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SOYONS PRUDENTS

Les jeunes gens sont portés à croire que la prudence, chez les hommes âgés, est de la faiblesse, que leur modération est de la timidité.

J’ai été jeune et je me rappelle que plus d'une, fois j’ai péché sous ce rapport, et je me demande si alors je n’ai pas été injuste envers certains hommes.

Ils sont rares les hommes publics qui, dans ce pays ou ailleurs, n’ont pas eu à subir des épreuves de ce genre. LaFontaine lui-même n’y a pas échappé, on l’accusait de ne pas marcher assez vite dans la voie des réformes et c’est une des raisons qui l’ont induit à abandonner la vie publique.

La temporisation a souvent été le salut d'un peuple, l’histoire en fournit des preuves éclatantes, de même que la modération, dans la fermeté, a assuré le succès de nobles causes que l’impatience et la violence auraient perdues.

Notre infériorité numérique dans la Confédération, ne fera que s’aggraver; elle nous oblige à joindre la prudence et l’esprit de conciliation à la fermeté, afin d’obtenir ou de conserver, dans les éléments raisonnables de la population anglaise, des sympathies dont nous avons besoin. Il ne faut pas

oublier que, si nous avons pu éviter des conflits regrettables, funestes même, c’est grâce à ces sympathies, à l’aide que nos hommes d’Etat ont trouvée chez nos concitoyens d’origine anglaise.

J’ai toujours pensé qu’il fallait éviter tout ce qui pourrait amener une coalition des provinces anglaises contre la province de Québec. Il ne faut pas oublier que, dans le prochain parlement, il y aura environ i8o députés d’origine anglaise contre environ 6o députés d’origine française.

Mais, pour éviter ce danger, faut-il aller jusqu'à l’abandon de nos droits .religieux et nationaux, jusqu’à l’abdication de notre dignité nationale, jusqu’à plier la tête devant toutes les injustices et la violation des garanties que les traités et l’Acte Fédéral nous assurent.

Non, car alors ce serait de la faiblesse, de la lâcheté, et nos adversaires eux-mêmes seraient les premiers à nous mépriser.

Non, lorsque nous serons allés jusqu’aux dernières limites des concessions raisonnables, lorsque notre conscience et notre jugement nous convaincront que nous avons épuisé toutes les ressources de la prudence et de la modération, lorsque nous ne pourrons plus compter sur l’esprit de justice et le fair play de nos concitoyens d’origine anglaise, alors, mais alors seulement, il nous faudra peut-être accepter les conséquences de la, formation d’un groupe, d’un centre français et catholique.

Mais le vote de trente-cinq députés anglais en faveur de la motion Eapointe relativement à la ques-

tion des écoles d'Ontario , démontre évidemment que le temps de la séparation n’est pas arrivé, et que nous pouvons encore retarder les conflits dangereux et si redoutables qu'elle entraînera.

ÎNIais, en dehors de la politique, il est un groupement qui pourrait se faire, un groupement de toutes nos forces nationales par l’entremise de nos sociétés Saint- Jean-Baptiste, dans le but de procurer à nos compatriotes, au Canada, comme aux Etats-Unis, la protection et l’aide morales et matérielles les plus efficaces.

La question de l’union de toutes ces sociétés a déjà été discutée mainte fois depuis longtemps, mais leur désir de garder leur homogénéité a toujours été considéré un obstacle sérieux à une> union étroite. Toutefois, on pourrait, je crois, rencontrer cette objection en remplaçant l’alliance, la fusion par l’entente cordiale. L’entente cordiale, c’est elle qui en ce moment lutte si héroïquement sur les champs de bataille de l’Europe, c’est elle qui va assurer le triomphe de la justice, de la liberté, de la civilisation. C’est par elle aussi que nous pourrions, il me semble, assurer le triomphe, en Amérique, de la cause sacrée de nos droits religieux et nationaux, en secourant partout les minorités persécutées, en les aidant par exemple à fonder et maintenir des écoles françaises, en plaidant leur cause, en leur donnant les moyens pratiques de la défendre et d’en assurer le triomphe.

Nous pourrions, je crois, nous entendre pour créer cette entente cordiale, pour l’asseoir sur des bases acceptables.

Notre cause est belle, noble, digne de tous les dévouements, de tous les sacrifices, mais prenons garde de l’affaiblir par des violences de langage, par des menaces et des mesures agressives.

