‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 31 sur 64 · LA QUESTION DU JOUR · texte numérisé non relu

LA QUESTION DU JOUR

lettre au directeur de la Presse.

Veuillez donc me permettre de faire savoir aux journaux canadiens-français des Etats-Unis et du Canada qui me reprochent d’avoir dit, comme de coutume, ce que je croyais utile à mes compatriotes, qu’ils perdent leur temps à me faire des remontrances et à me dire des choses désagréables. Tous les jours je me convaincs, de plus en plus, que j’ai bien fait de mettre les gens raisonnables sur leurs gardes ; que prendre fait et cause pour les Boers et soulever contre nous, par amour pour eux, l’hostilité, la rancune même des Anglais de l’Angleterre et du Canada, est une grave erreur nationale.

Vu la situation que nous occupons dans la Confédération, il est dangereux de provoquer la majorité, spécialement lorsque ni nos droits, ni nos intérêts nationaux et religieux ne sont menacés.

Nous avons, dans le gouvernement fédéral, trois ministres canadiens-français sur douze; nous somnies un contre quatre dans le parlement fédéral ; la majorité dans l’un et dans 1 autre a tous les droits,

tous les pouvoirs ; elle peut, dans un cas de conflit, destituer notre lieutenant-gouverneur, désavouer les lois du parlement local, faire marcher toute la force armée du pays qui se compose presque entièrement de régiments anglais.

Les gens raisonnables et réfléchis ne comprennentils pas ce que cela veut dire ?

Faut-il, pour signaler les résultats évidents de cette situation, dire des choses quhl vaut mieux taire ?

Une intelligence ordinaire ne comprend-elle pas que notre devoir est d’éviter, autant que possible, ou de retarder les conflits qui nous écraseraient ?

N est-il pas évident que nous ne devons pas défier cette majorité, la provoquer, la blesser inutilement dans ses sentiments, sans profit pour nous ni pour personne, en prenant ouvertement fait èt cause pour ses ennemis ?

Ne devons-nous pas aujourd’hui, comme du temps des FaFontaine, des Morin et des Cartier, nous ménager des alliances et des sympathies qui seront notre sauvegarde lorsque viendront les jours d’épreuve ?

C est plus qu une faute, c’est un crime de nous exposer aux malheurs d’une coalition des provinces anglaises contre nous, sans raison valable, simplement pour le plaisir d’humilier nos concitoyens anglais; car personne ne prétendra sérieusement que notre sympathie pour les Boers puisse leur faire du bien. Pourquoi nous faire du mal, mettre en .

danger nos intérêts les plus chers, sans profit pour personne ? r

Et ceux qui nous critiquent le plus, cj^ui nous injurient même, M. Fréchette et nos amis, s exposent à des représailles rigoureuses, car ils ne sont pas sans reproche.

Mais à quoi bon entrer sur le terrain des personnalités ? N’ayant d’autre motif que l’intérêt de nos compatriotes, nous nous contentons de leur dire, comme il y a dix, quinze, vingt et trente-cinq ans .

“ Autant vous devez être inébranlables et prêts à tous les sacrifices, lorsqu’il s’agit de nous, des nôtres, de nos droits et de nos intérêts les plus sacrés ; autant vous devez être justes, loyaux, prudents et raisonnables, lorsque rien, rien de sérieux, ne vous force à blesser les sentiments de nos concitoyens anglais, à nous aliéner les sympathies du grand nombre d’hommes justes et raisonnables qu’on trouve parmi eux, et dont nous avons besoin.”

Il y a une différence entre le vrai et le faux patriotisme, entre l’amour de son pays et la haine aveugle de ceux qui parlent une autre langue et professent une autre religion.

A quoi ont servi, dit-on, notre modération et

notre loyauté ; les désordres dont Montreal a été le théâtre ne prouvent-ils pas que les Anglais n en tiennent pas compte ?

Non, ces désordres, ces actes de violence, démontrent que des hommes animés par 1 esprit de parti, profitant des imprudences d’un certain nombre de nos compatriotes, ont réussi, a faire croire, dans certaines régions, que les Canadiens-français ne sont pas des sujets loyaux.

Mais la modération et la sagesse des hommes placés à la tête de l’Eglise et de l’Etat, ont mis de notre côté les Anglais raisonnables qui, tous, ont condamné les violences dont nous avions été victimes, donné raison à Eaval contre McGill, et empêché probablement un conflit où les fusils auraient triomphé des bâtons.

Ceux qui, après avoir combattu la Confédération et en avoir signalé les résultats, cherchent à en tirer le meilleur parti possible, à se créer des alliés dans la majorité, et à éloigner les conflits funestes, sont les véritables amis de leur nationalité ; on le comprendra plus tard.

que faites-vous, me dit-on, de vos opinions sur les événements de 1837-38 ?

Mes opinions 11 ont pas changé, mon admiration est la même pour les hommes dévoués, héroïques, qui poussèrent le courage jusqu’à la témérité. Avons-nous contre l’Angleterre les griefs sérieux qu ils avaient et qui les ont lancés dans la voie de la violence? D’ailleurs, s’ils vivaient, ces braves gens, ils seraient, j’en suis sûr, de notre avis, ils diraient que nous aurions tort de nous aliéner les sympathies anglaises pour le plaisir d’exprimer des sentiments

qui ne peuvent faire aucun bien à ceux qui les manifestent,

Est-ce en donnant raison à nos ennemis de dire que nous sommes toujours et quand même contre les Anglais, pour n’importe qui, que nous pourrons nous creer dans la population anglaise des amis, des

ilÉLAXGES HISTOEIQUES ET LITTERAIRES 175

On entend ici et là des voix patriotiques qui disent : “ Mais où donc allons-nous ? Qu’allons-nous devenir ?”

