‹ Mélanges historiques et littérairesChapitre 8 sur 64 · PORTRAITS DES AVOCATS · texte numérisé non relu

PORTRAITS DES AVOCATS

On a dû remarquer à l'ouverture de la cause Guibord, la différence d'âge, de talent et d’opinions des savants avocats chargés de la plaider. Une cause si émouvante, si pleine de questions brûlantes devait naturellement jeter ces hommes dans une mêlée ardente, dans une lutte acharnée. Des passions longtemps contenues, des haines et des rancunes avec peine comprimées avaient trouvé le champ de bataille qu’elles cherchaient. L inhumation de Guibord a été le prétexte et l’occasion plutôt que la cause de cette lutte ; il y avait au-dessus de cette dépouille mortelle autour de laquelle on s acharnait, un principe, un drapeau. Les comliattants étaient, d’un côté, l’autorité religieuse revendiquant son indépendance en matières religieuses et le droit d’infliger les peines canoniques à ceux qui lui désobéissent ; de l’autre, une société d’hommes instruits qui prétendaient avoir le droit de s’insurger contre ces peines, d’en faire décréter la “ nullité ” et r “ injustice ” par les tribunaux civils.

C'est M. Laflamme qui ouvrit le feu.

M. lyAULAMMi:

M. Laflamme a, depuis longtemps, inscrit son nom en caractères brillants dans nos annales judiciaires. Il était de cette jeunesse ardente qui a fondé le parti rouge, il a contribué aux premiers succès de ce parti dont il a aussi partagé les échecs et les défaveurs. Il a pris part à toutes les luttes électorales depuis vingt ans, à toutes les campagnes politiques dont le Bas-Canada a été le théâtre. M. Laflamme se serait fait une belle position dans le Parlement. Il y aurait remporté plus de succès que sur le Jmsting, où son éloquence froide, mesurée et distinguée et ses airs de grand seigneur ne sont pas à leur aise. Fier, dédaigneux, un peu misanthrope, incapable de se plier aux exigences populaires, il a cherché dans sa profession les moyens de satisfaire ses goûts dispendieux. Il a mené pendant longtemps la vie à grandes guides ; il avait chevaux et chiens nombreux, hantait les clubs fréquentés par l’aristocratie anglaise, se laissait volontiers aller aux caprices distingués et aux grandes fantaisies du “ high life.” Il fut un" temps où sa riche clientèle lui rapportait par an plusieurs milliers de louis ; le commerce anglais et les seigneuries, dont il était l’avocat, payaient ses services au poids de l’or.

Les liens du mariage ne lui ont pas encore paru assez légers et faciles à supporter ; il a dù craindre de troubler des halùtudes d’indépendance qui lui allaient si bien.

Mais hâtons-nous de peindre M. L,aflamme à la Cour, en robe et portant le rabat. Il arrive à la hâte, ses livres sous le bras, la tête renversée en arrière et légèrement penchée sur l’épaule gauche, le teint animé, la figure chiffonnée, les cheveux ordinairement en désordre, la contenance digne et fière comme toujours. Il commence à parler, écoutez bien, il ouvre à peine la bouche, il laisse tomber nonchalamment ses paroles qu’il retient à demi ; sa. voix indécise semble dédaigner de se faire entendre ; on dirait le murmure d’un mince filet d’eau à travers les branches qui gênent son passage. La pensée arrive fatiguée, nuageuse, à moitié endormie, impatientée des efforts qu’il lui faut faire pour voir le jour ; elle hésite, elle tâtonne dans la région des faits ; elle se dégage, se presse et s’illumine à mesure qu’elle arrive dans le domaine de la discussion ; le rêve disparaît, les nuages s’éclaircissent, la parole est plus claire, plus nette, plus accentuée. Enfin la lumière se fait dans ce riche cerveau, une interruption l’a fait jaillir, c’est le rayon de soleil à travers les derniers brouillards de l’aurore. Alors la pensée déploie ses ailes librement, le filet d’eau s’est fait ruisseau : M. Laflamme est réveillé, il était temps, le tribunal s’endormait.

