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LE SECRET DU BONHEUR

Depuis que l’homme existe, il cherche le secret du bonheur, il le cherche toujours et partout, à tous les âges, dans toutes les situations, dans la richesse et les honneurs, comme dans la pauvreté et l’humiliation, sur les marches du trône comme dans la cabane du pauvre. A travers tous les siècles, au-dessus de tous les bruits de la terre, on entend le même cri de l’humanité vers le bonheur.

Et le résultat est toujours le même, l’expérience proclame que le bonheur parfait n’est pas de ce monde, que nou? ne pouvons l’atteindre qu’au delà de la vie présente.

La théologie et la philosophie s’accordent à dire que le bonheur consiste à être content de son sort. Mais il ne faut pas exagérer la portée de cet axiome et croire que l’homme ne doit pas chercher à améliorer son sort. Ce serait l’interprétation funeste d’une vérité consolante. Ce serait condamner l’homme à l’inertie, à l’apathie, à la léthargie d’un fatalisme énervant. Ce serait arrêter l’effort, l’esprit d’initiative et d’entreprise qui fait la force et le progrès de l’homme et de la nation, de l’humanité tout entière.

La Providence est du côté des laborieux, des forts, des courageux, des patients, de ceux qui luttent.

Mais lorsque l’homme a fait tout son devoir, lorsqu’il a peiné, lutté, souffert pour réussir, et qu’il a échoué, lorsqu’il ne peut, malgré les efforts les plus généreux, briser le cercle de fer où il se débat, c’est alors seulement que la raison et la religion lui commandent de chercher dans la résignation la consolation du devoir accompli. Au lieu de s’impatienter, de s’irriter et d’aggraver son mal, qu’il compare son sort à celui de mille autres, et il se calmera, il sera heureux même et reconnaissant à Dieu d’être moins malheureux cjue tant de pauvres gens plus dignes que lui de la sympathie divine.

Un jour, je me promenais, avec une femme d’esprit, dans une des rues les pkis aristocratiques de Montréal. Je lui dis que lorsque j’étais jeune et que je passais devant toutes ces belles maisons, je me disais que ceux qui les habitaient devaient être bien heureux.

Est-ce encore votre opinion? me demanda mon

amie.

— Non, lui dis-je. L’expérience a modifié mon opinion. -

A la bonne heure ! car votre erreur serait profonde. Tenez, dit-elle, venez avec moi, nous allons faire une revue d’une dizaine de ces maisons, et vous allez voir si nous aurions raison d’envier le sort de ceux qui les habitent.

— Commençons notre tâche: voyez cette belle maison. Eh bien’ la chicane y règne du matin au

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soir et du soir au matin, entre le père, la mère et les enfants.

— Ici, le mari arrive presque tous les soirs en état d'ivresse, brise et casse tout, fait maison nette.

— Vo5'ez-vous là-bas cette femme qu’on porte à son magnifique carrosse? C’est la femme d’un millionnaire, elle est paralysée et privée presque complètement de sa raison depuis quinze ans.

— Plus loin, la jeune fille de la maison, une belle jeune fille, est partie avec son cocher pour les Etats- Unis ....

Et ainsi de suite, sur les dix maisons passées en revue, il n’y en avait c|ue deux ou trois où rien d’anormal n’existait — à ce que l’on savait, du moins.

Oui, certes, la comparaison est pleine de consolations. Le pauvre homme c|ui casse de la pierre dans les rues est porté à envier le sort du gros monsieur qui passe, le cigare à la bouche. S’il voyait ce qui se passe dans le cœur et l’esprit du gros monsieur, fl ne voudrait pas être à sa place. Une jeune femme entourée de trois, quatre, cinq enfants, trouve son sort pénible. Pourtant, elle a souvent moins de peine que sa voisine c[ui n’a pas d’enfants, qui fait des neuvaines pour en avoir ou qui n’en a qu’un dont le caractère la désole.

Toutes les belles dames qui se trouvent si souvent malheureuses pour un rien, pensent-elles quelquefois à la pauvre veuve ou à la pauvre femme mariée à un époux ivrogne ou malade, qui ne sait pas si, le soir ou le lendemain, elle aura du pain à donner à ses chers enfants, si elle aura du feu pour les réchauffer.

Une jeune fille se lamente parce qu’elle est obligée de gagner sa vie par un travail pénible. L,3. voisine, ,qui passe ses jours et ses soirs dans l’ennui le plus profond, est bien plus malheureuse.

Le pauvre qui mange avec appétit son morceau de porc frais n’est-il pas plus heureux que le millionnaire qui ne peut toucher, sans être gravement malade, à aucun des mets succulents qui chargent sa table ?

Il y a quelques années, j’avais pour client un riche marchand qui me répétait tous les jours qu’il avait hâte de quitter les affaires et de “ vivre de ses rentes.” Il finit par mettre à exécution ses projets, il liquida ses affaires et se retira avec une jolie fortune.

Je le rencontrais de temps à autre et je le trouvais pensif, l’air ennuyé. Lhi jour, je lui demandai s’il était malade.

— Oui, dit-il, je suis malade de n’avoir rien à faire, je meurs d’ennui. . . La vie sans le travail ne vaut rien. •

Comparons notre sort à celui des autres et nous serons consolés, fortifiés, et nous arriverons à la conclusion que le peu de bonheur qui existe sur la terre se trouve dans le devoir accompli et une soumission intelligente aux lois de la Providence.

Ah ! sans doute, il est des cas désespérés où la comparaison n’offre aucune consolation ; mais alors ces infortunés ont pour les fortifier, pour les aider à supporter leur malheur, la parole du Christ : “ Bienheureux ceux qui pleurent ! ”

Je demandais un jour à une religieuse chargée du soin pénible des fous à l’asile de Saint-Jean-de-Dieu, comment elle faisait pour supporter une vie dont chaque minute lui apportait une souffrance.

— La pensée des récompenses futures nous donne la force de tout supporter même avec un certain sentiment de bonheur.

Dans le monde comme dans l’état religieux, il est de saintes âmes qui n’ont pas besoin de comparaison pour vivre dans le sacrifice, car elles font tout, elles souffrent tout pour Dieu, pour le Christ, pour mériter le bonheur éternel.

Ah ! celles-là sont des âmes privilégiées pour lesquelles les raisonnements purement humains n’ont pas de valeur.

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