tout encore.
Les Canadiens-Français avaient commencé à émigrer avant 1851. M. Rameau disait que depuis i76o, l’émigration avait enlevé au moins 155,000 âmes, à différentes époques, et que l’accroissement composé de tous ces émigrés, s’ils fussent restés dans le pays, aurait produit, en 1859, 5 à 600,000 habitants de plus.
Preflant pour base les chiffres les moins élevés, afin d éviter toute contradiction, nous arrivons à la conclusion fatale, qu’au lieu de 850 â 900,000, il devrait y avoir de un million 300,000 à 1,400,00 Canadiens dans la province de Québec. Et sans faire le recensement des Canadiens qui vivent hors du Bas-Canada, nous ne craignons pas d’affirmer qu’il y en a au moins 600,000 dispersés sur le continent américain, dans le Haut-Canada et les Etats- Unis. Il peut y en avoir même de cent à deux cent nulle de plus, car nous étions si effrayés des chiffres
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qui se déroulaient devant nous pendant nos calculs, que nous les réduisions autant que possible, afin de ne pas être accusé d'exagération.
Ajoutons que la proportion de la population anglaise, qui n’avait jamais dépassé vingt-cinq par cent, sera de trente-cinq à quarante pour cent cette année, c est-à-dire que si dans un immense effort national, la population canadienne-française ne s’arrête pas sur la pente de la décadence, la moitié de la population sera anglaise et irlandaise avant 15 ans.
Ces chiffres n’ont pas besoin de commentaires ; si le patriotisme n’est pas complètement éteint dans le cœur des Canadiens-Français, ils devront produire d’un bout du pays à l’autre un immense sentiment de douleur et une puissante réaction.
Nous les soumettons sans passion, mais avec amertume à tous ceux qui s’occupent de nos destinées, et nous les prions de ne pas chercher à en diminuer l’effet et la portée, par des subterfuges criminels. Nous les prions aussi de cesser d’insulter à la Providence, en disant que c’est elle qui a fait cela.
Que dirait-on de celui qui voyant sa mère se débattre au milieu des flots se contenterait de dire : “ C’est la Providence qui le veut.” Pourrait-il ensuite faire un pas à travers le monde sans que, de tous côtés, des voix irritées lui crient : “ Malheureux, qu’as-tu fait de ta mère ? ”
Il est dans l’ordre de la Providence que l’homme, avant de se courber devant la fatalité, fasse tout pour éviter le mal qui le menace, et il n’est ni rai-
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somiable ni chrétien de diminuer chez un peuple le sentiment de sa responsabilité et de sa valeur morale.
Toute la politique du jour doit être de réagir contre cette situation malheureuse, de chercher un remède au mal qui nous dévore ; et ce remède nous le prendrons, quelle que soit la main qui nous le donnera, malgré la répugnance qu’il nous inspirera.
Ce n’est plus le temps de nous consumer en discussions stériles, lorsque nous sommes sur le bord de l’abîme, ce sont des mesures énergiques qu’il nous faut. Nos antipathies pour tel ou tel régime politique devront même se taire devant les exigences impérieuses de notre situation. L’homme qui a une famille à soutenir ne demande pas à celui qui lui donne du travail, s’il est américain ou anglais.
Nous disions, il y a quelque temps, que le Bas- Canada n avait aucune raison de repousser le régime actuel s il y trouvait le progrès et la prospérité, si les provinces qui le composent comprenaient qu elles doivent travailler à leur développement mutuel et respectif dans 1 intérêt du tout. Combien à la vue des tristes résultats du recensement nous sommes convaincus plus que jamais, de la nécessité de 1 industrie agricole et manufacturière pour le Bas- Canada !
Il faut une action prompte, immédiate, nous n’avons idus dix ans à perdre, il serait trop tard.
Mais le Haut-Canada est mécontent lui aussi, dit-on; sa population n’a augmenté que de 284,52s âmes. Triste consolation ! Du moment qu’un hom-
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me verrait son voisin frappé de la maladie qui l’emporte lui-même, il devrait mourir content ! Bien entendu, nous n’admettons pas que le I-Taut-Canada soit aussi mal que nous ; seulement il peut être plus ambitieux, plus énergique et plus difficile à contenter que nous ne le sommes. Mais allons donc ! de pareilles choses ne se discutent pas.
Pauvre nationalité c’est donc là que tu devais aboutir après tant de sacrifices et de luttes glorieuses pour t’enraciner sur cette terre rougie de ton sang ! Et pendant que tu es là souffrante, menacée de consomption, des hommes intelligents disent que c’est la fatalité qui veut que l’émigration te jette par lambeaux aux quatre vents du ciel ! Tu es condamnée à végéter sur une terre qui peut faire vivre des millions d’hommes !
Comme s’il n’y avait pas c[u’une chose à faire pour tes enfants, une seule ; se rallier, comme firent autrefois leurs pères, sous ton drapeau, pour te sauver du nouveau danger qui te menace !
Puissent les hommes du gouvernement et de l’opposition comprendre qu’on ne pourra faire trop de sacrifices pour opérer la réaction nécessaire ! Puissent-ils convaincre la population qu’il est des circonstances où une nation doit se saigner aux quatre membres pour se sauver !