COUP D’ŒIL SUR L’AVENIR DU LIONDE
Les progrès merveilleux de l’industrie, du commerce, de la richesse publique en général et le développement intellectuel des classes ouvrières soulèvent des problèmes dont la solution préoccupe avec raison les penseurs, les philosophes, les hommes d’Etat.
Les conditions économiques du monde se transforment rapidement, la propriété foncière ne joue plus un rôle aussi considérable qu’autrefois dans la création de la richesse ; l’industrie lui fait une concurrence sérieuse et attache à son char des armées d’homms actifs, intelligents, remuants, dont l’influence s accroît de jour en jour. Les grandes fortunes étaient autrefois entre les mains des propriétaires du sol, elles étaient le fruit d’années, de siècles d économie et de sage administration. Aujourd’hui les grandes entreprises commerciales et industrielles, 1 agiotage et la bourse créent la richesse comme par enchantement, font les millionnaires par centaines, par milliers.
11^ fallait jadis plusieurs vies d’hommes, plusieurs générations pour créer des fortunes de cent millions ; à notre époque, une année suffit ; moins que cela
même ; il fallait plusieurs siècles pour établir une grande ville ; un demi-siècle maintenant voit surgir une ville de 2,000,000 d'âmes.
Mais si les fortunes étaient moins rapides autrefois, moins éclatantes, elles étaient plus sûres, moins sujettes aux fluctuations et aux crises désastreuses de notre époque. Le capital foncier est solide parce qu'il repose sur le sol, sur la terre qui ne cesse de produire même au milieu des plus grandes perturbations sociales ; le capital industriel, commercial et spéculatif est mobile, incertain, impressionnable. On a vu des fortunes qui s’élevaient comme des tours de Babel s’effondrer en quelques jours, en répandant la misère autour d’elles.
Plus le capital industriel et spéculatif se développera, plus le monde sera exposé aux désastres des crises monétaires et aux perturbations sociales qui en seront la conséquence.
Si le capital fait naître des millionnaires, il crée aussi une classe immense d’artisans, d’ouvriers actifs, entreprenants, dont l’instruction moderne a développé l’intelligence, la confiance en soi-même et les aspirations.
Nous ne sommes qu’au début de ta lutte entre- le capital et le travail, et il faudra la sagesse réunie de tous les hommes d’Etat pour empêcher que cette lutte ne couvre la terre de ruines.
Les hommes n’ont plus besoin de faire des révolutions pour conquérir la liberté, pour démolir les despotes, car la tyrannie est devenue impossible. Aujourd’hui, la lutte se fait pour le bien-être, pour l’é-
galité sociale. D’un côté le capital, les millionnaires, les trusts, de l’autre côté, le travail, avec des millions de bras vigoureux, d’intelligences développées par l’instruction moderne.
Voilà les champs de bataille de l’avenir, les luttes formidables qui se préparent.
D’instruction est un bienfait, une nécessité de la civilisation, mais plus elle développe les esprits et les caractères, plus aussi elle développe les appétits, les ambitions, le désir du bien-être, les jouissances de la vie. Plus le pauvre est intelligent, plus il cherche à améliorer son sort et à faire disparaître les inégalités sociales, moins il comprend que pour faire des millionnaires, il faut qu’il peine, que lui et les siens vivent dans la gêne.
Qu’arrivera-t-il le jour où les masses énormes des travailleurs se dresseront, dans le monde entier, en face des capitalistes et leur demanderont de faire un partage de leurs millions.
Il arrivera pourtant ce jour, il est aussi facile de le prévoir et de l’annoncer qu’il était facile de prédire les révolutions pour la conquête de la liberté. Ce sera un jour terrible ! “ Dies iræ.”
Qui pourra résister à ces masses d’ouvriers unies sous un même drapeau, sous un même chef, mues par un même sentiment ?
Comme toujours, les hommes raisonnables, dans les deux camps, seront débordés et la violence aura le champ libre.
Mais que faire pour éviter ces malheurs ?
Da sagesse réunie des penseurs, des philosophes,
de ceux qui conduisent l’Etat et l’Eglise ne sera pas de trop pour prévenir les dangers qui menacent la société. Sans doute, il faut prêcher aux uns comme aux autres la modération, l’esprit de conciliation, de charité et de résignation ; il faut mettre les capitalistes comme les travailleurs en garde contre les exagérations de l’orgueil et de l’ambition, contre des exigences déraisonnables. S’il est bon, nécessaire de rappeler aux capitalistes les malheurs qui ont frappé l’orgueil des riches et des puissants, il est également nécessaire de faire voir aux travailleurs les dangers du socialisme et de toutes les utopies basées sur l’égalité sociale, de les mettre en garde contre les exploiteurs de leur confiance, de leur bonne foi.
Il faut convaincre les uns et les autres que leur devoir est de faire des sacrifices, des concessions, à tout prix, afin d’éviter des conflits qui couvriraient la terre de ruines.
La faute des puissants a toujours été de faire des concessions trop tard, d’attendre que la tempête éclate pour en admettre le danger, et celle des travailleurs de ne pas savoir limiter leurs exigences, leurs réclamations.
Les capitalistes ne peuvent plus espérer que les travailleurs de l’avenir consentiront à souffrir, à manquer de pain pour leur permettre d entasser des millions. Ils doivent se préparer à adopter autant que possible le système de coopération, à faire parti-' ciper à leurs profits énormes ceux qui leur aident à les gagner.
Déjà, dans plusieurs pays, de grands industriels ont mis en pratique ce système humanitaire, ils ont formé avec leurs employés de vastes associations où chacun a une part de profits proportionnée à sa mise de fonds et à sa part de travail. Ce système a produit des résultats salutaires, et il deviendra de plus en plus utile et nécessaire pour créer l’harmonie -entre le travail et le capital. Non seulement d fait disparaître les sentiments de jalousie et d’aigreur, les mécontentements et les rancunes, mais les capitalistes eux-mêmes qui l’ont mis en pratique en sont satisfaits ; l’intérêt de chacun à favoriser l’intérêt commun constitue un élément admirable de prospérité.
Ajoutons aux effets heureux de l’application de ce système ceux de l’arbitrage pour régler les différends^ entre les patrons et les ouvriers, et il y aura heu d’espérer que les grands conflits entre le capittal et le travail seront retardés, sinon évités entièrement.
De tous les problèmes de l’avenir c’est celui qui devrait le plus fixer l’attention et exercer la sagesse des chefs de l’Eglise et de l’Etat.