Ceux qui ont entendu M. Laflamme dans la cause Guibord trouveront, nous le croyons, ce tableau fidèle. On sait combien de fois il est revenu sur ses pas et a tâté le terrain avant de trouver son chemin.

On peut trouver la raison de ce défaut du savant avocat dans l’insouciance qui l’empêche de préparer

d’avance la distribution et l’ordonnace de ses plaidoyers et dans la conscience qu’il a de ses forces et de ses ressources professionnelles. Sachant que les connaissances légales et la mémoire ne lui feront jamais défaut, il doit laisser au hasard l’arrangement de ses idées.

Il lui suffit de savoir qu’il a de bonnes armes pour le combat, il attend pour s’en servir les évolutions de l’ennemi. Il veut être libre de ses mouvements là comme ailleurs.

Voyons-le à l’œuvre, maintenant, lorsqu’il est en pleine possession de ses moyens. Ne vous attendez pas à des éclairs, à des coups de tonnerre. Non, sa pensée en s’élevant restera toujours un peu voilée, mais elle découvrira des horizons nouveaux, des points de vue nombreux et laissera les parties faibles de la cause dans des brouillards épais.

M. Laflamme est avant tout philosophe, logicien. Il est remarquable par la rapidité de ses évolutions et la çouplesse de sa dialectique dans la discussion ; on croit le saisir et il vous glisse entre les mains comme par enchantement. Mais une chose lui est indispensable, c’est d’être chauffé souvent, car il se refroidit promptement ; si ses adversaires ou le juge lui font la malice de ne pas l’interrompre, il s’ennuie et ennuie les autres. Mais s’il a constamment quelqu’un pour le piquer, le harceler, le chauffer à blanc, alors, ceux qui l’écoutent passent de charmants quarts d’heure. Son langage devient riche, ses expressions brillantes, son élocution facile, agréable, son éloquence mordante, ironique, pleine de super-

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bes dédains, d’allusions sarcastiques ; il court dans le domaine épineux des abstractions comme sur un chemin fleuri, il enlace son adversaire dans les plis et les replis d'une arg-umentation serrée, nerveuse, inextricable.

L’honorable juge Monck, qui a beaucoup de bienveillance pour les avocats, pour les aider parfois, se plaît à rendre à M. Laflamme le service de l’interrompre, lorsqu’il le voit retomber dans sa léthargie : c’est un service que ses adversaires ne devraient pas lui rendre.

Inutile de dire que si l’intelligence s’échaulïe quelquefois chez M.. Laflamme, le cœur reste toujours froid ; aussi ne lui demandez pas les grandes émotions du sentiment, les élans passionnés de l’orateur.

M. Laflamme a manifesté tous ses défauts dans la cause Guibord et a laissé entrevoir ses brillantes qualités. Il a soulevé plus de questions qu’il n’en a résolu et déployé beaucoup de science, d’érudition et une grande subtilité dans l’application des textes et des autorités innombrables, qu’il a cités. On lui a vivement reproché d’avoir exprimé des idées anti-catholiques ; il doit ce reproche à son ton ironique et à ses citations plus qu’à ses opinions. Il a été plus irrespectueux qu’impie ; M. Laflamme a déclaré qu’il était catholique, nous devons le croire.