Nous serons, peut-être, bientôt en face des problèmes les plus importants de notre existence sociale et politique, ne croit-on pas que plus nous aurons été sages, prudents, raisonnables, justes et loyaux envers l’Angleterre, plus nos hommes d’Etat pourront nous protéger et nous faire respecter dans ces graves conjonctures, dans la solution de ces émouvants problèmes.

On soupçonne nos motifs ; des jeunes gens, cjui n’ont jamais fait le moindre sacrifice, parlent d’intérêt personnel !

En 1864, je me séparais du parti conservateur pour dénoncer la Confédération, et je me condamnais à la privation, pendant quinze ou vingt ans, de toutes les faveurs politiques.

En 18/2, je sacrifiais la position brillante que j’occupais comme rédacteur et l’un des propriétaires de VOpiniori Publique afin de ne pas porter la responsabilité de certains écrits, et je restais sans ressource aucune.

En i876, je sacrifiais encore une fois mes intérêts personnels et vouais à la mort mon journal Le Bien Public, pour rester fidèle à la cause de la protection, afin de ne pas me contredire, et je m’exposais à la misère avec une famille déjà nombreuse.

En 1885, je me lançais pour sauver Riel, dans une campagne qui faillit me conduire au tombeau et m’attira des haines dangereuses.

1Y6 MÉLANGES HISTOEIQUES ET LITTÉEAIEES

En 1886, j’entreprenais, avec des hommes dévoués, la construction du Monument Nationel, afin de donner à l’Association Saint-Jean-Baptiste, les moyens de faire des œuvres pratiques de patriotisme. Combien de fois des parents, des amis m’ont reproché de tant me dépenser au détriment de ma famille pour des œuvres ou des idées d’intérêt national ou social ? Combien de fois je me suis demandé s’ils n’avaient pas raison ?

Lorsque les jeunes gens qui mettent en doute ma sincérité, auront fait les mêmes sacrifices pour leurs principes et leur nationalité, ils comprendront combien les hommes qui les accuseront d’égoïsme seront injustes.

P. S. — ■ Je me suis permis de parler de moi, dans l’écrit qui précède, plus qu’il ne convient peut-être ; mais j’ai cru devoir une fois rendre compte de certains faits personnels auxquels des journaux parfois ont fait allusion sans pouvoir les expliquer. D'autant plus que je n’ai pas voulu me prévaloir des sacrifices que je m’imposais, dans des circonstances où il m’aurait été si utile de les faire connaître.

C’était peu pratique, je l’avoue.

DES PETITS SALAIEES.

Ee gouvernement propose une loi qui aura pour effet d’améliorer le sort des facteurs. Cette loi n’est pas parfaite, mais elle constitue un progrès, elle dénote une intention philanthropique, un désir louable de remédier à une injustice. Il est bon d’encourager le gouvernement à marcher fermement dans la voie où il vient d’entrer, à faire pour d’autres catégories d’employés ce qu’il a fait pour les facteurs.

On se demandait souvent comment un gouvernement pouvait croire juste et utile de payer à ceux qui servent l’Etat des salaires qui ne leur permettent pas de soutenir une famille. En effet, au prix que coûtent maintenant les choses nécessaires à la vie, comment un employé qui reçoit $33.00 par mois peut-il faire vivre une femme et des enfants ? Non seulement ce n’est pas juste, mais c’est dangereux, c’est exposer le pauvre employé à des tentations sérieuses.

Un pauvre facteur s’en retourne chez lui, le soir; il est fatigué et il est triste, désespéré, car il sait qu’une femme et des enfants malades l’attendent à la maison et il n’a pas les moyens de leur procurer les

lYS MÉLANGES HÎSTOEIQÜÈS ET LITTERAIRES

soins nécessaires. Son propriétaire, son boucher et son épicier payés, il ne lui reste pas un sou. Il est porteur de lettres chargées, il palpe les billets de banque qu’elles contiennent. Quelle tentation !

Un gouvernement qui ne donne pas à ses employés un salaire suffisant pour les faire vivre convenablement est responsable moralement des fautes qu’ils commettent sous l’aiguillon du besoin.

Les mêmes remarques s’appliquent aux corporations, aux compagnies commerciales et industrielles et en général à tous ceux qui donnent du travail, emploient les bras ou l’intelligence de leurs semblables.

Le travail bien rémunéré est le meilleur, le plus utile, le plus fécond. L’employé, l’ouvrier mal payé travaille avec moins de zèle et de cœur, il se plaint, s’irrite et devient souvent un mauvais citoyen, un anarchiste. Quel intérêt aurait-il à conserver un état social où il est malheureux ? Tout changement lui semble un progrès.

On dit quelquefois : les solliciteurs se culbutent pour accepter les salaires que ces emplois procurent. Ce n’est pas un argument, un raisonnement honnête. Parce qu’un pauvre homme préférera donner à sa famille un demi-pain plutôt que rien du tout, ce n’est pas une raison pour ne pas lui donner le pain tout entier dont il a besoin et qu’il gagne.

Les gouvernements et les corporations surtout n’ont pas le droit de faire ce raisonnement, de chercher un peu de popularité en économisant des sous sur les salaires de leurs employés pendant qu’ils jettent des millions à droite et à gauche.

MÉLANGES HISTOEIQUES BT LITïÉKAIEES 179

C'est de l’économie de bouts de chandelle, c’est de l'économie dangereuse, cruelle et pernicieuse pour l’Etat comme pour les individus.

Sans doute, on est souvent en face d’exigences injustes, de demandes exagérées, de grèves condamnables, mais ce n’est pas une raison pour être injuste soi-même, pour empêcher de faire ce que l’intérêt même de la société et une sage philanthropie conseillent.

Page 1