‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 39 sur 64 · UN FAMEUX ROMAN · texte numérisé non relu

UN FAMEUX ROMAN

Aimant la France comme nous l’aimons, nous aimons nécessairement les Français qui demeurent parmi nous et ceux qui viennent nous visiter, surtout lorsqu’ils portent un nom connu dans les lettres, les arts ou les armes. Nous sommes heureux de les saluer, de les recevoir cordialement, de leur donner des preuves éclatantes de notre attachement à la France, à sa langue, à ses traditions religieuses et nationales. Ceux parmi eux qui ont le cœur bien placé, nous savent gré de notre hospitalité, de notre enthousiasme pour tout ce qui est français, de notre fidélité aux souvenirs glorieux de notre origine. L’histoire de ce vaillant petit peuple, de ses luttes et de ses sacrifices les émeut et leur inspire des réflexions et des éloges qui nous réconfortent et nous encouragent.

Malheureusement, il y a parmi ceux qui nous visitent des Français au cœur léger, à l’esprit superficiel, des hommes habitués à ne voir que la surface des choses, à parler de tout sans rien approfondir, à porter des jugements légers comme des plumes d’oie, des boulevardiers à qui les grands sentiments, les

pensées élevées, les nobles ambitions ne disent rien. Ils viennent ici en conquérants, se font inviter et recevoir dans nos meilleures familles, mangent bien et boivent sec, recherchent la flatterie et les adulations dont nous sommes malheureusement prodigues, et reconnaissent nos excès de bienveillance en se moquant de nous, quelquefois en nous vilipendant, en nous rapetissant à leur niveau. Ils n’ont pas même la reconnaissance de l’estomac.

LeChartier qui vient de publier dans le Correspondant le roman infect dont les journaux nous ont parlé, appartient à cette école. Ceux qui l’ont choyé, dorloté, adulé, nourri, abreuvé, doivent regretter de s’être laissé prendre à ses façons mielleuses et à ses facéties plus ou moins spirituelles. Comment se fait-il qu’une revue française de grande valeur, qui compte parmi nous bon nombre de lecteurs, ait jugé à propos de publier une pareille élucubration, aussi injuste pour nous que dénuée de délicatesse, de savoir-vivre, de dignité. Ses abonnés et les lecteurs canadiens lui feront-ils au moins sentir son inconvenance ?

CeChartier a choisi tous les personnages de son roman, hommes et femmes, dans le monde qu’il fréquentait, dans un monde très hospitalier pour les étrangers. Il faut voir comment il les traite et les dépeint, comme il se plaît à les ridiculiser, à grossir leurs imperfections physicjues ou intellectuelles. Le personnage dont il se sert pour donner libre cours à sa verve railleuse et insolente, porte le nom de Parennes, mais comme tous les autres personnages de ce drame, il est facile à reconnaître.

C'était un vieux garçon dévoyé, misanthrope, aigri, et qui n'ayant pu refaire à nos dépens sa feft*tune délabrée, nous prit en grippe, et se vengea sur nous des cruautés de la fortune à son égard. Il avait des amis parmi nos concitoyens les plus importants, mais il en avait aussi dans un monde où la panse l'emporte sur la pensée, et c'est d'après eux qu'il nous juge et nous accuse d'être tous des ivrognes. Le procédé n'est pas nouveau, ce n'est pas d’hier que les hommes légers, les sceptiques ou les viveurs s'inspirent de leur entourage et jugent de tout un peuple par ceux qu'ils ont connus sur les places publiques ou dans les caliarets.

Que pensent les bons Français de ceux qui jugent la France par ses boulevardiers, ses romanciers et ses femmes galantes ?

“ Tous ivrognes," dit Parennes :

Comme lui, sans doute, et ses semblables ?

Eh bien ! il a menti et il aurait changé d’opinion s’il eût levé la tête et regardé un peu au delà du monde où il louvoyait. Il aurait constaté qu’ici comme en France, en dehors des cercles où l’on boit et s’amuse, il y a, en bien plus grand nombre, le monde où l’on travaille, où l’on pratique les vertus qui conservent et fécondent la race française. Ce mondelà, ce n’est pas toujours celui qu’on voit lorsqu’on voyage, parce qu’il n’ouvre pas ses portes à tout venant.

Malheureusement, LeChartier démontre que nous ne tenons pas nos portes assez fermées au nez des mouchards. Il lance son cheval pas-dessus toutes les

barrières des convenances et fait une foule d’insinuations plus ou moins malveillantes pour nous.