MELANGES HlSTOMQUES ET LITTERAIRES

M. Doutre.

M. Doutre a suivi M. Laflamme ; c’était la grosse artillerie après la fusillade. M. Doutre et M. Laflamme, que l’Institut a réunis autour de la dépouille mortelle de Guibord, ne se sont jamais porté une grande affection. M. Doutre a été l’avocat des censitaires, alors que M. Laflamme défendait les intérêts des seigneurs. Ils ont fait leur chemin en plaidant la plupart du temps l’un contre l’autre. Ils ont eu des luttes violentes qui se sont reproduites dans la presse et ils ont échangé de rudes coups. Bannis tous deux de la politique pour leurs idées libérales, ils accusent le clergé d’être la cause de la défaite de leur parti, et ils lui en ont gardé rancune. Ils étaient bien aises, M. Doutre surtout, d’avoir l’occasion d’exprimer leur mécontentement et leurs dédains ; ils ne l’ont pas manquée. Ils prétendent tous deux être restés catholiques dans leurs plaidoyers et n’avoir attaqué que les hommes, nullement les principes. Disons immédiatement que l’éducation religieuse de MM. Doutre et Laflamme est de nature à les égarer sur la portée et le caractère de leurs plaidoyers. Leur tempérament devait naturellement les porter tous deux au scepticisme. Les sécheresses de la profession, le cercle dans lequel ils ont vécu et l’étude de leurs auteurs favoris, ont dû nécessairement activer le développement de ces prédispositions et jeter beaucoup de vague et de ténèbres dans leurs convictions rehgTeuses. Ils veulent

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bien rester catholiques, mais ils ne savent pas trop ce que c'est que d'être catholique, du moins ils veulent l’être à leur goût, à leur manière ; c’est ce qui ressort de leurs plaidoyers.

Qu'ils aient raison de se plaindre de la conduite d'un certain nombre de prêtres à leur égard, nous n’avons pas à le discuter, mais ne pensent-ils pas qu'ils vont faire croire que le clergé n’a pas eu tort de les redouter? Ils ont parlé comme si les abus devaient détruire le respect dû au principe, ébranler des convictions sinsères ?

Quelles que soient les opinions religieuses de M. Doutre, c'est un homme de talent et de mérite, qui doit sa position au Barreau à son travail et à ses succès. Sérieux, censé et charitable, il est plein de déférence pour ses confrères, toujours prêt à rendre service à tout le monde et à pardonner aux autres des impatiences et des indélicatesses dont il ne se rend pas coupable lui-même. Franc, loyal et honnête dans ses procédés, il a l’estime de la magistrature et du barreau. Son dévouement pour sa famille et sa bienveillance pleine de délicatesse méritent les plus grands éloges ; il n’a pas laissé les siens en arrière, il les a fait monter avec lui et, s’il en est qui ont été malheureux, c’est leur faute : ils ont dédaigné la main cju’il leur a souvent tendue.

M. Doutre a toujours été considéré comme l’un des meilleurs écrivains de son parti, il a publié des articles politiques qui ont fait du bruit ; on y remarcjuait surtout la vigueur de la pensée et l’énergie du style. M. Doutre cultive l’antithèse et se complaît

dans les déductions morales et philosophiques ; il aime à secouer ses ailes un peu lourdes pour s'élever vers les hauteurs métaphysiques. Il parle difficilement et n’a pas le talent de l’improvisation ; sa pensée lente, pesante et substantielle préfère le silence et la tranquillité du cabinet au bruit et à la précipitation du palais et du husting. L’improvisation se prête peu d’ailleurs à l’habitude et au plaisir qu’il a de travailler sa pensée et sa phrase, à son goût pour les antithèses et les allégories. Il a manifesté dans la cause Guibord des défauts littéraires qu’on avait déjà remarqués et qui ont, peut-être, la même cause que ses erreurs religieuses. Il semble adopter quel- C|uefois le genre fantasmagorique, les phrases à effet, le style ampoulé de quelques auteurs modernes. Il a tort de se donner tant de peine pour dire mal ce qu’il peut dire si bien avec moins de peine: il est vrai qu’il aime le travail.

M. Doutre a de l’ambition, il s’occupe de tout et a toujours pris, depuis vingt ans, une part considérable au mouvement politique, social, religieux et littéraire. Le parti rouge, dans des moments d’impatience contre M. Dorion, a déjà songé à le choisir pour chef. L’attitude qu’il vient de prendre dans 1 Institut et dans l’affaire Guibord n’aplaniront pas les obstacles que sa candidature a déjà rencontrés dans plusieurs comtés.

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