UN PROCES INTERESSANT
Dans l’été de 1864, vingt-deux ou vingt-trois jeunes gens sudistes, appartenant pour la plupart à de bonnes familles et commandés par le capitaine Young, envahissaient, en plein jour, la ville de Saint- Albans dans le Vermont, pillaient plusieurs banques, s’emparaient de plusieurs chevaux, repoussaient, à coups de pistolet, ceux qui voulaient leur barrer le passage, tuaient un cito3^en américain et se réfugiaient au Canada. Ils avaient voulu venger les déprédations commises dans le Sud par les s'oldats de Sherman,
Treize d entre eux avaient été arrêtés, à la demande du gouvernement américain, et conduits à Montréal, pour y répondre à une demande d’extradition Ils furent libérés par le juge Coursol, grâce à un defaut de procédure, et la population ne leur marchanda pas ses sympathies.
Les Canadiens- français, toujours portés vers ce qui est chevaleresque, ne manquèrent pas d’admirer
le coup de main hardi, téméraire même des incursionistes.
Les Américains du Nord furent irrités et firent meme des menaces ; ils accusèrent le juge Coursol
de partialité, et le gouvernement canadien fut forcé de le suspendre de ses fonctions, de faire arrêter ciuelc|ues-uns des jeunes sudistes qui n’avaint pu s’échapper, et de les soumettre à un nouveau procès devant le juge Smith.
Le procès fut long, émouvant, les avocats les plus habiles avaient été retenus de part et d'autre: Johnson, Bethune, Ritchie et Devlin, pour la poursuite, Abbott, Kerr et Laflamme pour la défense.
Les questions les plus importantes du droit international furent soulevées et discutées avec une force d’argumentation vraiment remarquable. L’auditoire toujours nombreux se composait spécialement d’avocats, d’étudiants ; on y voyait bon nombre d’Américains et de citoyens sympathiques en général aux jeunes sudistes. On y voyait même plusieurs dames dont l’une surtout s’intéressait spécialement à l’un d’eux, un beau grand garçon appartenant à une excellente famille. La sympathie fut mutuelle, car elle finit par un mariage.
Le juge Smith décida que les formalités relatives à la mise en vigueur du traité d’extradition avaient été remplies, mais sur le fond, il jugea cpie l’incursion de Saint-Albans était un acte de guerre commis par des belligérants, qu’elle ne tombait pas sous le coup du traité d’extradition, et que les prisonniers devaient être libérés.
Quelc[ues-uns de ceux qu’on n’avait pu arrêter de nouveau, après le jugement du juge Coursol, restèrent cachés durant plusieurs semaines dans les maisons de citoyens importants de Montréal.
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N. B. — Lorsque les jeunes sudistes furent libérés par le juge Coursol, ils sommèrent M. Lamothe, alors chef de police, de leur remettre immédiatement la somme de $90,0000 qui lui avait été confiée, lors de leur arrestation. Cette somme faisait partie du montant enlevé aux banques de Saint-Albans. Sur 1 avis du juge Coursol et de plusieurs avocats, M. Lamothe remit l’argent avant la saisie qui devait en être faite au nom des banques volées.
M. Lamothe fut, comme le juge Coursol, l’objet des attaques et des accusations les plus violentes.
La question fut portée devant le Conseil municipal, et un comité fut nommé pour instruire une enc|uête sur la conduite de M. Lamothe, dans cette circonstance, M. Lamothe prétendit que toute la question consistait a savoir s il avait agi légalement en remettant l’argent après la décision du juge Coursol, cjue le Conseil n avait pas la juridiction et la compétence requises pour la décider, que seul un tribunal pouvait rendre justice en la matière; mais il affirma solennellement sous serment c|ue rien ne lui avait été donné ni promis pour l’inviter à remettre l’argent. Sa déclaration fut plus tard corroborée par plusieurs témoins.
Sa démission n’empêcha pas le comité d’enquête de continuer son travail, et l’excitation publique se porta du palais de justice à l’hôtel de ville.
^ Plusieurs des avocats les plus éminents de Montréal, les Dorion, les Cassidy, les Carter furent entendus comme témoins et déclarèrent qu’en remet-
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tant l’argent M. Lamothe avait agi légalement, qu’il avait fait son devoir.
j\I. Laflamme était son avocat; il plaida sa cause avec le talent qui le distinguait. Ses passes d’armes avec M. Devlin, l’avocat criminaliste le plus populaire de l’époque, intéressèrent et amusèrent beaucoup le public.
Malgré tout, la majorité du Conseil fut d’avis que M. Lamothe avait agi avec trop de précipitation et elle adopta une résolution acceptant le démission de M. Lamothe. Tous les échevins anglais votèrent pour cette résolution et tous les Canadiens-français contre. Ce vote, qu’on attribua au fanatisme et au désir exagéré d’apaiser le gouvernement américain, provoqua une grande irritation parmi la population canadienne-française. Il n’y a pas de doute que les membres du gouvernement, M. Cartier spécialement, exercèrent une forte pression sur leurs amis.
Aussi le gouvernement ne tarda pas à réhabiliter M. Coursol et à le rétablir dans les fonctions judiciaires qu’il remplissait avec tant d’énergie et d’habileté. Quant à M. Lamothe, il ne retourna pas à l’hôtel-de-ville, mais il fut plus populaire que jamais. Ancien marchand de Montréal, pourvu d’une bonne instruction, né gentilhomme, bien fait de corps, aimable et bienveillant, il avait de nombreux amis. Il était le père de Mme Rosaire Thibaudeau qui continue d’être l’une des femmes les plus estimées de Montréal.