“ Ils n’ont ni art, ni littérature,” dit ce vieux farceur de Parennes.

Il est vrai que les beaux-arts et la littérature ne sont pas aussi avancés au Canada qu’en France, mais s’il en était autrement ce serait un prodige. Ce qui étonne les gens d’esprit, c’est que, même sous ce rapport, nous ayons pu, malgré tant d’obstacles, faire tant de progrès, c’est que nous ayons pu produire des poètes, des artistes et des orateurs que la France a couronnés, honorés, acclamés.

Il y a à peine cinquante ans que l’instruction classique a cessé d’être l’apanage du petit nombre, que des écoles ont été ouvertes à la masse de notre population, que la culture des lettres et des beaux-arts a commencé à se développer. Fa France avait fait de nos pères des soldats, des colons, des bûcherons, et, lors de la conquête, elle les laissa sans écoles, sans autres instituteurs que leurs prêtres. Pendant longtemps ils n’eurent, pour faire instruire leurs enfants, qu’un seu,l collège. De ce collège sortirent des hommes forts, qui employèrent leur talent à défendre et conserver la langue, la religion et les institutions que la France nous avait léguées. Cela valait mieux que de faire de la littérature.

Nos poètes, nos écrivains, nos artistes sont nés 'd’hier, et, ne pouvant vivre du produit de leurs œuvres, consacrent aux lettres et aux beaux-arts des heures dérobées au travail qui leur procure le pain quotidien.

Dans de pareilles conditions, nos frères les Français auraient-ils fait mieux ? Il est permis d’en douter.

Les hommes les plus instruits de France ne viennent-ils pas de proclamer que personne en France ne parle mieux que Laurier et Turgeon ?

Cela ne nous donne-t-il pas le droit de penser et de dire que lorsque le talent de nos poètes, de nos écrivains et de nos artistes pourra se développer dans des conditions plus favorables, nous n’aurons rien à envier à la France ?

Quant au français que parlent nos populations rurales, elles le tiennent de leurs pères venus de la Normandie, du Poitou et du Languedoc, et elles ont cru qu’il méritait d’être conservé.

Tel qu’il est, il vaut mieux que le patois en usage dans plusieurs parties de la France.

Le français que parlent et écrivent nos poètes et nos écrivains n’est pas si mauvais puisqu’il a été couronné et admiré par les sommités littéraires de la France. En tout cas, il est meilleur en général que celui de notre Zoïle, il est plus pur, plus clair, plus naturel. S’il n’y avait que son vilain roman pour prouver la supériorité de la littérature française, nous serions tranciuilles. Je me propose de prouver, une autre fois, cjue nous n’aurions rien à craindre de la comparaison de cette élucubration avec les œuvres canadiennes.

Notre langage contient un grand nombre d’anglicismes, c’est vrai; mais est-il étonnant qu’il en soit ainsi, dans un pays où l’anglais est la langue du commerce et de l’industrie, la langue nécessaire à tout

Canadien-français qui veut faire son chemin dans la politique ou les affaires ?

Les Français n’ont qu’un point de contact avec les Anglais, le “sport.” Eh bien! je lisais, il n’y a pas longtemps, un compte rendu de courses qui avaient eu lieu à Longchamp, et j’y trouvais plus d’anglicismes qu’il n’y en a dans tous les livres de nos bons écrivains.

Je ne prétends pas que nous soyons sans reproches sous ce rapport et que nous ne devions pas nous efforcer de corriger et d’épurer notre langage, seulement, je repousse l’injustice et l’exagération.

LeChartier fait aussi dire à Parennes que notre affection pour la France n’est pas profonde. Nos deux désappointés n’ont pas trouvé ici ce cju’ils recherchaient ; le dépit leur tourne la tête et ils veulent faire porter à toute une nation la responsabilité de leurs peines d’amour ou “ d’argent'”

Refuser de les aimer, c’est refuser d’aimer la France.

Au contraire, il faut que nous l’aimions beaucoup, la France, pour continuer à l’aimer en dépit des insolences et des duperies des aventuriers et des chevaliers d’industrie. La France que nos aimons est celle qui nous a appris à aimer tout ce qui est beau, moral, noble, la France des saints et des héros, et non pas celle des sceptiques et des esprits forts, des sanspatrie et des sans-cœur. Pourvu que celle-ci ne tue pas l’autre ! Mais non, elle vivra, l'autre, la bonne et grande France, patrie de tous les dévouements, de tous lesjiéroïsmes, et nous continuerons de l’aimer et d’en être fiers.

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