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LE COLONISATEUR

Le premier janvier 1862 vit naître le Colomsatcur, dont les propriétaires étaient ; MM.Ludger Labelle, Adolphe Chapleau, Alfred Mousseau, L.-V. Sicotte et L.-O. David. Ils eurent comme collaborateurs MM. D. Ricard, L.-W. Tessier et L.-U. Fontaine. Ils sont tous morts. M. André Montpetit et fauteur de ce livre furent les seuls rédacteurs des derniers temps de ce journal. Fondé dans le but de favoriser la cause de la colonisation, ce journal devint populaire et publia sur cette question nationale des articles qui eurent quelque retentissement. Il fut plus d’un fois l’objet des quolibets spirituels de M. Hector Fabre, alors directeur de l’Ordre, surtout lorsque ses propriétaires jugèrent à propos de donner un banquet à Sir Georges-Etienne Cartier. Dans un piquant compte rendu de ce banquet, M. Fabre disait de Ludger Labelle, qu’il avait un faux air de Robespierre enfant, et, parlant d’un avocat en vue, l’un des chefs du parti conservateur, il disait :

“ M. X . a écouté le discours de M. Cartier

avec une attention qui fait croire qu’il a tout com- ’ pris.”

Il voulait savoir comment des journalistes avaient pu s’enrichir assez rapidement dans une carrière si ingrate pour être capables de payer les frais d’un dîner aiissi somptueux. Plusieurs des invités le surent lorsqu’ils furent appelés à venir au secours des propriétaires du journal ; ils eurent longtemps ce dîner sur le cœur. Le Colonisateur vécut deux ans et mourut d’inanition.

U Ordre, dont il est question plus haut était un journal indépendant, fondé et rédigé, à ses débuts, par MM. Joseph Royal, Cyrille Loucher, Louis Beaubien, L.-E. de Bellefeuille. Ils sont tous morts, à l’exception de M. de Bellefeuille, qui ne s’occupe depuis longtemps déjà que de gérer ses affaires et de percevoir ses loyers. M. de Bellefeuille était un bon écrivain, un avocat de mérite, un travailleur infatigable. La carrière littéraire et politique de M. Royal est bien connue. Cyrille Boucher avait un talent d’écrivain peu ordinaire, il écrivait avec une énergie de pensée et d’expression vraiment remarquable; ses articles avaient du retentissement et donnaient à l’Ordre une grande popularité. Sa vie fut courte, triste, dramatique. Il avait tout le talent requis pour devenir l’un des remarquables écrivains du pays. Mais, comme beaucoup de jeunes gens, il a manqué de patience, de persévérance. Se' résigner à rester pauvre pendant plusieurs années, quand on a du talent et de l’ambition, demande un caractère bien trempé.

Les caractères plus que les intelligences nous font défaut.

L’honorable Alphonse Desjardins fut pendant deux ans le rédacteur de l’Ordre. M. Plinguet en était le propriétaire et l'imprimeur ; c’était un brave homme, intelligent et entreprenant. Il lui plaisait d’être propriétaire d’un journal indépendant. Mais il ne réussissait à le faire vivre qu’à force d’économie. Les rédacteurs de journaux étaient pauvrement payés, à cette époque, un millier de piastres était considéré un bon salaire ; un journal qui avait de trois à quatre mille abonnés était grandement admiré, envié même. Il n’avait pas pour réussir les colonnes d’annonces qui encombrent les journaux de notre époque, mais on le lisait depuis la première jusqu’à la dernière ligne.

Montpetit dont je parle plus haut, était l’un des jeunes écrivains les mieux doués de cette époque. Les livres cp’il a composés pour les écoles et ses ouvrages sur la pisciculture, sur nos hommes forts, etc., dénotent un talent aussi sérieux que brillant. Il cultivait aussi avec succès la poésie ; dans les soirées de famille du temps', souvent on faisait parler Chapleau à propos de n’importe quoi, et Montpetit récitait des vers composés pour la circonstance. C’était un beau grand garçon, de fort bonne mine, mais brun, très brun. Ayant eu l’idée d’aller demeurer à l’Ancienne Lorette, les sauvages de l’endroit le nommèrent l’un de leurs chefs.

Lorsque, dans certaines circonstances, il revêtait son costume de chef, les étrangers qui le rencontraient, disaient : “ Quel beau sauvage !” En vérité, il était trop beau pour un sauvage. Un jour, des

Français visitant l’ Ancienne Lorette étaient surpris, désappointés de ne point rencontrer de sauvages. Ayant aperçu Montpetit qui revenait de la pêche, l’un d’eux s’écria : “ Enfin, en voici un ! ”

Il étudia le droit et fut admis au Barreau en 1864 ou 1865, mais il renonça bientôt à l’exercice de sa profession pour accepter dans le service civil une position qui lui permit de se livrer au culte des Lettres. Il avait épousé une femme d’esprit, sœur de Fudger et de Elzéar Eabelle. Il est le père de notre jeune et distingué professeur, Edouard Montpetit, dont le talent vient de deux sources fécondes.

Chapleau me racontait un jour que lorsque Montpetit fit son entrée au collège de Saint-Hyacinthe, M. Désaulniers, dont l’enseignement a illustré cette maison, l’ayant rencontré, l’arrêta et lui demanda : “Quel est ton nom, mon gros’’? “Montpetit, monsieur.” “ Petit farceur,” dit en riant M. Désaulniers.

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