J’admire le courage et le dévouement des champions de la langue française, j’admire leur talent, leur éloquence, je rends hommage à la sincérité de leurs convictions. Mais je ne puis m’empêcher de regretter qu’on ait donné raison à nos concitoyens d origine anglaise de penser et de dire que les champions les plus ardents des écoles françaises sont les ennemis de l’Angleterre, de tout ce qui est anglais, que leur attitude relativement à la guerre en est la preuve évidente. Combien de fois j’ai entendu des hommes raisonnables, des Anglais bien disposés à notre égard, dire : “ ffes chefs de la croisade en faveur des écoles françaises sont en même temps les chefs de la campagne contre la participation des Canadiens-français à la guerre, à une guerre dont les résultats pourraient être si funestes, non seulement à l’Angleterre et à la France, mais encore à nos destinées nationales et politiques. Comment voulezvous que, dans l’irritation produite par cette croisade anti-britannique, nous fassions cause commune avec vous ? ” On disait encore: “ Ne faut-il pas que les chefs de cette croisade soient bien hostiles à l’Angleterre pour qu’ils ne tiennent pas compte des dangers que court la France, pour que la haine de l’Angleterre l’emporte sur leur amour de leur vieille mère-patrie ? ”

Que répondre à ces questions ?

Des Anglais d'Angleterre et du Canada ne se gênent pas pour exprimer des opinions et des sentiments semblables, c'est vrai, mais ce sont des Anglais dont on ne peut soupçonner les motifs, auxquels leurs compatriotes ne peuvent reprocher de vouloir ou de désirer la défaite de l’Angleterre.

“ La vérité est toujours bonne à dire,” répond-on. Non, pas toujours, spécialement lorsqu’elle ne peut faire que du mal, lorsqu’elle ne peut avoir d’autre effet Cjue de mettre en danger nos intérêts les plus sacrés, de donner des armes à nos ennemis et de nous aliéner les sympathies les plus précieuses.

Que pouvons-nous gagner à faire croire que nous ne voulons rien faire pour aider l’Angleterre et la France à triompher, lorsque leur défaite porterait un coup si fatal à leurs destinées ? A quels reproches sanglants et humiliants nous nous exposons ?

Nous aimons à dire que nous marchons sur les traces de nos ancêtres, à suivre leurs exemples. Eh bien ! Qu’ont-ils fait, nos ancêtres, dans des circonstances analogues ? En i776 et en 1812, alors que les Canadiens-français combattaient pour la conservation de leur langue, de leurs droits religieux et nationaux, Joseph Fapineau et son fils, Louis-Joseph Papineau, oubliant les justes griefs de leurs compatriotes, mettaient leur épée au service de l’Angleterre et marchaient contre l’ennemi. Nous sommes heureux et fiers de citer leur exemple, de rappeler ce qu’ils ont fait pour conserver le Canada à l’Angleterre. Pourrions-nous en dire autant après la guerre actuelle, si nous donnions à nos contemporains an-

glais le droit de dire que nous n’avons rien fait pour assurer le triomphe de l’Angleterre et de la France ? Et avons-nous songé que nous nous exposerions à amoindrir, sinon à nullifier le mérite du grand nombre de nos compatriotes qui luttent, souffrent et meurent pour la cause sacrée des alliés ?

Ils sont nombreux heureusement ceux que le devoir et l’honneur national ont conduits sur les champs de bataille de la France, et . dont le courage et la bravoure nous honorent, et nous aurons le droit de les acclamer lorsqu’ils nous reviendront triomphants. ^ Nous serons heureux de les louer d’avoir participé à une victoire que le monde entier saluera avec enthousiasme. Oui, ce sera notre droit, notre devoir, mais l’aurions-nous ce droit, si ces braves avaient raison de dire que nous n’avons rien fait pour les aider à remporter cette victoire ?

Je dis ces choses sans aigreur, sans autre- but que celui d être utile à ma province, à mes compatriotes, a ceux même qui pensent autrement, et je les soumets au bon jugement, à la raison de tous ceux qui s’intéressent à l’avenir de notre nationalité et redoutent tout ce qui peut nuire à son honneur, à son influence, à son avenir. Non, ne faisons rien pour compromettre notre cause, pour l’amoindrir, pour c ecourager les sympathies qu’elle rencontre dans les centres anglais les plus intelligents, et dont elle a besoin pour triompher. N’oublions pas qu’il est des erreurs, des fautes dont les conséquences sont fatales à un peuple.

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