LES FETES DE L’HOTEL-DIEU
L’Hôtel-Dieu célébrait, la semaine dernière, par des fêtes mémorables, le deux cent cinquantième anniversaire de sa fondation. Les chefs de l’Eglise et de l’Etat, les sommités de notre monde religieux et national étaient là, heureux de s’unir pour rendre hommage à la mémoire de Jeanne Mance et à son œuvre admirable.
Ces fêtes ont duré trois jours, trois jours qui compteront dans l’existence de l’Hôtel-Dieu.
Ce n’était pas trop pour célébrer dignement deux siècles et demi de vertus, de dévouement et de charité, de bienfaits incalculables. Ces fêtes avaient été préparées de longue main avec un zèle et un soin remarquables ; tout, dans les arrangements, dans les cérémonies, portait le cachet de grâce et d’élégance modeste qui caractérise les fêtes et les réceptions dans nos communautés religieuses. Les chants, la musique, les décorations, l’éloquence de la chaire et de la tribune ne laissaient rien à désirer.
Les sermons du savant supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, de l’éloquent curé de la cathédrale, M. l’abbé Gauthier, et du Père Lalande, le brillant
conférencier de la Société de Jésus, ont été des pièces d'éloquence de premier ordre.
Les discours prononcés au dévoilement de la statue de Jeanne Mance, par Son Excellence le délégué apostolique, par son Honneur le lieutenant-gouverneur de la province de Québec, par Sa Grandeur Mgr Bruchési, et par les docteurs Guérin et Hervieux, sont des pages d'histoire dignes d’être conservées. Mgr Bruchési a, dès le début, donné le ton et battu la marche par un discours plein de fortes pensées, de sentiments élevés, de considérations patriotiques. Il a fait un heureux rapprochement entre Jeanne d'Arc et Jeanne Mance ; il a dit que nous avions notre Jeanne, nous aussi, la Jeanne de la charité, digne, comme l'héroïne de la France, de nos hommages, de notre vénération.
La statue de Jeanne Mance, qui se dressait devant lui, l’a généreusement inspiré.
C’est le moins qu’elle pouvait faire pour celui qui lui a donné la vie, car, on le sait, c'est lui, Mgr Bruchési, qui a eu la bonne pensée d’offrir cette statue aux dames de l’Hôtel-Dieu, à l’occasion du deux cent cinquantième anniversaire de la fondation de cette maison ; c’est lui qui a prélevé les fonds rec[uis pour l’érection de ce monument. Il avait voulu associer les beaux-arts à cette fête de la religion et de la patrie et donner, une fois de plus, au talent canadien l’occasion de se manifester par une œuvre digne de figurer à côté des monuments Maisonneuve et Bourget.
La bonne et modeste Jeanne, elle, n’a jamais songé
qu’un jour viendrait où sa statue, debout sur un puissant piédestal, dominerait une ville immense et riche. Et pourtant, elle a plus droit à cet honneur et à cette reconnaissance que la plupart des grands hommes auxquels les peuples élèvent des monuments. Elle a été sans peur et sans reproche ; elle, la vierge, l’héroïne, la sainte, elle n’a pas connu les faiblesses qui déparent la vie de la plupart des grands hommes. La charité, le dévouement, le patriotisme et l’amour de Dieu ont inspiré tous ses actes, toutes ses paroles. Si tous ceux qu’elle-même, et celles qui ont continué son œuvre, ont soignés et consolés pouvaient parler, plus d’un demi-million d’hommes, de femmes et d’enfants réunis autour de sa statue l’acclameraient, la béniraient.
Les orateurs n’ont pas manqué, en faisant l’éloge de l’Hôtel-Dieu, de rendre un hommage mérité à deux institutions dont l’histoire, comme la sienne, est intimement liée à l’origine de Montréal : le séminaire de Saint-Sulpice et la Congrégation de Notre-Dame. Le berceau de Ville-Marie a été leur berceau, et ils ont eu pour leur donner la vie et pour protéger leur enfance les mêmes dévouements, les mêmes sacrifices.
L’histoire de ces vieilles et nobles institutions est l’histoire de Montréal, de son origine héroïque, de ses luttes émouvantes, de ses progrès étonnants. Elles constituent une part considérable de notre avoir, de notre patrimoine national.
Au milieu des manifestations bru3^antes du progrès national, à côté des palais du commerce et de
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1 industrie, que pourrions-nous montrer aux étrangers qui nous visitent, si nous n’avions pas nos églises, nos belles cathédrales, nos collèges et nos couvents, tous ces sanctuaires, ces foyers de science, de vertu et de charité ?
Certes, on peut bien et l’on doit même désirer, pour nos compatriotes, une part plus large dans le mouvement commercial et industriel de notre ville ; mais 1 encens de nos églises, les prières de nos communautés et les enseignements de nos collèges et de nos couvents n’empêchent pas la fumée de nos usines de noircif le firmament, ni les roues de nos chemins de fer de tourner. Non, l’un n’empêche pas l’autre. Mais il y a là, dans ces maisons, dans ces établissements, une force religieuse, morale et patriotique digne de respect et de reconnaissance, avec laquelle il faut compter, raisonner et discuter pour préparer l’avenir et mettre les générations futures en état de lutter contre les autres nationalités dans le domaine du progrès matériel. Entre ceux qui veulent aller trop vite et ceux dont la marche est trop lente, il y a un juste milieu où les hommes raisonnables, prêtres et laïques, peuvent s’entendre pour concilier les exigences du temps et de l’avenir avec le respect et la conservation de nos vieilles et glorieuses traditions religieuses et nationales, avec les principes d’ordre et de morale, les sentiments de générosité que l’on cultive dans nos maisons d’éducation et de charité.
Un jour viendra où la province de Québec, grâce à ses institutions nationales, sera, peut-être, dans la Confédération, un boulevard contre l’envahissement
des théories funestes à l’ordre social, contre les dangers que renferme l’amour exagéré de l’argent, la poursuite trop ardente de la richesse.
Aux hommes qui vivent dans le tourbillon des affaires, dans une atmosphère de matérialisme, il serait utile d’aller de temps à autre, se recueillir dans ces asiles où brûle sans cesse le feu sacré du dévouement, où se perpétue le culte de l’idéal.